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Full text of "Mes souvenirs"

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MES 



SOUVENIRS 



I I 



PAR 



JACOB-NICOLAS MOREAU 

NÉ EN 1717, MORT KN 1803 

HISTORIOGRAPHE DE FRANCE 

BIBLIOTHÉCAIRE DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE 

PREMIER CONSEILLER DR MONSIRUR, FRERE DU ROI (DEPUIS LOUIS XVIII ) 

SECRÉTAIRE DE SES COMMANDEMENTS 

CONSEILLER A LA COUR DES COMPTES, AIDES ET FINANCES DE PROVENCE 



COLLATIONNÉS, ANNOTÉS ET PUBLIÉS 

Par Camille HERMELIN 

lenbre de la Société des sciences historiques et naturelles de l'Yo«ie. 



PREMIÈRE PARTIE 

(1717 — 1774) 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 
K. PLON, NOURRIT et G Ie , IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

RUE GARANCIERE, 10 

1898 



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MES 

SOUVENIRS 



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L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de repro- 
duction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, 
y compris la Suède et la Norvège, 

Ce volume a été déposé au ministère de l'Intérieur (section de la 
librairie) en octobre 1898, 



DU MÊME AUTEUR 

Pour paraître prochainement : 
Mes Souvenirs — Deuxième Partie. 

t (1774—1797) 



PARIS. — TTP. DE E. PLON, HOCRR1T ET C'% 8, RUE GARANCIERE. — 4001. 



THE NEW VCPK 

PUBLIC L3RARY. 



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SOUVENIRS 



PAR 



JACOB-NICOLAS MOREAU 

NÉ EN 1717, MORT EN 1803 

HISTORIOGRAPHE DE FRANCE 

BIBLIOTHÉCAIRE DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE 

PREMIER CONSEILLER DE MONSIEUR, FRERE DD ROI (DEPUIS LOUIS XV111 ) 

SECRÉTAIRE DE SES COMMANDEMENTS 

CONSEILLER A LA COUR DES COMPTES, AIDES ET FINANCES DE PROVENCE 



COLLATIONNÉS, ANNOTÉS ET PUBLIÉS 

Par Camille HERMELIN 
leato de la Société des sciences historiques et ulonlles de l'Youe. 



PREMIÈRE PARTIE 

(1717 — 1774) 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 
K. PLON, NOURRIT et C*% IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

RUE GARANGIÈRE, 10 

1898 



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AVANT-PROPOS 



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Ayant à cœur, comme compatriote, de voir accueillir 
favorablement les Mémoires d'un homme dont les 
éminentes qualités ne peuvent qu'honorer le pays où 
il est né, il nous paraît utile de placer la notice sui- 
vante en tête de ce volume. Elle a pour but d'éclairer 
le lecteur sur les Souvenirs que nous publions, de le 
familiariser avec leur auteur, de l'introduire plus avant 
dans son intimité et, par là, de le lui faire mieux 
connaître et mieux apprécier. 

C. H. 



NOTICE SUR MOREAU 



Le nom de l'homme dont nous publions aujourd'hui les 
Mémoires n'évoque aucun souvenir dans l'esprit des gé- 
nérations présentes, et pourtant Moreau, pendant près de 
quarante ans, a pris une part active aux événements ainsi 
qu'à la politique intérieure et extérieure de la France. 

Mis en vue par quelques légers travaux de plume, dis- 
tingué par le vieux maréchal de Noailles, alors tout-puis- 
sant, il fut chargé par Louis XV (1755) de défendre nos 
intérêts en Amérique, et de sonner le tocsin en Europe 
contre la perfidie des Anglais. A dater de cette époque, 
attaché au ministère des Affaires étrangères comme chef 
d'un cabinet de législation, auquel s'adjoint bientôt, grâce 
à lui, un dépôt des chartes, il a pour mission d'éclairer 
les ministres dans les questions spéciales de leur départe- 
ment : il est leur conseil, et, jusqu'à la Révolution, il 
remplit ces fonctions délicates avec un dévouement qui 
n'a d'égal que sa modestie. 

Là ne se borne pas son activité : nommé premier con- 
seiller de Monsieur, comte de Provence, à la formation de 
sa maison; puis, successivement, conseiller à la Cour des 
comptes, aides et finances de Provence, député de cette 
compagnie près le gouvernement, bibliothécaire de la 
reine Marie-Antoinette, enfin historiographe de France, 



Vin NOTICE SUR MOREAU. 

il s'acquitte des devoirs de ses places à la satisfaction gé- 
nérale, et trouve encore le temps de se livrer à de nom- 
breux travaux littéraires. 

Servir loyalement le Roi, son maître; ne jamais celer la 
vérité, même aux puissants : tel fut l'objectif de sa longue 
carrière politique. La lecture de ses Souvenirs démontrera 
d'une manière évidente qu'il y fut fidèle jusqu'au bout, 
malgré les périls qui pouvaient en résulter. Que de fois il 
dut se détourner de ministres ambitieux, dont il voyait 
l'intérêt primer celui du Roil Que de fois, en manifestant 
trop ouvertement son indignation d'honnête homme, il 
risqua de compromettre sa situation, seule ressource pour 
lui et les siens I Si ce caractère d'intégrité lui créa des 
ennemis, il eut la joie de compter d'illustres amitiés; il 
eut l'honneur d'approcher le Dauphin, père de Louis XVI, 
prince instruit, éclairé, mort à trente-six ans, et dont le 
corps repose en notre cher pays de Bourgogne, sous la 
garde des archevêques sénonais. Après plusieurs entre- 
tiens, le fils de Louis XV, discernant chez Moreau une 
érudition profonde, jointe à une piété solide, lui donna 
« l'ordre de présenter courageusement à ses enfants et la règle 
« du pouvoir qui les attendait, et sa destruction s'ils en usaient 
« contre sa fin. » Moreau devenait ainsi le collaborateur 
du duc de la Vauguyon, précepteur des Enfants de 
France. 

Cela se passait en 1764. La mort inopinée du Dauphin, 
survenue l'année suivante, 1765, ruina les espérances de 
ceux qui croyaient, comme notre auteur, que ce prince 
aurait fait le bonheur de la France, s'il eût régné. Ses fils, 
soumis désormais à une direction opposée, n'entendront 
plus que d'une oreille distraite « toutes les vérités sévères 
« que je n'avais jamais cessé de dire aux rois, et auxquelles la 



NOTICE SUR MOREAU. IX 

« Convention nationale elle-même a rendu hommage dans sa 
« séance du 14 août 1790 (1). » 

L'idée fondamentale qui inspire les nombreux écrits de 
Moreau sur l'éducation des princes est résumée dans la 
phrase suivante, radicale, faisant table rase des procédés 
employés jusqu'alors : « Tant que les princes seront élevés 
« en princes, ils seront toujours mal élevés; tout le monde en 
« convenait, mais on prétendait qu'il était impossible de les 
« élever autrement. C'était nous ôter pour jamais V espérance 
« d'avoir de grands rois 9 et cette assertion me révoltait (2). » 

Il ne comprend cette éducation que basée sur la religion > 
mais sur une religion éclairée : « Plus je désirais que les 
« rois fussent chrétiens, plus je souhaitais qu'ils ne le fussent 
« que selon les maximes de l'Évangile. J'aurais voulu qu'il leur 
« eût été, dans la suite, impossible de rendre odieuse la religion 
« de leurs pères ou de la calomnier auprès de leurs peuples (3). » 

Si l'on remonte par la pensée à l'époque où Moreau 
émet de telles opinions, on ne sera pas étonné de l'insuc- 
cès de ses écrits dans une Cour où régnait la morale la 
plus large, et dans une société passionnée pour les for- 
mules philosophiques, alors à la mode, des Diderot, des 
d'Alcmbert, des Voltaire. Cependant peu lui importe : 
n'obéissant qu'à sa conscience, dédaigneux des calomnies 
que l'on répand sur son compte, méprisant les persécutions 
de toutes sortes dont il est l'objet de la part des gens 
hostiles à sa manière de penser, il ne cesse, durant plus 
de trente ans, de faire entendre le cri romain « Caveant 
Consules 9 » et d'indiquer à la royauté le précipice où, incon- 

(1) Catalogue raisonné et anecdotique des ouvrages de Moreau : N° 64, 
seconde partie de mes Souvenirs. 

(2) Ibid. — N° 32, Premier et second entretien sur la condition et sur 
l'éducation des princes. 

(3) Ibid. — N° 34, Instructions morales et politiques à l* usage des 
•princes. 



x NOTICE SUR MOREÀU. 

sciente, elle se laisse entraîner à la remorque des nou- 
velles doctrines. Aussi, après les effroyables scènes de 
1793, auxquelles il eut le crève-cœur d'assister, est-il 
fondé à dire : « Je n'avais que trop anmncé que la fausse 
« philosophie de notre siècle était l'ennemie du trône des rois, 
« de la liberté des peuples, et de la religion des uns et des 
« autres (1). » 

Puis, afin de montrer qu'avec de l'énergie et de la droi- 
ture, il aurait été possible de résister aux pires attaques : 
« Je me fis un plaisir de prouver un jour aux méchants qui 
« persécutent la vertu, qu'il y a un moyen sûr d'échapper à leurs 
« coups ou de les repousser : c'est de leur en imposer par notre 
« courage et de les dérouter par notre franchise. Avec cette 
« méthode, on ne fera jamais fortune, mais on ne sera jamais 
« renversé, car on se tiendra toujours à une distance égale des 
« partis et dans le juste milieu où se trouve la vérité, dont les 
« uns et les autres abusent. Et c'est ce qui m'est arrivé à moi- 
« même (2). » 

Voilà, en quelques lignes, l'explication du rôle qu'il a 
joué à la Cour : c'est pourquoi, malgré sa vaste érudition 
et sa vive intelligence, malgré son honnêteté et les ser- 
vices incontestés qu'il rend chaque jour, il reste toute sa 
vie au second plan. Pour n'avoir voulu être, selon son 
expression, « l'âme damnée d'aucun ministre, » pour s'être 
tenu constamment à l'écart des partis, il est abandonné 
de ses meilleurs amis, les plus puissants, dont il voit 
quelques-uns « déchirer l'amitié, » d'autres « la décou- 
dre (3) ; » et, en refusant de prendre part aux intrigues des 
Encyclopédistes, des Philosophes, des Parlementaires, 

(1) Catalogue raisonné et anecdotique des ouvrages de Moineau : N° 61, 
Seconde partie de mes Souvenirs. 

(2) Ibid. 

(3) Mes Souvenirs, p. 297. 



NOTICE SUR MOREAU. XI 

comme à celles des plus hauts personnages de la Cour, il 
met lui-même obstacle aux rares bonnes volontés qui 
auraient pu aider à sa fortune. Aussi, lorsque, à plusieurs 
reprises, de 1763 à 1777, on lui conseille de présenter sa 
candidature à l'Académie française, en dépit du désir légi- 
time qu'il en a, il n'ose le faire et recule devant un échec 
qu'il sent inévitable. 

Moreau peut être considéré, à juste titre, comme un 
des plus féconds écrivains du dix-huitième siècle. Dès 
1734, étant à Paris, au collège de Beauvais, il compose 
une traduction en vers de l'Ancien et du Nouveau Testa- 
ment que Colombat, imprimeur de la Cour, « lui paie 
bien, » et en 1800, presque aveugle, il dicte encore, 
prose ou vers, avec une fraîcheur d'idées, une sûreté de 
mémoire, que, seul, le travail journalier a pu lui con- 
server. 

Studieux par tempérament, ayant le goût très prononcé 
du droit et de la littérature, il s'adonne à tous les genres : 
jurisprudence, histoire, philosophie, roman, poésie latine 
ou française, rien ne le laisse indifférent. A l'encontre de 
tant d'auteurs qui ne produisent qu'en vue d'une vaine 
gloire, il ne songe pas, le plus souvent, au sort de ses 
œuvres et n'écrit que par devoir ou par plaisir; nous en 
trouvons la preuve dans l'anonyme qui recouvre la plu- 
part de ses livres. S'il sollicite ou s'il permet l'impres- 
sion de quelques-uns, avec ou sans son nom, ce n'est que 
quand l'utilité lui en est bien démontrée, ou lorsqu'il veut 
être agréable à certains de ses amis : ainsi, l'impression 
d'un volume de poésies fugitives intitulées : Pot pourri de 
Ville-d'Àvray, accordée à la demande du comte de Péri- 
gord, mais à la condition expresse qu'il paraîtra sans nom 
d'auteur. 



xii NOTICE SUR MOREAU. 

On a prétendu, à propos de ses écrits, que, dans son 
zèle ardent pour la royauté et la religion, il avait toujours 
défendu l'arbitraire et le despotisme. C'est là un reproche 
gratuit contre lequel protestent ses ouvrages et contre le- 
quel il proteste lui-même : «... à tous ceux qui connaissent 
« ou qui veulent connaître mes écrits, je livre solennellement ce 
« défi : qu'ils m'examinent avec soin, qu'ils daignent me feuil- 
« leter page par page, je ne dirai pas seulement avec les inten- 
« tions les plus sévères, j'ajouterai avec les préventions les plus 
« défavorables, et s'ils peuvent citer de moi une phrase qui auto- 
« rise dans le souverain une puissance arbitraire et sans bornes, 
« s'ils trouvent que j'ai dit que toute volonté du prince est 
« une loi pour ses sujets, en un mot, s'ils transcrivent de moi 
« une seule maxime favorable à la tyrannie, je brûle moi- 
« même tous mes ouvrages et je les condamne à un éternel 
« oubli (1). » 

La conduite qu'il tient vis-à-vis de la royauté, il la tient 
également vis-à-vis de la religion. Bien que ses penchants 
intimes, que son éducation première, semblent devoir le 
porter à respecter le clergé jusque dans ses outreries, 
comme on disait alors, il n'hésite pas à s'élever contre 
ses empiétements : en 1762, il compose un Mémoire par 
lequel il propose au gouvernement un moyen très régu- 
lier de réunir au domaine de l'Etat la plus grande partie 
des seigneuries du clergé; il développe l'origine de ces 
seigneuries, et montre combien furent abusifs les pro- 
cédés employés par les ecclésiastiques pour convertir en 
fiefs des domaines uniquement destinés à la nourriture 
des religieux, aux dépenses du culte et aux besoins des 
pauvres. Est-ce là l'œuvre d'un esprit intransigeant, aveu- 
glé par ses sentiments personnels? 

(1) Origine et progrès de la Bibliothèque de législation, etc., par M. Mo- 
reàu, après son entière retraite. Deux cahiers manuscrits. 



NOTICE SUR MOREÀU. xin 

On a osé répéter qu'il ne cherchait que le lucre et les 
places ! S'il avait été réellement homme d'intérêt, Moreau 
pouvait prétendre à la plus brillante fortune. La duchesse 
Jules de Polignac, grande favorite de la reine Marie- 
Antoinette, était proche parente de sa première femme, 
et, de plus, son amie. On verra, à la fin des Mémoires que 
nous publions, quelles relations affectueuses existaient 
entre eux. Nul doute que, sur un mot de lui, elle n'eût 
usé de son crédit pour lui faire obtenir un poste envié. Le 
comte de Provence, qui le savait homme de bon conseil; 
Mesdames, tantes du Roi, qui l'appréciaient à sa valeur, 
ne lui eussent pas, non plus, marchandé leur appui. Mais 
s'il avait les aptitudes voulues pour aspirer aux plus hautes 
fonctions, il manquait de la souplesse de convictions 
nécessaire aux premiers rôles. Il le sentait, et, bornant 
son ambition aux places secondaires, qui ne pouvaient 
lui procurer qu' « une modeste aisance, » il vécut jusqu'au 
bout sans composer jamais avec sa conscience ni avec 
ses principes. Aussi, à la Cour, était-il généralement 
considéré comme un censeur sévère, sorte de Caton, et 
fut-il peu aimé du roi Louis XVI et de la reine Marie- 
Antoinette. 

Qu'on ne s'y trompe pas, pourtant; loin d'être triste, 
morose, toujours prêt à critiquer ou à moraliser, il était 
foncièrement bon et gai. Lui-même nous l'apprend : « Ma 
jeunesse a été gaie (1). » Suivant la mode du jour, il ne 
dédaignait pas le couplet de chanson. Combien de ces 
frivoles productions, dont quelques-unes ont obtenu un 
véritable succès, sont sorties de sa plume I Et ce ne devait 
pas être un spectacle des moins divertissants que celui 
de voir et d'entendre ce grave jurisconsulte, cet ancien 

(1) Mes Souvenirs, p. 1. 



xiv NOTICE SUR MOREAU. 

janséniste, chanter, au milieu de ses amis, de malicieux 
vers lestement troussés. 

Bon, il le fut par essence : cela ressort de la lec- 
ture de ses Souvenirs ; il le fut même au point de renon- 
cer parfois à poursuivre de très légitimes revendica- 
tions, notamment lorsque survinrent ses démêlés avec 
M. de Rochechouart, car, dit-il ingénument, cela néces- 
site « une suite d'efforts réitérés, très fatigants pour une âme 
a douce, et peut-être un peu molle telle qu'est la mienne (1). » 

Cette bonté, note caractéristique de sa nature, nous la 
retrouvons, à la génération actuelle, dans la branche ca- 
dette des Moreau : ceux qui connaissent son arrière-cou- 
sin, Jacob-Louis-Charles Moreau-Dufourneau, seul survi- 
vant de cette famille, dont le nom doit s'éteindre avec lui. 
ne nous contrediront point. 

Légataire universel de la baronne de Clédat, fille et 
unique héritière de Moreau l'historiographe, M. Moreau- 
Dufourneau devint ainsi possesseur des papiers de son 
illustre parent. 

C'est de lui que j'ai reçu le don précieux des manus- 
crits qui me permettent de publier les deux volumes de 
Mes Souvenirs. Qu'il me laisse lui en exprimer ici ma pro- 
fonde gratitude (2) ! 

Les Mémoires que nous présentons au public sont tirés 
de manuscrits divers, écrits à des dates différentes, et 
ayant chacun leur objet propre. Ces manuscrits sont au 
nombre de cinq : 

1° Deux volumes — qui, à proprement parler, n'en forment 
qu'un — consacrés, en grande partie, à la politique; 

(1) Mes Souvenirs, p. 311. 

(2) Je dois également à M. Moreau-Dufourneau les deux portraits 
qui sont en tête des deux volumes de Mes Souvenirs : le premier est 
de 1780, Moreau avait alors 62 ans; l'autre le représente dans son 
extrême vieillesse. 



NOTICE SUR MOREAU. XV 

2° Les Confessions d'un patriote du vieux temps, ou Testa- 
ment littéraire, contenant le Catalogue raisonné et anecdo- 
tique de ses ouvrages; 

3° Un volume de Souvenirs et de Chansons; 

4° Son Journal; 

5° Une série de feuillets détachés formant la suite et la 
fin de Mes Souvenirs (1). 

Les deux volumes concernant la politique sont de 1774; 
ils n'ont trait qu'au règne de Louis XV. Nous avons eu 
la bonne fortune de découvrir, sur un feuillet détaché, 
leur histoire écrite par l'auteur. Elle a le plus grand inté- 
rêt, en ce qu'elle montre la conscience qu'il apportait dans 
ses récits et l'importance qu'il attachait à ses Mémoires ; 
à ce double titre, elle mérite d'être reproduite : 

« Pendant la dernière maladie du roi Louis XV, j'étais 
« à Vilie-d'Avray, las des affaires et bien résolu d'obtenir 
« enfin ma retraite. Je me mis à faire une histoire exacte 
« et sincère de tous les événements auxquels je pouvais 
« avoir eu quelque part, depuis que j'avais été appelé, par 
« mes ouvrages mêmes, aux services que le gouvernement 
« attendait de moi. 

« J'intitulai cet ouvrage Mes Souvenirs, et je désire très 



(1) M. Moreau-Dufourneau m'a déclaré avoir eu en sa possession 
d'autres manuscrits qui ont été égarés ou dérobés. Je fais ici, tant 
en son nom qu'au mien, les plus expresses réserves sur tout ce qui 
pourrait paraître en dehors de cette publication, comme Mémoires 
ou Souvenirs de Moreau, sans préjudice des suites judiciaires sur les- 
quelles nous aurions à aviser; en cela, je cherche à faire respecter 
et à compléter le désir de l'auteur. Dans un écrit intitulé Acquit de 
ma conscience, il dit, en parlant des deux volumes de ses Souvenirs 
politiques : t II en existe une autre copie qui ne me reviendra jamais, 
t car je la prêtai autrefois à une personne qui a pour jamais quitté la 
« France et qui, vraisemblablement, ne vit plus. Mais cette copie, si 
t quelque libraire étranger s'avisait de la faire imprimer, j'avertis que je 
« désavoue tout ce qui ne se trouverait pas conforme au manuscrit que je 
« conserve avec soin. » 



xvi NOTICE SUR MOREÀU. 

« vivement qu'il soit imprimé après moi. pour servir de 
« réponse à toutes les calomnies par lesquelles mes enne- 
« mis, les Philosophes, ont cherché à flétrir ma con- 
« duite. 

« Cet important manuscrit, qui contient l'histoire d'un 
« règne commencé en 1715 et fini en 1774, a été lu, 
« examiné et approuvé par tous ceux de mes contempo- 
« rains qui ont été témoins des faits que je rapporte, mais 
« n'ont pas été* comme moi, à portée d'en pénétrer les 
« causes et d'en détailler toutes les circonstances. Je les 
« ai voulu avoir tous pour garants de la fidélité de mes 
« récits. J'ai donc fait lire mon ouvrage à tous les mi- 
« nistres qui, sous le dernier règne, ont eu part au gou- 
« vernement; et, à force d'être lu, mon manuscrit s'est 
« tellement usé, qu'il me paraît essentiel d'en faire une 
« nouvelle copie. M. de Maurepas est le dernier qui l'ait 
« lu; mais, avant lui, princes, princesses, et généralement 
« tout ce qui composait la Cour, a voulu le lire et m'en a 
« garanti la vérité. Tous les témoignages ont été uni- 
ce formes, et la seule personne à qui il m'a été impossible 
« de faire lire cette histoire, a été notre malheureuse Reine. 
« Hélas! on ne verra que trop, dans cet ouvrage même, 
« les motifs qu'a eus le parti Choiseul de lui dérober la 
« connaissance de tout ce que j'avais alors osé tenter pour 
« la sauver. 

« Je recommande donc très expressément qu'on laisse 
« subsister les restes de la première feuille, sur laquelle le 
« ministre Bertin, mon ami, avait écrit son certificat, qu'il 
« a rendu plus énergique que tous les autres. 

« Il était resté mon ami intime, et je ne lui ai jamais 

« rien caché. On verra même, dans mes Souvenirs, tous 

« les services qu'il me rendit contre les attaques que 

. a m'avaient livrées les Choiseul. M. Bertin, en me ren- 



NOTICE SUR MOREAU. xvn 

« voyant mon manuscrit, trouva plaisant de mettre au- 
« dessous de son titre une ligne que voici : ou les aventures 
« du prêtre normand. « // faut, me manda-t-il par un billet, 
« que vous soyiez le plus maladroit des prêtres normands pour 
<r n'avoir pas fait la plus haute fortune. » Ce pourquoi, je le 
« lui expliquai moi-même. « C'est, lui dis-je, que tous ces 
« gens-là, auxquels j'ai eu affaire, ne voulaient que des âmes 
« damnées; or, je n'ai jamais voulu l'être de personne, pas 
« même de vous. Mais je vous dois une justice : dans tous les 
« temps, vous avez su vous en passer. » 

Le testament littéraire donne la genèse des ouvrages de 
Moreau, avec les explications et les anecdotes qui s'y rap- 
portent. Il comprend 64 grandes pages. 

Le volume de Souvenirs et de Chansons, manuscrit relié 
en veau, et son Journal , écrit sur des feuilles volantes, sont 
tous deux fort curieux par la quantité de détails inédits 
sur les familles, les personnages et les événements du 
jour. Le premier était destiné par lui à sa fille, Mme de 
Clédat. 

Nous avons malheureusement à déplorer d'assez 
grandes lacunes dans) le Journal. En 1793, quand Moreau 
fut incarcéré à la prison des Recollets, à Versailles, 
Mme Moreau, en une heure d'affolement, jeta au feu une 
partie de ses manuscrits : plusieurs années du Journal dis- 
parurent ainsi. 

Les feuillets détachés formant la suite et la fin de Mes 
Souvenirs (1) comprennent le règne de Louis XVI et la 
.Révolution. Venantau lendemain de la Terreur, après des 

(1) Nous avons entre les mains, en double exemplaire, un autre 
manuscrit de 46 grandes pages, intitulé : Seconde partie de mes Sou- 
venirs. Ce n'est qu'un plaidoyer, pro domo sua, divisé en trois 
articles : 1° Défense de ma doctrine ; 2° Justification de ma conduite ; 
3° Irréprochabilité de ma fortune. — N° 61 du Catalogue des 
ouvrages de Moreau. 

b 



xvin NOTICE SUR MOREAU. 

secousses comme on n'en avait jamais traversé, cette 
seconde partie a été écrite à un point de vue mystique et 
religieux, tout différent de celui de la première. Il est 
facile de s'en apercevoir au ton dont Fauteur raconte, à 
sa façon nouvelle de traiter les personnages ; quelquefois 
apparaissent des tableaux d'une vivacité qu'on n'est pas 
habitué à rencontrer sous sa plume : il ne faut pas oublier 
qu'ils ont été tracés pour sa fille seule, avec prière d'en 
disposer comme bon lui semblerait. 

Moreau souhaitait que ses Mémoires fussent publiés — 
il le déclare en maints endroits — et il gardait soigneu- 
sement tout ce qui pouvait en certifier l'authenticité : 
« Toutes les pièces comprises dans cette liasse, écrit-il, 
« sont toutes nulles et inutiles; il n'en peut résulter au- 
« jourd'hui ni un droit ni une obligation, de quelque na- 
« ture que ce soit : elles sont toutes, en effet, émanées 
« d'une autorité proscrite. Ce sont ou des arrêts du 
« Conseil, ou des ordres de Louis XV et de notre der- 
« nier ci-devant Roi, tous antérieurs à la Révolution, 
« puisque la dernière de ces pièces a précédé l'Assemblée 
« de 1789. 

« J'ai dû cependant les conserver pour plusieurs raisons . 
« que je vais détailler ici : 

« 1° Parce que je n'ai pas cru qu'il convînt ni à mon 
« âge, ni encore moins à mon caractère et au titre d'his- 
« toriographe de France, que j'ai si longtemps porté, ni 
« enfin aux invariables principes qui ont rendu ma con. 
« duite irréprochable, de supprimer aucun des monuments 
« qui peuvent servir à l'histoire de ma vie. 

« 2° Parce qu'une grande partie de ces pièces servent de preuve 
« aux faits que j'ai avancés dans les mémoires intitulés Mes 
a Souvenirs, q ui 9 composés avant la mort de Louis XV, entre- 



NOTICE SUR MOREÀU. xix 

« ront quelque jour dans les matériaux de son histoire. Ils ser- 
in viront également de preuve à la seconde partie de Mes Sou- 
« venirs, dans laquelle, si Dieu me prête vie, je placerai ce qui 
« s'est passé en France jusqu'à la Révolution qui a proscrit la 
« royauté. 

o 3° Parce que ces Mémoires, et dans Tune et dans 
« l'autre époque, prouveront avec évidence que, sous l'an- 
« cien comme sous le nouveau régime, je n'ai jamais eu 
« rien à cacher, et que, partant toujours des mêmes prin- 
ce cipes, je me suis fait un devoir de conscience d'obéir 
• fidèlement et exactement aux autorités auxquelles 
« Tordre de Dieu m'a soumis. 

« 4 # Parce qu'enfin toutes ces pièces prouveront que la 
« modique fortune que la Providence m'avait accordée et 
« qu'elle m'a ensuite ôtée, loin d'être le prix de la faveur 
« des princes ou d'une flatterie servile, n'a été qu'un salaire 
« du courage que j'ai eu de leur annoncer leurs malheurs, 
« et de leur montrer de loin l'abîme où ils sont tombés. 

(f J'ajouterai que comme les principes d'un sage gou- 
« vernement sont les mêmes dans toutes les constitutions 
« politiques, il sera peut-être un jour utile à la république 
« de consulter quelques-uns des établissements formés 
« sous les rois, ne fût-ce que pour parvenir à faire mieux 
« qu'eux, ce qui est le moyen le plus sûr de les faire ou- 
« blier... (i). 

« Non seulement je crois que mes Mémoires peuvent 
« être imprimés après moi, mais encore je déclare que si 
« Dieu m'accordait un petit nombre d'années, je les pu- 
« blierais moi-même. C'est pour cela que j'y ai joint, dans 
« ma bibliothèque, un grand nombre de pièces qui doivent 
« servir de preuves aux faits que j'y ai recueillis. 

(1) Feuillet détaché qui recouvrait une liasse de papiers. 



xx NOTICE SUR MOREAU. 

« Tels sont, par exemple, les mémoires que M. le Dau- 
« phin, père de Louis XVI, me fit faire à Fontainebleau, 
« pendant le voyage de 1764, et par lesquels je fus assez 
« heureux pour l'empêcher de se prêter, dans l'affaire de 
« la pairie, à une intrigue qui l'eût brouillé avec le 
« Roi. 

« Telles sont encore les lettres qui expliquent par 
« quelle intrigue on parvint, en 1765, à m'éloigner de 
« Fontainebleau, et quel fut le personnage qui, aussi zélé 
« que moi pour la monarchie, qu'il a depuis si noblement 
« et si utilement servie, eut alors la faiblesse et me fit 
« l'honneur de me craindre. 

« Telle est enfin une collection de toutes les pièces 
« que j'avais recueillies pour instruire le Conseil dans cette 
« fameuse affaire de la pairie de France, qui divisa cette 
« Cour suprême, alors l'unique corps législatif du gou- 
« vernement. Pour m'ètre tenu à une distance égale de 
« tout ce qui était faction et parti, je courus risque de me 
« perdre et fus pourtant sauvé par ma droiture et ma 
« bonne foi... (1). » 

Nous voyons encore combien il tenait à la publication 
de ses Souvenirs, par cette lettre qu'il adresse à Mme de 
Clédat, à Uzerches, où étaient situées les propriétés de 
son mari : 

Chambourcy, 5 octobre 1795. 

« Ma chère fille, 

«... Je t'aurais déjà mise au fait d'une foule d'occupa- 
« tions pour lesquelles ma caducité (il avait soixante-dix- 
« huit ans) a besoin de toi; en voici une, par exemple, 

(1) Catalogue raisonné et anecdotique des ouvrages de Moreau : N° 39, 
Mes Souvenirs. 



*-;-t;:e su* kc^eat x*ï 

« que je te destine depuis loz^riezips. Je veux te f aire lire 
« tout ce que j'ai éen: sur Ttistoire du dix-huitit-me siècle ; 
« mes Souvenirs, sous le rir^ne de Louis XV. n'ont pour 
c objet que ta pohii que et le gouvernement : mais, sous 
€ d'antres rapports, combien l'histoire des deux derniers 
€ règnes peut fournir d'anecdotes piquantes et de traits 

■ singuliers! Je suis aveugle et ne peux plus écrire* je 
c puis encore dicter; mais ce que je dicterais «je m'en 
c suis aperçu par ton style ne vaudrait pas ce que tu 

■ composerais. Je ne veux donc pas même te dicter: mais 

■ je veux passer le peu d'années qui me restent à te conter 
« à toi-même, et tout ce que j'ai dit. et tout ce que j'ai fait 

■ en ma vie dans tous les genres. De tout cela, et en 
c recueillant quelque jour mes papiers, tu ferais encore 

■ et des mémoires curieux et de belles leçons de morale. 
« Tu auras dans ta vie tout le temps d'arranger cela. Ce 
« n'est qu'après la mort de M. Pascal que Mme Dupêrier 
« fit sa vie. Je n'ai garde de me comparer à ce grand 
« homme, et si je suis quelque chose, je ne veux lVtre 
« que pour toi; mais tu me ferais bien ta cour si, dans 
« cette solitude à laquelle je me condamne aujourd'hui, 
« tu pouvais me faire lire quelques échantillons de tes 
« essais... » >: 

Pour quel motif Mme de Clédat ne s'est-elle pas rendue 
à cette injonction si claire? Nous l'ignorons : ce n'est 
ni le temps, ni les moyens intellectuels qui lui ont fait 
défaut. Elle avait une si grande facilité de travail que, 
dépassant le cercle où est en général restreint ren- 
seignement des jeunes filles, elle ne se contenta pas de 
connaître les langues vivantes, elle apprit aussi les langues 
anciennes, et aborda même l'étude de la logique et do la 
théologie : tous ceux qui Font approchée pendant m 
longue carrière ont pu apprécier le charme de son esprit 



XXII NOTICE SUR MOREAU. 

ainsi que l'étendue et la variété de son savoir. Peut-être 
faut-il attribuer cette abstention aux bons rapports qu'elle 
avait gardés avec les familles dont il est question au cours 
de ces Mémoires; en effet, elle ne cessa d'habiter le châ- 
teau de Chambourcy, près de Saint-Germain-en-Laye, où 
ses parents avaient passé la plus grande partie de leur 
vie, et elle continua d'y recevoir les mêmes amis. Mais 
quelle que soit la raison qui a empêché Mme de Clédat 
d'exécuter la volonté de son père, pour nous, c'est avec 
la certitude d'obéir au vœu de l'auteur que nous donnons 
cette édition de Mes Souvenirs. 

Nous croyons l'instant favorable : en voyant, depuis 
quelques années, surgir tant de Mémoires qu'accueille 
une vogue toujours croissante, n'est-on pas tenté de se 
demander s'il n'y a point là, comme le penserait Moreau 
dans son mysticisme, une sorte de prédestination qui 
pousse historiens et public à rechercher avidement les 
secrets du passé et, au seuil de ce vingtième siècle, 
appelé déjà le siècle des lumières, à percer les ombres 
des siècles précédents? 

Cette curiosité du passé, ce besoin de l'inédit, qui aug- 
mentent incessamment en France, ne seront pas déçus 
par la lecture de l'ouvrage que nous venons d'exhumer : 
l'historien y rencontrera des aperçus nouveaux, propres 
à éclairer son jugement sur les événements historiques; 
l'homme de lettres, des détails curieux sur les mœurs, les 
arts, sur les personnalités et les grandes familles de la 
Cour; l'indifférent, des anecdotes piquantes, des gauloi- 
series même, en prose et en vers, assaisonnées du sel de 
l'époque. 

Soucieux de la vérité et tenant avant tout à respecter 
les textes que nous avions sous les yeux, notre rôle 
s'est borné à rassembler chronologiquement les diffé- 



NOTICE SUR MOREAU. xxiii 

rentes parties du récit, à fondre ensemble les Souve- 
nirs politiques et les Souvenirs intimes, et, pour plus 
de clarté, à les diviser en chapitres, méthode suivie, du 
reste, par notre auteur dans son volume de Souvenirs 
intimes. 

Nous affirmons que non seulement nous avons scru- 
puleusement rapporté les faits tels qu'il les a racontés, 
mais aussi que les phrases sont bien les siennes. Loin 
d'avoir rien ajouté, il nous a fallu, à certains endroits, 
procéder, au contraire, à des coupures indispensables; les 
passages trop délicats ou trop personnels que nous avons 
dû supprimer n'étaient d'ailleurs pas destinés à la publicité. 

Et maintenant que notre tâche est terminée, nous nous 
réjouissons d'avoir pu pénétrer dans les arcanes de ce dix- 
huitième siècle, mine inépuisable qui, malgré les décou- 
vertes de chaque jour, réserve encore tant de surprises 
aux chercheurs. 

Nous nous réjouissons surtout d'avoir remis en lumière 
le nom trop oublié de l'un de nos plus éminents compa- 
triotes, ce nom que, pendant tant d'années, il a honoré 
par la droiture de son caractère, par ses hautes capacités 
et par la dignité de sa vie. 

Né à SainWFlorentin le 20 décembre 1717, il est mort 
à Chambourcy le 29 juin 1803, et non sur l'échafaud, le 
27 mars 1794, comme le rapportent, à tort, les Siècles 
littéraires. 

Au physique, il était plutôt petit de taille — « Madame 
Adélaïde m 9 a plaisanté sur ma petite taille , » dit-il dans son 
Journal — et avait une robuste constitution, qui lui 
permit de vivre jusqu'à quatre-vingt-trois ans, quoiqu'il 
eût eu à supporter, pendant plusieurs années, une ma- 
ladie nerveuse assez grave. 



xxiv NOTICE SUR MOREAU. 

Au moral, on le jugera par le portrait (i) qu'il traça de 
lui-même, en décembre 1766, — il avait alors quarante- 
neuf ans, — sur la demande de Mlle O'Neill, sa fiancée. En 
voici quelques extraits, propres à le bien faire connaître : 

«... Tranquille, froid, timide, inattentif, plus sensible 
« au plaisir de plaire qu'à la gloire de séduire, troppares- 
« seux pour l'ambition, trop simple pour l'intrigue, diffi- 
« cilement remué par une foule de petits intérêts ou de 
« petites passions qui sont les grandes affaires de la so- 
ft ciété, j'aimai de bonne heure le repos, l'aisance, la 
« liberté, l'étude. 

« Content de moi sans orgueil et sans recherche, pa- 
« raissant content des autres sans flatterie et sans préten- 
« tion, je méritai leur estime par ma droiture, quelquefois 
« leur amitié par ma candeur; mais ceux qui veulent des 
« protégés qui leur fassent cortège, ou des partisans qui 
« les secondent, m'ont trouvé trop fier pour le premier 
« rôle, trop imbécile pour le second... 

« J'avouerai qu'il y a des temps où je suis de la plus 
« grande bêtise. Il me faut, pour m'animer, quelque belle 
« idée que j'aie pris plaisir à digérer, ou quelque grand 
« sentiment dont mon cœur soit touché et qu'il aime à 
« peindre. Je n'ai ni le talent des réponses vives ni l'agré- 
« ment des saillies ; je crois que je converse mal lorsque 
« mon esprit est obligé de faire tous les frais du dialogue, 
« et que mon âme n'y est pour rien. La gaieté m'est assez 
« naturelle, mais ce que je dis est plutôt naïf que fin, et 
« plaît beaucoup plus par la vérité du fond que par la 
« tournure des formes. Je ne rends bien que ce qui m'a 
« frappé, et je dois être fort ennuyeux lorsque rien ne 
« fixe mon attention ou ne remue ma sensibilité. Ceux 

(1) Manuscrit de 24 pages, intitulé : Mon portrait au mois de décem- 
bre 1766. — N° 78 du Catalogue des ouvrages de Moreau. 



NOTICE SUR MOREAU. xxv 

a avec qui mon cœur est à son aise ont pu me trouver 
« aimable ; mais comme il ne Test pas avec tout le monde, 
« bien des gens ont dû me trouver nigaud, et les uns et 
« les autres ont eu raison... 

« La même curiosité qui m'a fait errer parmi les hommes , 
« m'a également égaré parmi les différentes sphères de 
« toutes les sciences et de tous les arts. J'ai voulu tout 
« connaître, j'ai tout effleuré, j'ai tout goûté ; à l'exception 
« de la morale et du droit public, dont j'ai fait, par goût, 
« une étude particulière, je n'ai rien approfondi. Je ne 
« suis pas un génie ; ainsi, un attrait invincible ne m'a 
« fixé nulle part, mais, si je n'ai rien créé, il n'y a rien 
« que je n'aie voulu imiter; j'ai eu la graine de tout, 
« peut-être n'ai-je eu le fruit de rien, du moins j'ai 
« amusé cette curiosité vaste que rien ne pouvait satis- 
« faire ni arrêter, et si, en parcourant les vastes pays des 
« connaissances humaines, je n'ai jamais fait de grands 
« établissements, j'ai eu aussi l'avantage de n'être étran- 
« ger nulle part... 

« Personne ne s'est peut-être jamais fait de l'amour 
« une idée plus pure et plus sublime que moi. Son feu 
« me paraissait une émanation même de la divinité et son 
« plus bel ouvrage. Je disais : Dieu a mis le mouvement 
« dans la matière, et l'univers est sorti du chaos; il a mis 
« l'amour dans nos cœurs, et la société, qu'il a voulu rendre 
« heureuse, a connu le bonheur et les plaisirs. Et comment 
« serait-il un mal? Il est plus ancien dans le monde que 
« la première désobéissance. Il fut la première destina- 
« tion de l'être raisonnable. Il en jouissait, innocent, 
« et il avait connu ses transports avant que d'être 
« averti par l'aiguillon de la douleur ou subjugué par la 
« volupté. 

« Le dirai-je? cette idée me paraissait justifiée par la 



xxvi NOTICE SUR MOREAU. 

« manière dont cette passion entre dans mon cœur, et 
« par les effets qu'elle y produit. Elle n'y pénètre point 
« comme la foudre, qui perce dans les endroits qu'elle 
« ravage, mais comme une flamme douce et vive, qui 
a s'étend par degrés, s'empare peu à peu de toutes nos 
« facultés, épure et vivifie tout ce qu'elle embrase. Je 
« croyais d'abord sentir l'amitié : c'était plutôt un senti- 
« ment tendre qu'un mouvement impétueux. Ce n'était 
« point cette effervescence terrible qui devient fureur par 
« l'obstacle qui lui est opposé, mais qui ne peut plus que 
« décroître dès qu'il est renversé; c'était d'abord cette 
« timide et délicieuse inquiétude d'une âme qui cherche 
« le bonheur auquel la nature l'a destinée : averti par la 
« présence de l'objet dont ce bonheur devait être l'ou- 
« vrage, mon cœur se troublait à sa vue, et ce trouble, 
« né du mélange confus d'une foule de sensations, où je 
« ne distinguais d'abord que le respect et le désir de plaire, 
« était le premier hommage que je rendais à ma divinité. 
« De ce moment, sans cesse occupé d'elle, je ne respirais, 
« je ne parlais, je n'agissais que pour mériter son atten 
« tion. Chaque jour me découvrait dans sa personne de 
« nouveaux charmes; dans son âme, de nouvelles perfec- 
« tions; un seul de ses regards portait la joie et la vie 
« dans mon cœur; un autre y portait la mort et la douleur. 
« Le désir d'être aimé devenait insensiblement si puis- 
« sant qu'il semblait absorber toute mon âme, et qu'il 
« ne lui permettait pas même d'apercevoir en elle d'autres 
« désirs. Je sentais bien vivement alors que l'amour élève 
« l'âme, et lui communique cet enthousiasme sublime qui 
« produit les grandes actions : guerrier, j'aurais voulu 
« être Roland ou Renaud ; poète, j'aurais souhaité d'être 
« Virgile ou Anacréon. Je ne voulais, du moins, pré- 
« senter à l'objet de ma tendresse qu'une âme grande 



50TICE SUE M GREAIT, xxvil 

« et des qualités dignes, s'il eût été possible, de son admi- 
« ration... ■ 

Dans un article nécrologique que lui consacre le Journal 
des Débat* (1), numéro du dimanche 25 septembre 1803, 
et qu'il faudrait citer en entier, tant il est le reflet fidèle 
de ce que fut Moreau, l'auteur lui rendant un juste hom- 
mage s'exprime ainsi : 

«... Peu d'hommes de lettres ont fourni une carrière 
« plus laborieuse et en même temps plus utile; peu ont 
« écrit sur plus d'objets avec plus de solidité et d'élé- 
« gance. Il sut allier à la fois les fleurs de la littérature 
« aux épines de la jurisprudence, et passer successive- 
« ment des amusements de l'esprit aux plus graves dis- 
« eussions du droit politique... 

« Combien il savait de loin prévoir les orages, et com- 
« bien le zèle qu'il montrait alors contre les novateurs 
« venait en lui, non de l'intérêt personnel, mais de l'in- 
« térêt public; non de l'esprit de parti, mais de l'amour 
« de son pays... 

« Certes, c'est une chose assez honorable pour lui, que 
« de voir un simple particulier opposer noblement la 
« liberté de ses leçons aux flatteries des courtisans, et 
« la sévérité de ses principes à ce torrent de corruption 
« qui commençait, dès lors, à déborder de toutes parts, 
« et devait bientôt engloutir à la fois et les flatteurs et les 
« flattés... 

« Choisi par le gouvernement, lorsque le projet de con- 
« voquer les États-généraux fut conçu, pour lui présenter 
« le tableau de tous ceux qui avaient eu lieu dans les dif- 
« férentes époques de la monarchie, il s'occupa de ce 

(1) Cet article du Journal des Débats a été reproduit, à la même 
date, par le Spectateur français. 



xxvni NOTICE SUR MOREÀU. 

<c soin en remettant, chaque semaine, au garde des sceaux 
« Lamoignon, le résultat de son travail qui, préparé 
« dans le principe pour le Conseil d'État, devint bientôt 
« un ouvrage volumineux qu'on jugea digne de livrer au 
« public, en lui donnant une nouvelle forme, et il parut 
« sous le titre d'Exposition et défense de notre constitution 
« monarchique française. 

« L'auteur y développe les moyens de rendre utiles ces 
« assemblées, et d'éviter les maux qu'elles avaient trop 
« souvent produits ; et, suivant son usage, il y mêle des 
« leçons non moins utiles à ceux qui commandent qu'à 
« ceux qui obéissent. Il y nomme le despotisme « le pou- 
« voir qui réunit la force et l'autorité, soit sur une seule tête, 
« soit sur plusieurs. Autorité sans force, voilà le roi; force 
« sans autorité, voilà le peuple ». Enfin, il y prouve partout 
« que le premier ne peut être véritablement puissant, et 
« le second véritablement libre, que par l'amour des lois. . . 

« M. Moreau ne fut pas moins recommandable par ses 
« qualités personnelles que par sa plume et son savoir. 
« Sa moralité répondit toujours à celle de ses ouvrages, 
« et il eût rougi de démentir par sa conduite ces principes 
« d'ordre et d'équité qu'il défendait par ses écrits. Ami 
« de la paix domestique comme il l'était de la paix poli- 
ce tique, sa vie privée était douce et facile...; enfin, mort 
« plein de jours et de travaux, il laisse un nom qui, cher 
« à ses contemporains, doit encore passer avec honneur 
« à la postérité. » 

Moreau fut marié deux fois. Le 27 septembre 1759, il 
avait épousé, en premières noces, par inclination, Hen- 
riette-Marguerite de Coulange, morte un an après; elle 
était petite-fille de la comtesse de Polastron : de là, sa 
parenté avec la duchesse Jules de Polignac, née Polastron. 



NOTICE SCR MOREAU. xxix 

Ce n'est que sept années plus tard, en 1767, qu'il s'unit, 
en secondes noces, à Marie-Louise O'Xeill, dont il eut 
trois enfants : une fille et un fils, morts en bas âge, et 
enfin Pauline, qui, en 1792, épousa le baron de Clédat. 

Nous ne pouvons mieux faire connaître sa seconde 
femme qu'en reproduisant les passages suivants, extraits 
de l'hommage funèbre rendu à sa mémoire par M. Dela- 
croix, auteur du Spectateur français : 

« Peu importe à ceux qui sont vivement affligés de 
« la perte qu'ils viennent de faire dans la personne de 
« Madame Moreau (1), qui vient de succomber sous le 
« poids de quatre-vingt-cinq années, de savoir qu'elle fût 
« issue d'une des familles royales d'Irlande; qu'elle ait 
« reçu le jour en France, parce qu'une vénérable aïeule 
« y est venue chercher une terre hospitalière à la suite 
« du roi Jacques; que cet enfant du malheur ait attiré, 
« par la noble cause de son infortune, l'intérêt de plusieurs 
« princesses, qui ont manifesté le désir de la voir figurer 
« à la cour de Portugal sous un beau titre, et qu'elle pré- 
ce férât, à toutes les grandeurs du monde, le bonheur 
« d'adoucir, par sa présence, les infirmités d'une tendre 
« mère. 

« Ces détails, qui n'ont de prix qu'aux yeux d'une va- 
« nité frivole, n'ajouteraient rien à ce qui constituait le 
« mérite éminent de Madame Moreau, qui fut toujours, 
« dans le cours de sa longue carrière, un modèle de la 
« plus rare sagesse... 

a Les savants, que la célébrité attirait dans la société 
« de son mari, admiraient la puissance de sa raison et la 
« force de son jugement lorsqu'on agitait des questions 
« politiques ou religieuses. % Ce fut surtout à l'époque de 

(1) Mme Moreau mourut le 21 janvier 1820. 



xxx CATALOGUE 

« notre Révolution qu'elle déploya un grand caractère, 
« et montra toute la fermeté d'une âme confiante dans les 
« décrets de la Providence : elle fut, tout à la fois, l'égide 
« de sa fille et d'un mari octogénaire. Les plus grands 
« sacrifices ne lui coûtèrent rien pour sauver ces deux 
« objets de son affection et de sa sollicitude. .. 

« Puisse cet hommage, que l'auteur du Spectateur fran- 
« çais se plaît à rendre aune dame vénérable qui l'honora 
« de son affection, qui l'édifia par la pureté de sa morale, 
<c par la simplicité de ses mœurs, par la noblesse de ses 
« actions, ne pas paraître trop faible à ceux qui furent à 
ce même, comme lui, d'apprécier son beau caractère, et 
« qui en conserveront longtemps le souvenir ! » 

C. H. 



Pour obéir à la demande d'un certain nombre de lettrés,, 
qui recherchent dans les bibliothèques publiques ou pri- 
vées les œuvres de Moreau, nous donnerons ici le cata- 
logue de ses ouvrages dressé par lui-même. Ainsi sera 
confirmé ce que nous disions dans notre préface du pro- 
fond savoir de notre auteur, de sa puissance de travail et 
de la part considérable qu'il a prise aux affaires publiques. 

CATALOGUE DES OUVRAGES DE MOREAU 

DRESSÉ PAR LUI-MÊME 

Nota. — Tous les ouvrages marqués d'un astérisque sont en notre 
possession. 



I. Miscellanea et lususjuventutis*, pièces diverses, prose et vers, en 
français ou en latin. Il faut comprendre sous ce titre une foule 
d'écrits de tous genres, dont il nous reste une assez grande quan- 



DES OUVRAGES DE MOREAU. XXXI 

tité et qu'il serait trop long d'énumérer ici. Moreau a grossi ce 
recueil jusqu'à la fin de sa vie; on y trouve plusieurs odes françaises 
et latines, une tragédie, etc. 

IL Lettres à Milord..., sur les disputes du clergé et du Parlement, 
à l'occasion des billets de confession et de refus de sacrements 
pour cause de jansénisme*. — Composées en 4746. 

III. Remontrances des comédiens français au Roi, k l'occasion d'un 
arrêt du Conseil par lequel le ministre leur avait interdit les ballets 
et les danses qu'ils voulaient introduire sur leurs théâtres *. 

Satire en vers français, faite en 1753. 

IV. Lettre du chevalier de ***, à Monsieur ***, conseiller au Parlement, 
ou réflexions sur l'arrêt du Parlement du 18 mars 1755. — Imprimée 
à Paris, chez Simon, libraire du Parlement et du clergé, et dans les 
gazettes de Hollande de 1755. 

V. Témoignage de M. Languet, archevêque de Sens, contre le schisme, 
ou lettre de ce prélat concernant ses véritables sentiments sur les 
refus publics de sacrements *. 

Préface et notes seulement de Moreau ; imprimé en 1754. 

VI. L'Observateur hollandais, ou lettres de M. Van***, à M. H***, de 
La Haye, sur l'état présent des affaires de l'Europe. — 5 volumes 
in-12, comprenant 48 lettres. (Septembre 1755-février 1759.) 

Ouvrage commandé par le gouvernement pour défendre la 
France contre les perfidies et les pirateries de l'Angleterre. 

VIL Mémoires contenant le Précis des faits, avec leurs pièces justi- 
ficatives, pour servir de réponse aux observations envoyées par les 
ministres d'Angleterre aux Cours de l'Europe *. — Imprimé au 
Louvre en 1756. 

Cet ouvrage fut envoyé, au nom du roi Louis XV, à tous les cabinets 
de l'Europe. 

VIII. Nouveau Mémoire pour servir à l'histoire des Cacouacs*. — 
Amsterdam, 1757. 

Dans cet ouvrage, Moreau raille les philosophes qui avaient cru 
pouvoir se l'attacher. 

IX. Lettre de M. l'abbé de G. V..., grand vicaire de***, à M. le doyen 
de***, sur la dispute du péché mortel et du péché grave*. — 1* mai 
1756. Imprimée. 

Satire du fanatisme qui, à la fin de 1755 et au commencement de 
1756, divisa le clergé de France. 

X. Plaidoyer pour M. de Fit z-J âmes, évêque de Soissons, intimé 
sur l'appel comme d'abus, interjeté par le juif Borach Lévi, du refus 
fait par ce prélat de lui accorder les dispenses nécessaires à son 
mariage. — Novembre 1757; imprimé chez Cellot. 

XL Relation des troubles actuels du parlement de Franche-Comté, etc., 
et Lettres demandées sur le même sujet par M. de Malesherbes et 
M. de Silhouette. — Trois écrits imprimés. 



xxxn CATALOGUE 

XII. Examen des effets que doivent produire dans le commerce de la 
France l'usage et la fabrication des toiles peintes *. — Paris, chez la 
veuve Delaguette, imprimeur-libraire, 1759. 

Ouvrage demandé par le gouvernement, et 
Lettre d'un négociant qui pense à un philosophe qui commerce, sur les 
inconvénients des privilèges exclusifs *. — Manuscrit. 

XIII. Minute écrite de ma main des Remontrances adoptées dans 
les premiers mois de 1760, par un certain nombre de magistrats du 
Parlement qui, plus sages que leurs confrères, entreprirent de finir 
sans troubles la fâcheuse affaire qui, à l'occasion de l'exil d'une 
partie du parlement de Franche-Comté, avait produit une insurrec- 
tion générale de presque toutes les autres compagnies et divisé 
même les pairs de France. 

XIV. Entretien moral et métaphysique sur la nature de l'âme et sur le 
caractère du bonheur qui lui est destiné dans Vautre vie*. 

Ouvrage composé dans les derniers mois de 1760 et muni, en 
1786, de l'approbation du censeur pour être imprimé. 

XV. Principes de conduite avec les parlements *. — Manuscrit com- 
posé en 1760. Moreau indique dans cet écrit des voies légales pour 
arrêter les prétentions de la magistrature. 

XVI. Mémoire par lequel on propose au gouvernement un moyen très 
régulier de réunir au domaine de VEtat la plus grande partie des sei- 
gneuries du clergé *. — Manuscrit composé en 1762. 

XVII. Parallèle des ressources de la France et de la Grande-Bretagne 
pour la continuation de la guerre. — A la Haye, 1762. Écrit composé 
et imprimé par ordre des ministres. 

XVIII. Lettre sur la paix. — Imprimée en 1762, réimprimée en 
1781. 

XIX. Entendons-nous y ou le radotage du vieux notaire. — Imprimé 
en 1763. Ouvrage dans lequel Moreau se propose de faire taire les 
criailleries des agioteurs. 

XX. Plan des travaux littéraires ordonnés par Sa Majesté pour la 
recherche, la collection et l'emploi des monuments de l'histoire et du droit 
public de France. — 1781 — et 

Progrès des travaux littéraires ordonnés par Sa Majesté et relatifs à la 
législation, à l'histoire et au droit public de France. — 1787, in-8°. 

Ces* deux ouvrages imprimés n'ont jamais été vendus, mais ont 
été distribués à tous les gens de lettres qui se consacraient aux tra- 
vaux dont Moreau avait la direction. 

XXI. Idées sur la situation actuelle du ministère des finances vis-à-vis 
les parlements *. — Ouvrage commandé par M. Bertin et composé à 
Fontainebleau en 1763. 

XXII. Très humbles et très respectueuses remontrances de la cour des 
comptes, aides et finances de Provence au Roi, sur les dernières entre- 
prises du parlement de Provence. — Imprimées à Aix, en 1763. 

Ces remontrances furent approuvées par le roi Louis XV, impri- 



DES OUVRAGES DE MOREAU. xXxm 

mées par son ordre et regardées comme un hommage de zèle et de 
patriotisme. 

Remontrances pour la Cour des comptes, aides et finances de Mont- 
pellier, composées en 1761 et imprimées. 

Remontrances pour la Chambre des comptes de Grenoble, imprimai 
également. 

XXIII. Leçons de morale, de politique et de droit public, puisées dans, 
l'histoire de notre monarchie, ou Nouveau plan d'étude de l'histoire d» 
France, rédigé par les ordres et d'après les vues de Monseigneur le 
Dauphin, pour l'instruction des princes ses enfants. 

Ouvrage composé en 1764, imprimé à Versailles, par les ordres 
de Louis XV, en 1773. 

XXIV. Lettre à M. le président Hénault sur l'objet moral de l'étude 
,de l'histoire. — Porte la date du 14 août 1767; imprimée seulement 

en 1773. 

Cette lettre était destinée à présenter la morale comme la règle 
de tous les gouvernements, et comme la cause de leurs succès et de 
leur décadence. 

XXV. Exposé historique des différentes branches dans lesquelles se 
divisent les revenus de l'Etat * : 1 er Mémoire, des tailles; 2 e Mémoire, 
de la capitation; 3 e Mémoire, sur le Dixième; 4 e Mémoire, sur les 
gabelles; 5* Mémoire, sur les aides; 6 e Mémoire, sur les traites et les 
droits de douane; 7 e Mémoire, sur le tabac, et sur le produit que le 
Roi en tire ; 8 e Mémoire, Traité historique des domaines du Roi. 

Tous ces mémoires ont été écrits sous le ministère de M. de 
Laverdy, qui les avait demandés. (1765-1766.) Moreau joignit à l'his- 
torique de chacun de ces revenus l'exposition des lois qui devaient 
régler leur administration et des principes à suivre pour la rendre 
plus juste et moins onéreuse au peuple. 

XXVI. Preuves de la pleine souveraineté du Roi sur la province de 
Rretagne. — A Paris, en 1765. 

Ouvrage réclamé à Moreau par le ministre des finances, qui signa 
lui-même les lettres dogmatiques et historiques dont il est le recueil 
et les fit imprimer aux frais du gouvernement. 

XXVII. Plan de recherches sur l'état des villes sous la première et 
sous la seconde race de nos rois *. — Manuscrit composé en 1766. 

XXVIII. Lettres historiques sur le Comtat et la seigneurie d'Avignon. 
— Amsterdam, 1768. 

Ces lettres étaient destinées à prouver les droits de la France 
sur cet État, que Ton regardait eomme appartenant irrévocablement 
à la cour de Rome. 

XXIX. Les devoirs du Prince, réduits à un seul principe, ou Discours 
sur Injustice. — Composé en 1767, dédié au Roi et imprimé par ses 
ordres à Versailles ; réimprimé en 1782, chezDidot le jeûner 

XXX. Discours sur la fermeté *'. 



xxxiv CATALOGUE 

Ouvrage remis en 1768 entre les mains des princes et destiné , 
comme le précédent, à compléter leur éducation. 

XXXI. Instructions moraks et politiques à l'usage des princes, ou 
entretiens sur les droits et les devoirs des souverains. — 4768*. 

Cet ouvrage avait pour objet d'écarter du trône l'intolérance et la 
persécution. 

« Le manusci'it était porté, cahier par cahier , à Versailles, et c'était 
dessus qm Von donnait des leçons aux princes. » (Note de Moreau.) 

XXXII. Premier et second entretien sur la condition et sur l'éducation 
des princes**. 

Le premier de ces deux ouvrages est de 1766 et a été fini. Le 
second est de 1768 et n'a point été achevé ; tous les deux sont ma- 
nuscrits. 

XXXIII. Lettre à M. l'abbé Mutte, doyen du chapitre de Cambrai. 
— 1766*. 

Cette lettre traite de l'origine et des abus de la féodalité et n'a 
jamais vu le jour. 

XXXIV. Mémoire sur les Cwrvèes *. composé en 1770, et 

Idée sur la manière la moins dispendieuse et la plus juste d'entretenir 
et de réparer les chemins. — 1771 *. 

Ces deux mémoires n'ont jamais été imprimés, et le premier est 
purement historique. 

XXXV. La pi'incesse Isambki, histoire indienne écrite par un des 
anciens habitants de File de Bornéo *. 

Cette folie n'a jamais été achevée; Moreau y tourne en ridicule la 
flatterie et les intrigues des courtisans, la servilité des adulations, 
la bêtise des protocoles et l'ineptie des routines de la Cour. 

XXXVI. Bibliothèque de Madame la Dauphine, n° î* r , histoire. — A 
Paris, chez Saillant et Nion, libraires, et chez Moutard, 1770. 

Plan présenté par Moreau pour mieux saisir les principes de l'his- 
toire, et les ranger plus facilement dans la mémoire par des lectures 
dont il indique l'ordre et la suite. 

XXXVII. Droit public de la ville et cité de Pêrigueux, ou exemple 
unique en France d'une ville qui, pour mieux résister à la tyrannie 
féodale, fit elle-même inféoder sa liberté *. 

Cet ouvrage est imprimé et forme deux assez gros volumes in-4 e . 

XXXVIII. Mémoire destiné à réfuter une absurde calomnie que Ton 
débita contre moi après mon retour de Provence, à la fin de 1771. 

XXXIX. Mes Souvenirs*. 

Deux manuscrits dont le second va jusqu'en 1774. 

XL. De la magistrature actuelle. — 1773*, manuscrit. 

Exposé des inepties, des fautes, de la maladresse et même de la 
mauvaise foi du chancelier Maupeou. 

XLI. Remontrances aux uns ou aux autres, ou lettre d'un magistrat 
à son ami. — Paris, 13 janvier 1775 *. 

Ouvrageécrit pour M. le comte dé Provence qui l'avait demandé, et 



DES OUVRAGES DE MOREAU. xxxv 

Mémoire composé en 1774 *, pendant que M. de Maurepas travail- 
lait à faire revenir l'ancien Parlement. 

Ces deux ouvrages ont pour but de démontrer que l'opération de 
ce ministre pour rétablir l'ancienne magistrature fut aussi irrégu- 
lière que celle par laquelle M. de Maupeou l'avait détruite, et peut- 
être même encore plus impolitique et plus dangereuse. 

XLII. Lettre à M. delà Condamine sur la différence essentielle entre la 
Monarchie et le despotisme. Ecrite en 1773, elle ne fut imprimée qu'en 
1777, à la tête du 1* volume des Discours sur l'histoire de France. 

XLIII. Mémoire composé en 1780, sur les arrêts du Conseil qui 
avaient déclaré, en Guyenne, les murs et fossés des villes faisant partie 
du domaine, et qui avaient adjugé également au domaine les terres 
abandonnées par les rivières *. 

Affaire rapportée devant le Roi lui-même. 

XLIV. 1° Lettre d'un Français retiré à Rome, en date du 10 juillet 
17..*. 

2* Plan et défense pour disculper invariablement la France contre les 
reproches que lui fait aujourd'hui l'Angleterre *. 

Ces deux ouvrages, qui n'ont pas été imprimés, ont été écrits pour 
le ministre, M. de Vergennes. 

XLV. Principes de morale, de politique et de droit public, puisés dans 
Vhistoire de notre monarchie, ou Discours sur l'histoire de France *, 
dédiés au Roi. 

Ce travail, commencé en 1768, devait faire l'objet de quarante 
discours ; vingt-trois ont été écrits ; vingt et un seulement furent 
imprimés et publiés en vol. in-8°, savoir : les l ,r , 2 e , 3 e et 4*, en 1777 ; 
les 5 e et 6% en 1778; les 7% 8- et 9 e , en 1779; les 10- et 11 e , en 1780; le 
!*, en 1781 ; les 13- et 14% en 1 782 ; le 15 e , en 1783 ; le Ï6-, en 1784 ; le 
17», en 1785; le 18 e , en!786; le 19 e , en 1787 ; le 20*, en 1788 ; le 21 e , au 
commencement de 1789. 

XLVl. Mémoire sur les fonctions de l'historiographe de France, ou 
projet pour les rendre, sans qu'il en coûte rien au gouvernement, 
infiniment plus utiles qu'elles ne l'ont été jusqu'ici *. 

Composé en 1777; n'a point été imprimé 

XLVI1. Conférences entre l'empereur Joseph II et le pape Pie VI, 
tenues à Vienne, dans le palais de l'Empereur, au mois de mai 
1782 *. N'a point été imprimé. 

« Cet ouvrage de pure imagination fut un essai du grand art que j'aurais 
désiré que tout le monde apprît pour concilier tous les différends et récon- 
cilier tous les partis. » — (Note de Moreau.) 

XLVili. Essai sur les bornes des connaissances humaines, par M. G..., 
vicaire de Ville d'Avray. Ouvrage composé en 1765; imprimé en 1782; 
seconde édition en 1785, à laquelle fut jointe une Lettre sur les prin- 
cipes, les règles et les bornes de la tolérance. — Chez Mérigot, Onfroy 
et Bar ois le jeune, quai des Augustins. 



xxxvi CATALOGUE 

Moreau y attaque la licence des philosophes qui nient tout et y 
combat également la hardiesse des théologiens qui veulent que l'on 
croie tout sur leurs paroles. 

XLIX et L. Le Pot pourri de Ville-d'Avray *, imprimé en 1781, à 
l'imprimerie de Monsieur, aux frais de l'auteur, et pour ses seuls 
amis. Un volume de vers et deux autres petits volumes en prose 
intitulés : 

Variétés morales et philosophiques, imprimées en 1785, encore aux 
dépens de Fauteur, et pour ses seuls amis. 

Ces variétés renferment entre autres : les Réconciliations de l'autre 
nie, dialogue des morts, et un petit drame ; le Livre consolateur. 

LI. Est-il utile en France que le monarque se choisisse un premier < 
ministre. 1777 *. Mémoire composé lors d une maladie de M. de 
Mau*epa&, et pendant que tous les comités de courtisans traitaient 
entre eux, mais en secret, cette question. 

LU. Essai historique sur la nature des seigneuries féodales et sur 
les devoirs de celles qui sont possédées par V Eglise. — La Haye, 1786 *. 

Ouvrage se composant de deux mémoires, écrits et imprimés de 
l'avis du garde des sceaux Miromesnil, qui les jugea utiles pour 
instruire le clergé de ses vrais intérêts dans le grand procès qu'il a 
soutenu si longtemps contre l'autorité royale. 

LUI. Exposé historique de nos administrations populaires aux plus 
anciennes époques de la monarchie française. — Un volume in-8 , chez 
Briant, rue Pavée-Saint- André-des-Arts, 1787. 

Moreau démontre combien notre ancienne Constitution, essentiel-, 
lement ennemie du despotisme, avait de moyens pour maintenir 
inviolables la liberté des personnes et la jouissance des propriétés. 

LIV. Lettre d'un magistrat, dans laquelle on examine également 
ce que la justice du Roi doit aux protestants, et ce que l'intérêt de 
son peuple ne lui permet pas de leur accorder. — Avignon, 1787 *.- 

Opuscule composé de l'aveu du garde des sceaux Miromesnil, à 
l'occasion de la question du mariage des protestants. 

LV. Acquit de. ma conscience, ou suite des Mémoires par lesquels, 
en 1788, Moreau annonçait jour par jour aux ministres les mauvais 
succès de leurs déplorables et irrégulières démarches. — Nous 
avons, sous ce même titre, un mémoire adressé au ministre Tal- 
leyrand *. 

. LVI. Arrêt du Conseil d'État du Roi, qui attache irrévocablement à 
ta chancellerie de France une bibliothèque de législation, administration, 
histoire et droit public, règle la destination, pourvoit à l'entretien et aux 
accroissements de ladite bibliothèque, et en assure la communication à 
tous les départements des ministres de Sa Majesté. 

Cet arrêt du Conseil, dont Moreau fut le rédacteur, contient à 
proprement parler son histoire depuis 1759 et présente le but vers 
lequel avaient été dirigées toutes ses études et toutes ses composi- 
tions. 



DES OUVRAGES DE MOREAU. xxxvn 

LVII. Henri IV peint par lui-même. — Brochure très courte, des- 
tinée par Didot le jeune à donner une idée des caractères qu'il 
voulait employer dans une collection qu'il méditait de tous les actes 
de l'Assemblée des notables en 1787. Moreau y avait recueilli quel- 
ques-uns des discours qu'Henri IV adressait aux villes qui aban- 
donnaient successivement le parti de la Ligue, pour rentrer dans leur 
devoir. 

LVI1I. Exposition et défense de notre Constitution monarchique fran- 
çaise, précédée de l'historique de toutes nos assemblées nationales; 
dans deux mémoires où l'on établit qu'il n'est aucun changement 
utile dans notre administration dont cette Constitution même ne 
nous présente les moyens. — 2 volumes in-8% chez Moutard, 1789. 

Écrit composé d'après l'ordre du Roi, transmis à Moreau par le 
garde des sceaux Lamoignon, qui lui donna aussi l'ordre d'impri- 
mer. 

Cet ouvrage est le dernier de tous ceux pour lesquels Moreau dut 
remplir les devoirs de sa place ; il fut publié dans le mois de février 
1789, avant l'ouverture des Etats-généraux, et voilà pourquoi il lui 
donna pour épigraphe ce vers de Virgile : 

Extremum hune Patria aima mihi concède laborem. ? 

LIX. Origine et progrès de la bibliothèque de législation, d'histoire et 
de droit public, attachée à la chancellerie de France, ou Troisième 
mémoire sur les travaux littéraires dont file est le centre, destiné à être 
mis sous les yeux de l'Assemblée nationale par M. Moreau, après 
son entière retraite *. 

Ce mémoire fut écrit à Versailles en 1790 et envoyé au garde 
des sceaux, archevêque de Bordeaux, Champion, qui l'avait demandé 
par lettre, pour le communiquer à l'Assemblée nationale; ri a donc 
encore un caractère semi-officiel. 

LX. Instruction pastorale de M... évêque de &, par laquelle, le 
19 septembre 1789, il ordonne les prières publiques demandées par 
Louis XVI à tous les évêques français pour obtenir les lumières qui 
pourraient éclairer l'Assemblée nationale, et la fin des troubles qui 
déjà menaçaient la France. 

LXI. Seconde partie de mes Souvenirs *. 

Ce manuscrit, commencé < sous le couteau de Robespierre », comme 
le dit l'auteur, est.le dernier qui figure dans son catalogue. 

Les autres productions de Moreau sont, soit des recherches his- 
toriques ou des mémoires sur différentes sortes d'affaires, soit des 
services très libres rendus à quelques-uns de ses amis, ou des écrits 
destinés à instruire sa fille ou à se défendre lui-même contre ses 
ennemis politiques, soit enfin une suite de souvenirs faisant partie 
de sa propre histoire ou des manuscrits de famille, < par lesquels un 
vieillard voulait jouir à l'extrémité de sa vie du plaisir d'entretenir sa 
postérité. » 



xxxviii CATALOGUE 

Parmi ces ouvrages, nous citerons les principaux d'entre ceux que 
nous possédons ou dont Moreau lui-même nous a laissé l'indication : 

LXII. Mémoire pour messire JeanLebeau, curé dans la ville de Sens, 
décrété pour refus public des sacrements à un janséniste. 1754. 

LXIH. Suite de cahiers qui remontent jusqu'au 17 janvier 1757 et 
contiennent l'historique des premiers troubles causés par les billets 
de confession. 

LX1V. Éloge historique de feu Mme la princesse de Condé (1760), 
imprimé dans un ouvrage périodique qui paraissait sous le titre de 
Moniteur. 

LXV. Mémoire pour M. de Lally-Tollendal. — Manuscrit inachevé, 
1762*. 

LXVI. Essai sur le gouvernement d'Angleterre * % 

LXVII. Mémoire pour M. Mareschal d'Audeux, conseiller au par- 
lement de Besançon *. — Manuscrit, janvier 1763. 

LXVIII. Ouvrage fait en 1763 à l'occasion des querelles que le Parle- 
ment avait avec la Cour, et pour prouver au Parlement que c'était lui- 
même qui voulait être despote *. 

LXIX. Mémoire sur l'administration des finances, pour le ministre 
Bertin. — 1763 *. 

LXX. Mémoire concernant la pairie. — 1763 *. 

LXXI. Projet de lettres patentes dans l'affaire de la pairie. — 1763 *. 

LXXII. Mémoire sur le droit qu'ont les pairs de France de n'être jugés 
que par leurs pairs. — 1763 *. 

LXXIII. Projet de lettre au Roi pour Mgr l'archevêque de Paris, après 
la mort de Mme de Pompadour. — 1764 *. 

LXX1V. Mémoire du duc de Sully contre celui du sieur de Vaudreuil, 
l'un des commissaires du Parlement, lu par le duc de Sully à 
l'assemblée des pairs au Parlement, le 29 mai 1764 *. 

LXXV. Premier mémoire pour M. le Dauphin, fils de Louis XV, — 
3 novembre 1764 *, et 

Second mémoire pour M. le Dauphin. — 4 novembre 1764 *, 

LXXVI. Portrait de Mélite. — Août 1765 *. 

LXX VII. Mémoire pour la Cour des comptes, aides et finances de Pro- 
vence. — 1 er juillet 1766 *. 

LXX VIII. Mon portrait au mois de décembre 1766*. 

LXXIX. Précis pour la comtesse d'Andlau et le comte d'Andlau, son 
fils, contre le marquis de Verderonne*. — 1768, chez Gueffier, rue de 
là Harpe. 

LXXX. Mémoires pour M. le maréchal de Richelieu dans son affaire, 
avec le parlement de Toulouse, 1769. 

LXXXI. Mémoire que le marquis de Mirabeau fit imprimer à la tête 
d'un ouvrage intitulé : Leçons économiques, par l'ami des hommes. — 
1770. 



DES OUVRAGES DE MOREÀU. xxxix 

LXXXI1. Discours prononcé à l'ouverture des séances d'un par- 
lement, en 1772, sur la nature, la destination et le caractère de l'auto- 
rité souveraine *, et Discours de rentrée pour un premier président, 
sur l'amour du bien public *. 

LXXXIII. Mémoire pour le premier Conseiller de Monsieur sur la 
préséance entre lui et les secrétaires des commandements. — 1772. 

LXXX1V. Mémoire pour me défendre contre les prétentions de M. de 
la Vauguyon *. — 11 août 1773. 

LXXXV. Épître dédicutoire à Monseigneur le Dauphin. — 1773 *. 

LXXXVI. Véritable point de vue de la question entre M. le vicomte 
et Mme la vicomtesse de Ghoiseul, et M. le duc et Mme la duchesse 
de Lorges. — Octobre 1777. Imprimé à Paris *. 

LXXXVII. Suite et défense du véritable point de vue de la question 
entre M. le vicomte et Mme la vicomtesse de Ghoiseul et M. le duc 
et Mme la duchesse de Lorges. — 1777 *. 

LXXXVIH. Lettre à M. G..., avocat en P..., sur l'affaire du duché 
de Lorges *. 

LXXXIX. Souvenirs et anecdotes du règne de Louis XVI, pour faire 
connaître ce qu'était le clergé de France avant la Révolution, ou 
Lettres secrètes, sur l'état de la religion et du clergé de France, à 
M. le marquis de ***, ancien maistre de camp de cavalerie retiré dans 
ses terres. — 1781. 

XG. Historique de ma brouille avec M- de Vergennes un an avant la 
mort de ce ministre. — 1786. 

XCI. Lettre du comte de Lally-Tollendal à Messieurs du Conseil *. — 
Imprimée à Paris. — 2 septembre 1786. 

XGII. Consultation sur V affaire de la dame marquise d'Anylure, 
contre les sieurs Petit, du Gonseil des dépêches, dans laquelle on traite 
du mariage et de Fétat des protestants. — Paris, 1787, un vol. 
in-4°. 

XGIII. Mémoire pour éviter d'avoir un survivancier dans ma charge 
au dépôt des chartes, demandée par un des protégés de la Reine *. 

XCIV. Mémoire pour le sieur Fescheux, propriétaire de l'office de 
garde du trésor des chartes de la Gouronne et Ghambre des comptes 
de Navarre, à Pau. — 1790*. 

XCV. Mémoire que je publiai en 1790, à l'occasion de la séance de 
V Assemblée nationale du 14 août 1790, dans- laquelle je fus si injuste- 
ment et si cruellement outragé. Ce mémoire fit une vive impression 
et me justifia pleinement. 

XCVI. Mémoire remis en 1792 à ma commune de Cliambourcy, et con- 
tenant l'historique et les preuves de tout ce que j'ai fait pour elle. 

XCVII. Nouvelles méditations métaphysiques sur la différence des 
deux substances que nous connaissons et sur la manière dont l'âme 
agit sur les corps *. 



XL CATALOGUE DES OUVRAGES DE MOREAU 

XGVIII. Mémoire important au nom d'un frère pour justifier 4on 
propre frère de l'accusation de l'avoir voulu empoisonner *. 

XGIX. Exposé de l'origine honorable et très-louable de la fortune de 
Mme de Montesson *. 

G. Histoire de M. Parent, premier commis de M. Bertin et direc- 
teur de la manufacture de Sèvres. 

CI. Les progrès de la France dans ses tues sur la monarchie univer- 
selle*. 

Cil. Correspondance littéraire et politique avec différents amis tous 
régnicols. 



MES SOUVENIRS 



PREMIÈRE PARTIE 

1717-17,74 



CHAPITRE PREMIER 

Ma famille. — Songe de mon père. — Mon entrée au collège de Beau- 
vais. — M. Grevier, régent de rhétorique. — M. Goffin, principal 
du collège. — Miscellanea et lusus juventutis. — L'imprimeur 
Golombat. — Histoire de V Ancien et du Nouveau Testament en 
vers latins et français. — Mon père obtient à Paris une charge 
d'avocat au Conseil. — 11 quitte Saint-Florentin. — M. et Mme de 
Paris. — Bon accueil que j'en reçois. — Mme de Paris me pousse 
vers la médecine. — Mon antipathie pour les opérations chirurgi- 
cales. — Je me destine au barreau. — Mort de M. de Paris. — 
M. Robert. — M. de Plélo. — M. de Légal. — 11 veut me faire 
épouser sa nièce. — MM. Real. 

On aime, dans sa vieillesse, à se rappeler, du moins en 
gros, les principaux événements de sa vie; on aime à 
transmettre à ses enfants le souvenir de la manière dont 
on a cheminé dans le monde. 

Je me dégoûterai de bonne heure de l'agitation où 
j'ai vécu, car il y a déjà quelque temps que je désire 
le repos, et je commence à faire mes délices de la 
retraite. Les hommes attendent la vie, ils ne vivent 
point; ils se préparent des jouissances, ils échafau- 
dentj mais ils ne jouissent pas, et tombent avec l'écha 
faud. 

i. 4 



2 MES SOUVENIRS. 

Ma jeunesse a été gaie; je voudrais que ma vieillesse 
fût heureuse, et je tiens à la commencer de bonne heure. 
Je rirai encore, mais ce sera avec ma femme, avec mes 
enfants, au milieu de mes roses et en voyant planter mes 
choux. Dieu avait placé nos premiers parents dans un 
jardin : cette place marquait leur destination. 

Je laisserai bien peu à mes enfants ; néanmoins j'espère 
qu'ils béniront ma mémoire, et que j'aurai encore le 
temps de leur apprendre que le bonheur n'est point dans 
les richesses ; ils ne verront pas sur mon visage les traces 
du remords. Deux choses feront le charme de mes vieux 
jours : ma tendre reconnaissance pour les bienfaits de la 
Providence, et la paix d'une conscience qui ne me repro- 
chera rien. Jusques à quarante ans, je n'ai point cru aux 
méchants; depuis, ils ont beaucoup cherché à me nuire : 
ils ne m'auront pas même fait le mal de graver le ressen- 
timent dans mon cœur. 

Le premier bienfait dont j'aie à remercier Dieu est 
d'être le fils d'un père chrétien, élevé dans l'école de 
Port-Royal, que j'ai toujours vu vivre et que j'ai vu 
mourir comme un saint. Il était avocat aux Conseils; son 
père (1), avocat au Parlement; cette profession était celle 
de mes ancêtres depuis plus de deux siècles, et je n'en 
avais jamais envisagé d'autre. 

Né à Saint-Florentin (2) le 20 décembre 1717, je suis 
l'aîné de six enfants (3) : quatre fils et deux filles. Je n'eus 

(1) Jacob Moreau, auteur d'un très curieux manuscrit intitulé : les 
Antiquités de la ville de Saint-Florentin, etc. Né le 18 septembre 4653, 
épousa, le 28 septembre 1679, Jeanne Regnard, fille de Robert Re- 
gnard, avocat, et mourut le 25 octobre 1726. Il fut enterré dans le 
chœur de la chapelle des Capucins de Saint-Florentin. 

(2) Petite ville de Bourgogne, située au confluent de l'Armance et 
de i'Armançon. 

(3) En réalité, il fut l'aîné de huit enfants : six dont il sera parlé 
plus loin, et deux filles qui n'ont pas vécu : 1° Cécile-Thérèse, née le 



SONGE DE MON PÈRE. 3 

d'autre précepteur que mon père : il ne s'en rapporta 
qu'à lui des soins dus à ma première éducation, et fut 
d'abord mon seul maître dans tous les genres de connais- 
sances; tout ce que l'on fait, tout ce que l'on apprend 
dans les collèges, je l'ai fait, je l'ai appris avec lui, et je 
commençais ma quinzième année, lorsque, se disposant à 
m'envoyer à Paris, au collège de Beauvais, l'un de ceux 
où la religion était le mieux connue et les mœurs le plus 
surveillées, il me parla en ces termes : 

« Écoute-moi, mon fils, car je dois te confier une chose que tu 
n'oublieras pas toutes les fois que tu penseras à moi. Environ 
quinze jours après ta naissance, j'eus un songe qui ne m'est 
point sorti de l'esprit, et qui m'a donné beaucoup à penser sur 
le sort que Dieu te destine. J'étais à genoux sur les marches 
d'un autel, et avec toute l'ardeur dont j'étais capable, je priais 
Dieu pour toi. Alors, je te vois sur cet autel même, j'aperçois 
à tes côtés une épée nue; la frayeur et l'étonnement m'éveillent 
en sursaut. Mon enfant, je ne suis point Joseph pour expliquer 
ce songe, mais je ne l'ai jamais perdu de vue dans ton éduca- 
tion; et cette religion que je t'ai enseignée, je me suis souvent 
dit que, quelque jour, tu en serais le défenseur, peut-être même 
la victime. » 

A l'âge où j'étais, prêt à partir pour un voyage que 
je désirais beaucoup, je fus faiblement touché de ces 
paroles; mais j'ai toujours été persuadé que je devais, à 
l'exemple et peut-être aux prières de mon père, deux 
espèces de grâces dont je ne puis trop remercier Dieu 
dans ma vieillesse : l'une a été de ne jamais douter de 
l'Évangile; l'autre fut cette providence marquée qui, par 
une suite d'événements singuliers, m'a toujours, soit au 
moral, soit au physique, sauvé des pièges qui m'ont été 

5 octobre 1725, morte le 25 mars 1728; 2° Marie-Louise-Illuminée, 
née le 29 novembre 1727, morte le même jour. 



4 - MES SOUVENIRS. 

tendus, et préservé des désordres qui pouvaient abréger 
ou flétrir ma vie. 

Cette prédiction était si connue dans ma famille que, 
quand j'y venais passer mes vacances, ma mère et l'aînée 
de mes sœurs me disaient en riant : « Si tu n'es pas 
« ministre, tu dois être au moins archevêque; dépêche-toi donc, 
« car c'est toujours là que ton père t'attend. » 

Quelques succès que j'eus, lorsque je fus livré à l'édu- 
cation publique et à ma propre expérience qui devait la 
finir, éveillèrent en moi le désir, si naturel aux hommes, 
de m'agrandir et de faire fortune. Mon but, je l'avoue, 
était de m'élever au-dessus de mon état; je crus qu'en 
l'atteignant je récompenserais mon père des soins qu'il 
avait pris de moi. Je ne m'occupai guère de ce que j'appe- 
lais alors son rêve ; cependant si, comme je l'ai toujours 
pensé, la confiance est non seulement le signe, mais la 
cause même de ce que nous nommons le bonheur, toutes 
les occasions qui se multiplièrent sous mes pas semblè- 
rent m'annoncer celui que je souhaitais le plus, la célé- 
brité jointe à Tirréprochabilité. 

Ce fut au mois de septembre 1734 que mon père, vou- 
lant s'assurer du degré auquel il avait conduit mon édu- 
cation, m'amena lui-même au collège de Beau vais, qui, 
dans tous les temps, avait été soumis à l'administration 
immédiate du Parlement. Il eut lieu d'être content, mais 
je le fus encore plus que lui lorsque, dès ma première 
composition, je me trouvai nommé le premier de toute 
la classe (1). 

Pendant deux ans que je restai sur les bancs de rhéto- 
rique, j'eus tous les prix. Je fis ensuite deux ans de phi- 
losophie sous M. Poitevin, et, m'étant lié d'amitié avec 

(1) Mes succès me placèrent, dès ma première composition, sur la 
chaire de premier empereur en rhétorique. (Moreau.) 



LE COLLÈGE DE BEAUVAIS 5 

un de mes condisciples, fils d'un président à mortier de 
Toulouse, nommé Caulet de Gramont, nous dévorâme? 
avec ardeur les mathématiques. Aussitôt après, je me mis 
à l'histoire, pour laquelle j'ai toujours eu le plus grand 
goût. Je passai dans ce collège, sous les Rollin (i), les 
Mésenguy(2), les Coffin(3) et les Crevier(4), beaucoup 
plus de temps qu'il n'en fallait pour acquérir les connais- 
sances qui me manquaient. 

Le souvenir de M. Crevier, régent de rhétorique, m'est 
toujours resté cher : je lui témoignai affection, respect et 
reconnaissance; je dois dire qu'il s'attacha véritablement 
à moi. 

Je me rappelle encore ses leçons, et en particulier son 
parallèle des satires d'Horace et de celles de Despréaux. 
Toutes celles d'Horace sont des leçons de morale; celles 
de Boileau, lorsqu'elles ne sont pas des flatteries adressées 
à Louis XIV, sont les critiques d'un pédant de mauvaise 
humeur, sentent le greffe à pleine gorge et, qui pis est, 
un greffe très honnêtement janséniste. 

Je conserve dans mon cabinet un énorme portefeuille 
sous le nom de Miscellanea et lusus juventutis. Il me remé- 
more le plus heureux temps de ma vie; tout délabré qu'il 
est, j'aime à le parcourir; je ressens, à sa lecture, les 

(1) Charles Rollin, célèbre professeur, né en 1661, recteur de l'Uni- 
versité de Paris (1694), mort en 1741. 

(2) Philippe Mésenguy, né à Beauvais en 1677, mort en 1763; pro- 
fesseur et écrivain janséniste. 

(3) Charles Coffin, né à Buzancy (Ardennes) en 1676, mort à Paris 
en 1749. Principal du collège de Beauvais, puis recteur de l'Univer- 
sité; publia, en 1727, un volume de poésies latines où l'on remarque 
une ode, pleine de verve et d'esprit, sur le vin de Champagne ; com- 
posa des hymnes qui font partie du bréviaire de Paris : elles ont 
moins d'éclat que celles de Santeuil, mais plus de simplicité. 

(4) Jean-Baptiste-Louis Crevier, historien français, né en 1693, 
mort en 1765, enseigna pendant vingt ans la rhétorique au collège 
de Beauvais; auteur de nombreux ouvrages. 



6 MES SOUVENIRS. 

plaisirs les plus purs dont j'ai joui dans ma jeunesse et 
qui m'ont sauvé de tant d'autres. Il s'en faut bien que je 
sois né poète, mais j'ai toujours regardé l'art des vers 
comme un amusement; on m'apprit, au collège, à rendre 
ce bel art à sa véritable et primitive destination. Le recueil 
des pièces fugitives que je projetai dès lors de conserver, 
commença par celles qui, imprimées sous les auspices et 
par les ordres de l'Université, flattèrent ma vanité enfan- 
tine. J'étais élevé par M. Coffin : on ne sera pas surpris 
d'y trouver jusqu'à des hymnes que lui demandaient 
quelques diocèses, à l'exemple de celui de Paris. 

Mon père était pauvre et, il faut l'avouer, hors d'état 
de pourvoir à mes premiers besoins. Tous les prix gagnés 
.au collège de Beauvais, pendant deux ans de rhétorique, 
ne me valaient pas un sol. Dieu vint à mon aide en m'en- 
voyant l'imprimeur Colombat; il faisait alors, pour la 
cour, almanachs et étrennes mignonnes de toute espèce (1). 
Un ouvrage très curieux, qu'il voulait donner au public, 
était une Histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament, très 
anciennement représentée par des estampes de bois, dans 
lesquelles des vers latins ou français accompagnaient 
chaque tableau. Là, le latin vieillissait; ici, le français 
n'était plus intelligible. Et moi, heureusement, je me 
trouvai en état de renouveler tout cela par de meilleurs 
vers. Colombat m'en chargea; il était bon homme et 
riche, il me les paya bien. 

En 1738, les obstacles que les avocats au Conseil 
apportaient aux réformes utiles par lesquelles le chance- 
lier d'Àguesseau voulait diminuer les frais ruineux de 
leurs procédures, l'avaient déterminé à supprimer leurs 
charges et à en créer de nouvelles. Mon père, qu'il con- 

(1) Le nom de cet imprimeur est resté attaché aux petits alma- 
nachs qu'il Tendait. 



M. ET M- DE PARIS. 7 

naissait depuis longtemps, fut un de ceux à qui il fît 
proposer d'en prendre une. Bon avocat en province, il 
jouissait d'une fortune bien au-dessous de la médiocre. 
Mais tout ce qu'il désirait était une occasion, ou même 
un prétexte, pour quitter Saint-Florentin et venir ache- 
ver à Paris l'éducation de sa nombreuse famille. J'avoue 
que je tremblai quand je sus qu'il acceptait. Je n'ignorais 
pas qu'il avait souvent sacrifié à son goût pour les belles- 
lettres, tantôt les travaux, tantôt les produits de sa pro- 
fession ; et, comme les enfants croient toujours en savoir 
plus que leur père, j'osai blâmer le mien lorsqu'au début 
de 1739 je le vis arriver à Paris, où, janséniste endurci, 
il eut tout le temps de jansénistiser à son aise. 

Il avait pour ami intime Jérôme-Nicolas de Paris, con- 
seiller au Parlement, frère aîné du thaumaturge de Saint- 
Médard. Ce bon M. de Paris avait épousé, à cause de sa 
fortune, une femme plus vieille que lui, et qui l'aimait. 
Elle se nommait de Lude et était veuve d'un M. Lépa- 
gnol, trésorier de France à Reims, patrie de M. de Paris, 
Tous deux s'étaient pris d'affection pour moi : les jours 
de congé, ils m'envoyaient chercher; le conseiller y venait 
souvent lui-même. Quand je leur avais été présenté, 
en 1734, ils habitaient rue des Vieilles-Haudriettes; je me 
souviens que l'usage était encore de mettre son chapeau 
à table. Depuis, ils vinrent demeurer rue Barbette, mais 
ne me perdirent pas de vue. Cette famille de Paris n'avait 
point d'enfants. On était au plus fort des miracles de 
Saint-Médard, et, à l'exemple de l'abbé (1), leur frère et 
beau-frère, ils vivaient dans la plus haute dévotion. J'étais 
alors un bon petit janséniste. 

(1) François de Paris, diacre janséniste, né en 1690, mort en 1727, 
et connu surtout par les scènes scandaleuses auxquelles les convul- 
sionnâmes se livrèrent sur son tombeau. 



8 ME8 SOUVENIRS. 

Mme de Paris voulait que je fusse médecin; elle cher- 
cha, par tous les moyens, à vaincre la sensibilité de mes 
nerfs : cette sensibilité était telle que le spectacle d'une 
dissection, le récit seul d'une opération chirurgicale me 
faisait évanouir. Trois fois en une matinée, je fus obligé 
de sortir de l'amphithéâtre où l'on disséquait un coquin 
d'abbé qui s'était tué lui-même. Mme de Paris me mena 
aussi à l'Hôtcl-Dieu, où elle allait servir les malades avec 
le célèbre janséniste Titon. Je ne pus surmonter un pareil 
spectacle et je revins à l'idée du barreau; mais ces géné- 
reux amis ne pouvaient plus m'y être utiles : ils avaient 
pris le parti de se retirer à Reims et d'y vivre dans la 
retraite et la pénitence. 

Une chose très vraie, c'est que ces deux époux, autre- 
fois très dissipés, s'étaient réellement convertis, grâce à 
l'exemple du diacre et d'après le bruit que firent ses 
miracles. J'ai été, depuis leur départ, en relations de 
lettres très suivies avec la pauvre Mme de Paris; cette 
correspondance m'a longtemps entretenu dans le goût 
de la piété que mon père m'avait donné. Ce fut Mme de 
Paris qui m'apprit à Saint-Florentin, pendant l'une des 
vacances que j'y passai, la mort de son mari : elle avait 
été celle d'un juste et d'un saint. Je revois encore 
aujourd'hui notre ancienne maison paternelle et le lieu 
où je me cachai pour le pleurer amèrement. Il fut enterré 
dans l'église Saint-Gervais ; j'ai souvent été prier Dieu 
sur sa tombe, avec autant de dévotion que mon père 
allait lui-même, tous les premiers mai, prier sur celle du 
thaumaturge de Saint-Médard. Ma correspondance avec 
sa veuve dura jusqu'à sa mort, et elle lui a longtemps 
survécu. 

Un autre vieil ami de mon père, que je connus aussi 
en 1734, était M. Robert, ancien secrétaire de M. de 



M. ROBERT ET M. DE LÉGAL. 9 

Plélo (1), tué à Dantzig, en revenant de Copenhague, où 
il était notre ambassadeur. 

M. de Plélo, Breton, fils unique, à ce que je crois, du 
comte de Mauron, avait épousé Mlle Phélipeaux, fille de 
M. Phélipeaux (2), seigneur de la Vrillière, et sœur du 
comte de Saint-Florentin (3), qui fut secrétaire d'État et 
ministre. Devenue veuve en 1734, elle eut pour tuteur 
onéraire M. Robert, que M. de Saint-Florentin fit garde 
des archives du secrétariat d'État. 

Ce M. Robert avait une femme de peu d'esprit, un fils 
d'une jolie figure, qui avait de l'esprit, et une fille imbé- 
cile. Quant au comte de Mauron, père de M. de Plélo, 
devenu veuf, il se remaria à une servante, dont il eut 
deux garçons. 

Mon père m'avait également mené, lors de son arrivée 
à Paris, chez un M. de Légal, secrétaire du Roi, beau, 
bien fait et très aimable. M. de Légal avait été autrefois 
clerc d'un avocat au Conseil dont il avait épousé la veuve, 
nommée Real, à laquelle ce richard avait fait donation 
universelle de tous ses biens; celle-ci en fit une pareille à 
son second mari, en faveur duquel elle dépouilla tous ses 
héritiers, des collatéraux : deux ou trois neveux et une 
nièce. Quand elle épousa le jeune Légal, elle était hors 

(1) Hippolyte de Bréhan, comte de Plélo, né en Bretagne en 1699, 
tué, le 27 mai 4734, sous le fort de Weschel-Munde, dans un acte 
d'héroïsme inutile. Sa femme, Louise-Françoise Phélipeaux, mourut 
le 3 mars 4737. 

(2) Louis Phélipeaux, chevalier, seigneur de la Vrillière, mort le 
7 septembre 4725, avait épousé, le 4 ar septembre 4700, Louise de 
Mailly, fille du comte de Mailly et de Marie-Anne de Sainte-Hermine. 

(3) Louis Phélipeaux, comte de Saint-Florentin, duc de la Vril- 
lière, né en 4705, mort en 1777. Il fut ministre des affaires générales 
de la religion réformée en 4725, et ministre d'État de 4764 à 1775. 
Il avait épousé, le 16 mai 1724, Émilie-Ërnestine de Platen, fille 
d'Ernest-Auguste, comte de Platen et de l'Empire, chambellan du 
roi de la Grande-Bretagne à Hanovre, morte le 40 mai 4767. 



10 MES SOUVENIRS. 

d'état d'avoir des enfants. Son mari la rendit heureuse 
et, en fort honnête homme, a toujours cherché à réparer 
les torts qu'elle avait faits à sa famille. Les neveux de 
Mme de Légal, bons, mais pauvres gentilshommes d'Au- 
vergne, entrèrent au service et firent chacun leur petit 
chemin. Ils avaient une sœur de beaucoup d'esprit. M. de 
Légal, qui travaillait de son mieux à l'avancement des 
frères, appela Mlle Real auprès de lui, la présenta à sa 
femme et essaya d'obtenir que la tante se regardât comme 
sa mère. 

J'avais vingt et un ans lorsque je commençai à aller 
dans cette maison. La vieille tante mourut quelque temps 
après, et mon père, que son mari aimait beaucoup, me 
parlait sans cesse des avantages que j'aurais à cultiver 
cette douce et honnête société. M. de Légal m'affection- 
nait : en entretenant mon père de ses projets d'établisse- 
ment, il lui donna quelquefois à entendre que je pourrais 
devenir son neveu. J'ignore s'il fit les mêmes confidences 
à sa nièce; ce que je sais, c'est que celle-ci, qui dès ce 
temps-là m'a témoigné beaucoup d'amitié, était trop 
habile pour ne pas sentir que, du côté de la fortune, elle 
pouvait trouver infiniment mieux que moi. Je certifie 
qu'elle avait raison, car j'ai connu peu de personnes 
réunissant, à une figure plus agréable, autant de talents 
pour plaire et autant d'agréments pour s'attacher les 
meilleurs partis. Si je l'ai bien devinée, je n'ai pu qu'ap- 
prouver le plan, que vraisemblablement elle forma, 
d'épouser un homme très riche dont l'opulence fût utile 
et à elle-même et à ses frères, à qui, quoique plus jeune 
qu'eux, elle a toujours voulu tenir lieu de mère. 

Gomme je n'avais aucun projet de m'établir jusqu'à ce 
que j'eusse acquis quelque considération dans le monde, 
je fus. beaucoup plus enchanté que mon père, lorsque 



MM. RÉÀL. 11 

nous apprîmes, de M. de Légal et de sa très aimable 
nièce, qu'elle épousait un des hommes les plus riches de 
Paris : il se nommait M. Masse et était, non directeur de 
la Monnaie, mais employé en chef dans les opérations de 
la fonte et du raffinage des métaux. .Les bruits publics 
portaient sa fortune bien au delà d'un million. Il acheta, 
en se mariant, la superbe habitation des Ternes, sur le 
chemin de Neuilly, où, pendant qu'il était à ses affaires, 
sa femme recevait la meilleure compagnie. 

Cette maison fut une de celles que je fréquentai le 
plus, quand je commençai à être connu. Mme Masse 
m'invita à la regarder comme la mienne; j'y vis plusieurs 
fois ses frères et cette société que j'ai conservée jusqu'à 
l'époque où M. Masse, pour des raisons que j'ai ignorées, 
vendit ce charmant domaine à M. de Galliffet, le plus riche 
des possesseurs de l'île Saint-Domingue. 

Mes liaisons avec cette famille ont duré longtemps 
après la mort de M. de Légal. MM, Real et leur char- 
mante sœur furent, en 1755, les confidents de mes pre- 
miers écrits : ils lisaient l'Observateur hollandais; ils appré- 
cièrent les Cacouacs ; mes Leçons de morale et mes Discours 
sur MHistoire ne leur ont point été inconnus. Ils ont su 
mes démêlés avec les Parlements, et je suis bien cer- 
tain qu'ils ont pris soin de joindre aux collections de 
mes ouvrages qu'ils avaient déjà, tous ceux que j'ai 
depuis fait imprimer par ordre du dernier Dauphin, 
mort à Fontainebleau. 

Je crois qu'ils ont été révolutionnaires comme tant 
d'autres. S'ils sont bons républicains, je ne suis point 
étonné qu'ils se déclarent les ennemis du sanguinaire 
tyran Robespierre, et que ce soit l'un d'eux ce Real (1) qui, 

(1) Il y eut bien deux Real qui, pendant la Révolution, prirent part 



12 MES SOUVENIRS. 

dans la séance des Jacobins du 23 thermidor, décrivant 
ce régime de fer, cet état de mort auquel Robespierre 
semblait avoir condamné la nation, osa demander, pour 
les écrivains, des garanties sûres et ihdestructibles contre 
la guillotine. 



aux affaires publiques; mais ce ne peuvent être ceux que Moreau 
avait connus, car ils naquirent seulement, l'un, Dominique-André, 
conventionnel d'opinions modérées, en 1755; l'autre, Pierre-Fran- 
çois, en 1757; ce dernier fut procureur au Châtelet, ami de Danton 
et accusateur public près le tribunal révolutionnaire ; il se montra 
opposé aux excès des Jacobins et fut emprisonné. Créé comte en 
1808, préfet de police pendant les Cent-jours, proscrit & la deuxième 
Restauration, il mourut en 1834. 



CHAPITRE II 

Le chancelier d'Aguesseau. — Ses enfants. — L'abbé Foucher. — 
M. de Valjouan. — Ma liaison avec les fils aînés de Mme de Chastef- 
lux. — Les familiers de Fresnes. — L'abbé Quesnel. — Aneedote sur 
la comtesse de Toulouse. — Je deviens précepteur des plus jeunes 
Chastellux. — Voyage à Dieppe avec la marquise d'Antigny. — 
Je suis reçu avocat. — Mort de M. de Chastellux. — Mme du Châ- 
telet, l'amie de Voltaire. — Mme d'Aguesseau, née Nollent. — 
Mme de Fresnes, née le Bret. — Mlle Dupré. — La duchesse 
d'Ayen. — Voyage à Chastellux. — Inscription sur les murs d'une 
tour. — La cloche George* d'Amboise, k Rouen. — Mort de M. de 
Valjouan. — Mariage du comte de Chastellux avec Mlle Jubert 
du Thil. — M. de Tubières de Caylus, évêque d'Auxerre. — 
Mlle de Chastellux épouse le comte de la Tournelle. — Anecdote 
sur le comte. — Mort de mon ami de Chastellux. — Épitaphe 
composée pour lui. — Mort de Mme de Chastellux, née Claire- 
Thérèse d'Aguesseau. — Mon élève, le marquis de Chastellux, 
membre de l'Académie française. 



Gomme on l'a vu, rien ne manqua à mon instruction; 
mais mon éducation ne commença véritablement que 
quand des circonstances imprévues me livrèrent à une 
famille, me transportèrent dans une société où je trouvai 
réunies toutes les sciences avec leur destination, et toutes 
les vertus avec leurs charmes les plus doux. Nommer le 
chancelier d'Aguesseau (1) et remercier Dieu de ce que 
j'ai été instruit à son école , c'est me féliciter d'avoir eu 



(1) Henri-François d'Aguesseau, né à Limoges le 27 novembre 1668, 
mort à Paris le 9 février 1751. Chancelier de France en 1717, destitué 
l'année suivante, rappelé en 1720, exilé par le cardinal Dubois en 1722. 
Les sceaux lui furent rendus en 1737; il les conserva jusqu'en 1750. 



14 MES SOUVENIRS. 

pour maîtres les Bossuet, les Fénelon, ainsi que les plus 
savants de leurs successeurs ; c'est peut-être me vanter 
de n'avoir alors vécu qu'au milieu des hommes les plus 
illustres qui honoraient encore la France à cette époque. 
Quelques ouvrages que je composai au collège, et que 
mes maîtres jugèrent à propos de publier, me firent con- 
naître de lui, et ce fut presque sous les yeux du plus 
éclairé de nos législateurs que j'étudiai et nos anciennes 
lois, dans lesquelles il avait déjà entrepris tant de réformes 
nécessaires, et, plus que tout encore, les immuables prin- 
cipes de cette éternelle morale sans laquelle les hommes 
n'auront jamais de lois. 

Sa famille se composait de quatre fils et d'une fille (1). 
Les deux aînés étaient conseillers d'État : le premier, très 
religieux et très savant, avait, comme son père, le goût et 
presque la passion des lettres; il avait épousé Mlle de Nol- 
lent (2). Le second, M. de Fresnes, est mort doyen du Con- 
seil (3); un troisième, le chevalier d'Aguesseau (4), avait 
pris le parti des armes; le dernier de tous, M. de Pli- 
mont (5), mort avocat général, était extrêmement fêté et 
chéri dans toutes les sociétés, et il n'y en avait point qu'il 
préférât à celle qu'il trouvait dans la maison paternelle. 

Leur sœur (6), qui a eu pour moi les bontés d'une 

(1) Le chancelier d'Aguesseau avait épousé, le 4 octobre 4694, Anne 
le Févre d'Ormesson, morte le 4 CT décembre 4735, et en avait eu onze 
enfants, dont huit garçons et trois filles; Moreau ne parle ici que de 
ceux qu'il a connus. 

(2) Henri-François de Paule, né le 7 mai 4698, mort à Saint- Val- 
lier, le 34 décembre 4764, marié, le 4 avril 4729, à Françoise-Marthe- 
Angélique de Nollent, morte le 29 décembre 4784. 

(3) Jean-Baptiste-Paulin, né le 25 juin 4704, mort le 8 juillet 4784. 

(4) Henri-Louis, né le 27 mai 4703, mort le 40 février 4747. 

(5) Henri-Charles, né le 34 juillet 4743, mort le 27 septembre 4744. 

(6) Glaire-Thérèse d'Aguesseau, née à Paris le 25 octobre 4699, 
épousa le comte de Chastellux, le 46 février 4722, et mourut le 4 oc- 
tobre 4772. 



M. DE VALJOUAN. 15 

mère, avait épousé le comte de Ghastellux (1), F un des 
hommes les plus aimables que j'aie connus, et dont les 
mœurs n'ont jamais varié depuis qu'il a été uni à la 
femme la plus digne de son respect. Elle lui avait donné 
quatre garçons, dont elle avait confié l'éducation à l'abbé 
Foucher (2), ex-oratorien très distingué par sa piété et 
son savoir, lequel fut l'un des membres les plus utiles et 
les plus estimés de l'Académie des belles-lettres, et une 
fille (3) encore enfant lorsque je fis connaissance avec 
eux tous, et qui, depuis, s'est mariée au comte de la 
Tournelle. 

Mon père avait passé sa jeunesse à Paris, fréquentant 
ce qu'il y avait de plus célèbre dans l'école de Port-Royal. 
Il avait eu quelques rapports de respect et de reconnais- 
sance avec l'aîné des deux conseillers d'État que je viens de 
nommer, et avec M. d'Âguesseau de Valjouan, leur oncle. 
Celui-ci se piquait de philosophie et même d'un peu d'épi- 
curisme, et n'avait témoigné que de l'indifférence aux 
honneurs dont le Régent avait comblé son frère, qui, de 
procureur général au Parlement, était devenu, en 1717, 
le chef de la justice. 

Quand mon père me mit au collège, au mois d'août 
1734, il me recommanda à tous deux. Flatté, comme un 
enfant, de mes petitç succès dans l'Université, je déco- 
chai, dans la suite, à M. de Valjouan une ode latine dont 
il parut content. Il m'invita à venir le voir; on croit bien 
que je ne me le fis pas dire deux fois. Il me présenta à sa 

(1) Guillaume- Antoine, comte de Ghastellux, brigadier des armées 
du Roi, puis maréchal de camp, et enfin lieutenant général, né à 
Ghastellux, le 20 octobre 1683, mort en 1742. 11 est la souche des 
Ghastellux actuels. 

(2) Paul Foucher, né à Toulouse en 1704, mort à Paris en 1778. 

(3) En réalité, elle eut neuf enfants; Moreau ne fait pas mention 
de quatre d'entre eux qui sont morts en bas âge. 



16 MES SOUVENIRS. 

nièce, qui logeait chez lui, rue du Faubourg-Saint-Honoré. 
Je répondis de mon mieux aux bontés de Mme de Ghas- 
tellux, et bientôt je passai , dans cette société, tous mes 
jours de congé, car il se forma, entre ses fils aînés et 
moi, des liaisons d'amitié auxquelles nous nous livrâmes 
mutuellement par goût. Deux fois par semaine, disciple 
moi-même de l'abbé Foucher, je fus de toutes leurs par- 
ties de plaisir et d'étude, tant à Paris qu'àFresnes, séjour 
favori de M. le chancelier d'Aguesseau. 

Sous les ombrages de cette belle propriété, le vénérable 
magistrat nous apprenait à combattre pour la religion et 
la morale, et nous enseignait une méthode sûre de rendre 
toujours victorieuses les vérités que nous croirions devoir 
être défendues. Selon lui, en effet, il y en avait plusieurs 
pour lesquelles il ne se fût jamais donné la peine de 
s'armer, car lorsqu'une opinion ne peut être ni utile, ni 
nuisible, fût-elle fausse, ne vaut-il pas mieux la laisser 
courir ou l'abandonner à elle-même , plutôt que d'humi- 
lier ou de chagriner sans fruit ceux qui l'ont embrassée? 
« Mais, nous disait-il, si vous vous croyez obligé d'entrer en 
lice pour défendre ou la religion, ou la morale, ou les lois de 
votre patrie, commencez par vous assurer que vous avez, avec 
votre adversaire, un principe commun, et pénétrez-vous de 
Vidée que le vrai est tellement fait pour l'homme, qu'il ne s'at- 
tache passionnément à aucune erreur, que parce qu'elle est 
elle-même l'abus d'une vérité qu'il a dans l'âme. 

« Cherchez-la donc, découvrez-la cette vérité. C'est sur elle que 
vous devrez appuyer l'artillerie de vos raisonnements, car c'est 
de ce côté-là que votre ennemi vous abordera. Tenez pour cer- 
tain que, tant que vous n'aurez pas circonscrit l'espace dans 
lequel vous devez vous battre, et indiqué également la barrière 
d'où vous devez partir et le terme où vous devez tendre, vous 
pourrez, votre adversaire et vous, suivre parallèlement deux 



LE CHANCELIER D'AGUESSEAU. 17 

routes qui ne se croiseront jamais , mais qui ne vous mèneront 
à rien. 

« C'est ainsi que, chez presque toutes les nations répandues 
sur la surface du globe, on trouve des erreurs héréditaires qui 
durent pendant plusieurs siècles. Pourquoi? C'est que ces 
nations ne sont qu'en contrariété,, et non en contradiction. 
Les routes bonnes ou mauvaises qu'elles parcourent ne se rap- 
procheront et n'arriveront enfin au même but que quand la 
raison, qui chemine lentement, mais qui doit faire aussi son 
tour du monde, aura allumé son flambeau chez les peuples où 
il ne luit point encore. 

« Mes enfants, ajoutait en souriant ce respectable vieil* 
lard, appelez par vos vœux les lumières et l'autorité de cette 
grande, mais lente réformatrice. Soyez sûrs que, lorsque, partie 
du jardin d'Éden et passant par la plaine de Sennaar, elle aura 
terminé, dans notre univers, la grande mission que Dieu lui 
donna, elle saura bien épurer cette multitude de gouvernements 
qui partagent l'innombrable famille du Père céleste, de tout ce 
qui leur reste d'arbitraire, et purger la seule et vraie religion 
du genre humain des superstitions que, pendant tant de siècles, 
elle a toujours travaillé à chasser de son sein. » 

On pourrait croire qu'il ne se traitait, dans l'intimité 
du sublime législateur, que des questions de haute morale 
ou de philosophie abstraite. On se tromperait : le goût de 
la poésie, si souvent séparé du talent, régnait chez^le 
chancelier et était la source d'une foule de plaisanteries 
auxquelles il se prêtait pendant ces soirées où il oubliait 
tantôt le poids des affaires publiques, tantôt les intrigues 
de l'envie. Après avoir quitté sa simarre, il se mêlait aux 
jeux de ses petits-enfants, se déridant aux satires gaies, 
aux sarcasmes innocents, aux parodies réjouissantes, aux 
polissonneries même que nous nous plaisions à faire. 
Qued'épigrammes et de chansons, partant de son arrière- 



18 MES SOUVENIRS. 

cabinet, lui arrivaient avec son déjeuner, et dont il était 
le premier à rire! 

Je placerai ici une anecdote pour prouver à quel point 
je révérais ses mœurs et celles de sa famille. Ma mémoire 
me représente, comme si je ne venais que de les perdre, 
ces jeunes maîtres des requêtes qui s'empressaient de 
faire leur cour à ce grand homme, et se trouvaient très 
honorés de l'accompagner dans ses promenades. J'aper- 
çois là et je reconnais très distinctement un de mes meil- 
leurs amis, M. Bertin, depuis ministre. Il me semble 
entendre encore les discours que se permettaient tous ces 
agréables, qui tiraient vanité de l'honneur qu'on leur fai- 
sait de les recevoir à Fresnes, et je me demande à moi- 
même pourquoi , dès ce temps-là, j'étais très mécontent 
de la manière peu respectueuse dont ils paraissaient traiter 
le chancelier. 

L'un de ces agréables était l'abbé Quesnel , que j'ai vu 
plus tard occuper, dans l'enceinte du jardin des Tuile- 
ries, une charmante solitude obtenue pour lui par Mme la 
comtesse de Toulouse (1). Il avait été précepteur de son 
fils, M. le duc de Penthièvre (2), et avait si bien fait qu'il 
était resté l'ami familier et chéri de ceux qui fréquentaient 
l'hôtel de Toulouse, où l'on sait que Louis XV venait sou- 
vent goûter toutes les douceurs d'une société charmante. 



(1) Marie- Victoire-Sophie de No ailles, comtesse douairière de Tou- 
louse, fille d'Anne-Jules, maréchal duc de Noailles, née le 6 mai 
1688, mariée en premières noces, le 25 janvier 1707, à Louis de Par- 
daillan de Gondrin, fils aîné du premier duc d'Antin, et, en secondes 
noces, le 22 février 1723, à Louis-Alexandre de Bourbon, fils naturel 
de Louis XIV, titré comte de Toulouse, né en 4678, mort le 1 er dé- 
cembre 1737. 

(2) Louis-Jean-Marie de Bourbon, duc de Penthièvre, grand amiral 
et grand veneur de France, né à Rambouillet le 16 novembre 1725, 
mort à Vernon le 4 mars 1793. Il avait épousé, le 29 décembre 1744, 
Marie-Thérèse-Félicité d'Esté, qui mourut le 30 avril 1754. 



L'ABBE QUESNEL. 19 

Eh bien! à Fresnes, où j'étais presque enfant, cet abbé 
Quesnel trouva le moyen de me scandaliser. Comme lui, 
je suivais la promenade, mais dans le plus profond 
silence; il marchait à côté du chancelier et tenait le dé 
de la conversation : il était question du mariage et des 
séparations fréquentes que se permettaient les époux. 
Tout à coup il s'écria : « Vous me direz, monsieur, ce que 
vous voudrez, mais, ma foi, il n'est point agréable d'être cocu. » 

Ce mot de cocu 9 je ne l'avais jamais prononcé moi- 
même, ni entendu prononcer devant des personnes res- 
pectables. Pour l'abbé, il ne s'en faisait point faute; et 
n'était-ce pas lui qui contait un jour, sur la terrasse des 
Tuileries, que la comtesse de Toulouse , en le chargeant 
de faire les listes de ceux qu'elle invitait aux voyages de 
Luciennes ou de Rambouillet, et de les porter lui-même, 
l'avait autorisé à dire aux dames : « Ma princesse trouve 
très bon que chacune de vous amène son monsieur, car sans lui 
vous vous ennuyeriez beaucoup et vous seriez fort ennuyeuses. » 

Des événements que je n'avais pu prévoir m'attachèrent 
plus particulièrement à la famille de M. le chancelier 
d' A gués s eau. Vers la fin de Tannée scolaire 1738, l'abbé 
Foucher vint me chercher dans un grenier, qu'au collège 
j'appelais ma chambre, et ce fut de la part de Mme de 
Chastellux qu'il me proposa de devenir membre de cette 
famille chérie. Précepteur lui-même de ses deux disci- 
ples, mes amis, et destiné à l'être encore de leurs frères, 
il me représenta que je rendrais le plus grand service à 
leur mère, si je le soulageais des premiers soins dus à 
l'instruction élémentaire de deux enfants dont le plus 
âgé avait à peine huit ans; mais il m'était bien promis 
que, les aînés entrés au service, mon cher et bon abbé 
Foucher, qui m'avait inspiré la plus tendre reconnais- 
sance, achèverait la bonne œuvre et terminerait leur édu- 



20 MES SOUVENIRS. 

cation. Je ne devinais point encore ses motifs personnels; 
mais j'ai su depuis qu'il aspirait, dès cette époque, à un 
état plus sûr et à un avenir plus avantageux que celui 
dont la fortune de Mme de Ghastellux pouvait récom- 
penser ses services : sans ma haute estime pour l'abbé, 
cela aurait été capable d'affaiblir l'amitié que je lui portais. 

Désireux de garder ma liberté , et craignant un peu le 
commerce des grands, je le remerciai de sa bonne volonté 
et n'acceptai point ses propositions : j'aimai mieux con- 
server mon petit manoir du collège. Là, j'avais déjà com- 
mencé mes études de droit; je résolus de les continuer, 
sans interrompre l'habitude que j'avais d'aller partager, 
plus que jamais, les plaisirs et les exercices de ma petite 
société du faubourg Saint-Honoré. 

Au mois d'octobre 1739, l'abbé Foucher revint très 
instamment et très chaudement me renouveler les invita- 
tions qu'il m'avait adressées un an auparavant. Je faisais 
alors mon droit fort sérieusement et des vers pour me 
divertir ; mais il profita des terreurs que l'arrivée de mon 
père me causait, et n'eut pas de peine à me persuader 
que, devenu, en quelque sorte, membre de la famille du 
chancelier, je n'aurais plus rien à redouter pour la mienne, 
à la fortune de laquelle personne ne pourrait travailler 
plus efficacement que moi. 

Mon père ne m'ordonnait rien, mais la piété filiale me 
décida; en moins de quinze jours, je transportai mon 
domicile au faubourg Saint-Honoré, et je pris le parti de 
ne plus aller qu'une fois par semaine aux écoles de droit. 
M. d'Aguesseau l'aîné, qui daignait diriger mes études, 
me remit tous les plans de travail par lesquels son père 
l'avait formé lui-même à la jurisprudence et à la magis- 
trature. Je les suivis : c'est là que je puisai mon goût 
pour le droit public, dont je me suis principalement 



MA 'SITUATION CHEZ M Bê DE CHASTELLUX. 21 

occupé. Je me vis ainsi en état de continuer ces études 
si nécessaires à la carrière à laquelle je m'étais toujours 
destiné, et d'acquérir, en y entrant, des protecteurs et des 
amis qui, seuls, m'ont ouvert toutes les routes que j'ai 
depuis parcourues. 

Rien de plus singulier que ma situation : ami intime 
des deux fils aînés (1) de Mme de Ghastellux, j'étais moins 
formé et beaucoup plus enfant qu'eux. Leurs deux petits 
frères (2) avaient avec eux, et par conséquent avec moi, 
une familiarité gaie qui excluait le ton de pédagogue 
auquel mon caractère ne pouvait se prêter. Gomment les 
aurais-je empêchés de prendre, à mon égard, le style de la 
plaisanterie et des épigrammes par lesquelles, du matin 
au soir, mes jeunes amis et leurs parents ne cessaient de 
me provoquer? Je donnais, le matin, des leçons de gram- 
maire aux enfants; j'en fis même une qui, écartant les 
inintelligibles définitions de nos anciens rudiments, ne 
considérait tous les mots que dans leurs rapports avec 
les pensées; car la métaphysique était le propre d'une 
petite société où nous nous croyions tous égaux, comme 
à l'Académie. Le transfuge de l'université, après avoir 
décliné et conjugué avec ses deux petits amis, algébrisait 
ensuite avec leurs aînés, lisait quelquefois avec leur mère 
Bossuet et Prideaux (3), suivait à perte de vue Malbranche 



(1) César-François, né à Paris le 1 er novembre 1723, mort à 
Fresnes le 29 septembre 1749; et Philippe-Louis, né à Ghastellux le 
2 août 1726, mort à Paris, sans alliance, le 26 janvier 1784. 

(2) Paul-Antoine, né à Paris le 26 juin 1731, tué sur mer le 
25 octobre 1747; et François- Jean, né à Paris le 5 mai 1734, mort le 
24 octobre 1788. 

(3) Humphrey Prideaux, historien et archéologue anglais, né en 
1648, mort en 1724, doyen de Norwich, a laissé entre autres 
ouvrages : Vie de Mahomet, 1698; Histoire des Juifs et des peuples voi- 
sins, 1715-1718, ouvrage plein d'érudition, traduit en français en 
1722. 



22 MES SOUVENIRS. 

avec l'abbé Foucher, composait de mauvais vers latins et 
français, riait des critiques que Ton faisait de ses pro- 
ductions, se mettait en colère de celles que Ton se per- 
mettait des savants du collège de Beauvais, disputait 
avec M. de Valjouan sur la vertu des plantes médicinales, 
et, le soir, jouait aux échecs avec M. de Ghastellux. Cepen- 
dant nous passions en revue tous les modèles de la Grèce 
et de Rome, tous les arts formaient notre goût : tout était 
instruction commune; pour moi surtout, tout fut édu- 
cation. 

Ce temps a été le plus agréable de ma vie : je n'avais 
aucune célébrité, mais j'étais heureux. J'étais jeune, 
j'avais une figure agréable, on me comblait de bontés, et 
les parents eux-mêmes m'avaient pris en amitié. Un de 
mes plus charmants souvenirs est celui du voyage que je 
fis à Dieppe, en septembre 1740, avec la marquise d'An- 
tigny (1), nièce de M. de Chastellux, et une autre dame 
de Bourgogne, nommée la comtesse de Vaudremont. Nos 
voyageurs étaient, en outre, un coquin d'abbé de Beau- 
jeu, très insolent, et un modeste Champenois, appelé 
M. d'Aubeterre, qui avait peu d'esprit. Ce fut dans ce 
voyage que je composai, pour ces dames, mes premières 
chansons. Au mois de janvier suivant, j'en adressai une 
à Mme d'Antigny, intitulée : Voyage au pays des souhaits. 
Je la remerciais ainsi de m'avoir si obligeamment mené à 
Dieppe. J'avoue que Mme de Chastellux n'approuva pas 
trop ce voyage; elle n'avait pas tort, et la Providence 
avait grande raison ; mais il était dit que celle qui devait 

(1) Marie-Judith de Vienne, fille de Charles de Vienne, comte de 
Gomarain, et d'Anne de Chastellux, née à Dijon le 29 juin 1699, morte 
à Comarain le 29 février 1780. Elle avait épousé, le 16 juillet 1725, 
Joseph-François Damas, marquis d'Antigny, né le 28 septembre 1699, 
colonel de Boulonnois-infanterie, brigadier des armées du Roi, mort 
à Bourbonne le 30 mai 1736. 



MORT DU COMTE DE CHASTELLUX. 23 

me rendre les plus importants services serait celle dont 
la sévérité contrarierait le plus mes fantaisies. Je l'aimais 
beaucoup; néanmoins je la craignais, et ma timidité me 
rendait gauche et souvent désagréable pour elle. 
- Cependant on avait mal calculé» lorsqu'on avait cru 
m'offrir deux disciples à élever; je reconnus bientôt que 
nos positions respectives excluaient tous les rapports de 
considération et de déférence qui fixent la mobilité de 
l'enfance et doivent en imposer à ses fantaisies; j'en 
avertis l'excellente et digne mère, elle en convint avec 
moi; mais la douleur était de nous séparer et la difficulté 
de me dépêtrer, car l'abbé Foucher avait fait avec la 
duchesse de la Trémoille (1) le traité qui le chargeait, 
moyennant 1,500 francs de pension, de l'éducation du 
prince de Tarente, son fils. Il nous quittait tout de bon; 
ce fut alors que j'osai dire : « Je ne serai jamais son succès- 
seur, mais donnez-vous tout le temps de lui en chercher un autre. » 
Je fus donc le seul qui gagnai à l'état dans lequel je me 
trouvai depuis le mois d'octobre 1739, jusqu'à l'année 1741, 
où je fus reçu avocat. Les deux élèves de l'abbé Foucher 
venaient d'entrer au service ; Mme de Chastellux sentit 
qu'il fallait me lâcher au Palais et mettre quelqu'un à 
ma place : l'embarras des parents était de bien choisir ; 
le mien était la vraie et tendre amitié que je leur avais 
vouée à tous, et notamment au père de famille, dont la 
mort imprévue me causa bien des larmes. Il était allé 
visiter les Pyrénées, lorsqu'il tomba malade en Rous- 



(1) Marie- Victoire-Hortense de la Tour, duchesse douairière de la 
Trémoille, sœur du duc de Bouillon et d'Albret, pair de France. Née 
le 27 janvier 4704, mariée, le 29 janvier 1725, à Charles-Armand- 
René, sire de la Trémoille, duc de Thouars, l'un des quatre premiers 
gentilshommes de la chambre du Roi, appelé duc de la Trémoille, 
mort lé 23 mai 1744. Elle eut pour fils Jean-Bretagne-Charles-Gode- 
froy, duc de la Trémoille, né le 5 février 1737. 



24 MES SOUVENIRS. 

sillon, où il commandait. Sa femme, à l'annonce de sa 
maladie, vola à son secours, mais arriva trop tard. Les 
cendres de ce brave et respectable guerrier reposent 
dans la cathédrale de Perpignan (i). 

Mme de Chastellux redoubla de soins pour ses enfants. 
Fort attachée à la religion, elle les menait régulière- 
ment à la grand'messe et aux vêpres. Peut-être, à cet 
égard, ne contribua-t-elle pas assez à leur rendre la piété 
attrayante : déjà leurs petits contemporains étaient gâtés 
par la philosophie; ils se laissèrent entraîner de ce côté. 
L'exemple, d'ailleurs, venait de la maison même qu'ils 
habitaient : M. de Valjouan, qui nous logeait tous, philo- 
sophait aussi quelque peu. Après la mort de M. de Chas- 
tellux, que sa veuve eut tant de raisons de pleurer, et 
qu'elle avait rendu chrétien, il ouvrit sa porte à Mme du 
Châtelet (2), l'amie de Voltaire. J'ai vu moi-même 
courir et jouer, dans les bosquets du jardin de l'hôtel 
Valjouan, le petit du Châtelet (3), guillotiné en 1794, et, 
qui pis est, un scélérat nommé Linant, que Voltaire (4) 
avait donné pour précepteur au fils de son amie et qui, 
en notre présence, affichait l'impiété et le libertinage. 

On ne s'étonnera donc pas d'apprendre que l'aîné des 
Chastellux n'était pas dévot. Idolâtré par sa mère, comme 

(1) Il mourut le 12 avril 1742 et fut inhumé dans la chapelle du 
Saint-Sacrement. Sa femme ne put arriver auprès de lui que la 
veille de sa mort. 

(2) Gabrielle-Émilie le Tonnelier de Breteuil, née à Paris en 1706, 
mariée fort jeune au marquis du Châtelet-Lomont, et connue pour 
sa fameuse liaison avec Voltaire, qui dura plus de vingt ans. Elle 
mourut à Lunéville en 1749. 

(3) Louis-Florent, duc du Châtelet-Lomont, né à Semur en 1727. 
Il fut maréchal de camp et ambassadeur à Vienne. 

(4) François-Marie Arouet, dit de Voltaire, né en 1694, écrivain le 
plus universel des temps modernes, obtint par le crédit de Mme de 
Pompadour le brevet d'historiographe de France, fut membre de 
l'Académie française, et mourut en 1778. 



VOYAGE A CHASTELLUX. 25 

on l'imagine bien, il courait les spectacles que, très chré- 
tiennement et de la meilleure foi du monde, je croyais 
devoir m'interdire. Il était lié intimement avec sa tante, 
Mme d'Âguesseau, Nollent de son nom, d'une excellente 
maison de Normandie, femme d'un saint que j'ai bien 
regretté, mais jalouse de sa belle-sœur, qui était de tous 
les voyages de Versailles et dont la Reine faisait grand 
cas. Mme d'Âguesseau ne pouvait, non plus, souffrir son 
beau-frère, M. de Fresnes (i), et haïssait cordialement sa 
belle-sœur, Mme de Fresnes, née le Bret, qui avait donné 
plusieurs garçons à son mari. Je me souviens que je lui 
devins odieux, lorsqu'elle sut que j'avais célébré en vers 
la naissance de l'aîné. Cela ne me brouilla pas avec mon 
ami, et mes vers, copiés de la main de sa mère, amusè- 
rent beaucoup le chancelier. Mlle le Bret avait succédé, 
comme seconde femme, à Mlle Dupré, morte en couche, 
laissant une fille, Mme la duchesse d'Ayen(2), que j'ai vu 
marier, et qui m'a autrefois montré une suite de lettres 
charmantes de son vénérable grand-père. Mme de Chas- 
tellux était une excellente mère; je n'en ai jamais connu 
de meilleure, si ce n'est la duchesse, sa nièce, qu'on 
regardera toujours, dans ce malheureux et coupable 
siècle, comme un modèle unique de dévouement aux 
devoirs d'une mère de famille. 
Le seul voyage que j'aie fait à Chastellux (3), chargé 

(1) M. de Fresnes fut marié trois fois : 1° le 1 er mai 4736, à Anne- 
Louise-Françoise Dupré, morte le 47 février 4737 ; 2° le 47 août 4744, 
à Marie-Geneviève-Rosalie le Bret, morte le 30 septembre 4759; 3° le 
4 novembre 4760, à Gabrielle-Anna de la Vieuville. 

(2) Henriette- Anne-Louise, née le 42 février 4737, morte sur l'écha- 
faud le 22 juillet 4794, avec sa belle-mère et sa fille, la vicomtesse 
de Noailles. Elle avait épousé, le 5 février 4755, Jean-Paul-François 
de Noailles, né le 26 octobre 4739, comte, puis duc d'Ayen, et enfin 
duc de Noailles, mort le 26 octobre 4824. 

(3) Château situé en Bourgogne, près d' A vallon. 



26 MES SOUVENIRS. 

d'une éducation à laquelle je n'étais pas propre, eut lieu 
en 1743 , et nous n'en revînmes qu'après la maladie du 
Roi à Metz (août 1744). Ce fut une année délicieuse. 
Mme d'Antigny nous accompagnait; elle et Mme de Chas- 
tellux nous donnèrent là une idée juste du bien que la 
noblesse pouvait faire dans ses terres, et des devoirs 
qu'elle avait à remplir pour multiplier ses propres jouis- 
sances et celles de ses vassaux. 

Je me rappelle une épitaphe que je remarquai sur les 
murs de la tour par laquelle on monte à la chapelle du 
château : 

Olivier de Chastellux 
Et Marguerite d'Amboise 
Ont bâti tour sans ardoise, 
Gomme ornements superflus. 
Leurs corps sont dans cette chapelle, 
Et leurs âmes en Paradis. 
Pour une couple si belle, 
Disons tous De profundis. 

Lorsque Mme d'Antigny m'avait mené à Dieppe» en 
1740, elle m'avait parlé de cette inscription et fourni le 
sujet d'une chanson que je composai à Rouen, dans la 
tour où se trouvait cette fameuse cloche nommée Georges 
d'Amboise (1), qui exigeait, pour la sonner, les bras d'une 
si nombreuse multitude : 



La cloche tinta doucement (bis). 

Et dit d'un petit ton charmant : J , , , 

Bonjour cousine d'Antigny. ( m > laHtieUi ' 

D'Amboise était votre parent (bis), 

Et par là j'ai certainement {, . . 

L'honneur de vous appartenir. ) on ' an ' e c ' 

(1) Cette cloche, coulée en 1504 par ordre du cardinal Georges 
d'Amboise, archevêque de Rouen, pesait 20,000 kilogrammes d'après 
les uns, 17,800 d'après les autres; elle fut brisée en 1786. 



MARIAGE DU JEUNE COMTE DE CHASTELLUX. 27 

La cousine répondait : 

Votre souvenir m'est bien doux (bis) : 

Les gens de haut lieu, .tels que vous, / . . . 

Font toujours honneur et plaisir. ) ' ' 

Le comte de Chastellux, brigadier des armées du Roi, 
après avoir été quelques années mousquetaire, était 
devenu colonel du régiment d'Auvergne, Il prit part, en 
cette qualité, à la campagne de Gourtrai (1744), dont le 
maréchal de Saxe (1) retira tant d'honneur, sans que son 
armée eût eu d'autre occupation que de se divertir et de 
jouer la comédie. La campagne terminée, le comte se 
hâta de nous rejoindre; il nous apporta toute sa gaieté, 
et notre première idée fut de nous transformer nous- 
mêmes en comédiens. Mme de Bourbon-Busset, née 
Gouffier, était notre société ordinaire; et elle vint nous 
tenir compagnie pendant que Mme de Chastellux allait à 
Epoisses (2), voir MM. deGuitaut, ses amis. Elle avait avec 
elle, à Vésigneux (3), sa belle-fille, Mlle de Clermont-Ton- 
nerre, dont le mari était aussi à l'armée. 

Au retour de ce voyage, nous quittâmes le faubourg 
Saint-Honoré, parce que M. de Valjouan s'enferma dans 
une maison de la rue d'Enfer, sur le Luxembourg, où il 
est mort d'ennui avec toute sa philosophie. 

Par l'intermédiaire d'une Mme Ledroit, qui m'a rendu 
à moi-même les plus grands services, Mme de Chastellux 
maria son fils aîné, au commencement de 1745, à une 
demoiselle normande, fille unique d'un père et d'une mère 

(4) Maurice, comte de Saxe, maréchal de France, né près de Mag- 
debourg en 1696, fils naturel d'Auguste II, roi de Pologne, et d'Aurore 
de Kœnigsmark. En récompense de ses victoires, Louis XIV lui 
donna le titre de maréchal général, que Turenne seul avait possédé. 
Il mourut en 1750. 

(2) Ce château se trouve dans l'arrondissement de Semur. 

(3) Château proche Saint-Martin du Puy (Nièvre). 



28 MES SOUVENIRS. 

fort avares. Elle se nommait Mlle Jubert du Thil (1), était 
parente de tous les Béri ville. Vers la fin de l'année sui- 
vante, elle accoucha du seul fils (2) qu'elle ait eu et qui, 
plus tard, a épousé la seconde fille du duc de Givrac. A 
sa naissance, j'étais encore chez Mme de Chastellux, 
mais j'allais bientôt acquérir ma liberté. Je ne rompis, 
avec cette famille, les liens si agréables de la commensa- 
lité, que quand Mme de Chastellux put présenter à son 
père l'homme de lettres qui se chargea de l'éducation des 
deux puînés; un an après, il eut lui-même un successeur, 
appelé M. Masseley. Le mariage du comte, qu'il fallait 
loger, occasionna alors un nouveau déménagement au 
coin de la rue de Gaillon, vis-à-vis l'hôtel d'Antin, devenu 
dans la suite celui de Richelieu. 

Je fis avec le jeune comte un second voyage à Chas- 
tellux, lorsqu'il y conduisit sa femme. C'est à cette 
époque que notre intimité se fortifia, et que, il faut bien 
en convenir, dans nos folies, nous nous permîmes des 
railleries un peu libres que je me suis longtemps repro- 
chées. J'ignore si Mme de Chastellux, la mère, a su 
qu'elle en avait été quelquefois l'objet : après la mort de 
son mari, M. de Fresnes, son frère puîné, qui n'était rien 
moins qu'aimable et passait pour extrêmement avare, 
avait pris sur elle une très grande influence. Mon ami 
s'en froissa et me choisit comme confident de son mécon- 
tentement. Je dois m'accuser humblement d'avoir été le 
complice des critiques auxquelles il se livra. Je fus d'au- 
tant plus coupable, que j'eusse toujours dû conserver le 
souvenir des marques de bonté que je reçus de Mme de 

(4) Olympe-Elisabeth Jubert du Thil, née à Paris le 8 juillet 1725, 
morte le 31 mai 1798. 

(2) Henri-Georges-César, né à Paris le 15 octobre 1746, et mort le 
7 avril 1814. 



M. DE CATLUS. 29 

Chastellux quand je quittai sa maison. Elle savait que 
mon père était pauvre, et elle ne voulait point que je 
fusse à sa charge; Mlle de Chastellux (1), sa fille unique, 
était alors au couvent de Sainte-Avoye : elle me pria de 
me charger de lui apprendre le latin. J'exécutai la mission 
qu'elle me confia, mais ce n'était que pour avoir un pré* 
texte de me donner 300 livres par an, jusqu'à ce que je 
me trouvasse en état de voler de mes propres ailes. 

Ce couvent de Sainte-Avoye était janséniste, et déjà le 
jansénisme devenait le sujet de nos plaisanteries, quoique, 
en aucun temps, nous n'eussions perdu notre goût et 
notre respect pour l'évéque d'Auxerre, M. de Caylus, qui, 
dans les dernières années de sa vie, a passé pour un des 
chefs du parti janséniste, et dont quelques enthousiastes 
ont cherché à faire un saint (2). Il n'était ni l'un ni 
l'autre, et tournait en ridicule les outreries de son clergé. 
Il m'a même raconté, plusieurs fois, avoir tenu ce propos 
à son métropolitain, M. Languet (3) : « Si nous voulons ou 
nous pouvons nous entendre, je signerai la constitution (4); 
mais je ne souffrirai jamais qu'elle soit une bouteille à l'encre 
dont on se serve pour noicir et pour exclure des places les plus 

(1) Marie-Anne-Judith, née à Chastellux le 12 novembre 1732, 
morte à Paris le 18 avril 1797. 

(2) Né le 20 avril 1669, préconisé évêque d'Auxerre le 17 novem- 
bre 1704, mort le .3 avril 1754, Charles-Daniel-Gabriel de Pestel de 
Lévis de Tubières de Caylus reconnut l'authenticité des reliques de 
saint Pèlerin, premier apôtre du diocèse d'Auxerre, et opéra, à 
l'abbaye de Pontigny, la translation des reliques de saint Edme de 
Cantorbéry. 

(3) Jean-Joseph Languet de Gergy, né à Dijon le 25 août 1677, 
mort le 20 août 1753. Il eut pour frère aîné Jean-Baptiste- Joseph 
Languet, célèbre curé de Saint-Sulpice, à Paris. 

(4) Constitution du pape Clément XI, donnée en septembre 1713 
et connue sous le nom de bulle Unigenitus, qui condamne cent une 
propositions tirées du livre de Pasquier-Quesnel, prêtre de l'Oratoire $ 
intitulé : le Nouveau Testament traduit en français, avec des réflexions 
morales. 



30 MES SOUVENIRS. 

honnêtes gens du monde et les plus savants théologiens. » 
J'ai étélongtempssoncorrespondantàParis, car il aimait 
les nouvelles. Déjà germaient dans mon âme ces idées que 
j'ai depuis développées dans ma Lettre du Chevalier; déjà 
aussi je faisais d'assez mauvais vers et de la prose assez 
passable dans la société du chancelier d'Âguesseau. J'ai 
perdu plus de cinquante lettres que j'avais de cet excellent 
évêque, qui n'a jamais donné dans les folies des convul- 
sions, et n'a même jamais dit un mot sur les miracles de 
M. de Paris; il me manque également, et je voudrais bien 
retrouver, plusieurs écrits que j'ai faits et publiés pour la 
défense de ses héritiers, lorsque le pauvre Condorcet (1), 
son succcesseur immédiat, attaqua sa mémoire et pro- 
voqua au combat tous ces jansénistes, meilleurs théolo- 
giens que lui. S'il eût été homme d'esprit, il eût com- 
mencé par les ménager et les eût ensuite gagnés. 

J'ai regretté, mais non pleuré M. de Caylus; lui-môme 
m'avait appris, par son exemple, que les vieillards ne pleu- 
raient point les pertes qu'ils faisaient. Il est mort à quatre-- 
vingt-deux ou quatre-vingt-trois ans, et, peu de temps 
auparavant, on lui avait annoncé la mort du seul héritier 
de son nom pouvant continuer sa maison, car le comte 
de Caylus, son frère, n'a jamais eu d'enfants ; celui dont 
la postérité devait leur être chère était un comte de 
Tubières, qui mourut en Espagne. Il en reçut, en bref, 
les compliments, et n'en parla plus. 

Mme de Ghastellux, qui avait pour amie intime Mme de 
Goulange, depuis ma belle-mère, n'allait jamais dans ses 
terres sans passer par Régennes (2), où le prélat s'était 



(1) Né le 44 novembre 4703, évêque d'Auxerre le 46 septembre 
4754, mort évêque de Lisieux le 21 septembre 4783. 

(2) Maison de campagne qui appartenait aux évêques d'Auxerre et 
était située à un kilomètre de cette ville. 



M. DE LÀ TOURNELLE. 31 

relégué, vivant en bon seigneur et en bon pasteur. Pen- 
dant mes vacances, en Bourgogne, j'ai rarement vu une 
société plus heureuse que celle dont l'évoque d'Auxerre 
s'entourait, à une époque où il n'avait encore qu'une bonne 
et excellente gentilhommière, où maîtres, gens et chevaux 
étaient traités, et longtemps avant que M. de Gicé (1), 
son second successeur, transformât cette habitation en 
palais. 

Je partis de là, le lendemain de la Saint-Martin 1753, 
avec Mme de Goulange et sa seconde fille, que j'ai épousée 
plus tard. Elles allaient rejoindre la vieille Mme de Po- 
lastron, leur mère et aïeule, à Verderonne, où Mme d'And- 
lau, née Polastron, qui, en 1746, avait été exilée à Autun, 
venait enfin d'obtenir la permission de se retirer. 

Ce fut ce même évêque d'Auxerre qui maria Mlle de 
Ghastellux. Elle ne devait avoir qu'une faible légitime ; 
le mari qu'il lui donna, M. de la Tournelle (2), était 
riche. Élevé au collège de Beauvais, il nous paraissait 
dévot. Son précepteur, M. Desgrigny, lui avait appris du 
grec et du latin; mais ce jeune homme était fou, et sa 
mère elle-même était assez folle pour se croire bien 
honorée d'avoir épousé le cousin germain de cette Mme de 
la Tournelle, qui a été depuis Mme de Ghâteauroux, née 
Mailly (3), car, pour elle, elle n'était que fille de M. Bâil- 
lon. 

Voilà donc le mariage fait. La comtesse douairière de 

(1) Né le 10 février 1725, préconisé pour Auxerre le 2 janvier 4761, 
mort à Halberstadt le 16 novembre 1805. 

(2) Jean-Baptiste-Louis, marquis de la Tournelle, né à Leugny 
(Yonne) le 14 août 1733, mort à Paris le 11 janvier 1802. Il épousa 
Mlle de Ghastellux le 12 février 1749. 

(3) Marie-Anne de Mailly, duchesse de Ghâteauroux, de la maison 
de Nesle, épousa, en 1734, le marquis de la Tournelle. Veuve à vingt- 
trois ans, elle inspira une vive passion à Louis XV, devint favorite 
en titre, et mourut en 1744. 



32 MES 80UVENIRS. 

ChastelJux était enchantée et se croyait déjà une seconde 
fois grand'mère. Le petit de la Tournelle s'aperçut bientôt 
que sa belle-mère le traitait un peu en enfant et n'eût pas 
été fâchée de le gouverner comme, en effet, il en avait 
grand besoin. Il lui prend fantaisie d'emmener sa femme 
dans sa belle terre de la Tournelle : elle produisait alors 
mieux de trente mille livres de rente en bois. Là, il eut fait 
des siennes. On lui résiste; le petit bonhomme s'entête, 
dit : Je veux, et la pauvre Mme de Ghastellux suit le con- 
seil ridicule que lui donne son frère, M. de Fresnes : 
c'était d'envoyer chercher un commissaire, dont les fonc- 
tions irritèrent beaucoup le petit de la Tournelle et ne 
l'empêchèrent pas de partir. 

Cette fausse démarche acheva de nous faire perdre le 
respect dont nous n'aurions jamais dû nous écarter. 
En grands enfants que nous étions, mon ami et moi, nous 
composâmes, sur cette équipée, des chansons qui eussent 
pu figurer dans un opéra-comique, et que la bonne 
Mme de Ghastellux m'a pardonnées du reste. 

Mais il me faut arriver à l'un des événements les plus 
douloureux de mon existence, c'est-à-dire à la mort du 
comte de Chastellux, survenue en 1749. Il était à Fresnes, 
auprès de son grand-père, quand il fut pris d'une attaque 
de petite vérole à laquelle il succomba. Ce malheur abattit 
le courage du chancelier d'Aguesseau, qui ne voulut plus 
remettre les pieds dans cette terre. Je ne puis assez dire 
combien je le pleurai, et c'est autant pour obéir à mon 
cœur qu'au désir de sa famille que je fis l'épitaphe sui- 
vante : 

D.O.M. 
A la mémoire de haut et puissant seigneur 
César-François, comte de Chastellux, 
Vicomte d'Avallon, baron de Quarrè, 
Seigneur de Bossancourt, Ollancourt } etc., 



MORT DU JEUNE COMTE CE CHASTELLUX. 33 

Premier chanoine héréditaire de l'église d'Auxerre (4), 
Brigadier des armées du Roy, 
Colonel du régiment d'Auvergne. 

D'un héros adoré tes pieds foulent la cendre. 

Sur ce tombeau, passant, viens gémir, viens apprendre 

Qu'ici bas notre espoir est un roseau cassé. 

Du père, de l'époux, de l'ami le plus tendre, 

La vie était un songe, et ce songe est passé ! 

Dans le sein des vertus et loin de la mollesse, 

Les arts formaient encor son active jeunesse. 

Il courut à la gloire, il chercha les combats; 

Son sang teignit du Mein la rive meurtrière; 

Et de sa trop courte carrière, 
Raucoux, Lanfeldt, Maëstricht, furent les derniers pas. 
Mort ! lorsqu'à tes coups il exposait sa tête, 
Et qu'au milieu des feux il défiait ton bras, 
Une invincible main écartait la tempête; 
Il semblait te chercher ; tu ne l'approchais pas. 

Tu l'attendais dans ce séjour paisible : 
Ses jours étaient comptés, et cet astre naissant, 
Au sortir de l'aurore, était à son couchant. 
Sans crainte il approcha de ce terme terrible, 

Et son cœur, tranquille et soumis, 
Envisagea les cieux, son épouse et son fils. 

Vous qui deviez bientôt le suivre, 
Respectable vieillard, père trop malheureux, 
Vous le vîtes tomber ; il vous fallut survivre 
A celui dont la main devait fermer vos yeux! 
A ce séjour, jadis, pour vous si plein de charmes, 
Vous dîtes pour jamais de funestes adieux; 
Et les derniers regards qu'eurent de vous ces lieux 

Furent obscurcis par vos larmes. 
La pâleur sur le front et la mort dans le cœur, 
Une épouse, arrachée aux bras de ce qu'elle aime, 
Allait suivre au tombeau la moitié d'elle-même... 
spectacle cruel! tendresse! ô douleur! 

Terrible et juste Providence! 
Ainsi, du Tout-Puissant le souffle redouté 
Détruit en un moment la flatteuse espérance 

Qui fit notre félicité. 



(4) L'aîné de la famille de Chastellux était de droit premier cha- 
noine d'Auxerre, en souvenir de ce que Claude de Chastellux, après 
avoir pris Cravant, en 4423, avait remis cette place au chapitre 
d'Auxerre, dont elle dépendait. 

i. 3 



34 MES SOUVENIRS. 

En vain notre douleur voudrait être immortelle : 

De ce funeste événement, 
Pour conserver, du moins, le souvenir fidèle, 

Elle érigea ce monument. 

Hélas ! U durera plus qu'elle ! . . . 

Sit in face locus ejus et habitatio ejus in Siont 

Après la mort de mon pauvre ami, je cherchai à faire 
oublier à sa mère ce que ma légèreté et mon étourderie 
avaient pu avoir de désagréable pour elle. Elle continua 
à s'intéresser à mon avenir, et fut la première à applaudir 
à tous les succès qui flattèrent mon amour-propre. Elle 
m'avait déjà confié un vieux procès de famille : je le 
défendis et le gagnai dans un mémoire qui contribua 
beaucoup à ma réputation. C'est à elle que le vieux maré- 
chal de Noailles s'adressa pour découvrir l'auteur de la 
Lettre du Chevalier. Elle me vit commencer, en 1755, mon 
Observateur hollandais ; et une chose me combla de joie, ce 
fut le bonheur que j'eus de lui prêter environ trois cents 
louis, qu'elle m'a exactement rendus, elle qui, lorsque 
je quittai sa maison, avait été assez bonne pour se mé- 
nager quelques moyens de venir à mon secours. Elle 
mourut le 4 octobre 1772, et je fus très sincèrement 
touché de sa perte. 

Je ne veux pas abandonner mes souvenirs sur la 
famille de Chastellux sans parler de l'un des puînés, 
mon ancien élève, le chevalier, depuis marquis de Chas- 
tellux (1), qui, après avoir séjourné deux ans en Amé- 
rique, pendant la révolution des insurgeans, nous donna 
une relation fort intéressante de son voyage. Sur une 

(1) François-Jean, marquis de Chastellux, né à Paris en i734, mort 
en 4788, servit en Allemagne et en Amérique, où il se lia d'une 
étroite amitié avec Washington. Littérateur formé à l'école de Vol- 
taire et des encyclopédistes, il fut porté par leur influence à l'Aca- 
démie française en 1775 (27 avril), et y prononça un long discours 
sur le Goût. 



LE MARQUIS DE CHASTELLUX. 35 

question philosophique, nous eûmes ensemble, en 1786, 
par la voie du Journal de Paris, une correspondance ano- 
nyme dont le principal avantage fut de me rappeler l'heu- 
reux temps que j'avais passé dans la plus intime familia- 
rité de tou$ les siens. 

Ce pauvre chevalier est mort en 1788, au moment 
où il commençait à revenir de tous ses préjugés ré- 
volutionnaires et philosophiques. Il avait toujours été 
la dupe de son cœur, et avait aimé de bonne foi 
les philosophes avant de s'enthousiasmer de leurs sys- 
tèmes. Il eut, tout à la fois, pour ami et pour médecin, 
M. Goste (1), qui fut le premier maire de Versailles, 
lors de la Révolution. 

Les Talleyrand prétendaient que j'avais fait les Ga- 
couacs pour son instruction ; il eut bien de la peine à me 
les pardonner. Il était très attaché au duc d'Orléans (2), 
et avait épousé Mlle Plunkett (3), Irlandaise, qui est 
restée la plus fidèle amie de la veuve de ce monstre. Mais 
le chevalier de Chastellux est mort avant d'avoir pu seu- 
lement prévoir les horribles complots du Palais-Royal et 
du scélérat Égalité. 

(1) Jean-François Coste, médecin militaire, prit part à la guerre 
de l'Indépendance américaine; maire de Versailles de 4790 à 4792, 
médecin en chef des Invalides en 4796, et de la Grande Armée de 
4803 à 4807. 

(2) Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orléans, dit Philippe-Égalité, né 
à Saint-Cloud en 1747, grand maître de la franc-maçonnerie, député 
aux États généraux et à la Convention, vota la mort de Louis XVI, et 
fut guillotiné en 4793. 

(3) Marie-Caroline-Brigitte-Joséphine Plunkett, née à Louvain le 
8 septembre 4759, morte à Paris le 48 décembre 4845. 



CHAPITRE III 

J'exerce ma profession d'avocat. — M. Thuillier veut me faire épou- 
ser sa fille. — L'avocat Ligier. — Conférence sur le droit et la 
jurisprudence. — M. de la Houssaye. — Bernard l'Omelette. — 
M. de Coubert. — Samuel Bernard. — Sa famille. — Le président 
de Rieux. — Le président Mole épouse la fille de Samuel Bernard. 

— Le maréchal de Brissac et son frère. — Banqueroute de Ber- 
nard l'Omelette et de son fils. — Le garde des sceaux Chauvelin. 

— Vente de la terre de Grosbois. — Anecdote sur Bernard. — 
Voyage à Coubert. — Le jeune Montyon. — Olivier de Sénozan. 

— Querelles du Parlement et du clergé sur la Constitution. — 
Lettres à mylord ***. — Tholignan. — M. de Malesherbes. — Le 
premier président Castanier d'Auriac. — Remontrances des comé- 
diens français au Roi. — Mort de mon père. — M. de Maupeou. 

— Affaire de messire Jean Lebeau. — Lettre du chevalier de *** 
à M. ***, conseiller au Parlement. — Le vieux procureur général 
de Fleury. — Les Cacouacs. — Jansénistes et philosophes. 

J'avais commencé à plaider en 1746. Je faisais la 
profession d'avocat avec quelque succès, mais je la fai- 
sais encore avec plus d'agrément parce que, libre et 
garçon, logé et nourri chez mon père, je conciliais avec 
un travail que j'aimais le plaisir des belles-lettres, que je 
n'ai jamais négligées, et les charmes de la société, que j'ai 
goûtés, dans ma jeunesse, de la manière la plus vive. 
J'étais le matin au Palais ; je travaillais l'après-midi chez 
moi; et à huit heures du soir, j'oubliais les affaires 
comme si elles n'eussent jamais existé. Je soupais dans 
les meilleures et les plus agréables compagnies, sans 
autres vues, sans autre objet que de m'y amuser de la 
meilleure foi du monde. 



PROJET DE MARIAGE. 37 

A cette époque, un certain M. Thuillier, autrefois avo- 
cat au conseil et grand géomètre, mais très bon chrétien, 
demeurait à la Croix des Petits-Champs. Sa femme était 
un assez mauvais sujet; elle avait une fille que, dès 1744, 
elle avait feint de vouloir me donner en mariage. Mon 
père habitait alors le deuxième étage de cette maison, 
dont le propriétaire n'eût pas mieux demandé que de se 
débarrasser à la fois et de sa femme et de sa fille. Il comp- 
tait sur mon goût pour l'étude et sur les talents qu'il me 
croyait pour le barreau. Très sérieusement, il me pro- 
posa Mlle Thuillier; nous nous vîmes même chez de bon- 
nes filles de mon pays qui occupaient le quatrième étage. 

Mlle Thuillier ne me plaisait point; j'aurais désiré l'ai- 
mer; mais les bonnes mesdemoiselles Beauvais, nièces 
du célèbre oratorien nommé le père la Flamme, avaient 
beau me faire l'éloge de ma grosse future, à laquelle son 
père ne donnait que douze cents livres de rente, je ne fus 
nullement tenté de cette affaire. Dans ces circonstances, 
un janséniste connu, M. Blin, s'étant présenté pour accep- 
ter les offres du père, je trouvai, un jour, porte fermée 
chez Mlles Beauvais, et me vis ainsi moi-même bien 
débarrassé. 

J'ai rencontré, depuis, ce M. Blin à la suite des convul- 
sionnâmes que M. de Chamousset (1) me montra en 1753; 
il était alors secrétaire de Mme la comtesse de Brionne et 
déjà veuf. Son fils, habile helléniste, a été l'ami et l'un 
des instituteurs des enfants de ma nièce Lavitte ; je l'ai 
retrouvé aux Récollets, lorsqu'au mois de mars 1794 j'y 
fus emprisonné. 

Quand je débutai dans ma profession, il existait, rue 

(1) -Clément-Humbert Piarron de Chamousset, philanthrope, né à 
Paris en 4747, mort en 1773. Il consacra sa fortune au service des 
pauvres et des malades. 



38 MES SOUVENIRS. 

de Savoie, paroisse Saint-André des Arts, un vieil avocat, 
du nom de Ligier, bien attaché au chancelier d'Agues- 
seau. Sa femme, chez qui les deux jeunes Ghastellux 
avaient souvent dîné avec moi, me prit en affection. Le 
bon M. Ligier me conseilla, en 1746, d'ouvrir une confé- 
rence sur le droit et sur la jurisprudence ; par là je devais 
m'instruire moi-même et recevoir, de plusieurs très jeunes 
fils de magistrats, des émoluments, en attendant que mon 
travail m'en procurât au barreau. 

Il m'indiqua M. de la Houssaye, intendant des finances, 
et je devins le répétiteur de son fils, qui à peine avait fini 
ses études de droit. Mais celui dont j'espérai le plus et 
dont je tirai le moins fut Bernard l'Omelette (1), fils 
aîné de Samuel Bernard et surintendant de la maison de 
la Reine. Son fils aîné portait le nom de sa propriété de 
Coubert; il avait beaucoup d'esprit, mais était très liber- 
tin, et alors passablement mauvais sujet. Il avait pour 
sœurs la présidente de Lamoignon, mère du dernier 
garde des sceaux de ce nom que l'on a trouvé mort à 
Baville, Mme de Chabannes, Mme de Courtomer et une 
dernière fille. Mlle de la Coste, leur mère, et toute cette 
famille, à l'exception de la présidente de Lamoignon, 
avait beaucoup de religion; mais le père, espèce d'imbé- 
cile, et son frère, le président de Rieux, qui ne l'était 
point, s'étaient tellement endettés avec des usuriers que 
le vrai Samuel Bernard, leur père (2), avait pris le parti de 
se remarier avec Mlle de Saint-Chamand; il en avait eu 
une fille, qui avait épousé le président Mole (3). Celui-ci eut 



(4) Ainsi appelé à cause de sa plaque dorée. (Note de Moreau.) 

(2) Célèbre traitant, né à Paris en 4651, mort en 1739; avait 
amassé une fortune évaluée à 33 millions d'après les uns, à 60 mil- 
ions d'après les autres. 

(3) Mathieu-François Mole, marquis de Méry-sur-Oise , premier 



LÀ FAMILLE DE SAMUEL BERNARD. 39 

pour fils M. de Champlàtreux, et pour fille la duchesse 
de Cossé (1), femme de l'aîné des fils du maréchal de 
Brissac, dont le second fils s'unit à Mlle de Nivernais (2), 
sœur de Mme de Gisors (3). Toutes les deux sont mortes 
sans enfants. 

Le maréchal de Brissac (4) avait eu lui-même un frère 
aîné, marié à Mlle Pécoil (5), mère de la maréchale de 
No aille s, et un cadet (6), qui, de son alliance avec 



président du Parlement de Paris, mort en 4793. Son fils Édouard- 
François-Mathieu Mole de Champlàtreux, président au Parlement de 
Paris, épousa une fille du garde des sceaux Lamoignon, et mourut 
sur l'échafaud en 4794. 

(4) Marie-Félicité-Gabrielle Mole, née le 48 mars 4740, fille de 
Mathieu-François Mole et de Bonne-Félicité Bernard, épousa, le 
30 août 4756, Louis- Joseph-Timoléon de Gossé, duc de Cossé-Bris- 
sac, et mourut le 49 octobre 4790. 

(2) Adélaïde-Diane-Hortense Délie, née le 27 décembre 4 742, seconde 
fille de Louis-Jules Barbon Mazarini-Mancini, duc de Nivernais, et de 
Hélène-Angélique-Françoise Phélipeaux . 

(3) Hélène-Julie-Rosalie, née le 43 septembre 4740 et mariée, le 
23 mai 4753, au comte de Gisors, fils unique du maréchal duc de 
Belle-Isle. 

(4) Jean-Paul-Timoléon de Cossé, duc de Brissac en Anjou, et pair 
de France, né le 42 octobre 4698, épousa en 4732 Marie- Josèphe Durey, 
fille de Joseph de Sauroy , seigneur de Dam ville, et eut trois fils : Louis- 
Joseph-Timoléon de Gossé, né le 28 avril 4733 et mort le 29 août 
4759; Louis-Hercule-Timoléon, né le 45 février 4734; Pierre-Emma- 
nuel- Joseph-Timoléon, né le 45 septembre 4744. 

(5) Catherine Pécoil, fille de Claude, seigneur de la Ville-Dieu, 
épousa, le 22 octobre 4720, Gharles-Timoléon-Louis de Cossé, frère 
aîné du duc de Brissac et, avant lui, duc de Brissac et pair de 
France; il mourut sans enfants mâles, le 48 avril 4732. Sa fille 
unique, Catherine-Françoise-Charlotte de Cossé, née le 43 janvier 
4724, fut mariée, le 25 février 4737, à Louis de Noailles, duc d'Ayen, 
puis duc de Noailles. 

(6) René-Hugues-Timoléon , comte de Cossé, né le 8 septembre 
4702, épousa en 4726 Marie- Anne Hocquart, fille de Jean-Hyacinthe, 
seigneur de Montfermeil, née le 26 octobre 4726; il fut l'un des 
menins du dauphin et mourut le 24 août 4754. 11 avait eu cinq en- 
fants : trois fils et deux filles; l'aîné des fils, Hyacinthe-Hugues- 
Timoléon, comte de Cossé, était né le 8 octobre 1746, et la marquise 
de Pons, Emmanuelle-Marie-Anne, le 30 septembre 4745. 



40 MES SOUVENIRS* 

Mlle Hocquart, laissa plusieurs enfants, entre autres le 
comte de Gossé et la marquise de Pons. Le comte, 
cousin germain de la maréchale de Noailles, épousa 
Mlle de Vignacourt en premières noces; et en secondes, 
Mlle de Rothelin, sœur de Mme la princesse de Rochefort. 
La marquise de Pons eut une fille qu'elle maria à 
M Dubois de la Mothe. 

On voit, par là, combien M. le premier président Mole 
trouva d'avantages à épouser la fille du second lit de Sa- 
muel Bernard. En effet, celui-ci, pour payer les soins qu'il 
s'était donnés afin d'arranger les affaires des deux aînés 
Bernard, lui fit un magnifique lot dans sa succession. 
Les partages, que j'ai eu sous les yeux, et qui compo- 
saient un énorme volume en parchemin relié en maro- 
quin, avaient mis dans les attributions de Mme Mole des 
recouvrements considérables, provenant de rentrées de 
vaisseaux encore en route, et de sommes prêtées à des 
gens de la cour : un seul vaisseau ignoré fournit au pré- 
sident le moyen de rebâtir Champlâtreux (1). C'est de 
M. Bernard l'Omelette, c'est du président lui-môme que 
j'ai su tous ces détails. 

L'imbécile aîné, que ses bêtises réduisirent à faire une 
espèce de banqueroute, eut, pour punir sa vanité, M. le 
comte de Coubert, son fils unique, qui en fit une lui-même 
très étoffée; si bien que l'énorme fortune du juif Samuel Ber- 
nard fut flétrie par deux faillites, avant la mort de son fils. 

Il y a plus encore : ce Coubert, qui n'était point un sot, 
mais un lâche, tua un charretier. Son père, pour obtenir 
la grâce de ce meurtre, que le Parlement ne paraissait 
pas disposé à accorder, eut recours au garde des sceaux 

(4) J'ai fait à Champlâtreux un assez long séjour, et pendant ce 
temps-là M. Mole n'eut point de secrets pour moi. Il me regardait 
avec raison comme l'ami intime des Ghastellux. (Note de Moreau.) 



ANECDOTE SUR SAMUEL BERNARD. 41 

Chauvelin (i), qui arrangea l'affaire. Déjà Samuel Ber- 
nard s'était adressé à ce ministre, lorsqu'il avait été averti 
que ses deux fils se ruinaient et qu'ils avaient près de 
quatre millions de dettes sur le pavé de Paris. Il se trouva 
qu'ils avaient été les victimes de plusieurs usuriers. Le 
garde des sceaux fit nommer une commission à la Bas- 
tille, pour instruire le procès de ces usuriers. Cette com- 
mission réduisit à environ deux millions les dettes «su- 
raires des deux fils. Mais fait certain, caractérisant bien 
l'intérêt et l'avidité d'un ministre en faveur» on paya 
M. Chauvelin en lui vendant la superbe terre de Grosbois 
moyennant quatre cent mille livres, qu'il ne remit point 
et dont on lui donna quittance. Mme Bernard, la femme 
de l'aîné, avait son douaire sur Grosbois; elle fut obligée 
d'y renoncer et, par là, se vit fort mal à l'aise, car elle 
fut primée sur les autres biens par les créanciers, et 
gênée par les substitutions. 

. Ces Bernard étaient absolus en tout : leur père con- 
traignait ses convives à boire les vins étrangers qu'il leur 
servait. Un laquais qui eût repris un verre plein eût été 
chassé. M. de Chastellux ayant voulu, une fois, renvoyer 
un troisième verre, le laquais le refusa, et M. de Chastel- 
lux jeta lui-môme le vin et le verre dans une cuvette qu'il 
aperçut à l'autre bout de la salle à manger. 

Mais il ne faut point confondre, avec la postérité mas- 
culine de l'aîné Bernard, sa malheureuse femme et sa 
religieuse famille, que je fréquentais depuis longtemps 
déjà, quand je fus invité à aller passer, à Coubert (2), une 
partie de mes vacances de 1749. Le comte de Chastellux, 

(1) Germain-Louis de Chauvelin, garde des sceaux et secrétaire 
d'Etat aux affaires étrangères, né en 1685, mort en 1762. 

(2) Le vendredi 24 août 1753, M. de Coubert m'a emmené, dans 
son remise, visiter la maison de M. d'Argenson, à Neuilly. Elle n'est 
pas encore entièrement bâtie, mais ce sera un endroit charmant. 



42 MES SOUVENIRS. 

mon ami, venait de mourir; sa veuve s'était retirée chez 
ses parents. Je la quittai pour me rendre chez les Bernard. 

J'y trouvai deux femmes qui me ramenèrent à Paris : 
Tune était Mme de Gergy, belle-sœur de l'archevêque de 
Sens et du curé de Saint-Sulpice, tous les deux Lan guet; 
l'autre était Mme la [marquise de Valbelle, riche et très 
aimable Provençale, qui préférait la bonne campagnie de 
Paris, dont elle faisait le charme, à toutes les sociétés 
d'Aix ou de Marseille. 

Les conférences de droit que j'avais ouvertes sur le con- 
seil de l'avocat Ligier m'attirèrent quelque considération. 
J'ai déjà parlé de M. de la Houssaye. Mon amie, la jeune 
veuve de Chastellux, me proposa d'y admettre le fils (i) 
de M. de Montyon, qui a été, depuis, chancelier de M. le 
comte d'Artois ; mais il habitait trop loin du faubourg Saint- 
Germain, où j'étais fort aimé, et Mme de Montyon passait 
pour très avare. J'acceptai le jeune Olivier de Sénozan, 
dont le père (2), alors président de la troisième chambre 

On voit des portiques à jour et tout en l'air. Il y a une statue du Roi 
qui est de Girardon : le buste est admirable ; un petit défaut de des- 
sin dans le bras ; du reste, la stature et l'ordonnance, dune grande 
noblesse. C'est le Roi qui a choisi lui-même l'endroit où elle devait 
être posée : on la voit de tous les points du jardin, et le visage est 
tourné du côté du pont. Il y a, dans les jardins, un cabinet de fleurs 
délicieux. La maison est sur le bord de l'eau, et deux terrasses domi- 
nent la rivière. Une île, presque vis-à-vis, gâte un peu le canal ; on 
dit que M. d'Argenson la fera détruire. (Journal de Moreau.) 

Jeudi 13 septembre. — M. de Coubert a été à l'audience de M. le 
chancelier, qui lui a promis l'agrément du Roi pour la charge de maî- 
tre des requêtes, à condition qu'il ne serait reçu qu'à vingt-cinq 
ans. (Ibid.) 

(1 ) Jean-Baptiste-Antoine Auget, baron de Montyon, né à Paris en 
4733, mort en 4820, à quatre-vingt-sept ans ; célèbre philanthrope, 
connu par ses prix de vertu, fut successivement intendant d'Auver- 
gne, de Provence et de la Rochelle, conseiller d'État en 4755 et chan- 
celier du comte d'Artois en 1780. 

(2) Jean-Antoine-Olivier de Sénozan, fils de François-Olivier de 
Sénozan, chevalier de Saint-Michel, et de Marie- Jeanne-Madeleine 
de Grolée de Viriville, et frère de la première femme du prince de 



QUERELLES DU PARLEMENT ET DU CLERGÉ. 48 

des enquêtes, devint conseiller d'État lorsque M. deBlano 
mesnil (1), son beau-père, fut fait chancelier (1750). 

Bientôt on vit éclore et grandir les querelles du Parle- 
ment et du clergé sur la constitution. Né avec des prin- 
cipes de modération, par caractère ennemi de tout excès, 
j'étais désolé que l'on mît tant d'aigreur dans des disputes 
que le gouvernement cherchait à apaiser. Il me semblait 
qu'il eût été possible de s'entendre en partant de principes 
communs. J'ai toujours eu une qualité, bonne ou mau- 
vaise, qui a d'abord paru m'appeler à la fortune, mais qui, 
lorsque les esprits se sont échauffés à un certain point, 
m'en a totalement écarté : je parle de l'éloignement que 
je me suis toujours senti pour tous les partis ; comme je 
n'en ai jamais rencontré un seul auquel on ne fût forcé 
de reconnaître au moins quelques torts, il m'a été impos- 
sible de me livrer à aucun. Cela est quelquefois mal vu 
quand on songe à faire son chemin, car il arrive de là que 
l'on est également vexé par tous les partis, qui ordinaire- 
ment regardent comme ennemis ceux qui ne sont pas 
entièrement pour eux. 

Une anecdote de ma jeunesse me servira à donner une 
juste idée de mon caractère. Mon père était un saint : il 
me trouvait mondain, et mes sœurs me reprochaient mon 

Tingry. — Voulant prendre un cocher, il s'en présente un qui exige 
un petit écu par jour; M. de Sénozan le lui accorde; vingt-quatre 
paires de gants, accordé aussi ; douze paires de bas de soie, tout est 
convenu. Enfin, il demande à qui M. le président donne le pas. 
« Parbleu, mon ami, à tout le monde, » répond M. de Sénozan. Le 
cocher dit : « Monsieur, quand vous me donneriez cent livres par jour, 
je n'entrerais pas à votre service. » Et il s'en va. (Journal de Moreau.) 
(1) Guillaume de Lamoignon, seigneur de Blancmesnil, puis de 
Malesherbes, chancelier de France, né le 8 mars 1683, mort en 1772. 
Il avait épousé en premières noces, le 13 septembre 1711, Marie- 
Louise d'Aligre, morte sans enfants le 8 janvier 1714; et en 
secondes noces, le 4 mars 1715, Anne-Élisabeth Roujault, fille de 
Nicolas-Etienne, seigneur de Villemain, morte le 2 novembre 1734. 



44 MES SOUVENIRS. 

peu de dévotion. Au Palais, mes confrères me traitaient 
de cagot, parce que je respectais la religion et ne rou- 
gissais point de ses pratiques : voilà les hommes. 

 cette époque, j'avais déjà plaidé ou plutôt plaidaillé; 
j'étais archiparlementaire et archijansénite. Dès 1746, 
dans la première ferveur de l'enthousiaste fidélité que j'a- 
vais jurée au Parlement en commençantmacarrière, j'avais 
composé mes Lettres à mylord*** 9 sur les disputes du clergé 
et du Parlement à l'occasion des billets de confession et 
de refus des sacrements pour cause de jansénisme. Qui- 
conque a suivi la chaîne des événements conviendra sans 
peine que ces démêlés sur la constitution Unigenitus, 
dans lesquels le ministère prenait toujours un parti si dé- 
raisonnable et si maladroit, nous ont conduits, de proche 
en proche, jusqu'aux terribles disputes sur notre consti- 
tution politique. Ces querelles s'envenimant, le Parlement 
fut exilé en 1753 (1), et, l'année suivante, je fus invité à 
aller passer le carnaval à Rosny, par le bon Sénozan, qui 
ne se préoccupait pas de toutes ces discussions. Son 
beau-frère, Malesherbes (2), ne goûtait ni la robe, ni la 
profession d'avocat. Il herborisait avec de jeunes étu- 
diants en médecine , dont l'un était mon frère. 

Je trouvai, dans cette maison, tout ce que j'aimais le 
mieux : gaieté, liberté, bonhomie. Une espèce de gouver- 
neur du jeune Olivier était un nommé Paqueret, qui avait 
été mon camarade au collège de Beauvais. Le frère du pré- 



(1) La Grand' Chambre fut transférée à Pontoise. (Lire à la fin du 
du volume, p. 390, le récit du voyage que Moreau fit dans cette ville 
à cette époque.) 

(2) Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, né à Paris 
le 6 décembre 1721, fils de Guillaume de Lamoignon, seigneur de 
Blancmesnil et de Malesherbes, etd'Anne-Élisabeth Roujault, prési- 
dent de la Cour des aides, directeur de la librairie en 1750, fut mis 
à la tête du ministère de l'intérieur en 1775, dut le quitter en 1776, 



MM. CASTANIER D'AURIAC. 45 

sident s'appelait Tholignan (1) ; il était le favori de sa 
mère, qui avait pris le nom de Viriville, et lui destinait sa 
belle terre de Bois-le-Vicomte. 

Le carnaval passé, je quittai le jeune Rosny péné- 
tré d'affection et d'estime pour lui. Il me rendit bien 
tous ces sentiments, et sa mère surtout, 611e du chance- 
lier Lamoignon de Blancmesnil (2), connut l'impression 
que son fils m'avait faite et tout le bien qu'il pouvait tirer 
de moi. Mme de Sénozan était la seconde sœur de M. de 
Malesherbes; elle avait une sœur plus jeune qui avait 
épousé M. Gastanierd'Àuriac, premier président du Grand 
Conseil, dont le fils était également un sujet de premier 
mérite et, comme le petit Sénozan, son cousin, fils unique, 
et déjà assez avancé pour être pourvu d'une charge d'avocat 
général dans la cour que présidait son père. J'eus l'occa- 
sion de l'entendre plaider et de plaider devant lui plusieurs 
causes. Ce futd ans ces audiences du Grand Conseil que je 
perdis l'habitude d'écrire mes plaidoiries et que, pour 
devenir bon avocat, j'appris qu'il fallait se livrer, en champ 
clos, à un courage qui, seul, peut vous faciliter la réplique. 

Dans le courant du carême, je vins rejoindre à Paris, 
rue du Four, mes parents chez qui je travaillais, et con- 
flit rappelé en 1787, mais se trouva bientôt obligé de se retirer de 
nouveau. Agé de soixante-douze ans, il assista, comme conseil, 
Louis XVI traduit devant la Convention, fut arrêté en 1794 et périt 
sur l'échafaud. 

(1) Jean-François-Ferdinand-Olivier de Sénozan de Tholignan, 
marquis de Viriville. 

(2) Guillaume de Lamoignon, de son second mariage, outre son 
fils, eut quatre filles : 1° Marie-Elisabeth, mariée à César-Antoine de 
la Luzerne; 2° Anne-Nicole, née le 6 juin 1718, mariée le 19 février 
1735 à Jean- Antoine-Olivier de Sénozan, président de la 4* chambre 
des enquêtes du Parlement de Paris; 3° Marie-Louise, née le 16 juil- 
let 1719 (d'autres disent le 7), mariée, le 17 février 1738, à Guillaume 
Castanier, sieur d'Auriac, depuis président du Grand Conseil; 
4° Agathe-Françoise, née le 4 février 1723, religieuse de la Visitation 
de Paris. 



46 MES SOUVENIRS. 

soler mon pauvre père, auquel les vacances du Parlement 
donnaient pour moi les plus vives inquiétudes. Cet état 
de choses m'ayant créé des loisirs, j'eus l'idée d'écrire 
une satire à l'occasion d'un arrêt du Conseil, par lequel le 
ministre avait interdit aux comédiens français les bal- 
Jets et les danses qu'ils voulaient introduire sur leurs 
théâtres (1). Cette satire annonce et prouve combien j'étais 
tenté de regarder le Parlement comme infaillible; mais le 
succès rapide qu'elle eut me dégoûta vite de ce genre de 
productions. Cette pièce, en effet, n'avait aucun objet mo- 
ral, comme en eurent toutes les autres plaisanteries que 
je me sui&permises depuis ; elle nommait, elle couvrait de 
ridicule les ministres les plus accrédités. Le public sup- 
posa qu'ils étaient fort en colère contre l'auteur; on débita 
beaucoup d'histoires fausses sur des versificateurs soup- 
çonnés et mis à la Bastille; j'eus pour moi quelques 
craintes ; mais j'eus beaucoup plus encore de remords; et, 
dans la terre de Bruyères, où je passai quelques jours chez 
le premier président de Maupeou, à qui je n'eus garde de 
confiermon secret, je délibérai sérieusement si je ne devais 
pas me dénoncer moi-même. Ces bruits se dissipèrent, et il 
faut bien que, dès lors, on m'ait connu, sans m'en vouloir 
beaucoup de mal, puisque ces Remontrances des gens tenant à 
la Comédie ont été imprimées dans un petit recueil intitulé : 
Poésies satiriques du dix-huitième siècle, où j'ai été très sur- 
pris de les trouver avec les lettres initiales de mon nom. 
J'approche du moment qui m'a un peu lancé dans le 
monde; je ne l'avais ni prévu, ni cherché. Je perdis mon 
père (2) au mois de mai 1784. J'en fus inconsolable, et 
ce qui m'a le plus touché, c'est que je suis persuadé que 

(1) Voir aux notes, p. 393 et suiv., des extraits du Journal de 
Moreau relatifs aux comédiens de Marseille et de Paris. 

(2) Edme-Nicolas Moreau, avocat à Saint-Florentin, puis avocat au 
Conseil, né le 8 février 1689. Il était fils de Jacob Moreau et de 



MA FAMILLE. 47 

ce qui contribua à hâter sa mort fut le chagrin qu'il eut 
de l'exil du Parlement, dont personne ne pouvait prévoir 
la fin, et qui ne revint qu'au mois de septembre suivant. 
Il crut mon avenir perdu, et il ne m'en avait jamais fait 
envisager d'autre : le barreau du parlement de Paris avait 
été le terme de son ambition pour moi. Il avait appris 
avec bonheur le résultat de mes premières plaidoiries ; et, 
dans toute ma vie, je n'ai point eu de joie plus pure que 
celle que lui causèrent mes succès. Il n'en a pas joui au- 
tant que je l'aurais souhaité et n'a point vu ma fortune. 

Mon père avait négligé sa profession pour se livrer 
à l'éducation de ses enfants; aussi est-il mort pauvre. 
Ma mère, par ses reprises, absorba le médiocre avoir 
paternel, dont ses quatre fils pouvaient se passer. Elle se 
retira dans notre patrie, à Saint-Florentin, et y emmena 
la seconde de mes sœurs (1). J'osai me charger de l'aî- 
née (2), qui n'avait qu'un an de moins que moi. Toutes 
deux étaient infirmes et furent bientôt à ma charge. 

Mon frère puîné était médecin (3); je cédai au troi- 
sième (4) la charge de mon père; le quatrième (5) avait 

Jeanne Regnard, et avait épousé, le 8 février 1747, Anne-Ursule, fille 
de Philippe Gallimard, avocat, et d'Ursule Sandrier, née le 27 mars 
1700, morte d'une attaque de paralysie, le samedi 20 octobre 1781. 

(1) Ursule, née le 27 octobre 1723, morte à Ville d'Avray, le 
27 août 1775. 

(2) Marie-Jeanne, née le 1 er février 1719. 

(3) Edme-Nicolas, né à Saint-Florentin le 17 septembre 1720, 
marié à Mlle Lenoble de Paris, et mort à Sens le 18 mai 1801. 

(4) Paul- Augustin, né à Saint-Florentin le 14 juin 1722, connu 
sous le nom de Moreau de Vormes, mort à Paris en septembre 1791. 
11 avait épousé, à Paris, Marguerite-Françoise Julliot, morte à Sens 
en 1785; il eut pour enfants : 1° Moreau de l'Yonne, né en 1750, 
marié à Sens à Mlle Tarbé, et mort en 1806, après avoir été, pen- 
dant la Révolution, président du tribunal civil de l'Yonne, puis 
député au Conseil des Anciens en 1798; 2° une fille, Adélaïde, qui 
épousa M. de Lavitte le 8 janvier 1770. 

(5) Charles-François, né le 15 juillet 1729, mort à Paris le 5 fé- 
vrier 1799. 



48 MES SOUVENIRS. 

un emploi. Je restai avec mon titre d'avocat, mais sans 
travail, jusqu'à ce que le Parlement rentrât. La Providence 
me secourut, et se plut à me ménager une ressource pour 
les cessations de service qui vinrent dans la suite, à une 
époque où je n'avais plus l'aide de la maison paternelle. 
En 1755, les querelles de la cour et du Parlement 
recommencèrent. J'étais alors lié avec M. de Maupeou (1), 
premier président, depuis vice-chancelier; et la manière 
dont j'avais fait sa connaissance contribuera peut-être 
encore à peindre les dispositions que j'ai toujours eues 
pour chercher à rapprocher et à concilier tous les partis. 
Un curé de la ville de Sens fut décrété de prise de corps 
parce qu'à Pâques, il avait refusé à un janséniste les sacre- 
ments à la sainte Table : le Parlement s'était déclaré avec 
force contre ces refus publics. Ce prêtre, messire Jean le 
Beau, curé de la paroisse Saint-Hilaire, était mon parent; 
je me crus obligé d'examiner sa cause, et je fus bien 
étonné de trouver qu'il n'avait fait qu'obéir au rituel de 
son diocèse, dans lequel étaient indiquées les lois enregis- 
trées au Parlement. Jeune avocat, j'aimais les occasions 
hasardeuses et les victoires difficiles; j'osai prendre sa 
défense, et je fis un mémoire si convaincant que je défiais 
qu'il pût être condamné. Le Parlement l'apprit et s'en 
montra furieux. Le premier président me manda chez lui, 
me défendit de rien faire paraître. Je lui dis : « Il est trop 
tard; mais attendez, lisez, et vous le supprimerez s'il est 
répréhensible. » Effectivement, ce même jour-là, mon mé- 
moire fut distribué à tout le Parlement et à tout Paris; ce 
qu'il y eut de très singulier, c'est que le Parlement en fut 

(1) René-Charles de Maupeou, né en 1688, premier président du 
Parlement de Paris en 1743, obligé de se démettre en 1757; rappelé 
comme garde des sceaux en 1763, reçut, en 1768, le titre de chance- 
lier, mais, vingt-quatre heures après, céda la place à son fils, et 
mourut en 1775. 



LA CONSTITUTION « UNIGENITUS *. 49 

très content. J'étais parti de principes si évidents, que ces 
messieurs eux-mêmes ne pouvaient se dispenser de les 
avouer. Mon pauvre parent, devenu blanc comme neige, 
fut nommé peu après chanoine par l'archevêque de Sens, 
et les magistrats n'avaient rien à dire : je n'avais ni décliné 
leur compétence, ni attaqué leurs prétentions, ni blâmé 
leur conduite. Plus de cent conseillers m'en demandèrent 
des exemplaires et m'en témoignèrent leur satisfaction ; les 
plus huppés jansénistes vinrent m'en complimenter. Le 
premier président me fit mille amitiés ; et, me rencontrant à 
Verderonne, chez la comtesse d'Andlau, m'invita à l'aller 
voir à Bruyères (i) . Depuis ce temps, je fus extrêmement à la 
mode parmi la magistrature parlementaire. Cet enthou- 
siasme dura peu; en voici la cause : plusieurs d'entre ces 
magistrats qui étaient à la tête du parti, me firent tàter afin 
d'obtenir que j'écrivisse pour eux, car ils semaient alors les 
brochures avec une prodigalité sans pareille. Je refusai, et 
je ne veux pas m'en faire valoir : je savais que, pour être 
leur homme, il ne fallait pas avoir une opinion à soi, et 
que quiconque se livrait à eux n'avait plus le temps de 
travailler pour le public. 

J'étais donc bien avec M. de Maupeou, lorsqu'on 1755 
les disputes recommencèrent malgré la loi du silence. 
Le 18 mars, un célèbre arrêt du Parlement déclara la 
constitution Unigenitus nulle et abusive, et fit triom- 

(1) Bruyères est un fort beau château composé : 1° d'un corps de 
logis qui était l'ancien château, dans lequel est une ancienne gale- 
rie où l'on voit les portraits de rois et de reines de France ; au bout, 
est l'appartement du premier président, et par delà, celui de sa mère; 
aux mansardes sont des chambres; 2° de deux ailes que M. de Mau- 
peou a fait bâtir; dans celle de droite sont : un beau vestibule, une 
belle et grande salle à manger ornée de glaces ; de là, on entre dans un 
grand cabinet où sont les portraits de tous les chanceliers et gardes 
des sceaux, après lequel est le salon, qui a des entrées de trois côtés 
et qui est extrêmement gai. Le pays est riant et découvert. (Journal 
de Moreau.) 



50 MES SOUVENIRS. 

pher les jansénistes ; le 4 avril suivant, un arrêt du con- 
seil cassa l'arrêt du Parlement : toutes les têtes pensè- 
rent tourner. 

Le lendemain de cet arrêt» j'avais dîné chez le premier 
président, et, dans la conversation, j'avais exprimé assez 
franchement mon avis sur l'objet de toutes ces disputes, 
auxquelles je trouvais qu'on avait tort de donner tant de 
valeur. Je me tuais de dire aux magistrats : « Vous croyez 
travailler pour les lois, vous ne vous battez que pour le jansé- 
nisme. » Mais je répétais en même temps aux évêques : « Le 
fond de la religion est attaqué de toutes parts, défendez-la ; ne 
parlons plus de la constitution que nous recevons tous : quand 
la place est assiégée de tous côtés, pourquoi faut-il que les 
troupes chargées de la défendre se fassent la guerre civile pour 
la couleur des uniformes ! » 

En rentrant chez moi, et plein de mes idées, je com- 
posai un petit ouvrage qui fut imprimé le lendemain; il 
était intitulé : Lettre du chevalier de X. . . à M*** 9 conseiller au 
Parlement, ou Réflexions sur Varrêt du Parlement du 18 avril 
1755. J'y présentais des idées extrêmement simples sur 
des matières que deux partis opposés traitaient avec tant 
de chaleur; je jetais un ridicule à peu près égal et sur le 
fanatisme auquel le Parlement se livrait contre la consti- 
tution, et sur celui des théologiens qui s'imaginaient que 
tout était perdu parce que le Roi ne voulait plus que l'on 
disputât. Je dénonçais aux magistrats le pouvoir arbi- 
traire ; aux évêques, l'irréligion et l'impiété, et j'indiquais, 
aux uns et aux autres, les véritables ennemis contre les- 
quels ils devaient s'armer. 

Pendant que j'étais occupé à corriger les épreuves de 
cette Lettre du chevalier, le président de Sénozan et son 
fils entrèrent chez moi. Je leur lus mon travail ; le père 
n'y vit qu'une gaieté très plaisante, mais le fils en sentit 



« LETTRE DU CHEVALIER ». 51 

le prix. L'un et l'autre en rendirent compte à M. de Ma- 
lesherbes, à qui M. de Blancmesnil avait déjà confié la 
librairie; de plus, le bon Sénozan père en parla aux mar- 
chandes de brochures du Palais, comme d'une nouveauté 
qui aurait du succès, de sorte que toutes s'adressèrent à 
lui pour obtenir, de M. de Malesherbes, la permission de 
vendre celle-ci. Aussi, l'autorisation donnée, jamais débit 
plus rapide ne flatta un jeune auteur; j'avais livré mon 
manuscrit à Simon, libraire du Parlement et du clergé, 
moyennant cinq louis : en moins de huit jours, il en 
débita dix mille exemplaires. Les contrefaçons furent 
sans nombre ; et, trente jours après, ma lettre était insérée 
dans toutes les gazettes étrangères : celles d'Amsterdam 
et d'Utrecht, au lieu d'en faire un simple extrait, l'impri- 
mèrent d'un bout à l'autre sans en retrancher une phrase. 

Je fus moi-même effrayé du prodigieux succès qu'eut 
ce petit ouvrage; je l'avais écrit un peu en plaisanterie, 
il frappait également sur deux excès opposés; et voilà 
qu'on croyait découvrir là dedans le moyen le plus sûr 
de faire cesser nos disputes sur la religion, interminables 
jusqu'ici. 

Le Parlement, d'abord, ne parut pas mécontent : la 
plupart des gens sensés de cette compagnie trouvèrent 
que j'avais raison; mais, par malheur, la cour sembla 
charmée, et de mes principes, et de mon style ; tous les 
ministres donnèrent les plus grands éloges à mon petit 
ouvrage. Je n'en connaissais pas un : ils voulurent savoir 
mon nom, et comme ils me nommèrent eux-mêmes, les 
jansénistes du Parlement, qui virent que ma brochure 
déconcertait leurs projets et que j'étais loué par les 
ministres, crurent que c'étaient eux qui me l'avaient fait 
composer. De ce moment je fus odieux à tout le parti 
qui dominait alors dans la compagnie. Il me regarda 



52 MES SOUVENIRS. 

comme un homme à craindre, parce que je travaillais à 
lui enlever la faveur du public» et bon à persécuter» 
parce que je n'avais jamais voulu l'aider à l'échauffer. De 
ce moment aussi je devins cependant ami de plusieurs 
magistrats sages qui pensaient comme moi. Le vieux 
procureur général de Fleury (1) désira me voir. Il avait 
succédé immédiatement au chancelier d'Aguesseau; c'était 
un puits de science. Il demeurait rue Hautefeuille, et 
dans sa maison, où tout était livres et papiers, rien qui 
n'annonçât la simplicité, la modestie : je ne me rappelle 
pas d'y avoir seulement aperçu une glace. Combien je 
fus surpris de recevoir de lui une lettre, avec un Monsieur, 
en vedette, par laquelle il me félicitait de la réussite de 
ma brochure ! Je me hâtai d'aller mettre à ses pieds ma 
reconnaissance et mon respect; mais en même temps je 
lui exprimai quelques craintes des ennemis que je pou- 
vais m'ôtre attirés par ma lettre : « Je voudrais l'avoir faite 
moi-même, me répondit-il, et je l'avouerais; cependant il ne 
tiendrait qu'à moi de vous montrer, à deux pas d'ici, un petit 
fou de janséniste qui ne vous pardonnera jamais votre célé- 
brité. » L'homme dont il parlait était un conseiller au 
Parlement, nommé M. Robert de Saint- Vincent. Puis il 
daigna me témoigner l'impression que cet ouvrage avait 
produite et sur le parquet du Parlement, dont il était le 
chef, et sur la grand'chambre, et en général sur toute la 
haute magistrature, qui avait pour greffier en chef l'aveugle 
M. Gilbert de Voisins (2), frère puîné du propriétaire du 

(1) Guillaume-François Joly de Fleury, jurisconsulte, né en 1675, 
mort en 1756. Dune érudition vaste, d'une éloquence adroite et 
séduisante, il remplit pendant quarante ans les fonctions de procu- 
cureur général, et fut remplacé, en 4755, par son fils Jean-François, 
né en 1718, mort en 1802, qui n'avait ni sa tête, ni sa finesse, ni son 
activité. 

(2) Roger-François-Gilbert de Voisins, greffier civil en chef du 
Parlement, avait été pourvu de cette charge en 1717. 



MM. GILBERT DE VOISINS ET DE MALESHERBES. 53 

château de Villaines, mort doyen du conseil d'État (i). 
M. Gilbert de Voisins me prit en affection ; et lorsque, 
premier président de la Cour des aides à la place de son 
père, il me proposa tous les écrits par lesquels celui-ci 
avait voulu se débarrasser de la grande affaire du parlement 
de Besançon, matière à toutes les intrigues du duc de Choi- 
seul, il corrigea lui-même les épreuves de ces brochures 
qui tirèrent d'affaire le pauvre Bourgeois de Boynes (2). 

Il fallut également que j'allasse présenter mes hom- 
mages à ces magistrats : on peut imaginer combien un 
tel succès flattait mon amour-propre. Mais celui qui 
apprécia le mieux la valeur de ma petite Lettre et de 
l'Observateur hollandais, qui la suivit, fut le bon, l'excel- 
lent M. de Malesherbes. Il vint me dire : « Voilà deux 
révolutions que vous faites en deux mois; ne quittez jamais ce 
pays-ci et tâchez d'y prendre racine. » Tous me répétèrent 
avec lui : « Monsieur, gardez-vous de quitter ce pays-ci; 
vous devez naturellement y faire un grand chemin, et peut-être 
le plus grand bien, ce qui vaudrait mieux encore que la 
fortune. » 

En dépit de ces marques de bienveillance, les préven- 
tions que prirent contre moi les enthousiastes du Parle- 
ment ne diminuèrent point ; aussi firent-ils insérer, dans 
la Gazette ecclésiastique , trois colonnes entières dans les- 
quelles on s'efforça de prouver que je ne croyais pas en 
Dieu, parce que je méprisais le jansénisme. 

Les Philosophes et les Encyclopédistes, qui virent que 
la Gazette ecclésiastique me traitait d'impie, s'imaginèrent 
qu'effectivement je pourrais bien devenir un des leurs : 

(1) Pierre-Gilbert de Voisins, né en août 1684, conseiller d'État 
le 29 mars 1740, conseiller ordinaire en 1747. Il était seigneur de 
Villaines ; à sa mort, cette terre revint à son frère, le greffier. 

(2) Etienne-François Bourgeois de Boynes, d'abord procureur à la 



54 MES SOUVENIRS. 

ils m'élevèrent aux nues. L'un d'eux osa m'exhorter à 
me laisser conduire* par eux. Je fus plus irrité de leurs 
espérances que je n'avais été alarmé de la rancune des 
jansénistes; et, pour déconcerter leur apostolat, six mois 
après, je fis les Cacouacs, ouvrage qu'ils ne m'ont jamais 
pardonné. Il eut le plus grand retentissement, produisit 
une vraie révolution dans la république des lettres, et c'est 
4 un de ceux qui m'ont valu, dans la suite, les bontés de 
feu Mgr le Dauphin. 

Je me trouvai donc en butte à tous les sarcasmes des 
Encyclopédistes et des Jansénistes ; je me contentai d'en 
rire, en attendant leurs persécutions qui, plus tard, ne 
m'ont paru rien moins que plaisantes. Ils publièrent alors 
une satire dont je fus le premier à m'amuser, et dans 
laquelle ils me faisaient l'honneur de m'associer à 
M. l'abbé Le Batteux (i) : ils nous représentaient comme 
assistant, l'un et l'autre, en habit de capucin, à la béatifi- 
cation d'Abraham Chaumeix (2), que je n'ai jamais vu 
ni connu, mais qui avait fait contre l'Encyclopédie un 
gros livre que je n'ai jamais lu; si bien qu'en moins de 
six mois je fus traité d'impie par les jansénistes et de 
plat dévot par les philosophes. 

Chambre royale, intendant de Franche-Comté, puis premier prési- 
dent du Parlement de Besançon en 1757, conseiller d'État en avril 
4761, et enfin ministre de la marine en 1771 ; il mourut en 1783. 

(1) L'abbé Charles le Batteux, né à Allandhuy, près Vouziers, en 
1713, mort en 1780; membre de l'Académie française en 1761. Il 
occupait la chaire de philosophie grecque et latine au Collège de 
France. 

(2) Abraham-Joseph de Chaumeix, célèbre critique, né à Chanteau 
(Loiret), vers 1730, mort à Moscou en 1790. Auteur de huit volumes 
in-12 intitulés : Préjugés légitimes contre l'Encyclopédie. 



CHAPITRE IV 

Le maréchal de Noailles. — Les Noailles et les Jésuites. — Hostilités 
des Anglais contre la France. — Plan du maréchal de Noailles. 

— M. Rouillé, ministre des affaires étrangères. — Mission confiée 
par le Roi. — L'Observateur hollandais. — L'abbé de la Ville. — 
On me choisit comme avocat dans les conseils du duc de Gramont 
et du maréchal de Noailles. — Le Précis des faits. — Portefeuille 
du général Braddock. — Saint-Simon, évêque de Metz. — Démêlés 
du Grand Conseil et du Parlement. — Le chancelier de Lamoi- 
gnon. — M. de Silhouette, contrôleur général des finances. 

— Je suis attaché au ministère des affaires étrangères. — Mes 
fonctions. 



Dans les six mois qui s'écoulèrent entre ma Lettre du 
chevalier et les Cacouacs, j'acquis un protecteur auquel je 
dois tout : je veux parler de l'un des plus honnêtes 
hommes qui aient jamais habité la cour , du vieux maré- 
chal de Noailles (i); il s'occupa très sérieusement de ma 
fortune et me conduisit, pas à pas , dans des routes qu'il 
connaissait à merveille et qui , sous le règne de Mme de 
Maintenon, firent de lui, non ce qu'il était déjà, le meil- 
leur des serviteurs du Roi, mais le plus puissant et le plus 



(1) Adrien-Maurice, duc de Noailles, maréchal de France, né à 
Paris le 26 septembre 1678, mort à quatre-vingt-huit ans, en 1766. 
Il fut gouverneur du Roussillon, président du Conseil des finances en 
1715, membre du Conseil de régence en 1718; prit part à la ba- 
taille de Philipsbourg, au siège de Mantoue et à la bataille de Fon- 
tenoy; fut ambassadeur en Espagne et ministre d'État. Il avajt 
épousé, le l w avril 1698, Françoise-Charlotte- Amable d'Aubigné, nièce 
et héritière de Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon. 



56 MES SOUVENIRS. 

accrédité des ministres de cette époque. Son père, le 
maréchal de Noailles (1), avait épousé Mlle de Bournon- 
ville (2), femme pleine d'esprit et d'une activité infati- 
gable. On dit d'elle, dans les Mémoires du temps, qu'il ne 
se passait pas un jour sans qu'on vît son carrosse, au 
moins une fois, sur le pont Neuf. Elle avait fait son beau- 
frère archevêque de Paris; celui-ci était un janséniste 
convaincu (3) et n'avait jamais voulu recevoir la bulle 
Unigenitus (4). Sa famille ne jurait que par lui : je me 
rappelle avoir entendu raconter que la vieille maré- 
chale, allant un jour féliciter sa belle-fille sur un 
prétendu accommodement que l'on avait essayé d'ar- 
ranger entre le cardinal de Noailles et les Jésuites, 
avait dit gaiement au chancelier : « Monsieur , nous sommes 
trop heureux que mon beaurfrère leur ait cédé; sans cela, 
il eût fait des miracles, et nous étions tous perdus. » 

Tous ces Noailles, très respectés, excitaient la jalousie 
des Jésuites, et l'école de Port-Royal , depuis longtemps 
rivale de cette congrégation, en était devenue la terreur, 
car lorsque M. Pascal (5) avait publié ses Lettres provin- 
ciales, il avait trouvé ou rendu le clergé de France aussi 
janséniste que M. Arnauld (6). 



(1) Anne-Jules duc de Noailles, maréchal de France, né en 1650, 
mort en 1708. 

(2) Elle était fille d'Ambroise-François de Bournonville, dont le 
duché fut érigé en pairie en 1652, et qui mourut, sans héritier mâle, 
en 1683. 

(3) Louis- Antoine de Noailles, né en 1651, fut archevêque de Paris 
en 1695, cardinal en 1700, et mourut en 1729. 

(4) Six mois avant sa mort, le cardinal de Noailles finit par 
accepter cette bulle ; le mandement qu'il donna a cette occasion est 
du 11 octobre 1728. 

(5) Biaise Pascal, célèbre écrivain, né à Clermont-Ferrand en 1613, 
mort à Paris en 1662. Il publia ses Lettres provinciales en 1656 et 1657. 

(6) Antoine Arnauld, né en 1612, embrassa l'état ecclésiastique, se 
fit recevoir docteur en Sorbonne en 1643, prit parti avec une ardeur 



LE MARÉCHAL DE NOAILLES. 57 

Le maréchal de Noailles était en 1755, sous le nom de 
M. Rouillé (2), le véritable et unique ministre des affaires 
étrangères. Dès que ma petite brochure parut], elle lui 
sembla si conforme à ses principes et si raisonnable qu'il 
se dit : Voilà l'homme qu'il nous faut. Il voulut me con- 
naître, me fit chercher dans Paris, et ce fut Mme de 
Chasteilux, la mère, qu'il chargea de découvrir l'auteur 
qui avait su si bien combattre, par les armes du ridicule, 
le double fanatisme des deux partis, Jésuites d'un côté 
et Jansénistes de l'autre, entre lesquels la France était 
alors divisée. 

J'allai chez lui avec joie, j'en fus accueilli; de ce mo- 
ment, il se forma entre ce vieux et respectable ministre 
et moi, qui n'avais que trente-six ans, une liaison de 
confiance qui ne s'est jamais démentie. Depuis cette 
époque jusqu'à sa mort, je n'ai pas passé de semaine 
sans le voir trois fois. Il m'a fait travailler à une foule de 
recherches et de Mémoires qui m'ont procuré de nou- 
velles connaissances. J'ose dire que ses bontés ne m'ont 
jamais abandonné, et que, de 1755 jusqu'à sa retraite du 
Conseil, j'ai été au courant de toutes les grandes affaires 
auxquelles il avait part. 

Ce fut en cette même année que commencèrent les 
hostilités des Anglais contre la France. Le traité d'Utrecht 
(1713) n'avait pas suffisamment déterminé les bornes du 
Canada; le traité de 1748 (Aix-la-Chapelle) avait décidé 
que des commissaires français et anglais s'assembleraient 
pour les régler; et depuis ce temps, les Français et les 
Anglais, interprétant chacun à leur avantage l'article des 

extraordinaire pour le jansénisme, et mourut en 4694. Il laissa qua- 
rante-deux volumes in-4° de controverses, et reçut de ses partisans le 
titre de Grand. 

(2) Antoine-Louis Rouillé, comte de Jouy, né en 1689, ministre de 
la marine en 1749 et des affaires étrangères en 4754. Mort en 4764. 



58 MES SOUVENIRS. 

limites de leurs possessions en Amérique, avaient eu, 
dans ce pays-là» de fréquentes querelles et de légères 
hostilités. Mais la prise de YAlcide et du Lys (i), que ces 
derniers nous enlevèrent en pleine paix (8 juin 1755), mit 
au jour les perfidies du ministère britannique, découvrit 
son projet de s'emparer de toutes nos colonies et les 
moyens odieux employés pour y parvenir : en nous flat- 
tant par des négociations mensongères, on avait endormi 
M. de Mirepoix (2), notre ministre à Londres; et nous 
aurions bien eu le droit de regarder comme une déclara- 
tion de guerre ce qui se passait alors en Amérique, sur les 
bords de la Belle-Rivière, où M. de Jumonville avait été 
assassiné (28 mai 1754). Il se tint à Compiègne un grand 
conseil d'État, dans lequel le maréchal de Noailles eut 
l'avantage d'être écouté et de voir tous les ministres se 
ranger à son avis : c'était de laisser faire les Anglais, qui 
nous mettaient le pied sur la gorge pour nous forcer de 
créer une marine, dont nous avions grand besoin (3) ; 
d'attirer toute l'Europe dans nos intérêts par notre modé- 
ration, d'exciter l'indignation de toutes les puissances 
contre les pirateries de nos voisins, et de ne déclarer 
la guerre que lorsque nous serions venus à bout de 
prouver qu'elle était indispensable ; mais de nous borner 
uniquement à l'entreprendre sur mer, et de ne jamais 

(1) Le vaisseau YAlcide, était commandé par le capitaine Hocquart; 
le Lys, par le capitaine de Lorgeril. 

(2) Charles-Pierre-Gustave-François de Lévis, marquis puis duc de 
Mirepoix, né en 1679, maréchal de France, ambassadeur à Vienne 
en 1737 et à Londres en 1749, mort en 175S. 

(3) Le maréchal de Noailles, qui^seul ministre de la politique, ne 
perdait de vue aucun des objets qui intéressaient son département 
dans toutes les parties du globe, fut consulté par Louis XV : < Nous 
sommes trop heureux, dit-il, nous n'avons plus de marine 1 » Ce 
n'était que trop vrai, et le ministre Berryer en a été, à proprement 
parler, non le ministre, mais l'exécuteur testamentaire : il en a 
vendu le mobilier, et a commencé le payement des dettes. (Moreau.) 



LE MINISTRE ROUILLÉ. 59 

donner dans les pièges qu'on nous tendrait pour nous 
faire employer nos forces sur le continent. Tant que 
l'on fut fidèle à ce plan, nous n'eûmes que des suc- 
cès. Le maréchal de Belle-Isle (i) vint ensuite, changea 
le système , et l'on sait comment les choses tournè- 
rent. Aussi le maréchal de Noailles quitta-t-il alors 
le Conseil. 

Dans celui dont j'ai parlé, qui eut lieu au mois d'août, 
on proposa et l'on convint de publier des écrits destinés 
à plaider la cause de la France contre l'Angleterre, et à 
mettre toute l'Europe au fait des injustices et des procédés 
de cette puissance. Je fus nommé , agréé et, au moment 
où j'y pensais le moins , je reçus ordre de me rendre à 
Compiègne en habit gris. Je voyageai la nuit, assez 
inquiet et n'imaginant rien. J'allai trouver le maréchal 
de Noailles; il m'envoya chez M. Rouillé. Ce ministre 
m'attendait, et il me dit : « Monsieur, le Roi vous a choisi pour 
défendre sa cause; vous fîtes, il y a six mois, une révolution 
dans les opinions de ce pays-ci; il faut que vous en fassiez une 
qui aille plus loin et pénètre dans les pays étrangers . » Il m'apprit 
ensuite ce qui s'était passé au conseil; me raconta suc- 
cinctement les événements militaires et politiques qui 
avaient amené la délibération ; appela l'abbé de la Ville 
qui m'expliqua un peu plus en détail la position des puis- 
sances de l'Europe, et surtout l'importance dont il était 
pour nous d'engager les Hollandais à conserver la neu- 
tralité. On conclut qu'il fallait que j'écrivisse de manière 
à fixer les opinions, à justifier la France et à intéresser 
toute l'Europe dans nos affaires , en lui dénonçant les 



(4) Louis-Charles- Auguste Fouquet, duc de Gisors, pair de France, 
appelé maréchal duc de Belle-Isle, né à Villeneuve de Rouergue le 
22 septembre 4684, fut ministre de la guerre en 4757 et y resta jus- 
qu'à sa mort, arrivée en 4764. (Voir la note à son sujet, p. 394.) 



60 MES SOUVENIRS. 

pirateries, les fraudes et la mauvaise foi de la cour de 
Londres. 

Effrayé de cette commission, j'objectai mon ignorance; 
on me répondit que Ton me mettrait au courant de tout, 
et le ministre écrivit sur-le-champ une lettre , dont je fus 
chargé, pour M. de Silhouette (1). Du reste, on me laissa 
le maître de la nature et de la forme de l'ouvrage. Je 
repartis, au bout d'une heure, la tête bien pleine, mais 
fort embarrassé. 

Comme il s'agissait d'être lu et de produire une 
impression rapide, qui pût croître successivement, je 
ne voulus point donner un gros volume. J'imaginai une 
correspondance hollandaise qui me permettrait de traiter 
tous les sujets sur lesquels je croyais avoir besoin d'in- 
sister, et d'apporter, dans tous ces objets, de la variété et 
même de l'agrément. J'intitulai mon ouvrage l'Observateur 
hollandais. Ma première lettre parut au commencement 
de septembre; elle fit sensation; mais la seconde fit le 
plus grand effet : il en fut acheté plus de huit mille exem- 
plaires. J'attribuai ce succès à l'importance delà matière, 
et je continuai avec beaucoup de joie et de courage. Mon 
libraire envoyait deux cents exemplaires au ministre des 
affaires étrangères, vendait le reste; et telle fut la vogue 
de cet ouvrage que, si je l'avais fait débiter à mon profit, 
j'en eusse tiré plus de 30,000 livres, car le nombre des 
lettres de l'Observateur hollandais fut de quarante-six; la 
dernière est du 12 février 1759. Elles ont été traduites 
dans toutes les langues, vantées dans les ouvrages pério- 
diques de l'Europe , contrefaites en Hollande , en Italie et 

(i) Etienne de Silhouette, né à Limoges en 1709, mort en 1767; 
commissaire du Roi près la Compagnie des Indes et contrôleur géné- 
ral des finances. Il s'amusait à couvrir les murs de son château de 
ces dessins qui représentent un profil tracé d'après l'ombre d'un 
visage. De là le nom de leur auteur donné à ces sortes de dessins. 



« L'OBSERVATEUR HOLLANDAIS. » 61 

en Allemagne. Les Anglais publièrent plusieurs réfuta- 
tions : comme leurs raisons étaient mauvaises, l'avantage 
nous resta du côté de la plume; mais ils Font eu tout 
entier du côté des armes, lorsque, abandonnant le plan 
tracé à Compiègne en 1755, nous avons été chercher en 
Allemagne les ennemis de notre commerce d'Amérique. 

Aussi quittai-je la plume en 1759, et cette même année- 
là, le ministère m'appela à d'autres fonctions. Je reviens 
à mon Observateur. 

Sa composition me mettait en relations assez intimes 
avec les ministres des affaires étrangères et de la ma- 
rine. Je leur communiquais mes manuscrits avant de les 
faire imprimer; pour plus de sûreté même, je donnais mes 
épreuves à revoir à l'abbé de la Ville; mais l'homme de 
la cour pour qui j'avais le plus de respect et de confiance 
était le maréchal de Noailles : je ne faisais pas un pas 
sans le consulter. 

Il me manda à Versailles, au mois de décembre 1755, 
et me dit : « Mon enfant, tout ceci va à merveille; cependant il 
ne faut pas en être la dupe; il n'est pas juste que vous travail- 
liez gratis pour le Roi : quel prix désirez-vous de votre ouvrage? » 
J'étais effectivement si enfant, à mon âge, que je lui répon- 
dis, comme si j'avais travaillé d'affection pour le meil- 
leur de mes amis : « Monsieur le maréchal, je suis trop payé 
par le succès. » Il me rit au nez et répliqua : « Est-ce comme 
cela que vous l'entendez? On ne s'en plaindra pas dans ce pays- 
ci; mais, mon ami, vous êtes un sot; dites-moi franchement ce 
que vous voulez; car, après tout, cela vous tire de votre cabinet 
et vous prend votre temps. » J'étais si enivré de la réussite de 
mon travail que je repris : « Hé bien t monsieur le maréchal, 
serait-ce trop que de demander au Roi une gratification annuelle 
de 1,200 livres? » J'avoue ici que la vanité était mon faible, 
et que je regardais comme un honneur suprême d'avoir 



02 MES SOUVENIRS. 

mérité une pension du Roi. Le maréchal se moqua encore 
de moi et ajouta : « Imbécile que tu es t tu n'arriveras jamais 
à la fortune. Laisse-moi faire. » Au bout de huit jours, 
M. Rouillé m'annonça que le Roi m'avait accordé une 
gratification annuelle de 2,000 livres, qui me serait payée 
de trois mois en trois mois, et qui commencerait à partir 
du 1 er juillet précédent. 

Ce fut aussi à ce moment que le maréchal de Noailles 
me fit l'honneur de me placer, comme avocat, dans le 
conseil du duc de Gramont, son neveu, qui était interdit; 
il me mit également dans le sien. Je ne le mentionne ici 
que parce que cette place, dans le conseil de Gramont, 
m'a, par la suite, occasionné quelques désagréments dont 
je rendrai compte à leur date. 

En 1756, on déclara enfin la guerre aux Anglais selon 
les formes. Le Roi exigea que cette déclaration fût pré- 
cédée d'une espèce de manifeste qu'il enverrait solen- 
nellement à toutes les puissances de l'Europe, et je fus 
encore chargé de ce travail. Je l'intitulai : Précis des faits 
qui ont occasionné la rupture entre la France et l'Angleterre. Il 
contenait le détail de toutes les négociations par lesquelles 
/ les Anglais avaient trompé la France, et les preuves écrites 
des ordres expédiés, pendant ce temps-là même, pour 
envahir nos colonies. Ces preuves avaient été trouvées 
dans le portefeuille du général Braddock, tué au combat 
près le fort Duquesne, en Amérique, le 9 juillet 1755 (1). 

L'Observateur hollandais n'était point publié comme un 
ouvrage inspiré par le gouvernement, mais comme une 
discussion impartiale et désintéressée ; le Précis des faits 
fut l'œuvre du Roi; il fut imprimé par son ordre, au 
Louvre, et rappelé dans la déclaration de guerre qui parut 

(I) Pour permettre à Moreau de composer V Observateur hollandais 
et le Précis des faits, le ministre lui remit des copies authentiques 



< LE PRÉCIS DES FAITS ». 63 

ensuite. On en distribua, tant en France qu'en pays étran- 
ger, environ quatre mille exemplaires que le directeur 
de l'imprimerie royale vendait six livres. Le succès en 
fut assez grand pour que le ministre songeât, de lui-même, 
à me donner quelque marque de la satisfaction du Roi. 
M. Rouillé me manda^ environ un mois après, que Sa 
Majesté avait augmenté de cent pistoles ma gratification 
annuelle : elle se monta ainsi à mille écus. 

Telle était ma situation en 1756. Libre et maître de 
moi, un peu nigaud par caractère et par inexpérience des 
hommes, mais vrai jusqu'à la moelle des os , et joignant 
à une âme très franche une imagination très gaie, j'étais 
répandu dans tout ce que la cour et la ville avaient de 
meilleures sociétés; j'y étais avec d'autant plus d'agré- 
ments que je n'avais besoin de personne et que je ne 
demandais rien. Si je nommais aujourd'hui tous ces 
amis, qui m'ont ensuite abandonné, on reconnaîtrait que 
c'étaient non seulement les personnes les plus élevées 
par leur naissance et leurs dignités, mais encore les gens 
les plus respectables par leurs mœurs, par leur intégrité, 
par leur vertu; car j'ose me vanter de n'avoir jamais vu 
mauvaise compagnie ni parmi les petits ni parmi les 
grands. 

Il ne faut pas s'étonner si un homme qui avait l'hon- 



de pièces très importantes. < J'ai gardé, écrit M or eau, le sac qui 
contient les pièces de ce procès célèbre. » Ce sac, nous l'avons entre 
les mains, il est des plus curieux à compulser. Les principaux 
papiers qu'il renferme sont : des exposés, tant anglais que français, 
de la situation en Amérique dès 1745; des pièces relatives aux ordres 
envoyés aux colonies de 1750 à 1754; le Journal du colonel Washing- 
ton; le Journal de la capitulation de M. de Villiers; des lettres des 
chefs anglais et français; des extraits de journaux et d'écrits 
anglais; la relation du combat de VAlcide et du Lys; celle de la 
bataille du fort Duquesne , les papiers trouvés dans le portefeuille 
du général Braddock, etc., etc. 



64 MES SOUVENIRS. 

neur d'être chargé de la défense du Roi et de la France 
était recherché par tous ceux qui avaient à défendre eux- 
mêmes ou leur honneur ou leur fortune. Je ne plaidais 
plus guère, mais je me livrais au travail du cabinet : il 
me valait environ 15,000 livres de revenu. Il m'eût peut- 
être produit davantage, si j'avais voulu être plus ren- 
fermé; mais ma vanité tenait à mes liaisons : assez heu- 
reux pour n'avoir aucune passion bien vive, j'aimais 
par-dessus tout l'amusement et le plaisir de la société. Le 
Parlement me délaissait alors : il me regardait comme 
un homme livré à la cour; les philosophes me détes- 
taient : j'avais tourné leurs systèmes en ridicule, et le 
ridicule était resté; mais l'Observateur hollandais me don- 
nait la vogue ; mes amis me protégeaient, leur société me 
suffisait. Je ne pouvais pas croire les hommes méchants» 
et le mot d'intrigue ne présentait encore, à mon esprit, 
aucune idée fixe. 

La Providence dispense avec sagesse les biens et les 
maux, les avantages et les inconvénients. Si j'étais resté 
dans cet état, j'aurais sans doute conservé plus d'agré- 
ments et de ressources dans le monde; mais ma vieillesse 
ne se trouverait point à l'abri du besoin; la révolution 
qui a culbuté la magistrature m'eût atterré comme tant 
d'autres. Il faut rendre grâce à Dieu de tout, et le remer- 
cier de n'avoir rien à se reprocher. 

A une époque où le Parlement était toujours en oppo- 
sition et même en querelle avec la Cour, on ne doit pas 
être surpris si tous les Corps qui avaient à soutenir des 
droits disputés par cetle compagnie s'adressaient à moi 
pour les défendre. J'avais un genre d'audace que je ne 
conseillerai jamais à quiconque voudra faire sa fortune : 
lorsque j'étais bien persuadé que la cause dont je m'occu- 
pais était souverainement juste, plus j'avais devant moi 



M. DE FLEURY. 165 

des adversaires puissants, plus j'étais flatté d'avoir à les 
combattre. Je considérais comme un triomphe de les 
désarmer par ma modération, par mes égards, par mon 
honnête. C'était là ma coquetterie, et cela m'a réussi une 
fois ; je devins l'ami d'un homme contre lequel j'avais 
écrit les Mémoires les plus forts ; cet homme était l'évêque 
de Metz, Saint-Simon (1), que l'on disait si méchant. 

Quoiqu'il en soit, le Grand Conseil eut, en 1756 et .1757, 
des démêlés très vifs avec le Parlement. Plusieurs mem- 
bres du premier m'engagèrent à traiter cette grande 
affaire. Je m'en chargeai par le plaisir de mettre dans 
mon ouvrage cette impartialité qui a toujours été le fond 
de mon caractère; j'y réussis, et j'allai lire au procureur 
général père, le vieux M. de Fleury, un volume que j'avais 
composé pour prouver que les deux corps s'éloignaient 
du véritable point où ils devaient se rallier; et que, si l'on 
était de bonne foi, il existait entre eux des principes 
communs pouvant les rapprocher. 

Le procureur général s'intéressait à moi; il fut enchanté 
de mon travail, me conseilla de le publier; mais je m'y 
refusai, et j'eus raison; car, comme ce sont toujours les 
enthousiastes d'un corps qui le font agir, en plaisant aux 
gens sages des deux partis, j'eusse déplu, dans l'un et 
dans l'autre, à ceux qui haïssent et qui persécutent. La 
Cour, faute d'être instruite, s'engagea dans une mau- 
vaise voie et se livra au Parlement, quand, pour son 
propre intérêt, elle eût dû être juste et tenir la balance 
égale. 

Le Parlement sut que je n'épousais point ses outreries, 
et acheva de se convaincre que j'avais des principes dont 
je ne sortirais jamais; ses Zelanti, désespérant de me 

(4) Claude de Rouvroy de Saint-Simon, né le 20 septembre 1695, 
pair de France, et èvêque-prince de Metz en septembre 1733. 

i. 6 



M MES SOUVENIRS. 

gagner, commencèrent à dire du mal de moi. Je ne faisais 
alors qu'en rire. 

A la Saint-Martin 1757, je plaidai devant le président 
Mole, récemment mis à la tête de la grand'chambre, cette 
fameuse affaire de M. de Fitz- James (1), évêque de Sois- 
sons, intimé sur l'appel comme d'abus, interjeté par le Juif 
Borach Lévy, du refus fait par ce prélat de lui accorder les 
dispenses nécessaires à son mariage. C'est par ce plaidoyer 
que j'ouvris la grande audience du Parlement, qui venait 
de se réconcilier avec la Cour. L'évêque de Soissons gagna 
sa cause, et il fut jugé que le mariage était un lien indisso- 
luble dans quelque religion qu'il fût contracté. Cette déci- 
sion réforma la pratique et les opinions de la grande 
chambre sur le divorce en général et sur celui des Juifs 
en particulier. Mes relations avec le premier président 
Maupeou étaient devenues plus suivies; j'avais fait son 
éloge dans le compliment que j'avais adressé à son suc- 
cesseur Mole, si bien que celui-ci s'était cru obligé d'entrer 
avec moi dans le détail des motifs qui l'avaient porté à 
prendre cette place, et dont il voulait que je rendisse 
témoignage, motifs assez futiles, puisque le seul véritable 
était que la vieille présidente Mole venait de lui donner 
un fils, de dix-sept ou dix-neuf ans moins âgé que la 
duchesse de Brissac, sa fille aînée. 

Jusqu'en 1759, je n'avais eu avec les ministres que des 
liaisons libres et indépendantes. Depuis 1757, je n'en 
connaissais même aucun particulièrement. Le maréchal 
de Noailles avait quitté le Conseil ; l'abbé de Bernis (2) 

(4) François de Fitz- James, né le 9 janvier 1709, abbé de Saint- 
Victor de Paris en 4728, duc de Fitz-James et pair de France en 4734, 
se démit du duché en juillet 4736, tout en conservant la pairie ; devint 
évêque de Soissons en décembre 4738 et mourut en 4764. 

(2) François-Joachim de Pierres, comte de Bernis, né en 4745, 
membre de l'Académie française en 4744, ambassadeur à Venise et 



M. DE SILHOUETTE. 67 

avait succédé à M. Rouillé aux affaires étrangères, et se 
trouvait lui-môme remplacé par M. de Choiseul. Le ma- 
réchal de Belle-Isle avait la guerre. 

Content de ma liberté, partageant gaiement ma vie 
entre le travail et l'amusement, je n'avais pris aucune 
mesure pour me mettre en bonne posture vis-à-vis des 
nouveaux ministres. M. le maréchal de Noailles avait 
tout mon respect, tout mon attachement, toutes mes assi- 
duités; je m'instruisais avec ses manuscrits que je l'aidais 
à ranger. A Versailles, où j'allais souvent afin d'y cultiver 
les personnes qui m'aimaient encore, Je ne voyais de 
gens tenant au ministère que l'abbé de la Ville, auquel je 
faisais toujours relire mes Lettres de l'Observateur, et le 
chancelier, M. de Lamoignon, dont je révérais la vertu; 
il me parlait avec la plus grande confiance, et je lui disais 
parfois de bonnes vérités. Il m'entretenait souvent des 
entreprises du Parlement, du peu de secours qu'il trou- 
vait chez les ministres pour le réduire, et de la légèreté 
avec laquelle M. de Choiseul le traitait lui-même ; mais 
il était trop vieux, et, n'ayant pas l'énergie de se faire 
rendre ce qui lui était dû, il manquait, à plus forte raison, 
de celle qui fait accomplir des choses grandes et utiles. 

Telle était ma situation, lorsque, le 4 mars 1759, M. de 
Silhouette fut nommé contrôleur général, à la place de 
M. de Boulogne. On se rappelle que l'Observateur hollan- 
dais m'avait mis avec lui dans des relations de confiance 
et de travail. Pendant la quinzaine de Pâques, je reçus un 
billet de M. de Silhouette, daté de Versailles : il m'invi- 
tait à le venir voir et me donnait rendez-vous, le surlen- 
demain, à six heures du matin. 

à Vienne, cardinal, ministre des affaires étrangères en 1757, arche- 
vêque d'Albi en 1764 et, en 1769, ambassadeur & Rome, où il mourut 
disgracié en 1794. 



68 MES SOUVENIRS. 

Surpris de cette invitation, je courus en informer M. le 
maréchal de Noailles : il était de moitié dans le projet du 
contrôleur général, mais il ne s'ouvrit point avec moi; Use 
contenta de m'exhorter à me rendre à Versailles : « Mon 
enfant , me dit-il, il faut avoir du courage et savoir quelquefois 
faire des sacrifices; nous nous devons au Roi et à l'État; allez, 
écoutez bien ce que l'on vous dira, et revenez ensuite me trouver. » 

J'allai donc coucher à Versailles et je soupai chez 
Mme de Périgord ; je lui racontai ce qui m'arrivait ; elle 
n'y vit qu'une chose fort agréable pour moi : « Vous serez des 
nôtres, me répondit-elle ', je gage que Von va vous attacher ici. » 

A six heures du matin, j'étais chez M. de Silhouette, 
qui depuis cinq heures avait déjà beaucoup travaillé. 
Je fus moins ébloui qu'étourdi de tout ce qu'il me confia; 
il me parla de ce ton d'enthousiasme qu'il eût pris s'il 
eût eu à m'annoncer un nouveau règne. Voilà comme 
sont les plus honnêtes gens de ministres lorsqu'ils entrent 
en charge : ils n'aperçoivent que le bien et ont la plus 
grande assurance qu'il leur sera très facile. « Monsieur, 
me dit-il, il faut que vous m'aidiez dans mes projets, il faut 
que vous vous attachiez au ministère; j'ai entretenu le Roi de la 
place et des fonctions que je vous destine : on fait ici les lois, 
mais on les oublie dès qu'elles sont faites, et il est important 
d'installer , près de nous , un homme dont la principale attribution 
soit de les étudier, de les avoir sans cesse sous les yeux, de les 
indiquer aux ministres qui le consulteront, et de leur présenter 
la règle que, souvent, ils n'ont pas le temps d'examiner eux- 
mêmes. Vous allez voir renaître les principes, les mœurs; 
comptez que nous remettrons en honneur les vieilles maximes, 
et que nous rendrons à l'autorité du Roi toute sa vigueur. » 

Je louai ses vues, tout en lui faisant mes objections ; 
je ne négligeai point celles qui naissaient de ma situation 
et de l'intérêt de mon état. Je lui disais : « Monsieur, je suis 



JE SUIS ATTACHÉ AU MINISTÈRE. 69 

sans fçrtune et attaché au public; il ne m'abandonnera pas ; 
ici, rien n'est certain, et vous ne marchez tous que sur des dé- 
bris. » Il me répondit comme s'il eût parlé à un Romain, et 
comme s'il eût été un Romain lui-même ; il m'échauffa, 
il ne me persuada point. Sachant que mon cabinet me 
valait 15,000 livres par an, il ajouta : « Le Roi vous fera le 
même sort; et à compte sur ces 15,000 livres, on vous donnera 
un contrat de rente viagère de 4,000 livres, qui vous restera, 
quelque chose qui arrive. Plus tard, on fera mieux pour vous : 
il y a des acquits patents attachés aux bureaux des ministres, 
vous en aurez certainement un. » 

Je demandai du temps pour délibérer, et je sortis si plein 
des idées qui se pressaient dans ma tête, si absorbé de 
réflexions et de mouvements difficiles à démêler, que je me 
trompai de chemin : au lieu de retourner au château, je 
suivis la rue de l'Orangerie et débouchai devant l'église 
Saint-Louis. Je crus que Dieu m'y avait conduit; j'y entrai, 
j'y entendis la messe, et le priai bien sincèrement de m'in- 
spirer, de me guider dans cette position critique et décisive . 
Après tout cela, la seule résolution que je pus prendre, fut 
celle de m'en rapporter au maréchal de No aille s. Je re- 
vins donc le trouver. Il me parla avec la plus grande bonté, 
mais non avec cet enthousiasme de M. de Silhouette; sa 
conclusion fut que je devais accepter, que cet établisse- 
ment pouvait m'être très utile par la suite, et qu'à tout bien 
considérer, il ne ferait jamais mon malheur. Je ne m'en- 
gageai cependant point; je voulus encore deux jours pour 
réfléchir; puis j'écrivis à M. de Silhouette. Il me répondit 
de sa main : sa lettre contient toutes les conditions aux- 
quelles je me livrai, et le traitement que l'on me promit. 

Je fus obligé de transporter mon domicile à Versailles, 
mais on me logea : c'était une des clauses de mon traité. 
En prenant possession du bel appartement que je fis 



70 MES SOUVENIRS. 

meubler dans une maison dépendant du contrôle général, 
je me sentisse cœur serré sur le sort de ceux qui, avant 
moi, l'avaient occupé, et sur celui de ceux qui m'y suc- 
céderaient. Effectivement, je ne l'habitai que jusqu'au 
mois de janvier suivant. 

J'ai toujours la lettre par laquelle j'annonçai à M. le 
maréchal de No aille s, le consentement que je donnais à 
M. de Silhouette. Elle me rappelle les dispositions où 
j'étais alors, et prouve bien que le motif qui me guidait 
n'était pas le désir de faire ma fortune. 

Plus tard, on expédia pour moi un arrêt du Conseil (i) : 
il est encore un de mes titres, et il fixait les fonctions de 
mon emploi. On y lit, en propres termes, que mon devoir 
était d'étudier les lois et de répondre aux consultations 
des ministres sur toutes les parties de l'administration 
qui devaient être réglées par les ordonnances. 

On attacha à ma place, et on installa à Versailles, dans 
la maison mise à ma disposition, une immense collection 
de toutes les lois connues pouvant influer sur les opéra- 
tions du ministère. Ce cabinet, formé avec soin, coûta au 
Roi 50,000 livres. 

Tel était le bel échafaudage de M. de Silhouette : il 
montre la droiture et la justesse de ses vues ; mais les 
révolutions qui suivirent le rendirent bien moins utile 
qu'il n'eût pu l'être. Comme je devenais, par là, conseil 
des ministres eux-mêmes, je voulus conserver mon titre 
d'avocat; je gardai, en outre, les conseils de Noailles et de 
Gramont, qu'il m'eût été impossible d'abandonner sans 
ingratitude. 



(1) Nous ayons le titre, sur parchemin, portant extrait des registres 
du Conseil d'État, par lequel le Roi place Moreau à la tête de la biblio- 
thèque attachée au contrôle général des finances, avec le titre d'Avocat 
de ses finances ; il est daté du 30 octobre 1759, et signé ; Phélipeaux. 



CHAPITRE V 

Mon mariage avec Henriette-Marguerite de Coulange. — Séjour à 
Villaines, chez M. Gilbert de Voisins. — Portrait de la comtesse de 
Gramont. — Le duc de Choiseul et sa sœur. — Mariage de celle-ci. 
— Anecdote à ce sujet. — M. de Silhouette se perd. — Son suc- 
cesseur, M. Bertin. — Le Parlement de Besançon. — Mort de 
ma femme. — Preuve de sympathie du maréchal de Noailles. — 
Les frères de la Curne de Sainte-Palaye. — La vieille Mme de 
Polastron. — Séparation du duc et de la duchesse de Gramont. — 
Ce que j'y gagnai. — Morts diverses : M. d'Andlau, l'avocat géné- 
ral d'Auriac, mon ami Sénozan. — Insouciance naturelle de 
M. de Malesherbes. — Mme Sénozan à l'échafaud. — Mme d'And- 
lau meurt à Lisbonne. — Sa fille, la duchesse de Goigny. 



Un des avantages que je tirai de ma nouvelle place, fut 
de conclure enfin mon mariage avec une demoiselle de 
trente ans, à qui j'étais tendrement attaché depuis plus 
de six; car si je désirais la gloire pour moi, je la sou- 
haitais aussi afin de mériter Mlle de Coulange, sœur du 
baron de Coulange, lieutenant-colonel du régiment de 
cavalerie Colonel-général, dont les terres étaient voisines 
des domaines de ma famille en Bourgogne. Sa mère, que 
je connaissais depuis longtemps, était une demoiselle de 
Polastron, sœur de celui qui a été sous-gouverneur de 
Mgr le Dauphin, et est mort lieutenant général en Bohême. 

Nous nous étions rencontrés à l'époque où elle vivait 
près de madame sa grand'mère, la vieille comtesse de 
Polastron, et je l'avais vue souvent à Verderonne (1), 

(1) Verderonne est un très gros et très beau château, à cinq lieues 



72 MES SOUVENIRS. 

chez sa cousine, Mme la comtesse d'Àndlau. Nous nous 
étions plu et avions formé le dessein de nous marier, 
dans un temps où il n'y avait pas l'ombre d'apparence que 
cela dût jamais réussir. Elle avait prodigieusement d'es- 
prit ; je la consultais sur tout. Elle était la seule personne 
à qui j'eusse lu manuscrite, en 1755, ma petite Lettre du 
chevalier; elle m'avait fort exhorté à la faire imprimer en 
disant : « Cela peut nous mener où nous voulons. » Elle ne 
s'était pas trompée. 

Comme elle avait un frère et quatre sœurs, sa légitime 
n'était que 40,000 livres ; je ne possédais que le produit 
de mes travaux, mais nous nous aimions et nous nous 
convenions. Nous eûmes soin, l'un et l'autre, de faire 
valoir que ma transmigration à la Cour était une espèce 
de fortune; nous exagérâmes des espérances qui nous 
touchaient moins que celle d'être heureux; et, avec non- 
seulement l'agrément, mais l'applaudissement même de 
sa famille, le 27 septembre 1759, j'épousai Henriette- 
Marguerite de Coulange. Nous fûmes mariés, sur lapa-' 
roisse de Saint-Sulpice, par le curé du Lau d'Allemans. 
J'habitais alors rue du Petit-Bourbon, et j'avais là des 
amis qui avaient fait toutes les emplettes de mon nouvel 
appartement de la rue de Richelieu. Au lieu de nous y 
installer,nous allâmes sur-le-champ occuper, à Versailles, 



de Compiègne, dont les pièces sont bien distribuées et très com- 
modes. L'appartement de Mme d'Andlau est beau et bien orné. La 
salle d'assemblée et la salle à manger sont très belles; mais la situa- 
tion du château est triste, entre quatre montagnes, et sans vue. Les 
fruits viennent à merveille dans les potagers, les fossés sont pleins 
d'eau, et il y a une assez belle pièce d'eau au bout du parterre. Le 
parc est fort beau, quoique triste. La terre vaut 12,000 livres de 
rente; le château tient au village de Verderonne et, au bout du parc, 
est celui de Rosoy, qui dépend encore de la terre. A une demi-lieue 
est le château de Liancourt qui est charmant, et appartient à M. le 
lue de la Rochefoucauld. (Journal de Moreau.) 



M. GILBERT DE VOISINS. 73 

celui de la rue de l'Orangerie, darîs lequel M, de Silhouette 
m'avait placé. 

À peine débarqués,, nous fûmes passer huit jours à 
Villaines, chez ce même M. Gilbert de Voisins qui m'avait 
tant recommandé de ne pas me laisser oublier à la Cour, 
et dont j'étais toujours resté l'ami. L'intérieur de cette 
magistrature du vieux temps était simple et modeste. La 
bonne Mme Gilbert préparait elle-même, tous les matins, 
le premier déjeuner de son mari : une tasse de café au 
lait. Elle l'habillait les jours de conseil, quand les devoirs 
de sa charge l'appelaient à Versailles, où il passait le 
moins de temps possible. Ma femme fut traitée avec la 
plus grande distinction : elle était là comme chez elle, et, 
dans cette petite maison bourgeoise meublée de vieilles 
tapisseries, elle se formait aux mœurs de notre ancienne, 
robe. J'ai vu depuis un nouveau Villaines qui ne m'a pré- 
senté que de magnifiques édifices. Tout a changé, en 
France, avec la Révolution : la postérité de mon respec- 
table ami, M. Gilbert de Voisins, a eu partout des terres, 
des châteaux, des palais; mais elle a perdu l'habitude de 
dire au Roi : « Sire, soyez le maître chez vous et gouvernez 
vos ministres : s'il y a, en France, d'autres souverains que 
vous, c'en est fait de la liberté française. » 

Je cheminais alors, ne cueillant que des roses, dans un 
pays où l'envie devait bientôt s'exercer contre moi, en 
attendant que je le visse couvert de débris et de ruines. 
Ma femme partageait, à Versailles,, mon nouvel état, 
qu'elle me rendait infiniment agréable. On peut juger que 
mes liaisons avec tout ce qu'il y avait de mieux à la Cour 
n'en étaient point altérées; j'avais encore beaucoup 
d'amis à qui je ne demandais rien, et qui paraissaient me 
voir avec le plus grand plaisir. 

Je puis mettre de ce nombre une femme vive, fière, 



74 MES SOUVENIRS. 

emportée, étourdie, assez franche pour avoir été regardée 
comme très méchante, mais honnête, droite, simple dans 
le cœur, et incapable de chercher à nuire de dessein pré- 
médité. Cette femme était la comtesse de Gramont (i). 
Elle semblait, à cette époque, bien éloignée de cette pas- 
sion si forte qu'elle a prise plus encore pour le parti que 
pour la personne du duc de Ghoiseul (2), qui l'a toujours 
haïe, et dont elle me disait plus de mal que je n'en ai 
jamais ouï dire à personne. 

Il faut ici rappeler les événements qui ont commencé à 
me donner quelques relations avec ce ministre, dont j'ai 
eu occasion de connaître également et les excellentes 
qualités et les défauts. On sait que le duc de Gramont 
était interdit et que le maréchal de Noailles, son oncle et 
l'un de ses tuteurs à l'interdiction, m'avait placé dans son 
conseil; l'autre tuteur était le maréchal de Biron (3). 
M. de Silhouette et moi étions les créatures de M. le ma- 
réchal de Noailles; le maréchal de Biron protégeait 
M. Bastard, qui essayait, par tous les moyens, de s'attirer 
la bienveillance de M. de Ghoiseul. Ce ministre voulait 
procurer à sa sœur (4), la chanoinesse, un établissement 

(1) Marie-Louise-Sophie deFaoucq, fille de Guy-É tienne-Alexandre, 
seigneur marquis de Garnetot en Normandie, mariée le 8 mai 4748, 
et nommée dame de la Reine en octobre 1751. 

(2) Etienne-François, duc de Choiseul, né en juillet 1718 et d'abord 
appelé comte de Stainville, fut ambassadeur à Rome en 1753, puis 
à Vienne en 1756, devint ministre des affaires étrangères en 1758 
et de la guerre en 1761. Il fut disgracié en 1770, reparut un moment 
à la Cour à l'avènement de Louis XVI, et mourut sans postérité en 1785. 

(3) Louis- Antoine de Gontaut, duc de Biron, maréchal de France, 
né le 2 février 1701, mort en 1788. Il fut, en 1775, gouverneur géné- 
ral du Languedoc. Sa sœur, Geneviève de Gontaut, avait épousé, le 
11 mars 1720, Louis de Gramont, comte de Lesparre, puis duc de 
Gramont, tué à la bataille de Fontenoy, le 11 mai 1745. 

(4) Béatrix de Choiseul-S tain ville, née en 1730, condamnée à mort 
en 1794, femme très altière, très intelligente, très énergique, 
dévouée à son frère (il courut contre eux des bruits d'inceste). Elle 



MARIAGE DELA COMTESSE DE GHOISEUL. 75 

à la Cour et le titre de duchesse. Il jeta les yeux sur le 
duc de Gramont, et s'en ouvrit à M. de Silhouette, qui en 
parla au maréchal de Noailles. Celui-ci ne repoussa point 
la proposition ; il fut question de conclure le mariage, et 
un beau jour du mois de juillet, M. de Silhouette me 
mande, m'explique le projet, m'annonce le consentement 
du maréchal de Noailles, et m'envoie à Paris pour con- 
sommer l'affaire avec lui comme ayant sa confiance et 
étant, de plus, l'un des conseils à l'interdiction. Il s'agis- 
sait de la lever : cela fut fait. Quant au contrat de mariage, 
on m'en dit les conditions; mais je ne fus point chargé de 
sa rédaction : M. Bastard tint à avoir cet honneur, et 
quelques jours après, M. le duc de Ghoiseul me le lut 
lui-même dans son cabinet, à Versailles. Il ajouta gaie- 
ment : « Nous mettons ma sœur à la loterie. » 

Alors, le premier; je lui démontrai qu'au moins il était 
honnête que madame sa sœur ne se trouvât jamais réduite 
à attendre son entretien de la main d'un mari dissipateur. 
La seule chose que je l'engageai à joindre aux conven- 
tions, fut que la future toucherait, par ses mains et sur 
ses simples quittances, dix mille francs par an pour sa pen- 
sion. M. de Ghoiseul me remercia de cette attention : elle 
lui avait échappé. Le contrat fut signé : le duc de Gra- 
mont y reconnaissait avoir reçu de la chanoinesse cent 
mille francs, dont elle n'avait pas le premier sou. Grâce 
à Dieu, ce n'est pas moi qui suggérai cette belle idée : 
cette stipulation était dans le contrat, lorsque M. de Ghoi- 
seul m'en a fait la seule lecture que j'en aie entendue. 

avait aspiré, sans succès, à l'héritage de Mme de Pompadour, ou 
plutôt de Mme de Châteauroux, à qui elle ressemblait davantage 
(Henri Martin, Histoire de France, t. XVI, p. 273), et aurait causé 
en partie la chute de son frère, tant elle s'y prit gauchement pour 
le venger, en excitant les Parlements à la résistance. (Histoire 
privée de Louis XV, t. IV, p. 145.) 



76 MES SOUVENIRS. 

Ce mariage causa la plus grande peine au comte (1) et 
à la comtesse de Gramont. La duchesse même s'em- 
para bientôt d'une pension de six mille francs que les 
États de Béarn payaient tous les ans à la comtesse, comme 
femme du commandant qui remplissait les fonctions de 
gouverneur; le comte perdit aussi la portion d'appointe- 
ments qu'on avait distraits, en sa faveur, sur ceux du 
gouvernement; peut-être marquèrent-ils l'un et l'autre 
quelque mécontentement, car la duchesse était furieuse 
contre ceux qu'elle dépouillait; elle m'en dit tout le mal 
possible. Je les justifiai avec courage : ils étaient mes 
amis, et, de plus, ils étaient vexés. 

Si j'avais été homme à capter la confiance des ministres 
puissants, j'en avais la plus belle occasion : M. le duc de 
Choiseul m'avait fait beaucoup de caresses. Deux jours 
avant le mariage, j'étais allé chez lui, à Paris; il m'avait 
pris par les épaules et poussé jusqu'à l'appartement de sa 
femme (2), où était sa sœur, en s'écriant : « Au moins, allez 
donc voir la future. » J'aime à m'égayer en rapportant mes 
bêtises : je vis une grande femme qui n'avait plus l'air 
fort jeune, qui parlait beaucoup et avait la voix rauque; 
j'aperçus, d'un autre côté, une figure en miniature qui ne 
disait presque rien, mais qui paraissait «très jeune et très 
douce : je pris Mme la duchesse de Choiseul pour la 
future; je lui adressai mon compliment, et je dis : Madame 
la duchesse , à la grande chanoinesse. Celle-ci, quoique 
devant être fort aise, avait une petite mine renfrognée 
d'humeur et de dédain. On rit beaucoup de ma méprise; 
elle ne me nuisit pas. Néanmoins j'en eus une honte 

(1) Antoine-Adrien-Charles, comte de Gramont, né le 22 juillet 
1726, nommé menin du Dauphin en 1752. 

(2) Louise-Honorine Crozat, fille du riche financier Louis-François 
Grozat du Châtel. Elle avait épousé le duc de Choiseul le 12 décem- 
bre 1750 •■•■■•••■■• 



CHUTE DE M. DE SILHOUETTE. 77 

effroyable, et j'aurais souhaité que le duc de Ghoiseul 
m'eût pris par les épaules, non pour me faire entrer, 
mais pour me faire sortir. 

Malgré ma gaucherie, je réfléchissais, je sentais que ce 
mariage, où l'on ne cherchait qu'un titre, ne rendrait pas 
au duc de Gramont une considération que sa personne n'at- 
tirerait jamais, et que, quelque jour, il altérerait sa for- 
tune, la seule chose dont son conseil fût chargé. Je fis 
très peu ma cour à M. le duc de Ghoiseul et à madame sa 
sœur; je ne les voyais que rarement, et relativement aux 
affaires dont il était nécessaire qu'ils fussent instruits 
pour en faciliter le succès. 

M. le duc de Choiseul me tint cependant alors la pro- 
messe que M. de Silhouette m'avait annoncée par écrit, 
dans un temps où certainement on ne songeait point 
encore à marier la comtesse de Choiseul; il m'expédia, le 
5 août, une lettre ministérielle qui me devait servir et 
me sert encore de titre; il me mandait que le Roi, content 
de mes services, m'accordait à vie la gratification annuelle 
que je touchais sur les affaires étrangères, et m'informait 
que je serais payé, tous les quartiers, sous forme de récom- 
pense et d'appointements. Cette lettre du mois d'août 
était donc simplement l'exécution du traité par lequel on 
avait bien voulu se lier avec moi, lorsqu'on avait exigé le 
sacrifice de ma liberté. 

Le ministre des finances ne fut pas longtemps en place. 
Il commença par une opération brillante, mais injuste; 
elle excita, en sa faveur, l'enthousiasmé du public, tout 
en préparant la ruine de celui qui l'avait faite. C'est une 
des occasions où il m'a paru prouvé que l'injustice ne 
peut jamais être une base solide : M. de Silhouette vit 
s'évanouir tout son crédit, et il lui fut impossible de le 
recouvrer dans des moments où il ne pouvait s'en passer. 



78 MES SOUVENIRS. 

Il se trouva obligé de finir par des opérations cruelles qui 
achevèrent de le perdre. Il est le seul ministre qui n'ait dû 
sa retraite forcée ni à son incapacité ni aux intrigues : il 
fut chassé par la besogne même, et submergé par la tem- 
pête qu'il avait excitée. 

Au mois de décembre 1759, il eut pour successeur 
M, Bertin, homme droit et sage (1); celui-ci, au milieu 
des détresses de nos finances délabrées, et malgré une 
guerre ruineuse que nous soutenions alors, sut peu à peu 
rétablir le crédit et remettre nos effets publics au pair de 
l'argent, niveau qu'en pleine paix ils n'ont point repris 
après lui. 

Je ne connaissais nullement M. Bertin; j'étais à Ver- 
sailles depuis sept mois; ma place et ma fortune ne 
tenaient à rien : j'étais perdu si le nouveau contrôleur 
général eût ressemblé à la plupart des ministres, qui sont 
toujours portés à aimer les chiens, lorsque leur prédéces- 
seur a aimé les chats. M. Bertin m'accueillit, ne me livra 
point d'abord sa confiance, mais me tàta ; il sentit que je 
pouvais lui être utile, et surtout qu'il pourrait tirer le 
le plus grand parti du cabinet formé pour le ministère. 
Aussi le fit-il transporter de Versailles à Paris, où il 
comptait demeurer plus qu'à la Cour; on le plaça dans 
une vaste pièce au contrôle général, où l'on me fournit 
un lieu de travail ainsi qu'à mes commis. Tout ce démé- 
nagement s'opéra à mes frais, et je m'en crus quitte à 
bon marché, puisqu'on ne me privait que de mon loge- 
ment à la Cour. Je fus dédommagé de cette perte par le 
plaisir de me retrouver, à Paris, au milieu de mes sociétés. 

(1) Henri-Léonard-Jean-Baptiste Bertin, né en Périgord en 1719, 
lieutenant de police en 1757; contrôleur général en 1759 et en 1774 ; 
dans l'intervalle, resta ministre d'État; un instant ministre des 
affaires étrangères en 1774, il mourut en 1792. 11 était comte de 
Bourdeilles et seigneur de Brantôme. 



MES FONCTIONS AUPRÈS DU MINISTÈRE. 79 

Pour donner une juste idée de mes fonctions auprès du 
ministère, il me suffit de dire, en général, que Ton avait 
recours à moi, soit quand il s'agissait d'éclaircir et de 
traiter une question épineuse, sur laquelle les ministres du 
Roi désiraient avoir des lumières sûres, puisées dans les 
monuments que j'étais chargé de consulter, soit quand il 
était nécessaire d'enlever au public quelque préjugé faux 
ou dangereux; je devais alors diriger l'opinion afin de 
préparer les voies à la législation. C'est ainsi qu'en 1759, 
et sous M. de Silhouette, lorsqu'on exila cette moitié du 
parlement de Besançon qui avait voulu forcer l'autre à 
abandonner le service, je reçus du ministère l'ordre de 
faire connaître les causes de cette querelle, et les intrigues 
par lesquelles on avait essayé de perdre le premier pré- 
sident (1). 

M. de Malesherbes était, en ce moment, un des amis les 
plus zélés de M. de Boynes, et l'un de ceux qui blâmaient 
le plus hautement le complot formé dans sa compagnie 
pour le chasser. L'un et l'autre vinrent plusieurs fois 
chez moi à cette occasion, me remirent toutes les pièces 
justificatives des faits que le ministère tenait à rendre 
publics, et je dois ajouter que M. de Boynes, dont mes 
écrits prouvèrent la droiture et la conduite sage et régu- 
lière, crut m'avoir de véritables obligations ; il me promit de 
ne jamais les oublier. Quant à M. de Malesherbes, qui était 
alors mon intime et me parlait avec la plus grande con- 
fiance des folles prétentions des Parlements, je montrerai, 
plus tard, en quelle circonstance et par quel malentendu 
il s'est éloigné de moi. Je rends justice à l'honnêteté 
de son âme; il est un des amis que j'ai plaints et regrettés. 

(1) Relation des troubles actuels du parlement de Franche-Comté, etc., 
et Lettres demandées par M. de Malesherbes et M. de Silhouette. 
Ouvrages imprimés. 



80 MES SOUVENIRS. 

Je fus encore employé, sous M. de Silhouette, à com- 
poser différents ouvrages sur le commerce, dont l'un a 
été imprimé (i); mais son ministère ne dura pas long- 
temps, de sorte que je ne pus lui être fort utile. 

Je continuai, sous M. Bertin, le même genre de travail 
et les fonctions auxquelles on m'avait destiné. Je m'atta- 
chai à sa personne parce que j'eus très vite discerné la 
bonté de son cœur, son désintéressement pour lui-même, 
pour sa famille, et aussi pour tous ceux qui dépendaient 
de lui. Le duc de Choiseul ne l'aimait point; M. Bertin 
était bien loin de se livrer, dans le gouvernement des 
finances, à tous les goûts de M. de Choiseul; de là beau- 
coup de niches et de tracasseries dans lesquelles M. Bertin 
était toujours le patient et jamais l'agent. Je puis dire 
avec sincérité qu'en un très grand nombre d'occasions, 
M. de Choiseul, par légèreté, lui donna des armes contre 
lui et les plus sûrs moyens de le desservir, sans que 
jamais M. Bertin en ait profité. 

Ce fut sous ce ministère, et au mois de septembre 1760, 
que j'éprouvai le plus grand 'de tous les malheurs, celui 
qui altéra pendant longtemps et faillit abattre pour tou- 
jours mon courage. Je veux parler de la perte de ma 
première femme, qui me fut enlevée après deux jours 
d'une maladie de nerfs cruelle et imprévue. 

Quand je la vis à ses derniers moments, dans cet 
appartement de la rue de Richelieu où nous étions entrés 
depuis l'hiver, je pensai mourir de désespoir. Ou m'ar- 
racha de sa chambre. Le pauvre maréchal de Noailles, 
dont l'affection n'avait d'égale que la reconnaissance que 
je lui en ai, s'en empara et, sans que je le susse, mit une 

(1) Examen des effets que doivent produire dans le commerce de la 
France à l'usage et la fabrication des toiles peintes. Paris, chez la veuve 
Delaguette, imprimeur-libraire. 



MORT DE MA FEMME. 81 

garde à la porte. Mais la mourante me nomme, je me pré- 
cipite auprès d'elle, et j'aperçois, au chevet de son lit, le 
bon, l'inappréciable maréchal, baigné de larmes et qui, 
assis dans un fauteuil, la garda lui-même jusqu'au mo- 
ment où elle expira et voulut m'épargner cet effroyable 
spectacle! Hélas 1 il la voyait chez lui depuis longtemps, 
savait l'apprécier, et était apprécié par elle tout ce qu'il 
valait (1). 

Tous mes amis savent avec quelle tendresse je l'ai 
chérie. Je me crus frappé de la foudre lorsque Dieu me 
l'enleva. Je fus écrasé, je devins nul pour quelque temps. 
Mme d'Àndlau, sa cousine et mon amie, n'eut rien de 
plus pressé que de venir à mon aide. Elle m'envoya 
chercher par le comte de Hunaut, son cousin germain, 
qui habitait avec elle la maison où mourut lui-même le 
pauvre comte d'Andlau, son mari. Cette maison était 
située rue du Vieux-Colombier, presque vis-à-vis de la rue 
Cassette. Je n'y restai que deux fois vingt-quatre heures 
et toujours pleurant. J'éprouvai combien les dépouilles 
de la femme qu'on a aimée peuvent nous être chères. 

Je retournai rue de Richelieu; je ne changeai ni de lit, 
ni de domestiques. Ceux qui se chargèrent alors de me 
tenir compagnie furent les deux frères de la Curne de 
Sainte-Palaye (2), amis intimes de la famille de Coulange. 
Ils avaient à loyer, rue Vivienne, une maison de Mme de 
Talaru (3) ; ils finirent par me déterminer à y prendre un 

(4) Mme de Talleyrand et Mme de la Tournelle m'ont remis ma 
boîte avec le portrait de ma femme. Elles me l'avaient empruntée 
pour me faire cette galanterie (28 mars 1761. Journal de Moreau.) 

(2) Le plus connu est Jean-Baptiste de la Curne de Sainte-Palaye, 
érudit, né à Auxerre en 1697, mort en 1781 ; il fut élu membre de 
l'Académie des inscriptions en 1724, et de l'Académie française en 
1758. 

(3) Mme de Talaru était une demoiselle de Ménars; elle avait 
épousé M. de Talaru en août 1749. 

i. a 



82 MES SOUVENIRS. 

appartement (1), et je déménageai à la Saint- Jean. Si l'em- 
pressement, si les soins tendres de l'amitié peuvent être 
de quelque ressource dans ces secousses terribles qui 
anéantissent l'unique appui de notre âme, je dois convenir 
que j'eus, du côté de mes amis et même de mes connais- 
sances, une foule de secours que ma douleur repoussait 
en ce moment, mais qui me furent pourtant utiles dans 
l'espèce d'affaissement où le malheur m'avait réduit : 
je n'avais plus ni vie, ni activité; incapable de me con- 
duire, je me laissais entraîner, et l'on faisait de moi ce 
que l'on voulait; si bien que, quand je me réveillai, je 
me retrouvai au milieu d'une société plus nombreuse et 
plus brillante que jamais. J'eus, en cette occasion, la 
plus grande obligation à toute la maison de Périgord, à 
Mme la comtesse de Talleyrand en particulier, surtout à 
Mme la comtesse de Gramont, a Mme du Châtelet et 
à tous leurs amis. Cependant je ne pus me remettre au 
travail que par un ouvrage très singulier, en forme de 
dialogue, sur l'immortalité de l'âme et la nature du 
bonheur qui l'attend après cette vie (2). Depuis, j'ai lu ce 
traité à la jeune comtesse d'Ayen et à quelques personnes 
sensibles auxquelles il a arraché des larmes. 

Je relaterai ici un fait tout à la louange de ma femme : 
sa grand'mère, la vieille Mme de Polastron, chez qui 
allaient toutes les belles dames de la Cour, à commencer 
par la divine comtesse de Périgord, avait eu beaucoup 
d'enfants. Les oubliant tous, elle avait placé ses fonds 
en un gros viager, dont le principal inconvénient était de 

(4) 7 octobre 1764. — Le feu prend chez moi et brûle un lit et une 
tapisserie dans une chambre voisine de la mienne. On l'éteint bien 
vite. J'avais du monde à dîner ; Rameau en était, qui ne se leva pas 
de table. (Extrait du Journal de Moreau.) 

(2) Entretien moral et métaphysique sur la nature de Vâme et sur les 
caractères du bonheur qui lui est destiné dans l'autre xÀe. 



SÉPARATION DU DUC ET DE LA DUCHESSE DE GRAMONT. 83 

la laisser mourir de faim dès qu'elle aurait quatre-vingts 
ans sonnés. Comme elle vécut jusqu'à quatre-vingt-huit 
ans, elle fut punie par où elle avait péché. Mais ma femme 
la tira de l'embarras où son égoïsme l'avait mise, et lui 
vint généreusement en aide jusqu'à la fin de sa vie. 

Quatre mois après mon malheur, la droiture de mon 
âme et l'honnété de ma conduite me firent essuyer une 
injustice d'un genre singulier, qui a eu quelque influence 
sur les différents événements de ma vie. Mme la duchesse 
de Gramont avait résolu de se séparer de son mari; je n'en 
ai jamais été étonné : celui-ci s'était livré à la mauvaise 
compagnie, et dissipait sa fortune par toutes sortes de 
dépenses folles, en particulier par beaucoup de bâtiments 
inutiles. Cela pouvait paraître un motif suffisant pour 
l'interdire de nouveau, ou, du moins, pour lui lier les mains 
par un arrêt du Conseil qui l'empêchât de rien entre- 
prendre sans l'avis de ses avocats; aussi se rangea-t-on 
à ce dernier parti. Je ne comprenais pas ce que Mme la 
duchesse de Gramont gagnerait à une séparation; celle de 
corps n'avait pas besoin de formes : le mari et la femme 
ne vivaient plus ensemble, tout en habitant la même 
maison; celle de biens était inutile à la duchesse, qui, 
n'ayant rien apporté, ne devait rien emporter, car je 
pensais bien que les cent mille francs reconnus n'avaient 
été mis dans le contrat qu'afin de l'orner. 

Quoi qu'il en soit, M. le duc deChoiseul et madame sa 

sœur voulaient une séparation, et, au lieu d'en parler au 

conseil, ils souhaitaient que le conseil la demandât et la 

fît agréer à M. le maréchal de Noailles. J'eus l'honneur 

d'être choisi, comme le plus nigaud, pour entamer cette 

affaire; seulement on connaissait mon caractère, et Ton 

ne se souciait pas de me la proposer : on désirait m'amener 

a entreprendre de moi-même les premières démarches. 



84 MES SOUVENIRS. 

Je n'ai su tout cela que depuis'; mais si Ton me supposait 
assez fin courtisan pour deviner la route qui pouvait me 
conduire à la fortune, et assez peu honnête pour la suivre 
quand je ne la croyais pas droite, on se trompait fort. Je 
n'étais donc nullement dans le secret de toutes ces vues, 
et j'ai été puni pour ne les avoir pas pénétrées. 

Le maréchal de Noailles n'y entendait pas plus malice 
que moi; il me dit un jour : « La duchesse de Gramont m'a 
parlé des affaires de son mari qui se dérangent. Elle ne serait 
pas fâchée de s'en entretenir avec vous. » Comme j'étais le 
conseil du duc de Gramont, et non de la duchesse, je ne 
me pressai point. 

Quatre ou cinq jours après, Mme la duchesse de Gra- 
mont me fit prier de venir chez elle sur le midi. J'arrive, 
je la trouve à sa toilette; elle ordonne à ses femmes de 
se retirer, et commence à m'exposer ses griefs contre 
son mari. Je n'avais pas encore eu le temps de tout 
apprendre, et encore moins de répondre quelque chose, 
lorsqu'on annonça M. le duc de Gramont. Me voilà fort 
embarrassé ; mais cette visite avait été vraisemblablement 
prévue, et je n'étais là que comme un témoin dont la du- 
chesse avait besoin. A peine aperçoit-elle son mari, qu'elle 
lui dit : « Voilà M. Moreau que j'ai envoyé chercher pour lui 
conter toute votre belle conduite. » Le duc demande quelle est 
cette belle conduite. Alors, sa femme lui adresse, en face, 
une foule de reproches dont certainement il méritait une 
partie. Il riposte bêtement par d'autres reproches et par 
quelques injures; en ma présence, une querelle s'engage 
dans laquelle elle lui assène, sans grossièreté, les traits 
les plus piquants; lui, de son côté, répond en termes 
assez malhonnêtes tout ce que la colère peut lui suggérer. 
Je voulais sortir; Mme la duchesse me ferma la porte et 
me retint. De temps en temps, elle me répétait : « Vous 



MÉCONTENTEMENT DU DUC DE CHOI8EUL. 85 

V entendez, monsieur? » Enfin, après une criaillerie assez 
vive de part et d'autre, on me laissa partir en me jetant 
ces mots : « J'espère, monsieur, que vous direz ce que vous 
avez vu. » 

Je m'en allai dîner chez M. le maréchal de Noailles, à 
qui je contai tout; mais, comme je n'avais point imaginé 
de projet, je ne mis à cette aventure d'autre valeur que 
celle du désagrément qu'elle m'avait causé ; il ne m'entra 
pas seulement dans l'esprit de parler à M. le maréchal de 
séparation. Je ne me crus point chargé de le monter sur 
la triste situation de la duchesse de Gramont et sur la 
nécessité de se porter à son secours; je restai fort tran- 
quille. Le lendemain, le maréchal de Noailles me dit : 
« Le due de Choiseul et sa sœur sont venus hier au soir; ils sont 
fort échauffés de ce qui s'est passé en votre présence. » Je répon- 
dis : « Qu'y faire? Le duc de Gramont n'est pas poli, mais la 
duchesse ne se laissera pas manger la laine sur le dos. Monsieur 
le maréchal, toutes ces querelles de ménage ne nous regardent 
pas; ce qui doit nous occuper sérieusement, et ce qui doit inté- 
resser également M. de Choiseul, c'est que son beau-frère 
n'achève pas de se ruiner : voilà sur quoi il faut délibérer. » 

A huit jours de là, M. le duc de Choiseul m'envoie 
chercher. J'y vais avec confiance ; je suppose qu'il veut 
raisonner de bonne foi et tranquillement avec moi, sur les 
moyens d'arrêter les dissipations du duc de Gramont. 
Point du tout. On m'introduit, et M. le duc me reçoit 
d'un air piqué et mécontent : « Pour cela, monsieur, vous êtes 
plaisant de ne pas vous occuper du soin de séparer, tout au plus 
vite, ma sœur du beau mari qu'on lui a donné. Il est bien sin- 
gulier que vous refroidissiez vous-même le maréchal de Noailles 
qui ne finit rien. N'avez-vous pas trouvé admirable la manière 
dont elle a été traitée? » Quelque étourdi que je fusse du 
compliment, je me remis et je répliquai : « Monsieur le 



86 MES SOUVENIRS. 

duc, j'ai trouvé si peu plaisante la manière dont madame votre 
sœur a été traitée, que j'aurais voulu être à cent lieues de la 
scène dont j'ai été témoin. Quant à Vidée de la séparation, 
comme elle ne nous a pas même été proposée, je n'ai pas pu 
avoir d'avis sur cet objet. Nous sommes les conseils de M. le 
duc de Gr amont; et, dès que Mme la duchesse nous présenter^ 
ses griefs contre lui, soyez persuadé, monsieur le duc, que 
nous serons très empressés à lui rendre justice. — Oht bien, 
monsieur, reprit le ministre, je veux qu'on les sépare, enten- 
dez-vous? et cela devrait être déjà fait. » Je répondis : « Mon- 
sieurle duc, au moins convenez que ce n'est pas à nous aie de- 
mander; mais, entre nous, qu'y gagnerez^vous? Une séparation 
ne peut la mettre plus à son aise. — C'est mon affaire, » repli- 
qua-t-il, et il me quitta assez brusquement. Je retournai 
encore rendre compte de cette visite à M. le maréchal 
de Noailles qui me dit : « 77 faudra voir avec Lequeux. » 

Ce Lequeux était le procureur du duc de Gramont; il 
était aussi l'un des membres du conseil. J'appris, deux 
jours après, qu'il avait été également mandé par M. de 
Ghoiseul et avait été, de là, prendre les ordres de la 
duchesse de Gramont, qui ne m'entretint plus de ses 
affaires. Dès le lendemain, ce procureur travailla avec un 
nommé Duval, que Mme de Gramont choisit pour inten- 
dant. Les requêtes en séparation furent données; comme 
effectivement le duc de Gramont était dissipateur, sans 
pourtant que l'on pût prétendre que la dot de sa femme 
fût dans le moindre péril, on arrangea une séparation en 
justice, dont on ne me parla point, et dont il ne fut même 
question, au conseil, que lorsqu'il s'agit de l'exécuter par 
la vente des meubles du duc de Gramont. 

C'est alors que je vis, avec beaucoup de surprise, le 
nommé Duval nous déclarer que Mme la duchesse enten- 
dait être payée des cent mille francs portés à son contrat 



VENGEANCE DE M. DE GH01SEUL. 87 

de mariage. Ce titre nous subjuguait, et il y avait un arrêt 
de séparation qui faisait celui de la duchesse. Nous ne 
pouvions qu'adresser des plaintes du procédé; mais sans 
produire aucun bon effet, elles eussent irrité contre nous 
un ministre redoutable et redouté. Les meubles furent 
vendus ; Mme la duchesse s'en fit adjuger une partie, toucha 
l'argent de l'autre, et fut payée en total des cent mille 
francs que l'on avait reconnu avoir reçus d'elle. Les 
autres arrangements qu'on prit ne furent même pas 
communiqués au conseil : on n'avait pas besoin de lui 
pour les décider. Le Roi donna à la duchesse trente mille 
livres sur le gouvernement de Navarre; on expédia, pour 
sa sûreté, non seulement un brevet, mais des lettres 
patentes qui furent enregistrées au parlement de Pau. 
Ces opérations durèrent jusqu'au mois de juillet 1761. 
Avant que tout cela fût fini, j'avais été cruellement 
puni de n'avoir point échauffé M. le maréchal de Noailles : 
c'était dans le mois de mars que la duchesse de Gramont 
m'avait envoyé chercher afin de me rendre témoin d'une 
querelle fort inutile, puisqu'elle n'a été séparée que de 
biens, et non de corps; au mois d'avril, j'adressai, comme 
à l'ordinaire, ma quittance à M. de la Borde, pour toucher 
le premier quartier de ma gratification sur les affaires 
étrangères; on revint m'avertir que je n'étais plus sur 
l'état. J'en fus d'autant plus surpris qu'au mois d'août 
précédent, par une lettre très positive, M. le duc de Choi- 
seul m'avait assuré, au nom du Roi, que je jouirais de 
cette gratification toute ma vie, par forme de récompense 
et d'appointements. Je questionnai la Borde : on m'avait 
dit vrai. Je courus chez Gaudin, premier commis des 
fonds; il m'expliqua qu'au mois de mars, M. le duc de 
Choiseul m'avait rayé, et même avec un air de mécon- 
tentement. Je me plaignis de ce qu'il ne m'avait point 



88 MES SOUVENIRS. 

prévenu, et j'allai, sur-le-champ, conter ma chance à 
M. le maréchal de Noailles, qui me répondit consterné : 
« Mon enfant, il me l'avait bien dit, mais je n'aurais jamais cru 
qu'il le fit.» Puis il m'apprit que, dans la visite que le duc 
lui avait rendue avec sa sœur le môme soir de la querelle, 
il s'était écrié : a Ah! ah! Moreau ne vous a pas dit tout cela. 
Il me le payera; il est sous ma coulevrine, et il s'en repentira. » 
Là-dessus, M. le maréchal me promit d'écrire, de parler, 
de faire tous ses efforts pour amener à me rétablir. 

Ce fait si singulier, je le racontai, dès ce temps-là, à 
tous les amis de M. le duc de Choiseul qui pouvaient me 
servir, et à tous les miens, qui en furent très irrités. 
Parmi eux, je mets la comtesse de Gramont et tous 
MM. de Talleyrand. Cependant je demande que, sur cela 
même, on ne se prévienne point trop contre M. de Choi- 
seul. Rien n'était plus vif que sa colère : elle était ter- 
rible quelquefois, mais avec lui l'injustice n'était jamais 
un mal irréparable. 

M. le maréchal de Noailles parla, écrivit, adressa à la 
duchesse de Gramont et à son frère les instances les plus 
pressantes; M. de Choiseul ne voulut rien entendre, 
parce que, disait-il, il désirait me tenir. Toutefois, au 
bout de l'année expirée, il me fit payer, par un ordre par- 
ticulier, les mille écus de ma gratification; et ce fut ainsi 
qu'il en usa jusqu'au moment où il céda à M. le duc de 
Praslin (1), les affaires étrangères (13 octobre 1761). Je 
n'avais pas prévu cet arrangement, et j'avais laissé mar- 
cher les choses dans l'espérance que, tôt ou tard, M. de 
Choiseul me rétablirait définitivement : sa lettre du mois 

(1) César-Gabriel de Choiseul, duc de Praslin, pair de France, né à 
Paris en 1742, fut nommé lieutenant général an 1748, ambassadeur 
extraordinaire à Vienne en 1758, entra au Conseil en 4760, devint 
ministre des affaires étrangères en 1761 et de la marine en 1766; il 
fut disgracié en 1770, et mourut en 1785. 



PRÉVENTIONS DE M. DE PRASLIN. 89 

d'août 1759 était trop claire; il ne pouvait s'en dispenser. 
Mais je fus pris pour dupe» et lorsque M. le comte de 
Choiseul, qui ne devint duc de Praslin qu'en 1762, 
accepta les affaires étrangères, comme il me trouva rayé 
par son prédécesseur, il ne me rétablit point et ne me 
paya plus. 

Je tentai quelques démarches auprès de ce ministre; 
je me fis môme présenter à lui par mon ami Sainte-Palaye, 
qui se croyait le sien. Je fus mal reçu; par un calcul, il 
essaya de me prouver que j'avais touché la valeur de 
V Observateur hollandais, et refusa d'admettre qu'une suite 
de quarante-six mémoires, écrits pour Sa Majesté, pou- 
vaient bien avoir été appréciés trente mille livres, dont 
le Roi avait daigné me fournir la rente en viager. Il me 
dit que mon traité avec M. de Silhouette ne le regardait 
pas, et finit par ces mots qui m'irritèrent : « Eh bien! 
M. Rouillé vous avait donné une gratification de trois mille 
livres; M. de Choiseul vous Va âtéejje ne vous la rendrai point. » 
Je répondis vivement : « Monsieur le comte, une preuve que 
ce n'est point [M. Rouillé qui me l'a donnée, c'est que je l'ai 
acceptée; je sais que M. de Choiseul me ta ôtée, etc'est de quoi 
je me plains. Ce n'est pas à vous, c'est au Roi que je la rede- 
mande, et je vous proteste que je ne vous importunerai plus. » 
Après cela, il ne faut pas chercher si je fis ma cour à 
M. de Praslin; j'ai su qu'il lui était impossible de me 
souffrir; j'ai imputé ses préventions à la haine que les 
philosophes m'avaient vouée; plusieurs d'entre eux 
avaient sa confiance, et bientôt on verra M. de Choiseul 
partager, contre moi, l'aigreur de son cousin. Tant que 
dura le ministère de celui-ci, j'ai donc été privé d'une 
somme de trois mille livres par an qui dépendait de mon 
traitement; et cela, pour avoir assisté à la toilette de 
Mme la duchesse de Gramont et n'avoir pas entendu à 



90 MES SOUVENIRS. 

demi-mot des choses que je n'aurais pas faites, quand je 
les eusse comprises à merveille. 

*Le bon M. d'Andlau, par lequel, à Verderonne, j'avais 
été si bien servi lors de mes projets de mariage avec 
sa cousine, mourut vers ce moment-là, en sa maison de 
la rue du Vieux-Colombier; et je crus, à mon tour, qu'il 
fallait décider Mme d'Andlau à changer de logement. 

L'avocat général d'Auriac, qui porta la parole dans 
plusieurs belles causes que je plaidai et gagnai au Grand 
Conseil, mourut aussi. Son cousin Sénozan, le modèle 
de la piété filiale, l'unique ami de sa pauvre mère et mon 
intime, le suivit de près. Son père le pleura beaucoup, et 
combien je le pleurai moi-même t Mais le père se sauva, 
tandis que la mère resta sous le coup et ne s'en est jamais 
relevée. M. de Malesherbes, frère de Mme de Sénozan et 
leur oncle à tous deux, jusqu'alors si gai, fut cruellement 
tourmenté par tant de pertes, et ne se remit que par cette 
insouciance naturelle, cette facilité d'un caractère léger, 
qui l'a rendu deux fois le ministre, puis le défenseur du 
malheureux Louis XVI, et l'apôtre de la régicide philo- 
sophie qui l'a perdu. J'ose le dire, il n'était à la hauteur 
d'aucun des rôles qu'il a pris, et le martyre du Roi, son 
maître, a été le seul moyen dont la Providence se soit 
servi pour le ramener à la religion. 

Mais cette bonne, cette tendre mère, qui vit son fils 
enlevé lorsqu'il commençait, au parquet du Châtelet, une 
carrière qui eût peut-être été plus brillante que celle du 
petit d'Auriac, par quelle fatalité lui a-f>-elle survécu plus 
de trente ans, pour porter sa tête sur le même échafaud (i) 
où périt son frère? Pendant tout le temps que j'ai fré- 

(1) Le 20 floréal an II (9 mai 1794), Mme de Sénozan marcha au 
supplice, calme et résignée, aux côtés de Madame Elisabeth, sœur 
de Louis XVI. . 



MORT DE M« D'ÀNDLÀU. 91 

quenté à l'hôtel de Sénozan, rue de Richelieu, j'ai trouvé 
le propriétaire de cette maison uniquement occupé à 
dénaturer celles de ses terres qui s'opposaient, par les 
coutumes du pays où elles étaient situées, aux libéralités 
dont il voulait combler sa femme. C'est alors qu'il vendit 
Magny en Vexin. 

Plus heureuse que Mme de Sénozan, la comtesse d'An- 
dlau s'éteignit à Lisbonne, où elle avait pu se réfugier au 
début de la Révolution. 

Je l'ai aimée jusqu'à son dernier jour. Elle est morte 
comme une sainte, et m'a envoyé un suprême témoi- 
gnage de son amitié par le comte de Hunaut, chargé de 
ses dispositions pour moi. Sa fille, la duchesse de Coigny, 
la pleure encore; et moi, j'ai la douleur d'avoir survécu à 
toute cette famille, devenue la mienne par mon mariage 
avec Mlle de Coulange. 



CHAPITRE VI 

Les Talleyrand-Périgord. — La belle Mme de Périgord. — Biens de 
la maison de Chalais sujets à substitution. — Confiance dont 
Mme de Périgord et son mari m'honorent. — Pot pourri de Ville 
d'Avray. — Le comte Charles-Daniel de Talleyrand. — Épitaphes 
du comte et de la comtesse de Comarain. — L'archevêque de 
Reims. — La comtesse de Chabannes. — Le baron de Talleyrand. 

— Le chevalier de Talleyrand. — Mlle de Thil. — Discours de 
Mme du Châtelet sur le Bonheur. — M. de Vienne et la marquise 
de Ménars. — La comtesse de Montmorency. — Mlle de Vienne 
entre dans la famille de Sénozan. — Mariage de sa fille. — La 
duchesse de Mailly, dame d'honneur de la Dauphine. — Mme d'Os- 
sun, dame d'atour de la Reine. — Talleyrand, évêque d'Autun. 

— Sa mère déplore sa conduite. — Opinion de son oncle, M. de 
Périgord. — Mme de Talleyrand se retire à Tournay . — La duchesse 
de Laval revient à Paris. — Vers sur un caprice. 



La famille dans laquelle j'ai trouvé le plus d'amis, et 
dont le souvenir m'est cher à cause des liaisons si douces 
que j'y ai formées, est celle des Talleyrand-Périgord. Je 
n'en parle encore qu'en versant des larmes. 

Lorsque j'exerçais ma profession d'avocat rue du Four- 
Saint-Germain, à l'Hôtel impérial, j'étais déjà assez connu 
par mes succès pour passer toutes mes soirées chez la 
pauvre marquise de Talleyrand-Chamillard (1) ; la com- 
tesse de Gramont, ma très fidèle amie, était de tous nos 
soupers. La marquise d'Antigny habitait dans mon voisi- 

(1) Marie-Elisabeth Chamillard, fille de Michel Ghamillard, mar- 
quis de Cany, et de Marie-Françoise de Rochechouart-Mortemart. 
Elle fut mariée le 3 août 1732, et mourut le 25 novembre 1788, âgée 
de soixante-seize ans. Elle était la sœur de mère de la femme du 
comte de Périgord, fils du premier lit du marquis de Talleyrand. 



M MB DE PÉRIGORD. 93 

nage; je venais de marier sa fille au comte de Talleyrand, 
et depuis j'ai marié la sœur de celui-ci au comte de Cha- 
bannes. 

Le marquis de Talleyrand (1), leur père, avait été uni, 
en premières noces, à une demoiselle de Théobon (2); il 
en eut un fils, le comte de Périgprd (3), qui épousa sa 
cousine Marie-Marguerite-Françoise de Talleyrand. 
Mme de Périgord, jeune et belle comme un ange, Mme de 
Périgord, dont la calomnie n'a parlé qu'une fois, et cela 
pour lui prêter, même dans une fable mensongère, le 
plus beau rôle et la peindre comme la plus vertueuse des 
femmes, était fille unique du prince de Ghalais (4), mais, 
attendu la substitution, devait restituer tous les grands 
biens de cette maison au comte de Périgord, son mari. 

Or, en i758, l'Observateur hollandais et mes plaidoiries 
m'avaient acquis tant de confiance de la part de ces 
grandes maisons de la Cour que, lorsque, après la mort 
du prince de Chalais, il fut question de liquider le mon- 
tant de la substitution à laquelle le comte de Périgord 
était appelé , et que la comtesse, sa femme , devait lui 
remettre , au lieu d'avoir recours à la justice des tribu- 
naux, qui eût été très dispendieuse, on prit le parti de 



(1) Daniel-Marie-Anne de Talleyrand, marquis de Talleyrand-Péri- 
gord, comte de Grignols et de Mauriac, brigadier des armées, tué 
au siège de Tournay le 9 mai 1745. 

(2) Marie-Guyonne de Rochefort, dame du palais de la Reine, fille 
de Charles Bordeaux de Rochefort, marquis de Théobon, captai de 
Puychagut, et de Marie-Anne de Pons. 

(3) Gabriel-Marie de Talleyrand, comte de Périgord, né en 1726, 
mort en 1795. Son mariage eut lieu le 28 janvier 1744; le contrat 
est daté du 28 décembre 1743. 

(4) Louis-Jean-Charles de Talleyrand, prince de Chalais, marquis 
d'Excideuil et grand d'Espagne, avait épousé Anne-Françoise de 
Rochechouart-Mortemart, veuve de Michel Chamillard, marquis de 
Cany, qui, de son premier mariage, avait eu Marie-Elisabeth Cha- 
millard, seconde femme du marquis de Talleyrand. 



94 MES SOUVENIRS. 

demander au Roi des lettres patentes sur un arrêt du 
Conseil qui évoqua cette affaire et la renvoya devant 
une commission de ce Conseil. M. et Mme de Périgord 
s'adressèrent à moi, et, afin que je fusse principalement 
chargé de la besogne comme rapporteur, on eut soin de 
me donner pour adjoint un avocat plus ancien que moi. 
Cet avocat était Marchand, plus connu par la gaieté et les 
facéties de quelques opuscules, que par son savoir au bar- 
reau. Il venait me voir très souvent et trouvait la besogne 
toute mâchée. 

Cette liquidation fut longue : elle dura plusieurs années. 
Mais les deux charmants époux s'en montrèrent extrême- 
ment contents. Cette opération eût pu les ruiner : il ne 
nous en coûta que plusieurs arrêts, dont on remit les mi- 
nutes à un greffier des commissions du Conseil, et quelques 
vacations d'honoraires payées à mon collègue. La con- 
fiance que les Talleyrand me témoignèrent fut telle que, 
se proposant de faire, l'un et l'autre, un testament mutuel 
qui réglât, après leur mort, le sort de leurs héritiers, ils 
me confièrent ce travail et me chargèrent de la rédaction 
de cet acte important. Ce testament fut signé par eux en 
ma présence, et, certes, je n'en ai jamais trahi le secret; 
j'avoue même que j'en ai totalement oublié les dispositions. 

De tous les membres de cette illustre et nombreuse 
famille, M. de Périgord, qui s'était pris de goût et de 
bonté pour moi, était le seul qui fût alors parvenu à la 
maturité de l'âge. Il avait un beau logement aux Tuileries, 
vis-à-vis du pont Royal. J'allais très souvent chez lui, soit 
à Paris, soit à Versailles, et je vivais là, non seulement 
avec la meilleure compagnie pour les mœurs, mais avec 
la plus illustre pour le rang. Mme de Périgord était dame 
d'honneur de Madame Victoire ; monsieur son mari était un 
desmenins de notre Dauphin de 176 5. Je ne rappellerai point 



LES TALLEYRAND. 95 

la douleur dont il fut pénétré lorsqu'il perdit ce prince, ni 
les services que j'eus le bonheur de lui rendre à cette 
triste époque, afin de le garantir des intrigues de M. de 
la Vauguyon et des vastes projets de M. de Choiseul. 

Je dirai, en terminant, que, si quelques-unes de mes 
chansons ont été réunies en un volume, sous le titre de 
Pot pourri de Ville d'Avray, c'est sur les instances de M. de 
Périgord et d'après le [choix qu'il en fit dans mon porte- 
feuille vert. 

Voyons, maintenant, de combien d'autres enfants cette 
aimable famille de Talleyrand se trouvait alors composée, 
tous puînés de beaucoup de M. le comte de Périgord, et 
tous fils de la marquise de Talleyrand-Chamillard. 

L'aîné était ce Charles-Daniel, comte de Talleyrand (1), 
que j'avais marié, en 1751, à Mlle d'Antigny, fille de 
Marie-Judith de Vienne, marquise d'Antigny; celle-ci était 
la fille du comte et de la comtesse de Comarain, et la nièce 
du comte de Chastellux, dont cette comtesse de Comarain 
était sœur; elle avait un fils qui était encore au collège; 
il épousa plus tard la seconde fille de la comtesse de 
Rochechouart, sœur de la malheureuse duchesse du Châ- 
telet (2). La comtesse de Talleyrand me témoigna tou- 
jours une sincère amitié, et se montra reconnaissante 
du mariage que je lui avais fait contracter. 

Rien n'était plus gai que la maison de Mme d'Antigny, 
la mère, qui m'aimait comme son enfant. Elle demeurait 
rue Garancière, proche Saint-Sulpice, avec sa fille et son 
gendre, et tenait le ménage. 

(4) Charles-Daniel de Talleyrand-Périgord, né en 4734, mort le 
4 novembre 4788; il épousa, le 42 janvier 4754, Alexandrine-Marie- 
Victoire-Éléonore de Damas d'Antigny, née à Comarain le 8 août 
4728, et morte à Paris le 24 juin 4808. 

(%) Diane-Adélaïde, fille aînée de François-Charles de Roche- 
chouart, mariée au comte puis duc du Chàtelet. 



96 MES SOUVENIRS. 

C'est à sa demande que je composai, pour le comte et 
la comtesse de Comarain, les épitaphes suivantes : 

D. 0. M. 

In spem melioris vite, 
Hic quiescit 
D. D. Carolus de Vienne, Cornes à Comarain, 

Vir nobilitaiis antiquœ, 
ÛEtavis editus pietate insignibus et armis, 

Quorum 
Bellicas virtutes posteritate consecravit historiœ 
Eximiam pietatem tum erectœ pluribus in locis 

Cœnobiœ 
Tum immensi sacris familiis assignati reditus 
Testantur. 
Ispe primum arma professus 
Majorum exemplo cum laude meruit. 
Deinde sibi et suis redôïtus, 
Arma induit melioris militiae 
Fidem quœ vincit mundum. 
Conjugi studio et dilectione, 
Amicis fide et constantiâ, 
Pauperibus liberalitate et misericordià, 
Omnibus 
Mira limitate morum, 
Humanitate, facilitate, benignitate 
Carissimus. 
Obiit mense febr. ann. Dni MDCCXXXI, œt. LXXXIII. 

Sub eodem tumulo, 
Sepeliri voluit uxor amantissima, 

D. D. Anna de Chastellux, 
Viro quem virtutis aequavit, 

Génère non impar, 
Mulier mentis erectœ, prudentis consilii, 
Pietate, modestià, mansuetudine, 

Deo et viro placens, 

Pauperum mater, 
Plena dierum et operum, 

Defuncta est. 

Die XXVI decemb. ann. MDCCXLIV. œt. LXXIII. 

Corpora eorum in pace]sepulta sunt et nomen eorum vivet (Eccle.). 

Piis parentum manibus posuit unica et amantissima filia 

D. Maria- Judith de Vienne, uxor nobilissimi viri marchionis 

Damas d'Antigny. 



LES TALLEYRAND. 97 

Le comte de Talleyrand, après avoir été l'tm des 
quatre otages de la Sainte-Ampoule au sacre de Louis XVI, 
le 11 juillet 1775, est mort cordon bleu, laissant trois (1) 
enfants mâles, dont Faîne est le trop célèbre évéque d'Au- 
tun (2), 

Le deuxième enfant de la vieille marquise fut l'arche- 
vêque de Reims (3), qui, jusqu'à la mort du cardinal 
de la Roche-Aymon, a été son coadjuteur. Louis XV, 
pour aider à son éducation, lui avait donné 3,000 livres 
de pension sur un bénéfice; j'étais allé moi-même, au 
séminaire de /3aint-Sulpice, lui apprendre cette bonne 
nouvelle. 

Le troisième enfant était la comtesse de Chabannes, 
dont je rédigeai le contrat de mariage. Elle a toujours été 
intimement liée avec le baron, son frère, et, par lui, très 
attachée aux intérêts et aux intrigues du duc de Choiseul. 

Le quatrième fut ce baron; il était beau comme le 
jour, et si passionné pour le parti Choiseul, qu'il n'a 
jamais pardonné à Louis XV l'exil où il envoya le duc en 
1770, et depuis n'a jamais reparu devant lui. Mais où l'a 
conduit cette faveur des ministres, par laquelle il était 
devenu notre ambassadeur à Naples, et avait épousé une 
demoiselle Marquet, sœur de Mme de Calonne t II est un 
de ceux dont l'exemple prouve que, dès qu'il n'y a plus 
de lois, il n'y a plus de noblesse. 

Le cinquième de tous ces Talleyrand, après avoir servi 

(1) Le comte de Talleyrand avait eu, avant Charles-Maurice, qui 
devint évêque d'Autun, un premier enfant, Alexandre-François- 
Jacques de Talleyrand-Périgord. 

'■ (2) Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent, 
né à Paris le 2 février 1754, évêque d'Autun en 1788, mort en 1838. 
L'année de sa naissance, atteint de dysenterie, il faillit mourir. 
(Journal de Moreau.) 

(3) Alexandre-Angélique de Talleyrand-Périgord, archevêque de 
Reims, puis de Paris, cardinal, né en 1736, mort en 1821. 



98 MES SOUVENIRS. 

dans la marine, revint dans sa patrie et se maria avec la 
veuve de M. de Bussy de l'Inde (1), autrefois chanoinesse 
et portant le nom de Messy. La figure du chevalier, en- 
suite vicomte de Talleyrand, était entrée pour beaucoup 
dans cet établissement. Je l'ai toujours trouvé occupé des 
intérêts de ses frères émigrés, et surtout du pauvre arche- 
vêque de Reims, en faveur duquel il écrivit des mémoires 
pour demander qu'on le regardât comme déporté. Ce bon 
et honnête prélat avait été obligé de quitter le château de 
Versailles et de s'en aller avec la vicomtesse, sa belle- 
sœur, qui ne l'a point abandonné depuis, et n'a jamais pu 
rejoindre son époux. 

Après M. de Périgord, le vicomte de Talleyrand était 
celui que je voyais le plus. Je le vis même seul pendant 
que cet exécrable apostat, l'évéque d'Autun, son neveu, 
faisait l'horreur et le scandale de toute sa famille. Les 
inconcevables prodiges de notre Révolution le rappelèrent 
à Dieu; je lui communiquai mon Essai sur les bornes des 
connaissances humaines ; il en parut enchanté, et m'a dit sou- 
vent que c'était l'unique ouvrage qui lui eût semblé fixer 
tous ses doutes. Sa santé était déjà compromise par les 
chagrins ; il offrit à Dieu le sacrifice de ses peines et les 
pertes énormes de sa maison; ma respectable et fidèle 
amie Mme de la Tournelle ne le quitta pas durant sa 
dernière maladie, et il mourut à peu près dans le temps 
où commença la Convention nationale, que son indigne 
neveu avait contribué à organiser. 

Si son aîné, le comte de Talleyrand, n'avait pas été le 
père du malheureux évêque d'Autun qui, par lui-même, 



(1) Bussy de l'Inde, surnommé Bussy-Butin, à cause de son 
extrême opulence, pour le distinguer de Bussy-Ragotin, ainsi appelé 
parce qu'il était contrefait, et par allusion au fameux Bussy-Rabutin, 
le courtisan connu de la cour de Louis XIV. 



M llb DE THIL. 99 

n'a jamais été malfaisant, mais dont on força la vocation 
parce qu'il était boiteux ; ou plutôt si, en mourant, il n'avait 
pas demandé l'épiscopat pour son fils, je l'aurais beaucoup 
regretté, car je l'ai beaucoup aimé. Je dois mettre à sa 
place la marquise d'Antigny, sa belle-mère, et la comtesse 
de Talleyrand, son épouse, aujourd'hui émigrée, qui 
pleura avec moi et comme moi la mort de ma première 
femme; je serais le plus ingrat des hommes,, si j'oubliais 
ce que j'ai fait pour elle et ce qu'elle a fait pour moi. Dieu 
parait avoir soufflé sur tous les projets de fortune qu'elle 
avait formés, projets pourtant toujours très honnêtes. 
Aussi, ni elle, ni son mari, n'étaient riches. Elle avait une 
tante, je ne sais à quelle mode, ni à quel degré : la parenté 
était dans la maison de Vienne et venait de Mme d'An- 
tigny, sa mère. Cette tante à succession s'appelait Mlle de 
Thil, autrefois très jolie, alors très vieille fille, philosophe 
à trente-six carats, extrêmement liée avec la marquise du 
Châtelet, autre Bourguignonne, et, comme elle, déclarant 
assez volontiers ne croire en Dieu que comme Voltaire y 
croyait lui-même. Elle avait suivi le philosophe dans le 
voyage de Lorraine où il perdit sa charmante Emilie, et 
se consola si vite lorsqu'il reconnut qu'elle lui avait donné 
Saint-Lambert pour suppléant. 

Mme d'Antigny, dont la fille n'était pas plus philosophe 
que moi, m'avait mis en relation avec Mlle de Thil, qui 
n'ignorait pas notre façon de penser, fort opposée à la 
sienne, mais avait le bon esprit de nous pardonner notre 
sincère christianisme. Bien que sa foi me fût très suspecte, 
j'eus beaucoup à me louer d'elle; elle nous a aimés jusqu'à 
sa mort; et, malgré la profession ouverte qu'elle faisait 
d'être l'intime de Mme du Châtelet et de Voltaire, lorsque 
l'âge et les infirmités l'avertirent de sa fin, c'est chez nous 
qu'elle voulut être portée, dans une maison où je restais, 



109093 



100 MES SOUVENIRS. 

à Sèv«ps, pendant que je bâtissais à Ville d'Avray. Elle 
nous y fit plusieurs visites, et je me convainquis qu'elle 
croyait à l'immortalité de son âme, et avait choisi cette 
religion naturelle qui était alors celle de Voltaire. 

J'ai, sur un rayon de ma bibliothèque, l'unique copie 
existant peut-être aujourd'hui d'une singulière production 
de son amie : c'est un Discours sur le bonheur. Mme du 
Châtelet s'y plaint de Voltaire, et attribue au refroidisse- 
ment des feux dont il brûlait pour elle les dégoûts qu'elle 
avait conçus de la vie. L'excellente Mlle de Thil fit, il 
me semble, un meilleur usage de sa sensibilité que cette 
folle d'Emilie. Sa fortune était bonne, et elle n'avait 
d'autres héritiers que M. de Vienne (1) et Mme de Tal- 
leyrand. 

Ce comte de Vienne avait eu, autrefois, une très belle 
figure. Il était resté veuf de bonne heure et avait, depuis 
ce temps, usé un peu son bel âge dans le commerce des 
femmes d' autrui. Un jour, il présenta à Mlle de ' Thil 
celle au char de laquelle il se trouvait alors attaché. 
C'était la marquise de Ménars (2), très connue parmi les 
jolies femmes qui, à la cour de Louis XV, avaient su 
tirer parti de leurs charmes et de la faveur des ministres. 
Dieu me garde d'en dire du mal : après avoir bien établi 
ses deux filles, encore des enfants à cette époque, et dont 
l'une épousa le comte de Lastic, et l'autre le marquis de 

(1) Louis-Henri, comte de VienDe, né le 22 septembre 1712, fils de 
Louis de Vienne et de Marie Comeau, épousa,' en avril 1731, Hen- 
riette-Marie-Pélagie de Saulx-Tavane, et mourut le 2 mai 1793. 

(2) C'est d'elle que je tiens cette jolîe épigramme : 

« Plus je relis Corneille et plus j'aime Racine », 
Disait un jour Voltaire à l'abbé de Bormont. 
Son confrère, faisant la mine, 
Lui dit : « J'en sais bien la raison ; 
Mais ne commentez pas Racine, 
Car vous seriez pour Campistron. » (Journal de Moreau.) 



M** DE MONTMORENCY. 101 

Castellane, elle est morte en excellente chrétienne. Elle 
a toujours eu pour moi une grande amitié; je lui confiai 
la première copie de celle de mes productions qui a peut- 
être le mieux servi la religion, cet Essai sur les bornes des 
connaissances humaines dont j'ai déjà parlé. Elle ne me Ta 
jamais rendu, mais elle en a profité. 

J'avais rencontré chez Mlle de Thil la comtesse de Mont- 
morency, veuve Saujon (1); cette femme,plus hardie encore 
dans ses opinions irréligieuses que Mme du Châtelet et 
Mlle de Thil, me témoignait beaucoup d'affection ; elle 
avait, comme tant d'autres, raffolé de ma Lettre du Cheva- 
lier, plus encore de mon Observateur hollandais, et faisait 
fort peu de cas du Montesquiou-Fézensac, le futur inven- 
teur de ce bel arbre généalogique que l'on a vu si bien 
provigner pendant la Révolution. 

Mme de Montmorency était très adroite pour faire sa 
cour, et ne pas laisser oublier sa fortune aux ministres 
qui chantaient alors mes louanges; aussi prit-elle mon 
parti contre les philosophes, et me défendit-elle lorsque 
mon mémoire sur les Cacouacs ajouta à la célébrité qui 
était le seul objet de mon ambition. Elle se disait l'amie 
de cette famille des Talleyrand que j'ai toujours préférée 
à toutes les autres maisons de la Cour, et avait obtenu de 
Mme de Périgord l'appartement dont celle-ci avait droit 
de jouir, dans le château de Saint-Germain, comme étant 
celui de Monsieur le Dauphin; elle y trônait en reine et 
augmentait le nombre de ses créanciers. Elle ne fut pas 
fâchée qu'on la crût pour quelque chose dans le mariage 
de Mlle d'Antigny avec le comte de Talleyrand. 



(1) Marie-Louise-Angélique de Barberin, veuve de Charles-François 
de Campet, comte de Saujon, avait épousé, en 1747, Joseph- Auguste 
de Laval-Montmorency, comte de Montmorency-Laval, né en avril 
1715. 



108 MES SOUVENIRS. 

Le comte de Vienne avait un fils unique (1) qui mourut 
en 1758; il ne s'est point remarié; en lui a donc fini cette 
maison, Tune des plus illustres et des plus anciennes de 
Bourgogne. Je sais qu'il regardait Mme de Talleyrand, 
sa cousine, comme devant être, après lui, la tige d'une 
nouvelle maison de Vienne; et je crois que ce fut dans ce 
dessein qu'il destina sa fille, Claude-Louise de Vienne (2), 
à former une alliance qui pût lui donner des petits-fils 
héritiers d'une des plus riches familles roturières, mais 
déjà illustre par quelques alliances. J'ai parlé des Sé- 
nozan, dont l'aîné était marié à la seconde des sœurs 
de M. de Malesherbes et qui avait un frère cadet, fort 
sot enfant, nommé Tholignan; celui-ci/ glorieux de ce 
que sa sœur avait épousé un Montmorency et avait été 
la première femme du prince de Tingry (3), se dit : 
« Je veux épouser une plie de qualité et avoir le droit de me 
croire aussi un seigneur. » Cette idée allait à merveille aux 
vues que s'était proposées M. de Vienne pour l'établis- 
sement de sa fille ; et, si celle-ci donnait un enfant à son 
benêt de mari, Mme de Talleyrand comptait bien lui faire 
épouser l'aîné de ses fils ou l'une de ses filles ; car, par 
suite de la mort de mon ami, le fils du père Sénozan, 
l'héritier ou l'héritière du Tholignan pouvait, un jour, 
réunir les immenses domaines des Sénozan : Rosny, 



(4) Louis-Ursule de Vienne, né le 17 octobre 4734, tué en 4758, en 
Westphalie. 

(2) Claude-Louise de Vienne, née le 43 octobre 4744, morte le 
5 novembre 4769, mariée le 49 avril 4764 à Jean Olivier de Sénozan, 
comte de Viriville, qui mourut le 26 novembre 4769. 

(3) Charles-François-Christian de Montmorency -Luxembourg, 
prince de Tingry, né le 30 novembre 4743, marié le 9 octobre 4730 
à Anne-Sabine Olivier de Sénozan, fille de François Olivier de Sé- 
nozan, marquis de Rosny, sœur de Jean-Antoine Olivier de Sénozan, 
premier président de la 4 e chambre des enquêtes, et de Tholignan. 
Elle mourut le 27 septembre 4741. 



MARIAGE DE M LLE DE SÉNOZAN. 103 

Bois-le- Vicomte et leurs superbes terres du Maçonnais. 

Le mariage eut lieu au mois d'avril 1761 ; les articles 
du contrat furent lus chez moi. C'est un peu après ce 
temps-là, postérieur à la mort de ma première femme, 
mais antérieur à mon mariage avec la seconde, que 
Mme de Talleyrand me demanda de raccompagner, lors 
d'une visite qu'elle fit à Mme de Sénozan la mère, dans la 
magnifique terre de Bois-le-Vicomte, qui avait appartenu 
au cardinal de Richelieu et, dans les partages des Sénozan, 
était échue à M. de Tholignan.Nous remarquâmes partout 
des emblèmes du pouvoir et des traces du luxe du car- 
dinal; nous fîmes très bonne chère, et nous ne pûmes 
nous empêcher de rire, en voyant M. de Tholignan pleurer 
comme un enfant parce qu'il croyait s'être crevé les yeux 
à la chasse. 

La jeune Vienne, douce, bonne et la meilleure enfant 
du monde, mourut en laissant une fille qui se trouva 
l'une des plus riches héritières du royaume. Cette 
magnifique perspective aida à consoler de la perte de 
ses deux enfants le marquis de Vienne, lequel, sans oser 
l'afficher, était toujours le très humble esclave de la 
marquise de Ménars. Telle était aussi la perspective de 
la maison de Talleyrand, dont j'étais l'ami intime, 
l'arbitre et le juge] en vertu d'une commission du con- 
seil du Roi. 

Mme de Talleyrand n'avait point encore d'enfants 
qu'elle pût songer à établir : l'évêque d'Autun était au 
collège, et le désir de la famille était que le jeune prince 
de Chalais, fils aîné de M. de Périgord, épousât la fille 
unique de Tholignan, petite-fille, par sa mère, du comte 
de Vienne, et appelée à l'hérédité de tous les biens que 
les Olivier de Sénozan possédaient du nord au midi de la 
France. 



104 MES SOUVENIRS. 

Tout cela réussit au gré de la famille : l'héritière de là 
maison de Sénozan, la petite-fille du dernier comte de 
Vienne, fut mariée au fils aîné du comte de Périgord (1). 
Je ne me rappelle plus au juste son nom : je crois qu'il 
s'appelait Archambauld, et le second, Adalbert (2). Ils 
étaient les frères de la marquise de Mailly, qui vivait alors 
pour le bonheur de son père; et qui, devenue dame 
d'atour de notre dernière reine, refusa les honneurs de 
la Cour à moins de les partager avec son mari, le plus 
laid, le plus maussade et le plus plat des hommes. Il fut 
fait duc, et Mme de Mailly pleura bientôt le seul enfant 
qu'elle en ait eu. 

(1) Ici la mémoire de Moreau le sert mal, ce dont il n'y a pas lieu 
de s'étonner, car il a écrit cette partie de ses Souvenirs dans un âge 
très avancé. En réalité, Madeleine-Henriette-Sabine Olivier de Séno- 
ïan, fille de Jean-François-Ferdinand Olivier de Sénozan de Tholi- 
gnan, marquis de Viriville, et de Claude-Louise de Vienne, fut mariée 
(le contrat est du 2 décembre 1778) à Archambaud-Josepb de Tal- 
leyrand, troisième fils du comte de Talleyrand, né le 1" septembre 
1762, qui devint comte, puis, en 1817, duc de Talleyrand-Périgord, et 
mourut à Saint-Germain en Laye le 3 août 1838. Pour elle, elle fut 
décapitée le 16 juillet 1794. 

Quant au prince de Chalais, qui se nommait Hélie-Gharles de 
Talleyrand et fut duc de Périgord, il était né en 1754 et mourut en 
1829; il avait épousé Mlle de Baylens. Son frère puîné s'appelait, en 
effet, Adalbert, et ils avaient bien une sœur, Marie-Jeanne de Talley- 
rand, qui avait épousé le n^arquis de Mailly à la fin de décembre 
1761 ; tandis que leur cousin, Archambauld, mari de Mlle de Sénozan, 
n'avait que des frères : le premier, Alexandre-François- Jacques; le 
second, Charles-Maurice, le fameux évêque d'Autun; le dernier, 
Boson- Jacques. 

(2) Le petit Adalbert de Périgord était un enfant charmant, malgré 
sa laideur. 11 jouait à des petits jeux avec sa mère; elle devait lui 
donner une pénitence; elle lui dit : « Adalbert, je te donne pour 
pénitence de changer de visage et d'en prendre un joli. » Il répond 
sur-le-champ, d'un son de voix charmant : < Maman, cela m'est im- 
possible, c'est comme si je vous donnais pour pénitence d'en prendre 
un laid. » (31 décembre 1766, Journal de Moreau.) Adalbert-Charles 
de Talleyrand, comte de Périgord, né le 1" janvier 1758, maréchal 
de France en 1817, mort le 13 décembre 1841. Il épousa Mlle de 
Saint-Léger le 25 août 1794, et n'en eut point d'enfants. 



L'ÉVÈQUE D'ÀUTUN. 105 

Le pauvre comte de Périgord, après la mort de sa 
femme (i), arrivée le 22 mai 1775, se logea, chez sa fille, 
à l'hôtel de Mailly ; il eut aussi, dans la suite, la douleur 
de la perdre. La jeune reine l'avait faite sa dame d'hon- 
neur, à l'époque où elle n'était encore que dauphine; 
montée sur le trône, elle substitua à Mme de Mailly la 
princesse de Chîmay, et prit Mme d'Ossun pour dame 
d'atour, afin de favoriser la comtesse de Gramont, sa 
mère, amie intime de Mme de Polignac. La dernière fois 
que je vis Mme de Mailly, elle habitait encore l'hôtel de 
son beau-père; je trouvai près d'elle la marquise de 
Montmorency, femme du ministre, et depuis guillotinée 
avec lui. Quant à Mme de Mailly, comme son amie la 
duchesse de Lesparre, elle eut la faveur de] mourir dans 
son lit, avant que la Révolution eût porté nos malheurs à 
leur comble. 

Revenons à la comtesse de Talleyrand. Elle demeurait 
avec la marquise, sa belle-mère, et le chevalier, son 
beau-frère, lorsque ce malheureux évéque d'Autun acheva 

(1) Mme de Givrac m'a appris la mort de Mme Périgord. Cette 
respectable femme est morte ce matin, ne faisant qu'un cri après 
M. de Périgord et souhaitant, pour grâce unique, de le voir avant 
que d'expirer. Sa maladie a été un choléra morbus. Elle n'a cessé de 
vomir. Ce mal a été vraisemblablement occasionné par quelques 
convulsions de nerfs. Elle était d'une vivacité prodigieuse, et j'ai vu 
un temps où un événement fâcheux pour l'État la mettait à la mort. 
En venant de Languedoc, elle a rencontré un homme qui lui a dit 
que tout était en feu autour de Paris, que les peuples étaient révol- 
tés, etc., etc. L'imagination de la pauvre femme s'est exaltée, elle 
pensa se trouver mal le lendemain en voyant entrer chez elle un 
homme en bottes. Joignez, à ces terreurs, la fatigue du voyage qu'elle 
a fait en cinq jours, la mauvaise nourriture qu'elle a prise après 
avoir bu du lait de chèvre, sans se purger. Voilà ce que l'on dit. Son 
heure était marquée, mais < non inventent sœcula parem. » 

Le pauvre M. de Périgord est dans un état effroyable. Il a été très 
longtemps sans pouvoir imaginer que sa femme fût morte ; lorsqu'il 
n'a pu en douter, il est tombé dans un fauteuil, où il est resté 
trente-six heures sans parler. (Journal de Moreau.) 



106 MES SOUVENIRS. 

de déchirer son cœur. Elle ne m'a jamais parlé de lui; 
mais je sais combien elle déplorait la conduite de celui 
qui, membre des États généraux, forma avec Mirabeau 
le plan de la Révolution ; célébra, à Versailles, la messe 
du 14 juillet 1790, et sacra ces évoques apostats dont il 
se moquait lui-même, en me les montrant galoper par sa 
fenêtre. A cette époque, il était logé seul et avait quitté 
tous ses parents. Ce fut lui, enfin, qui entreprit, en com- 
pagnie d'une foule d'impies et de conjurateurs, et, qui 
pis est, vint à bout de convertir l'Assemblée nationale en ce 
qu'ils appelèrent une Convention nationale (mot emprunté 
des Anglais), qu'ils employèrent pour dépouiller l'in- 
fortuné Louis XVI et les États généraux d'une autorité 
dont ils ne pouvaient plus rien faire. Il eut l'imprudence 
de m'exposer lui-même son système, et voici en quelle 
circonstance : 

Il était très particulièrement lié avec cette duchesse de 
Luynes qui a quitté, repris et vraisemblablement trahi la 
Reine, ainsi qu'avec la vicomtesse de Laval, qui avait 
prostitué ses charmes au contrôleur général Calonne. Je 
voyais beaucoup ces deux femmes chez le maréchal de 
Laval; elles intriguaient de leur mieux dans tous les 
partis pour y trouver leur profit, et n'abandonnaient plus 
les tribunes. En 1790, au mois d'août, dénoncé par 
Camus, je fus en butte aux tracasseries de l'Assemblée 
constituante : il s'agissait de me défendre contre des 
calomnies dont j'étais le plastron, et de sauver les restes 
d'un établissement (1) très utile auquel j'avais consacré 
trente ans de ma vie. L'évêque d'Autun s'annonçait 
comme ayant mission de conserver ou de détruire les 
travaux relatifs à l'administration. Mme de Luynes me 

(1) Le Dépôt des chartes et de législation, qu'il avait fondé au mi- 
nistère des affaires étrangères. 



DÉPART DE LA COMTESSE DE TALLEYRAND. 107 

conseilla de m'adresser à lui : je le fis par différents 
mémoires en forme de lettres. Je les lui remis; j'allai 
même le trouver, et j'en fus accueilli. Je prévins M. de 
Périgord de ces mémoires et de ces démarches; dans 
toutes ses réponses écrites, il me témoigna l'horreur et 
le mépris que son indigne neveu lui inspirait. Cette 
horreur et ce mépris, je les partageai bien sincèrement 
quand, de la meilleure foi du monde, il m'eut annoncé 
cette Convention nationale, alors projetée. Depuis, je n'ai 
pas voulu revoir ce monstre, et j'ai jeté au feu tout ce 
qui me restait de ma correspondance avec lui. J'avais 
trop de raisons de chérir et de plaindre sa mère, pour ne 
négliger aucune des occasions que j'avais encore de la 
consoler. Je me rendis plusieurs fois chez elle : elle me 
montrait, elle caressait, en ma présence, ses petits- 
enfants qui lui restaient, car ses enfants étaient, je crois, 
déjà mariés; mais je lisais, dans son cœur, l'affreux sou- 
venir du parricide qui la faisait mourir de douleur. Enfin, 
elle prit son parti, comme tant d'autres, de sortir du 
royaume. Elle n'alla point à Coblentz, ni à Dusseldorf, 
où s'était retirée la duchesse de Laval, qui y était devenue 
un modèle de religion et de piété, et où se réfugièrent 
plus tard le cardinal de Montmorency et un grand nom- 
bre de ceux que le malheureux Louis XVI avait eu la 
faiblesse d'abandonner : elle eût rappelé dans ce pays des 
souvenirs trop amers ; elle était la mère du plus impie et 
du plus scélérat des apostats. Elle se dirigea sur Tournay, 
et l'on m'a dit qu'elle y était toujours. 

Quant à la duchesse de Laval, lorsque la tourmente 
révolutionnaire fut passée, elle rentra à Paris. Réunie à 
sa famille, elle habite l'hôtel de Laval. Je vais quelque- 
fois lui demander des nouvelles de son oncle, qui fut 
très peu de temps grand aumônier de France, et a survécu 



108 MES SOUVENIRS. 

au maréchal» son frère. Je m'amuse à lui rappeler, à elle 
aujourd'hui sainte à canoniser, certain souper de lundi 
gras, chez le maréchal, où après que je lui eus gagné 
beaucoup d'argent, elle s'avisa de vouloir me mener au 
bal de l'Opéra! 

J'étais vaincu, livré, votre ordre était ma loi; 

Tous trois dans un même équipage, 

Et la folie, et vous, et moi, 
Nous allions faire ensemble un très plaisant voyage. 

Je crus, au trouble de mes sens, 

Qu'Armide, réchauffant ma cendre, 

Par sa baguette allait me rendre 

Une des nuits de mon printemps. 

Je voyais voler sur vos traces 

Les jeux, les plaisirs, la gaîté ; 

Et les amours en liberté 

Donnaient un air de volupté 

A l'ingénuité des grâces. 
Que ne voyais-je pas dans mon enchantement? 
Je croyais mon bonheur au-dessus de l'envie. 

Vous disparûtes un moment : 

Je ne vis plus que la Folie ! 



CHAPITRE VII 

Remontrances de la cour des aides de Montpellier contre les entreprises 
du parlement de Toulouse. — Parlement contre Jésuites. — 
Le Père Griffet et le Père de Neuville. — M. l'archevêque de 
Paris. — Caractère de ce prélat. — Affaire des Hospitalières. — 
Lettre d'un chevalier de Malte. — Le duc de la Vauguyon. — 
Remontrances de la cour des aides de Provence au Roi contre les 
entreprises du parlement d'Aix. — Contes moraux. — M. Bertin 
me propose une charge de conseiller au Châtelet. — Je deviens 
conseiller à la Cour des comptes, aides et finances de Provence. 
— Cette Cour me nomme son député à Paris. — Le président de 
Mazenod. — Première audience de Mgr. le Dauphin. — Démission 
de M. de Lamoignon. — Son exil à Malesherbes. — M. de Maupeou 
vice-chancelier grâce à Mme de Pompadour. — M. Bertin, secré- 

r taire d'État. — M. de Boynes. — Brouille avec la famille d'Agues- 
seau. — Parallèle du physique et du moral de la France et de 
r Angleterre. — Lettre sur la paix. — Dépôt des chartes. 

En 1759, les Parlements soutenaient, avec plus de 
vigueur que jamais, leur système de l'unité d'un corps 
représentatif de la nation, sans lequel le Roi ne pouvait 
rien. Obligé, par ma place, d'étudier les lois et d'avertir 
les ministres des atteintes qu'elles pouvaient recevoir, je 
croyais l'autorité perdue, si on laissait passer en dogme 
d'État des principes qui ne tendaient à rien moins qu'à 
faire, de la monarchie française, une aristocratie parle- 
mentaire. Je ne dissimulerai point que je me livrai à 
cette partie de notre droit public, que j'écrivis, sur cet 
important objet, différents mémoires (1) ayant pour but de 

(1) Le principal de ces mémoires est intitulé : Principes de conduite 
avec les Parlements. 



110 MES SOUVENIRS. 

donner aux ministres des principes d'une conduite régu- 
lière vis-à-vis des compagnies, qui ne sont jamais puis- 
santes que par les fautes et l'impéritie du gouvernement. 
Je ramassai et je réunis toutes les lois existant sur cette 
matière ; je les indiquai, et j'ose dire que, si mes vues 
eussent été suivies, on n'aurait pas été réduit, dans la 
suite, à détruire la magistrature : nous aurions encore les 
mêmes Parlements qu'autrefois, mais sages et modéré». 

Tout en servant le gouvernement par ces mémoires 
particuliers, destinés à instruire les ministres, je cher- 
chais aussi à affaiblir l'enthousiasme public qui faisait la 
force de ces corps redoutables à la maladresse, lesquels 
cependant n'ont et ne peuvent avoir d'autorité que quand 
ils ont raison. J'en eus une occasion au commencement 
de 1760 : la cour des [aides de Montpellier, avait, avec le 
parlement de Toulouse, un grand différend portant sur 
la nature et sur l'effet des enregistrements. Le Parlement, 
dans ses écrits publics, avait inséré tous ses systèmes de 
législation parlementaire : la Cour des aides me pria de 
la défendre, et je fus avoué pour cela par le ministre. Je 
composai donc un petit volume, présenté au Roi, et 
imprimé sous le titre de Remontrances de la cour des aides 
de Montpellier contre les entreprises du parlement de Tou- 
louse. Tout le public impartial lut cet ouvrage avec plaisir ; 
les écrivains du Parlement ne purent y répondre par 
aucune raison solide. Mais le mal était que le Conseil 
n'osait jamais prendre une décision contre aucun parle- 
ment. Déjà les ministres les plus accrédités pensaient 
avoir besoin de ces corps, et voulaient les ménager. Ce 
sont malheureusement ces ménagements qui ont, à la 
fin, également perdu et ces ministres, et les compagnies 
qu'ils désiraient s'attacher. 

Dès 1760, M. Bertin s'était brouillé avec celles-ci en 



PARLEMENT CONTRE JÉSUITES. 111 

faisant tenir le lit de justice du 21 juillet; on prétendit 
avoir reconnu mon style dans le discours du chancelier. 
J'avoue que je l'avais écrit; mais je proteste que je n'en 
ai jamais fait d'autre. On commençait donc à me regarder 
comme l'antagoniste des Parlements : je n'étais que 
l'ennemi de leurs maximes. J'avais ri des disputes sur le 
jansénisme, mais je considérais comme très sérieuses 
celles qui s'élevaient sur l'autorité. Je m'apercevais de 
plus, avec beaucoup de crainte, que l'on se disposait à 
abandonner les Jésuites à ces compagnies. Il était simple 
que le Roi renvoyât cette société, s'il la trouvait dange- 
reuse; mais j'aurais souhaité que cela se fît par voie de 
législation, et non dans les formes d'un procès où toutes 
les règles ont été violées. Il me semblait périlleux qu'on 
permît au Parlement d'essayer ses forces sur cette com- 
pagnie, que je croyais utile, et dont le Parlement lui- 
même exagérait la puissance pour ajouter à sa propre 
gloire. Par allusion au Candide de Voltaire, je répétais 
quelquefois à un ministre que je voyais familièrement : 
« Laissez-les faire : ils vont manger du Jésuite pendant quel- 
ques années, mais ils vous mangeront après. » 

Je connaissais alors deux Jésuites, que j'aimais beau- 
coup : le Père Griffet (1) et le Père de Neuville (2). J'étais 
lié avec eux depuis cinq ou six ans, et ils venaient, de 
temps en temps, dîner chez moi, avant même que je 
fusse attaché au ministère. Nous traitions ensemble, 
gaiement et impartialement, les disputes qu'ailleurs on 
avait soin de rendre si aigres. Un jour, en me mettant à 

(1) Henri Griffet, Jésuite, littérateur, historien, né à Moulins en 
1698, mort à Bruxelles en 1771 ; professeur à Louis le Grand, prédi- 
cateur ordinaire du Roi. 

(2) Pierre-Claude Frey de Neuville, Jésuite, théologien et prédica- 
teur, deux fois provincial de l'ordre; né à Granville en 1692, mort à. 
Rennes en 1775. 



112 MES SOUVENIRS. 

table avec eux et quelques gens de lettres, je leur dis : 
« Mes Pères, je vous aurais donné quelques jansénistes, si nous 
avions encore des gens de Port-Royal; mais, malheureusement, 
nous n'avons plus que la crapule du jansénisme, et il ne faut 
pas nous encanailler. » 

Quoi qu'il en soit, sous le ministère de M. Bertin, la 
seule chose que je conseillais aux deux Jésuites, mes 
amis, était de faire promptement payer leurs créanciers; 
je contribuai même à leur obtenir, de ce ministre, un 
arrêt du Conseil qui les autorisait à emprunter trois mil- 
lions en Espagne. L'argent était tout prêt, et ou ne leur 
prenait que trois pour cent d'intérêt. Je fis remarquer, 
là-dessus, à M. le contrôleur général, qu'il aurait dû 
profiter de leur crédit et emprunter, sous leur nom, pour 
le compte du Roi. Cet arrêt du Conseil a été mis dans les 
gazettes de Hollande; mais l'arrêt du Parlement du 6 août 
1761, défendant à tous les sujets du Roi d'entrer dans la 
société, empêcha l'emprunt en décourageant les prêteurs. 

Toutefois, ce ne fut que le 22 février 1764 que, les 
pairs s'étant assemblés afin de revoir les remontrances 
sur l'affaire de M. l'archevêque, le Parlement saisit cette 
occasion, et rendit un arrêt contre les Jésuites qui leur 
prescrivait un serment pour abjurer l'institut, et qui les 
obligeait de le faire dans la huitaine de sa publication. 

Cet arrêt, imprimé par extraits, fut crié dans les rues 
dès le lendemain, jeudi 23. Je le lus chezMlle de Château- 
Thierry, à Panthemont, où je dînais ce jour-là avec 
M. le comte de Ruffec. Le vendredi, tout Paris débitait 
que M. le duc de Vauguyon était exilé et que M. de Saulx 
avait sa place : cette nouvelle se répandait toutes les fois 
que l'on faisait quelque chose contre les Jésuites. J'appris 
en même temps, chez Mme de Galliffet, que le Père 
Desnoyers, Jésuite, avait signé le test et que cela ne 



EXIL DES JÉSUITES. 113 

réussissait pas, même parmi les ennemis de la société. 

Le dimanche 26, les révérends Pères confesseurs du 
Roi et de la famille royale reçurent, de M. de Saint- 
Florentin, une invitation de quitter la Cour. Il la leur fit 
très honnêtement, mais au nom du Roi, disant que Sa 
Majesté les estimait, mais était forcée de céder aux 
circonstances. Ce fut au Père Dèsmarais qu'il s'adressa, 
et il le pria de rendre cette invitation à ses confrères. 
Le Père Desmarais lui demanda : « Monsieur le comte, 
rapporterai^ cela aussi au Père confesseur de la Reine? — 
Oui, répondit M. de Saint-Florentin, l'ordre du Roi est 
général. » — Le jésuite supplia le ministre de le dispenser 
de cette commission : — a Je ne puis me résoudre, dit-il, 
en quittant ce pays-ci, à être le ministre d'une commission qui 
affligera la Reine sensiblement. Il vaut mieux. Monsieur, que 
vous, qui êtes son chancelier et qui avez quelques droits dans 
sa maison, vous la prépariez à cet événement, et fassiez part 
à son confesseur des intentions du Roi. » M. de Saint-Florentin 
dispensa donc le Père Desmarais de la commission et 
s'en chargea, mais il ne la fit point. 

Le lundi, le Père Croust, confesseur de Madame laDau- 
phine, le Père Desmarais, confesseur du Roi, leurs deux 
collègues et tous les jésuites réfugiés à Versailles , par- 
tirent pour Paris et allèrent chercher un asile. Seul, le 
confesseur de la Reine resta. Les pauvres jésuites, fort 
embarrassés, prirent leur parti de côté et d'autre. Plu- 
sieurs signèrent le formulaire qui leur avait été prescrit. 
Le Père de Neuville donna sa requête pour rester, attendu 
ses infirmités. On mit : néant. Le Père Griffet se fit sonder 
par le frère Côme qui lui trouva la pierre, et donna aussi 
sa requête; mais le Parlement ordonna qu'il serait sondé 
de nouveau par des chirurgiens de la Cour, et qu'on lui 
ferait l'opération. 

i. 8 



114 MES SOUVENIRS. 

Je sus» un mois après, par Mme du Plessis-Bellière, 
que le roi de Prusse avait fait proposer au Père de Neu- 
ville de se retirer dans ses États, et lui avait même offert 
de venir au-devant de lui. Le roi de Danemark lui avait 
également proposé de lui confier la direction des quatre 
églises catholiques de Copenhague (i). 

Vers Tannée 1761, j'avais commencé à me lier de plus 
en plus avec M. l'archevêque de Paris (2) qui m'a sans 
cesse marqué les bontés les plus étendues, et pour lequel 
mon respect et mon attachement n'ont jamais varié. 
J'avais fait sa connaissance, en 1760, à l'occasion de 
certaines démarches tentées par les parlements dans le 
but d'anéantir les congrégations et les confréries. Il voulut 
me voir, me consulta, et quand on l'a approché une fois, 
on l'aime toujours. Quelque temps après, il me parla de 
son affaire avec M. l'archevêque de Lyon et du projet 
qu'il avait de répondre à sa lettre. Je lui dis franchement 
ce que j'en pensais; il avait toujours eu d'excellents 
motifs et de très bonnes raisons d'agir, mais il n'avait 
jamais mis les formes de son côté; il aurait triomphé de 
tous ses ennemis, s'il eût été aussi habile dans sa 
conduite, que droit dans ses intentions. Lors de l'affaire 
des Hospitalières, par exemple, il se trouvait en présence 
de religieuses fanatiques et livrées au plus détestable 
convulsionnisme. Au lieu de suspendre, sous différents 
prétextes, l'élection de leur supérieure, j'aurais désiré 

(4) Du 11 septembre 1761 au 14, je reste à la campagne chez 
Mme du Plessis-Bellière. On nous y confirme ce qui est arrivé au 
Père de Neuville le jour de saint Louis : il reçoit un billet anonyme, 
en montant en chaire, qui lui annonce qu'il sera assassiné. Il com- 
mence son sermon, aperçoit un mouvement dans les chaises, pâlit, 
se trouble, et cependant achève son sermon. (Journal de Moreau.) 

(2) Christophe de Beaumont du Repaire, archevêque de Paris, né 
le 27 juillet 1703, nommé à l'archevêché de Paris le 13 août 1746, 
reçu comme pair au Parlement le 22 décembre 1750, mort en 1781. 



L'ARCHEVÊQUE DE PARIS. 115 

qu'il se conduisît, avec elles, selon toutes les formes 
prescrites par les canons, et j'aurais défié le Parlement 
d'y mordre. Mais, quand même cette compagnie aurait 
essayé de le barrer, l'archevêque de Lyon, du moins, 
n'eût eu aucun prétexte d'intervenir, et le prélat de la 
capitale aurait eu pour lui tous les partisans des règles* 
Je ne fus donc point d'avis qu'il répondît au primat : il 
aurait fallu tout expliquer, et il aurait été prouvé que lui, 
pasteur et juge, n'avait point fait assez. Ne voulant pas 
le décider seul, je lui conseillai d'assembler beaucoup 
d'avocats sages et impartiaux; il y consentit. Nous 
eûmes de nombreuses conférences auxquelles il assista, 
et une entre autres, à Conflans, où il se passa quelque 
chose de très plaisant : l'abbé de Lacôme de Launay 
nous faisait le rapport de la lettre de l'archevêque de 
Lyon, et ce qu'il y a de très singulier, c'est que M. l'ar- 
chevêque de Paris m'apprit alors qu'il ne l'avait pas 
encore lue. Un avocat du clergé, le bon M. Le Maire, ne 
cessait de crier : a Monseigneur, cause perdue; vous n'avez 
rien de bon à répondre à cela. » — « Et pourquoi ? » répliquait 
M. l'archevêque. « C'est que votre réponse à la sommation 
des religieuses ne vaut rien du tout; vous donnez un prétexte 
à votre refus, vous n'en dites pas la vraie raison; il fallait 
parler clair et énoncer les faits. » L'archevêque se lève, et 
le dos au feu, il reprend en regardant cet avocat : « Eh! 
mon cher monsieur Le Maire, vous ne vous souvenez donc pas 
que cette réponse, c'est vous-même qui me l'avez dictée à Con* 
flans, à telle heure, en présence de tel. » Le pauvre homme fut 
déferré ; il ne pouvait nier la chose, et cessa d'interrompre. 
Dans toutes ces conférences, nous conclûmes, comme 
M. Le Maire, que M. l'archevêque n'avait rien de bon à 
répondre, mais nous ne le convainquîmes pas : il fit 
composer des volumes et eut assez de confiance en moi 



116 MES SOUVENIRS. 

pour me les remettre; je les gardai très longtemps, et 
je jugeai, par un sérieux examen, qu'ils donneraient 
trop d'avantages à ses ennemis. A force de patience, je 
vins à bout de le persuader de laisser là cette réponse; 
je lui suggérai les moyens de finir très juridiquement 
l'affaire, en procédant en règle contre les Hospitalières, et 
d'une manière qui lui aurait assuré une victoire entière 
sur le primat. Il convenait avec moi de la régularité du 
plan, mais il ajoutait ; « Le Parlement m'arrêtera dès le pre- 
mier pas. » Je lui répondais : « Vous le laisserez faire et 
irez votre chemin. Êtes-vous moins arrêté, lorsque vous en 
prenez un qui ne peut vous mener à rien de bien? Il vaut 
beaucoup mieux, Monseigneur, qu'on vous arrête dans une 
grande route, que dans un sentier détourné; car, dans le pre- 
mier cas, vous aurez tout le public pour vous, et on n'aura rien 
à dire au Roi sur votre conduite. » 

En général, j'ai toujours trouvé à M. l'archevêque 
de Paris, la fermeté de l'enclume qui ne sait que rece- 
voir les coups, et qui n'en pare aucun. S'il avait su pro- 
fiter de toutes les fautes que le Parlement a commises, 
de toutes les irrégularités qu'il s'est permises contre lui, 
il aurait souvent triomphé de sa mauvaise volonté. Je lui 
disais quelquefois : « Vous ne faites la guerre que comme les 
Russes, qui sont immobiles; vous n'aurez que le mérite de la 
constance, jamais celui de la victoire. Vous n'évitez aucun des 
pièges que l'on vous tend, et souvent on vous met à la main des 
^armes dont vous ne vous servez pas. » Cette âme, si droite et 
si ferme, était toujours retenue par de petites considéra- 
tions, indiquant une conscience timorée et beaucoup de 
charité, mais non des vues longues et le talent d'un 
grand général. En voici un exemple : 

Dans le mois d'octobre 1765, il parut une petite bro- 
chure qui était un tocsin furieux contre la lâcheté des 



L'ARCHEVÊQUE DE PARIS. 117 

évêques qui ne rompaient pas en visière avec la Cour. 
On y adressait les plus grands éloges à l'archevêque 
de Paris, on s'y déchaînait contre M. de Choiseul, on 
imputait au Parlement des menées séditieuses, on y 
traitait d'apostats tous ceux qui ne montraient pas le 
même zèle que le prélat de la capitale. Cette brochure 
était intitulée : Lettre d'un chevalier de Malte, et j'entendais 
raconter que Messieurs du Parlement cherchaient à ré- 
pandre qu'elle avait été écrite et imprimée par ordre de 
l'archevêque. Je sentis qu'on voulait lui en faire un plat à 
la Saint-Martin, et irriter le Roi contre lui. Je courus à 
Conflans, je lui demandai s'il l'avait lue. « Oui, me 
répondit-il, et j'en suis indigné; ces gens-là ne me con- 
naissent guère. Je suis même occupé actuellement à empêcher 
que cet ouvrage ne se propage; Une peut produire que beau- 
coup de mal. — Eh bien! Monseigneur, lui dis-je, décon- 
certez vos ennemis : cette brochure est trop répandue pour que 
vous F arrêtiez; condamnez-la par un bon mandement, et que la 
tournure de cette condamnation annonce la fermeté de vos prin- 
cipes et la sagesse de votre conduite; croyez que vos ennemis 
seront bien fâchés de cette démarche. » 

Il trouva mon idée merveilleuse, et me pria de lui pré- 
parer ce mandement; je le lui apportai le lendemain; il 
en fut enchanté. Deux jours après, il me prévint qu'il 
ne le donnerait pas, et la raison qu'il m'en allégua, c'est 
qu'on lui avait nommé l'auteur de ce tocsin, homme 
droit, qui avait écrit à bonne intention, et auquel cette 
condamnation causerait trop de peine. 

Sûr de mon respect et de mon attachement, M. l'arche- 
vêque,, quoique ne tenant aucun compte de ce que mon 
zèle pour sa gloire et sa sûreté lui proposait, ne m'en a 
pas moins marqué, dans tous les temps, la plus constante 
estime et la plus véritable amitié. J'ai composé pour lui 



118 ' MES SOUVENIRS. 

une foule de Mémoires; et je puis citer, comme une sin- 
gulière preuve de sa confiance, la demande qu'il me fit 
faire pendant son exil, en 1764, d'un projet de la lettre 
qu'il désirait écrire au Roi, à l'occasion de la mort de 
Mme de Pompadour (1). J'ai gardé cette lettre à cause de 
sa singularité, j'ose affirmer qu'elle était digne d'un 
évêque, et qu'il était également impossible que le Roi en 
fût offensé et qu'il n'en fût pas touché. 

C'est par lui qu'en 1763, j'avais fait la connaissance de 
M. le duc de la Vauguyon (2) ; je remarque ici cette époque, 
parce que l'on va voir mes liaisons, avec ce duc, devenir 
pour moi la source de plusieurs avantages et le germe 
de plusieurs désagréments. Je reviens à mes fonctions. 

J'ai déjà dit que M. Bertin s'était brouillé d'assez bonne 
heure avec les parlements, qui le vexèrent dans toute 
son administration, et finirent par l'obliger à l'aban- 
donner. Sous ce ministère, c'étaient tous les jours de 
nouvelles remontrances ; je ne faisais aucune des réponses 
qu'on y adressait, car je n'ai jamais été chargé du détail 
d'une affaire en particulier; mais, comme j'étais fort 
attaché à M. Bertin, on s'imaginait que, sous lui, je con- 
duisais la besogne, et rien n'était plus faux. Ces bruits, 
accrédités par mes ennemis naturels, les Philosophes 
les répétaient tous à M. de Choiseul; ils achevaient d'in- 
disposer contre moi ce ministre, qui n'aimait pas M. Ber- 

(4) Jeanne- Antoinette Poisson, marquise de Pompadour, maîtresse 
de Louis XV, dont la faveur dura vingt ans, était née à Paris en 4724; 
elle mourut à Versailles en 4764. (Voir à la fin du volume, p. 396, le 
récit de sa maladie et de sa mort, extrait du Journal de Moreau.) 

(2) Antoine-Paul- Jacques de Quélen, duc de la Vauguyon, né à 
Tonneins en 1706, mort en 4772; il se distingua dans la carrière 
militaire, devint lieutenant général en 1748, et fut gouverneur du 
duc de Bourgogne et des trois autres petits-fils de Louis XV qui de- 
vaient être Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Il avait été nommé 
menin du Dauphin en 4745. 



M. DE MONCLAR. 119 

tin, et d'enflammer la colère du Parlement, qui m'avait 
toujours regardé comme un transfuge. 

En 1762, la Cour des aides de Provence, ayant enre- 
gistré un édit refusé par le Parlement, se trouva en butte 
à toutes les vexations que cette compagnie put imaginer. 
M. de Monclar (1) multiplia les réquisitoires injurieux 
contre cette pauvre Cour des aides, et le Parlement prit 
et fit afficher des arrêts qui l'humiliaient et cherchaient 
à lui enlever sa juridiction. Heureusement pour elle, 
M. de Monclar avait mis dans son réquisitoire toutes les 
maximes républicaines des parlements, et celui d'Aix 
avait osé, par ses arrêts, disputer au Roi le pouvoir légis- 
latif . La Cour des aides fit un coup de force : elle rendi 
un arrêt par lequel elle dénonçait au Roi le réquisitoire 
de M. de Monclar et les principes du Parlement, comme 
donnant atteinte aux lois fondamentales de la monarchie, 
et tendant à anéantir la souveraineté du Roi. 

Cette compagnie connaissait les Remontrances que 
j'avais écrites, en 1761, pour la Cour des aides de Mont- 
pellier : son premier président et ses députés, alors à 
Paris, demandèrent au ministre, pour lequel ils s'étaient 
attiré cette affaire, que je voulusse bien me charger de 
leur défense qui était en même temps celle de l'autorité 
du Roi. Me voilà donc aux prises avec le terrible M. de 
Monclar, le grand ennemi des Jésuites, l'ami de M. de 
Choiseul, très occupé, en ce moment, à se frayer une 
route au ministère, où il s'en est peu fallu qu'il ne par- 
vînt. Je composai un ouvrage qui ne fut que trop célèbre; 
il était intitulé : Remontrances de la cour des aides de Pro- 
vence au Roi contre les entreprises du Parlement. Il atterra 

(4) Jean-Pierre-François de Ripert, marquis de Monclar, né à Apt 
(Provence) en 4744, mort en 4773. 11 succéda, à vingt et un ans, à 
son père, comme procureur général près le parlement de Provence. 



120 MES SOUVENIRS. 

M. de Monclar, qui n'a jamais pu y répondre et qui ne 
mo l'a jamais pardonné. Ces Remontrances contenaient 
les vrais principes du gouvernement français, et posaient 
la règle fixe entre l'arbitraire du despotisme et la licence 
de l'anarchie parlementaire. Le Roi y fit une réponse si 
favorable, que cette compagnie a toujours marché, depuis, 
la rivale du parlement de Provence, et est enfin devenue 
ce Parlement même, sans l'avoir désiré, mais par une 
suite de circonstances imprévues, et par l'effet des 
intrigues de M. de Monclar qui voulait la détruire. 

Ces Remontrances furent plus tard imprimées avec la 
permission du Roi : de toutes celles qui lui ont été pré- 
sentées pendant son règne, et qui n'ont été que trop mul- 
tipliées, elles sont les seules dont il ait souhaité la publi- 
cation. On peut juger combien elles me créèrent d'en- 
nemis parmi les parlementaires et parmi les républicains, 
qui pensaient alors faire leur cour en adoptant leurs sys- 
tèmes. On en distribua plus de quinze cents exemplaires; 
et lorsque, en 1769, le ministère crut devoir revenir 
tout de bon aux anciennes maximes du royaume, on alla 
les rechercher dans la profession de foi de la Cour des 
aides de Provence. M. de Monclar et ses amis avaient 
donné à cet ouvrage le sobriquet de Contes moraux (1); 
ils m'ont joué toutes sortes de mauvais tours dans la 
suite, mais ils n'ont jamais osé risquer une réfutation. 

Comme ils étaient en très grande et très intime rela- 
tion avec les zélés du parlement de Paris, qui, tous les 
jours, cherchaient niche à M. Bertin, ils commencèrent 
par essayer de me perdre auprès de cette compagnie : ils 



(1) Par un jeu de mots sur son nom et par allusion aux Contes 
Moraux que Marmontel publiait alors dans le Mercure, où ils avaient 
une vogue immense, et qui le firent entrer à l'Académie française 
en 1763. 



M. BERTIN. 121 

n'avaient pas beaucoup de chemin à faire ; mais ils ten- 
tèrent mieux, ils voulurent rengager à me persécuter. 

Au mois de janvier 1763, M. Bertin, auquel je ne puis 
vouer trop de reconnaissance, me dit dans son cabinet à 
Versailles : o D'Amécourt (1) vient de me donner un avis dont il 
faut absolument que vous profitiez. Ses confrères vous imputent 
tout ce qu'ils s'imaginent que je fais; ils supposent que vous 
soufflez ici le feu contre eux, et que vous êtes en état de fournir 
les armes avec lesquelles nous pourrions les battre. — Vous 
savez ce qu'il en est, Monsieur, répliquai-je; ri l'on m 'écoutait, 
on ne les battrait pas, mais on ne les craindrait pas non plus. » 
Le ministre ajouta : a II a été question de vous, hier, 
dans une assemblée des chambres; plusieurs de ces messieurs 
ont dit qu'il faudrait en venir à vous décréter, et ils sont gens 
à le faire. — Je n'en ai pas peurt m'écriai-je. — Eh bien! 
ils rendront un arrêt powr vous rayer du tableau des avocats; 
croyez-moi, tant que vous y serez, vous vous trouverez sous 
leur férule; tirez-vous-en; prenez une charge. » Il me pro- 
posa d'en acheter une de conseiller au Châtelet. « Non, 
répondis-je, je serais encore sous leur dépendance, et je serais 
bien attrapé s'ils se bornaient même à exiger que je remplisse 
ma charge. » Je demandai le temps de délibérer. 

Quelques jours après, je m'entretenais de ma position 
avec M. d'Albertas, premier président de cette Cour des 
aides de Provence, à qui j'étais devenu si cher. Il me dit : 
« J'ai votre affaire. Vous ne voulez pas mettre d'argent à une 
charge; vous n'en voulez pas les émoluments, mais le titre, et 
vous voulez qu'il soit honorable ; vous serez des nôtres. » Il 
m'apprit ensuite qu'un conseiller de sa compagnie avait 
vingt ans de service, et désirait obtenir des lettres d'ho- 
noraire; seulement il n'avait qu'un fils de cinq ans,, 

(4) D'Amécourt, conseiller au Parlement et ami de ce ministre. 



122 MES SOUVENIRS. 

auquel il tenait à conserver sa charge. Il me proposa de 
traiter avec lui, de m'en faire revêtir à condition que 
tous les émoluments lui reviendraient, et qu'au bout de 
vingt ans, je rendrais à son fils (1) l'office qu'il serait 
alors en âge de remplir. Ce marché fut conclu, et la 
compagnie, avant même que je traitasse, me dispensa, 
par un arrêté, de toute résidence et de tout service. Elle 
me nomma son député; on m'expédia des provisions, et 
je devins conseiller à la Cour des comptes, aides et 
finances de Provence. Je n'allai m'y faire recevoir qu'au 
mois de mai 1764. On changea alors, par un arrêt du 
Conseil, le titre qui m'attachait au ministère, afin de 
rendre ce titre plus compatible avee celui de magistrat 
de cour souveraine. 

Ce fut en cette année 1763 que j'eus l'honneur, pour 
la première fois, de paraître devant feu Mgr le Dau- 
phin (2). Le président de Mazenod était à Compiègne, à 

(4) Nous possédons l'extrait sur parchemin, avec sceau, des 
registres de la Cour des comptes, aides et finances de Provence, 
relatant, à la date du 28 mai 4764, la réception de Moreau comme 
conseiller, à la place de Messire François-Xavier-Bruno de Riants. 

En 4774, la Cour des comptes, aides et finances étant devenue le 
Parlement, un nouvel acte intervint entre Moreau et M. de Riants, 
où il est dit : ... . « Nous reconnaissons l'un et l'autre, qu'ayant été tous 
deux pourvus, par le même êdit, chacun d'un office dans le Parlement, 
nous demeurons respectivement quittes et déchargés de toutes les obli- 
gations contractées par le traité de 1764; lequel, au moyen du présent 
acte, sera sans force et vigueur, à commencer du 1 er octobre, présent mois. » 
Fait double, à Marseille, le 16 octobre 1771. 

Moreau conserva sa charge jusqu'en 4785, époque où il la céda à 
François- Jean-Joseph Anglésy. A cette occasion, il reçut des Lettres 
d'honoraire sur parchemin, avec sceau royal, datées du 46 février 4785. 
Nous avons également ces deux pièces. 

(2) Louis, dauphin de France, né le 4 septembre 4729, mort le 
20 décembre 4765. 11 avait épousé en premières noces, le 25 février 
4745, Marie-Thérèse-Antoinette-Raphaële, infante d'Espagne, née le 
44 juin 4726, morte le 22 juillet 4746; et en secondes noces, le 9 fé- 
vrier 4747, Marie-Josèphe de Saxe, née le 4 novembre 4734, et 
morte le 43 janvier 4767, 



M CR LE DAUPHIN 423 

la suite des affaires de la compagnie qui m'adoptait; il 
souhaitait que ce prince lût les Remontrances que j'avais 
faites, et que cela nous le rendît favorable dans le con- 
seil. Je voyais, dès lors, quelquefois M. de la Vauguyon, 
mais ce ne fut pas lui qui nous procura la faveur que nous 
ambitionnions : M. de Mazenod connaissait un valet de 
chambre de Mgr le Dauphin; ce prince, à qui il parla de 
nous, témoigna quelque envie de parcourir mon ouvrage. 
Il s'était déjà intéressé à l'Observateur hollandais, aux 
Cacouacs et aux Remontrances de la cour des aides de Mont- 
pellier. Nous eûmes l'honneur de lui présenter celles de 
ma compagnie, et l'audience fut assez longue pour qu'il 
parût entendre avec une certaine satisfaction le récit de 
nos démêlés avec le Parlement. Il daigna me traiter avec 
la plus grande bonté, me dit qu'il avait lu avec plaisir 
tous mes écrits, et qu'il était fort aise de me connaître. 
J'eus même occasion de l'entretenir de droit public de 
manière à lui inspirer bonne opinion de moi. J'avoue que 
c'était bien mon projet, et je n'oublierai jamais qu'après 
une petite demi-heure de conversation, lorsqu'il nous 
donna notre congé, il termina par ces propres mots : 
« Messieurs , je vous sais bon gré du courage que vous avez de 
défendre l'autorité du Roi; il n'y a, pour vous autres, que des 
coups de bâton à gagner; et voilà pourquoi je dois surtout 
vous en être obligé. » 

Le lit de justice du 31 mai 1763, la résistance du par- 
lement de Paris, l'enregistrement forcé que l'on fut con- 
traint de faire faire dans les parlements de province, le sou- 
lèvement de toutes ces compagnies, les traitements qu'elles 
infligèrent aux commandants chargés des ordres du Roi, et, 
notamment, l'affaire de M. Fitz-James (1) qui fut décrété, 

(1) Charles, duc de Fitz-James, gouverneur du Limousin puis du 
Languedoc, maréchal et Pair de France, né en 4742, mort en 4787. 



124 MES SOUVENIRS. 

enfin une fermentation générale dans tout le royaume, 
amenèrent à penser que le bon et vertueux chancelier 
de Lamoignon était trop faible pour réprimer tous ces 
désordres des compagnies : on résolut d'avoir sa démis- 
sion. Le Roi lui écrivit afin de la lui demander; il la 
refusa, et fut exilé à Malesherbes. Mme de Pompadour se 
rappela M. de M aupeou, l'ancien premier président, qu'elle 
avait trouvé aimable autrefois : on le fit vice-chancelier. 

Je crus d'abord, et bien des gens Font cru comme moi, 
que M. Bertin avait contribué à ce choix ; il s'agissait, en 
effet, de sauver son ouvrage que les flots parlementaires 
étaient près de submerger; mais il m'a assuré, depuis, qu'il 
n'y avait eu aucune part, et que c'était Mme de Pompa- 
dour qui avait voulu M. de Maupeou. On avait engagé 
M. de Brou, successeur de M. Berryer, à remettre les 
sceaux; et, pour cela, on avait promis à M. de Marville, 
son neveu, une place dans le Conseil des dépêches (i). 
Le vice-chancelier avait donc été fait garde des sceaux, 
et tout s'était passé le 4 octobre 1763, immédiatement 
avant que le Roi se rendît à Fontainebleau. 

On m'y appela dès les premiers jours du voyage ; 
M. Bertin me mit en œuvre, et je m'enfermai pour com 
poser des Mémoires sur la conduite qu'il y avait à tenir 
dans ce moment (2). Je consultai les lois; je partis de 



En 1763, le duc de Fitz-James, à la suite des refus persistants du 
parlement de Toulouse d'enregistrer les édits royaux relatifs à la 
liquidation des rentes, crut devoir consigner les membres de ce Par- 
lement aux arrêts dans leurs maisons. C'est alors que le Parlement 
le décréta de prise de corps. L'affaire ne fut assoupie qu'en 1766 par 
une déclaration royale que le Parlement ne consentit à enregistrer 
que sous forme de grâce accordée par le Roi. 

(1) M. Feydeau de Marville devint plus tard conseiller d'État et 
directeur général des Économats dans les bâtiments du Roi. 

(2) Le plus important de ces Mémoires a pour titre : Idées sur la 
situation actuelle du ministère des finances vis-à-vis les Parlements. 



M. DE MAUPEOU, VIGE : CHANGELIER. 125 

principes incontestables; je fis de grands et, j'ose dire, de 
solides plans : j'ignorais le secret du ministère, mais je 
jugeais, par la nature des recherches que l'on me deman- 
dait, et des Mémoires auxquels je travaillai pendant dix ou 
douze jours sans sortir, que Ton cherchait sérieusement 
les moyens de mettre l'autorité du Roi à l'abri, et de réta- 
blir le bon ordre dans la magistrature. En effet, si l'on eût 
été décidé à tout laisser aller, qu'était-il nécessaire de ren- 
voyer M. de Lamoignon et de choisir un garde des 
sceaux? Je vis deux fois celui-ci; je lui remis les porte- 
feuilles de toutes les affaires pour lesquelles on avait 
besoin d'un véritable chef de la justice. Il ne s'ouvrit 
point à moi, et, au bout de quinze jours, je constatai, au 
découragement des autres ministres, que le vice-chan- 
celier ne songeait qu'à se faire un appui des parlements, 
en les tirant du défilé où ils s'étaient jetés par la conduite 
la plus irrégulière. Je ne dois point oublier que son fils 
m'a dit depuis, dans le premier moment de la joie indis- 
crète qu'il témoigna lorsqu'il devint chancelier : « Si mon 
père eût fait quelque chose, je ne serais pas parvenu où je suis; 
j'étais alors derrière le rideau, et je le conduisais bien. » 

Celui-ci fut créé premier président,, le 16 d'octobre, 
sur la démission de M. Mole, lequel, par sa retraite, 
favorisa lui-même les vues de deux hommes qui n'avaient 
été et n'étaient encore rien moins que ses amis. M. Bertin 
en fut extrêmement affligé, et ne songea plus qu'à se 
ménager une belle issue pour abandonner l'administra- 
tion des finances. 

Le vice-chancelier fit enregistrer au parlement de 
Paris, le 2 décembre, une déclaration qui, sous prétexte 
d'interpréter l'édit du mois de mai précédent, le rendait 
illusoire, et justifiait la maxime mise en avant par le Par- 
lement, que rien de ce qui était enregistré au lit de jus- 



126 MES SOUVENIRS. 

ticc ne pouvait faire loi dans le royaume. Les comman- 
dants de province, qui avaient procédé à l'enregistrement 
par ordre du Roi, furent abandonnés ou mal défendus; 
et cette plaie faite à l'autorité royale, est peut-être une 
des causes les plus immédiates de la révolution qui a 
détruit l'ancienne magistrature. 

Malgré ces sacrifices, M. le vice-chancelier comptait 
peu sur la solidité de sa place, car, après tout, il avait 
trompé les espérances du Roi, puisqu'il n'avait rien fait 
que M. de Lamoignon n'eût pu faire comme lui. Il voulut 
donc se procurer un établissement plus sûr : ses amis 
l'avaient averti qu'il était trop faible pour se soutenir à la 
cour avec les sceaux et la vice-chancellerie; il demanda 
la place de secrétaire d'État, supprimée à la mort de 
M. Berryer; mais M. Bertin l'avait gagné de vitesse : 
Mme de Pompadour, dans l'espèce de déroute où elle vit 
tous les plans de cet honnête et vertueux ministre, la 
lui avait promise; il en fut revêtu le 11 décembre 1763. 

A l'occasion de la retraite de M. de Lamoignon, que 
j'aimais et révérais, et avec toute la famille duquel j'étais 
lié, je doisrapporter ici une anecdote qui prouvera com- 
bien il est fâcheux de passer pour savoir écrire. Sur la 
fin du voyage de Fontainebleau, M. de Boynes, qui me 
témoignait de l'amitié, me dit un jour, en descendant un 
escalier : « Vous n'avez pas remarqué que M. d'Aguesseau vous 
boude? Sa famille et celle de M. de Lamoignon sont fort en 
colère contre vous. » Je fus d'autant plus obligé àM. de Boynes 
qu'effectivement, sans lui, je ne me serais jamais aperçu de 
cette brouillerie. J'ai la vue courte; je ne distingue point les 
mines que l'on me fait ; et quand on ne me parle pas, j'ima- 
gine que l'on est distrait; cela m'arrive à moi-même trop 
souvent pour pouvoir le reprocher aux autres. Je deman- 
dai à M. de Boynes : « Que leur ai-je donc fait? — Ils vous 



BROUILLE AVEC LA FAMILLE D'AGUESSEAU. 127 

accusent, me répondit-il, d'avoir écrit la lettre du Roi au chan- 
celier. — Je ne la connais pas et ne l'ai pas lue, répliquai-je; 
mais en quoi touche-telle M. d'Aguesseau? » Alors» il m'apprit 
que le Roi, voulant engager M. de Lamoignonà se retirer, 
lui citait l'exemple du chancelier d'Âguesseau, qu'il cou- 
vrait d'éloges, et lui mandait : « // avait votre âge lorsqu'il 
remit sa place 9 et quelques gens mêmes jugèrent qu'il l'avait 
remise trop tard. — Ils ont trouvé cela 9 ajouta M. de Boynes, 
peu honnête pour la mémoire de leur père. » Je protestai, ce 
qui était très vrai, que je n'avais jamais vu et encore 
moins composé cette lettre. J'en causai avec M. Bertin; 
et, autant que je puis m'en souvenir, il m'assura qu'il ne 
l'avait pas vue lui-même; mais ce que je me rappelle bien, 
c'est qu'il m'affirma qu'elle était en entier de l'écriture et 
de la composition du Roi. 

Ce ne fut qu'à Paris que je pus m'en entretenir avec 
Mme de Chastellux, Mme de la Tournelle et M. d'Agues- 
seau. Je les sentis très pénétrés de l'idée que j'étais l'au- 
teur de cette lettre, et je m'aperçus bien que M. d'Agues- 
seau imputait à M. Bertin la fortune du vice-chancelier 
qu'il ne pouvait souffrir, car il me reprocha d'être l'âme 
damnée du contrôleur général. J'avoue que je pleurai de 
colère et d'attendrissement, de voir une imputation si 
fausse être la cause du refroidissement d'une famille pour 
laquelle j'avais, dès ma plus tendre enfance, beaucoup de 
respect et d'attachement. Je ne sais si je les persuadai 
entièrement, mais cette misère me fit un chagrin très vif. 

Quant à la famille de M. de Lamoignon, comme elle 
était alors à Malesherbcs, auprès du respectable pa- 
triarche que je regrettais aussi, il me fut impossible de 
m'expliquer avec elle. Depuis cette époque, M. de 
Malesherbes, avec qui j'avais été étroitement lié, m'en a 
toujours voulu ; il a même aidé et favorisé mes ennemis, 



128 MES SOUVENIRS. 

agissant ainsi par légèreté, et non par mauvais cœur. Le 
président de Sénozan me bouda longtemps, revint ensuite, 
et s'éloigna de nouveau par complaisance pour ses parents. 
Enfin, nous avons cessé toutes relations : c'est ainsi que 
l'on perd ses amis, ce qui est moins cruel que de les 
enterrer, mais l'est infiniment plus que de mourir avant 
eux. 

Je touche au moment où le Parlement, devenu, pour 
ainsi dire, le maître des affaires publiques, va chercher à 
détruire ma fortune que je songeais peu à édifier; mais, 
sur le point d'en arriver aux événements du ministère de 
M. de Laverdy, je dois rappeler ici quelques-unes des 
occupations auxquelles je me livrai sous le ministère de 
M. Bertin, et surtout celles qui ont perpétué mes rapports 
avec lui. 

Ce ministre des finances était moins surpris qu'affligé, 
qu'avec un territoire aussi vaste et aussi fertile, avec des 
ressources aussi abondantes, la France ne pût jamais 
élever son crédit au niveau de celui de l'Angleterre. Il 
disait quelquefois : « Comment, de deux propriétaires don 
l'un a dix mille livres de rente, et l'autre, plus de quarante, le 
premier, qui est plus endetté , trouve-t-ilplus de ressources et art-il 
plus de forces réelles que le second ? » 

Nous cherchâmes le motif de cette différence, et nous 
trouvâmes la solution du problème dans l'influence des 
causes morales, qui contrariait sans cesse celle des causes 
physiques; nous jugeâmes que, si la France avait pour 
elle tous les secours physiques, l'Angleterre possédait 
tous les avantages moraux qui nous manquaient; nous en 
conclûmes que, si l'on voulait, en France, servir utilement 
la patrie, il fallait s'attacher au moral, et reprendre, de 
ce côté-là, la supériorité que nous avions perdue. 

Ce fut dans ce dessein que j'écrivis, en 1762, un ouvrage 



LETTRE SUR LA PAIX. 429 

qui eût pu former deux volumes in-douze. Il était intitulé : 
Parallèle du physique et du moral de la France et de l'Angle- 
terre, et avait pour but de ranimer la confiance dont nous 
avions plus besoin que jamais, et de remonter le courage 
en relevant l'empire des mœurs. J'essayai d'y mettre toute 
la force et tout l'agrément possibles ; mais nous n'osâmes 
le faire paraître, parce qu'il y entrait une peinture trop 
vraie des désordres auxquels nous cherchions à remé- 
dier. 

On crut, cependant, qu'en donnant un extrait de cet ou- 
vrage, contenant seulement un précis du parallèle des 
ressources physiques, qui étaient toutes pour nous par 
comparaison avec celles de l'Angleterre, on pourrait ra- 
viver un peu la confiance de la nation; mais nous n'étions 
plus au temps de l'Observateur hollandais, où le Français 
n'envisageait que ses espérances ; nous étions abattus par 
des revers, épuisés par les impôts, fatigués par les divi- 
sions intestines, et découragés, de plus en plus, par l'ef- 
frayant tableau que présentaient aux étrangers toutes les 
remontrances des cours, que les Anglais faisaient traduire 
et répandre dans leurs cafés. Mon Parallèle du physique fut 
imprimé par ordre du Roi ; il était même sur le point d'être 
distribué, quand MM. de Choiseul acceptèrent la paix. 
M. de Praslin pria alors M. Bertin de supprimer cet ou- 
vrage qui , effectivement, eût fait murmurer contre les 
sacrifices auxquels nous consentîmes. 

Lorsque la paix eut été signée (le 3 novembre 1762), je 
ne voulus pas perdre en entier ce que j'avais composé sur 
le moral : de concert avec le ministre, je publiai un petit 
ouvrage intitulé : Lettre sur la paix, et ayant pour épi- 
graphe ce demi- vers de Virgile : « Spes discite vestras » — 
apprenez les espérances qui vous restent; — j'y exhortais 
la nation à reprendre les mœurs, le courage et les vertus 

I. 9 



130 MES SOUVENIRS. 

de ses ancêtres; je lui indiquais ses véritables ressources. 
Cet opuscule est écrit avec feu; j'y ai mis plus d'énergie 
et plus d'agrément de style que dans aucune des Lettres 
de l'Observateur hollandais ; il fut accueilli et loué; mais 
comme je prêchais la soumission aux lois et le respect de 
l'autorité, les Encyclopédistes et les Parlementaires firent 
ce qu'ils purent pour le décrier. Les Anglais en portèrent 
un jugement plus favorable : on le traduisit et on l'im- 
prima en entier dans leurs papiers publics. 

Je ne parlerai point d'un très grand nombre d'autres 
ouvrages particuliers que j'écrivis sous le ministère de 
M. Bertin, et qui sont restés dans mon cabinet pour 
l'usage des ministres; mais je dois dire quelque chose 
d'un nouveau travail dont il me chargea en 1763, et qui 
est devenu la base d'un établissement de la plus grande 
utilité. 

On sait que le cabinet que l'on m'avait formé en' 1759 
contenait une collection de toutes les lois auxquelles le 
ministre pouvait être obligé de recourir : c'était un cabinet 
de droit public. M. Bertin désira qu'il fût encore un dépôt 
de monuments historiques. Il conçut et fit approuver par 
le Roi, le projet de réunir dans un dépôt qui me serait 
confié, des copies exactes de tous ces monuments incon- 
nus, ensevelis dans la poussière des archives publiques 
ou particulières, et des inventaires de ces dépôts facilitant, 
à ceux qui voudraient étudier l'histoire et le droit public 
de France, les recherches qui leur seraient nécessaires. 
On donna ce labeur à une multitude de gens de lettres, 
dont je découvris une partie. La congrégation de Saint- 
Maur offrit ses membres, accoutumés à ce genre de travail, 
et le Roi destina une somme modique à payer leurs frais. 
Le ministre s'efforça d'exciter l'émulation des savants : 
il y réussit. Je fus mis à la tête de ce dépôt, nommé dépôt 



DÉPÔT DES CHARTES. 131 

des chartes (1), et de la correspondance exigée par les 
recherches que l'on voulait encourager. Le Roi aug- 
menta, à cette occasion, mon traitement de 3,000 livres 
par an. 

Ce dépôt des chartes, fondé au commencement de 1763, 
était déjà un objet utile, quand M. Bertin quitta le con- 
trôle général au mois de décembre suivant. Il lui parut 
tellement analogue à son goût pour l'histoire et pour l'an- 
tiquité, qu'il tint à l'attacher à son département, lorsqu'il 
devint secrétaire d'État ; on le sépara donc, à cette époque, 
du cabinet de droit public, dépendant alors du contrôle 
général. 

Je gagnai à cela deux avantages : le premier, de pou- 
voir former, peu à peu et aux frais du Roi, un magasin 
immense de monuments qui m'ont été très précieux pour 
la composition de mes ouvrages historiques; le second, 
plus cher encore à mon cœur, a été de conserver un tra- 
vail suivi avec un ministre que j'aimais, et auquel j'allais 
avoir de nouvelles et de très essentielles obligations. 



(1) 30 juillet 1775. — M. Bertin me remet le bon du Roi qui ratifie 
le choix que son aïeul a fait de moi pour garde du Dépôt des chartes. 
(Journal de Moreau.) 

Nous avons le titre sur parchemin, portant extrait des registres 
du Conseil d'État, par lequel le Roi nomme Moreau Garde des Archives 
et Bibliothèque des Finances de Sa Majesté; il porte la date du 8 dé- 
cembre 1763 et est signé : Phélipeaux. 



CHAPITRE VIII 

M. de Laverdy, contrôleur général. — Mon ami Cromot. — Le Par- 
lement cherche à me perdre. — Transfert du Cabinet des chartes 
à la Bibliothèque du Roi. — Plan de M. le Dauphin. — Leçons 
de morale, de politique et du droit public, puisées dans Vhistoire de 
notre monarchie, etc. — Voyage en Provence : Aix, Montpellier, 
retour par Saint-Florentin et Auxerre. — Impostures de M. de 
Monclar. — Le président d'Aiguilles dans ma chaise de poste. — 
Soirées de la duchesse de Villars. — Agacerie de M. de Choiseul. 
— Gdïnment il me reçoit. — Conjuration de Cromot. — L'arche- 
vêque de Cambrai. — Son amitié. — Grand ouvrage dont me 
charge M. de Laverdy. — Renvoi de ce ministre. — Compétition de 
préséance entre le duc de la Vauguyon et le comte de Périgord au 
sujet de la grandesse d'Espagne. — Mon attitude dans cette affaire. 



M. Bertin, comme on l'a déjà vu, fut fait secrétaire 
d'État le il décembre 1763. J'étais ce même jour à Ver- 
sailles, et j'ignorais encore le nom de son successeur, 
lorsque, entrant au contrôle général, je rencontrai M. le 
oomte de Noailles (1) qui me dit à l'oreille : « Vous avez 
pour ministre M. de Laverdy (2). » J'avoue que je pensai : 
« Pour le coup, me voilà perdu. » Je montai chez Cromot, 
où je trouvai la plupart des premiers commis consternés 
de ce choix, et bien persuadés que le nouveau ministre 

(1) Philippe, comte de Noailles, duc de Mouchy, seigneur marquis 
d'Arpajon, second fils d'Adrien-Maurice, maréchal de Noailles, et de 
Françoise- Amable-Charlotte d'Aubigné, né le 7 décembre 4745; fit 
avec distinction toutes les campagnes de Louis XV, devint maréchal 
de France, se dévoua à Louis XVI pendant la Révolution, et mourut 
sur l'échafaud en 1794. 

(2) Clément-Charles-François de Laverdy, né en 1723, juriscon- 
tulte et conseiller au parlement de Paris. En 1763, grâce à la pro- 
section de Mme de Pompadour, il devint contrôleur générai des 
finances, et fut décapité en 1793. 



M. DE LAVERDY, 133 

allait exercer sur nous toutes les rancunes parlementaires 
que ces Messieurs croyaient dé voir à M. Bertin. Un mo- 
ment après, nous descendîmes chez lui. M. de Laverdy 
venait d'y arriver; nous lui fûmes présentés; il nous 
reçut poliment, et me fit même un sourire gracieux, en 
me disant qu'il connaissait plusieurs de mes amis. Il eût 
pu ajouter : « et un plus grand nombre de vos ennemis. » 
Dans le vrai, il ne me connaissait que trop. 

Heureusement, dès Je lendemain, il se prit de goût 
pour Cromot; peut-être parce que celui-ci avait été, de 
tous les premiers commis attachés à la finance, celui 
auquel M. Bertin avait témoigné le moins de confiance. 
Cromot était l'homme du monde qui avait le plus d'esprit, 
de ressources dans l'imagination, de grâces dans la con- 
versation. Il avait autrefois, et dès sa première jeunesse, 
séduit et enthousiasmé M. de Machault. Sa santé l'avait 
contraint de se retirer; M. de Silhouette l'avait rappelé. Il 
était gai, aimait avec passion son plaisir et la dépense, 
était très propre à l'intrigue, mais infatigable au travail et 
se livrant en entier au ministre qu'il voulait servir; du 
reste, honnête dans ses procédés ; ami chaud, serviable et 
fidèle. Voilà comme je l'ai toujours connu. Nous nous 
aimions depuis un an, et il m'a rendu des services que je 
n'oublierai point. 

Je restai huit ou dix jours sans que M. de Laverdy me 
traitât différemment de ce que je pouvais exiger. Il finit 
même avec moi une petite affaire qui intéressait ma com- 
pagnie, la cour des aides de Provence. J'ai lieu de penser 
qu'au fond il me rendait justice, et qu'il n'eût pas mieux 
demandé que de profiter de ce que je pouvais avoir 
acquis de lumières et d'expérience. Mais le Parlement le 
regardait moins comme ministre, que comme son député 
à la Cour, et croyait s'être mis en possession du contrôle 



134 MES SOUVENIRS. 

général. M. de Choiseul, qui l'avait choisi, ne me pardon- 
nait pas de n'avoir jamais voulu me livrer à lui à corps 
perdu; il me considérait comme l'homme de confiance de 
M. Bertin, qu'il n'aimait point; et, qui pis est, comme 
l'ami de M. de la Vauguyon, qu'il détestait. 

Deux jours avant Noël, je reçus de Versailles un billet 
de Gromot qui me priait de venir chez lui pour affaire 
importante. Je m'y rendis sur-le-champ et, dès que j'y fus, 
il me dit : « Je vais te confier un secret avec lequel tu peux me 
perdre, car je le suis avec cet homme-ci, s'il se doute seulement 
que je fai parlé; mais je connais ton honnêteté et ton amitié, et 
tu vas voir que tu peux compter sur la mienne. » Il m'avertit 
ensuite que M. de Laverdy tenait absolument à ce que je 
quittasse ma place; il s'en était ouvert à lui, et lui avait 
avoué que le Parlement ne serait jamais tranquille, tant 
qu'il me saurait à portée de lui donner des conseils, ou 
d'entrer pour rien dans les affaires. Le contrôleur général 
sentait que ce déplacement était une injustice; il désirait 
me procurer des dédommagements, mais il était déter- 
miné à m'éloigner. 

Je dormis mal cette nuit-là. Dès le lendemain matin, 
j'allai voir M. de Laverdy, car il fallait bien vite fondre la 
cloche. Il ne me reçut pas d'une manière à me décon- 
certer, et nous traitâmes tranquillement, au coin de son 
feu, tout ce qui me regardait. Il convint que j'étais bien 
loin d'avoir démérité du côté des ministres, que je devais 
sortir avec honneur, et conserver mes appointements. Il 
se rejeta sur la nécessité que lui imposaient les préjugés 
conçus contre moi par le Parlement, et ajouta que je tra- 
vaillerais avec lui une fois, pour n'avoir pas l'air de la 
disgrâce, mais qu'ensuite je passerais dans le département 
de M. Bertin. 

 tout cela, je ne vis pas un grand inconvénient; je 



CABINET DE LOIS ET DE DROIT PUBLIC. 135 

comprenais qu'il eût été inutile de résister. Je remerciai 
le ministre, et je me rendis, le soir, chez M. Bertin que je 
trouvai fort en colère de l'injustice que Ton me faisait. Il 
était au courant de tout, car on lui avait déjà parlé plus 
d'une fois. Il m'avait défendu avec force et chaleur; mais 
il m'engagea à prendre le parti que l'on me proposait, et 
qui était d'autant plus naturel, qu'il avait conservé dans 
son département le dépôt, la collection et le travail des 
chartes, dont j'étais chargé. Je consentis à tout et je 
retournai chez Cromot. Celui-ci m'apprit que le contrô- 
leur général prétendait garder mon cabinet de lois et de 
droit public. Pour le coup, je me récriai; je soutins que 
je ne sortirais qu'avec armes et bagages, et que je défen- 
drais jusque-là ma possession. Je sentais, en effet, que 
c'était principalement ce dépôt qui donnait quelque stabi- 
lité à mon existence, et me fournissait les moyens d'être 
utile à tous les ministres. 

Je ne revis point M. de Laverdy, mais beaucoup 
M. Bertin ; j'écrivis toutes mes raisons au premier ; je les 
dis au second. Cromot m'aida, fut médiateur, et enfin il 
fut fait un traité entre M. de Laverdy et moi. 

Le contrôleur général aima mieux que je restasse 
attaché au cabinet que d'en perdre l'usage. Pour contenter 
le Parlement, il fut stipulé que ce redoutable cabinet 
quitterait le contrôle général, et serait transporté dans un 
grand emplacement que l'on formerait à la bibliothèque 
du Roi, où j'aurais, en même temps, un bureau pour 
faire travailler mes commis et mes écrivains. 

Afin d'empêcher que l'on ne s'imaginât que je dépen- 
dais particulièrement de lui, il fit rendre un arrêt du Con- 
seil qui, en ordonnant cette transmigration, en indiquait, 
comme motifs, le service de lumières et de recherches 
dû par moi à tous les ministres, et les secours que pou- 



136 MES SOUVENIRS. 

vaient m'offrir les immenses collections renfermées dans 
la bibliothèque du Roi. Il eut cependant soin de com- 
mander que mon dépôt n'en demeurerait pas moins dans 
son département, et que ma place serait toujours à sa 
nomination. Il crut avoir tout fait quand il put dire à ses 
confrères du Parlement : « J'ai éloigné le personnage qui vous 
est odieux. » Cet odieux personnage, il sut bientôt lui- 
même en tirer parti; mais au commencement, il ne me 
voyait effectivement qu'en bonne fortune. Cet arrêt, éma- 
nant d'un homme qui ne m'aimait pas, devint un nouveau 
titre constatant mes services, et il fut heureux qu'il n'em- 
ployât pas tout mon temps, à beaucoup près, car il me 
laissa ainsi celui de me livrer à des ^travaux et plus impor- 
tants, et plus honorables. 

Me voilà donc toujours au même poste, mais tenant à 
deux départements, et, comme l'a répété depuis M. de 
Choiseul, mangeant à deux râteliers. Je continuai de tra- 
vailler beaucoup avec M. Bertin, et très rarement avec 
M. de Laverdy. 

Au mois de février 1764, M. le duc de la Vauguyon me 
pria à dîner, et me recommanda surtout de venir de bonne 
heure. Introduit dans son cabinet, il me parla à peu près 
en ces termes : « M. le Dauphin fait cas de vous; je n'y ai pas 
nui, Êcoutez-moi, il a une idée, et il a pensé que vous seriez en 
état de la remplir : ce serait d'attacher, à l'histoire de France, 
tout ce que les Princes doivent savoir de droit public et de poli- 
tique. Travaillez donc là-deSsus, je lui montrerai votre ouvrage; 
il nous le faut en forme de discours adressé à Mgr le duc de 
Berry. Si M. le Dauphin est content, c'est pour vous une belle 
occasion de vous faire connaître. » 

M. de la Vauguyon ne m'expliqua pas autre chose. Sur 
cela, je lui contai l'occasion que j'avais eue, au mois de 
juillet précédent, de faire ma cour à ce prince; je lui dis 



VOYAGE EN PROVENCE. 137 

combien j'avais été émerveillé de ses lumières et pénétré 
de ses bontés. Je crois que cette confidence ne lui plut pas ; 
car je me suis bientôt aperçu qu'il ne voulait pas qu'on 
allât à M. le Dauphin par d'autres que par lui, ni que l'on 
eût d'autres relations que celles qu'il dirigeait lui-même. 
Je témoignai ma reconnaissance au gouverneur; je lui 
promis de travailler d'après une idée digne du prince qui 
l'avait conçue, et qui se liait parfaitement avec toutes 
celles que je m'étais toujours formées de l'histoire. 

Je composai donc mon discours sur la manière de pré- 
senter aux princes notre histoire (i); je le lus à M. de la Vau- 
guyon à la fin du mois : il en parut enchanté et s'engagea 
à le remettre à M. le Dauphin. Au commencement de 
mai, il m'assura que M. le Dauphin était très satisfait de 
mon ouvrage, et que je serais certainement chargé d'exé- 
cuter ce plan, qu'il me donna encore comme appartenant 
à ce prince. 

Vers le milieu du mois de mai, je partis enfin pour me 
faire recevoir, à Aix, dans ma charge de conseiller à la 
cour des comptes, aides et finances de Provence. Ce 
voyage dispendieux fut un des revenants-bons que me 
produisit mon attachement à l'autorité du Roi et aux lois 
fondamentales de la monarchie. Habitué, au Palais, à ne 
pas prendre en haine les confrères contre lesquels je 
plaidais, je n'imaginais pas encore m'étre attiré l'inimitié 
de M. de Monclar, en défendant contre lui la cause de ma 
compagnie avec le même zèle qui le portait à soutenir les 
intérêts de son corps. 

(1) Leçons de morale, de politique et de droit public, puisées dans l'his- 
toire de notre monarchie, ou nouveau plan d'étude de V histoire de France, 
rédigé par les ordres et d'après les yues de feu Mgr le Dauphin, 
pour l'éducation de ses enfants. Cet ouvrage fut imprimé par ordre 
de Louis XV en 4773, présenté à toute la Cour, et publié en dépit du 
fils de M. de la Vauguyon. 



138 MES SOUVENIRS. 

J'avais connu, en 1755, cet homme célèbre, chez M. de 
Maupeou; je l'avais rencontré depuis, à Paris, et je l'avais 
trouvé non seulement très aimable, mais très instruit. Je 
logeais, àÂix, chez M. d'Albertas, dont la femme n'épou- 
sait pas les querelles du corps et vivait bien avec tout le 
monde. J'allai voir librement et gaiement ;M. de Monclar; 
je lui dis que je n'avais pas voulu venir à Aix, sans pré- 
senter mes devoirs à un homme dont je faisais le plus 
grand cas ; il me reçut très poliment et me lança quelques 
plaisanteries sur ma dignité de conseiller à la cour des 
comptes, dans lesquelles je m'aperçus aisément qu'il 
n'avait pas une très haute estime pour cette compagnie : 
il la regardait comme fort attachée aux Jésuites. Nous 
parlâmes de cette société, du ministère, des opinions 
qu'il avait lui-môme sur une bonne administration. Je 
causais de la meilleure foi du monde, et pendant mon 
séjour à Aix, je lui rendis deux autres visites. 

Je me fis écrire chez M. de la Tour, premier président; 
je ne sais s'il commandait de me fermer sa porte : cela me 
fut égal, à peine le connaissais-je. Ma compagnie parut fort 
irritée de ce qu'il ne me rendait pas ma visite; je tournai 
la chose en plaisanterie. Du reste, je fus reçu dans ma 
charge, et comblé de marques de reconnaissance et 
d'amitié par tous mes confrères. J'allai passer ensuite 
huit jours à Montpellier, où je fus accueilli avec les plus 
grandes démonstrations de joie par la compagnie que 
j'avais défendue en 1759, et qui m'avait, plus tard, nommé 
son député. Je revins par la Bourgogne parce que je dési- 
rais, en passant, m'arrêter quelque temps chez ma mère, 
à Saint-Florentin, et chez Mme de Coulange, ma belle- 
mère, à Auxerre. 

J'arrivai à Compiègne au moment où l'on était le plus 
enthousiasmé de la déclaration qui permettait l'exporta- 



LE PRÉSIDENT D'AIGUILLES. 139 

tion des grains. Lorsque je revis M. de Laverdy, il m'ap- 
prit que M. de Monclar lui avait écrit, ainsi qu'à M. de 
Choiseul, de plates impostures par lesquelles on voulait 
les indisposer contre moi. Il leur avait mandé que j'avais 
été à Marseille afin de m'y trouver à quelques assem- 
blées de Jésuites déguisés, ayant à leur tête ce fameux 
président d'Aiguilles, si maltraité par son parlement; 
que, dans ces assemblées, nous avions arrangé bien 
des plans pour sauver la société ; que je m'étais même 
expliqué, dans ces conférences, en termes très malhon- 
nêtes contre les parlements; qu'ensuite j'avais pris, dans 
ma chaise, M. le président d'Aiguilles, que je l'avais mené 
à Paris, et que, pour mieux cacher ma marche, nous avions 
passé par Montpellier. Quant à mon séjour chez mes 
parents, en Bourgogne, que ces délateurs provençaux 
ignoraient, et qui s'accordait mal avec. leur histoire,il 
n'en disaient absolument rien. Ce fut ainsi que je sus que 
M. d'Aiguilles, que je ne connaissais pas et avec qui je 
n'ai jamais eu l'ombre d'une relation, était effectivement 
venu à Paris à peu près à l'époque où j'y rentrai moi- 
même. Je dois rendre justice à M. de Laverdy : il riait de 
ces délations et n'en croyait pas un mot. Pour M. de 
Choiseul, sans les croire, il pouvait en conclure, du 
meins, que j'étais très mal avec son ami, M. de Monclar, 
et ne devait pas m'en aimer davantage. 

Pendant ce voyage de Compiègne de 1764, je vis un 
peu plus souvent M. le duc de la Vauguyon; cela était 
naturel; je brûlais de recevoir ses ordres pour commencer 
mon grand ouvrage; je me flattais toujours qu'il me pré- 
senterait à M. le Dauphin; pourtant il ne fut plus question 
de rien. 

Je fis connaissance, chez lui, avec plusieurs personnes 
attachées à l'éducation. On parla de moi à Mme la du- 



140 MES SOUVENIRS. 

chesse de Villars (i) ; son mari était gouverneur de Pro- 
vence. Elle avait lu avec grand plaisir mes Remontrances (2), 
qui avaient produit une vive sensation dans cette province. 
Elle chargea Mme de Périgord de m'avertir qu'elle trou- 
vait mauvais que le député de la cour des aides de Pro- 
vence, n'eût pas rendu ses devoirs à la gouvernante du 
pays. J'allai lui faire ma cour; elle me cajola beaucoup et 
me dit : « Je suis la seule Noailles que vous n'ayez point encore 
aimée. Vous ne soupez point ; venez une partie des soirées, c'est 
le moment où je puis causer, en attendant que la Reine arrive. » 
Je me mis donc à aller chez elle, mais deux fois la semaine 
seulement, parce que j'avais alors des soirées qui m'amu- 
saient infiniment plus. Je ne raconte ces détails que pour 
en venir à une anecdote, qui peut servir à l'histoire des 
petitesses des grands hommes. Àurais-je jamais imaginé 
qye M. le duc de Choiseul eût les yeux sur moi, et qu'on 
lui rapportât tout ce que je faisais ? 

Un soir, je rencontrai ce ministre dans un corridor du 
château ; il donnait la main à Mme la maréchale de Mire- 
poix; je me rangeai pour les laisser passer. M. de Choi- 
seul m'appela : « Qu'est-ce que c'estdonc, monsieur Moreau, je 
ne sais ce que vous devenez; nous ne vous voyons plus? » Je 
répondis : « Monsieur le duc, je suis enchanté du reproche; mais 
vous vous souviendrez, s'il vous plaît 9 que c'est vous qui me l'avez 
adressé, et, à coup sûr, je ne le mériterai plus. » Effectivement, 
je fus très flatté de cette agacerie, et je la contai, le soir 



(1) Amable-Gabrielle, seconde fille du maréchal duc de Noailles, 
née le 18 février 1706, dame du palais en 1727; dame d'atours en 
1742; elle avait épousé, le 5 août 1721, Honoré-Armand de Villars, 
duc de Villars, né le 4 octobre 1702, qui fut gouverneur de Provence, 
membre de l'Académie française et chevalier de la Toison d'or. 

(2) Elle prétendait que mes Cacouacs étaient une leçon faite exprès 
pour son petit-fils, le duc de Lauraguais, qui ne fut jamais qu'un 
polisson. (Note de Moreau.) 



RANCUNE DE M. DE CHOISEUL. 141 

même, à l'archevêque de Cambrai (i) avec qui, dans ce 
voyage, je soupais, quatre fois la semaine, chez la com- 
tesse de Gramont. 

Dès le lendemain, je me présente chez M. de Ghoiseul; 
porte fermée; le surlendemain, la même chose; j'y retour- 
nai cinq ou six jours de suite, et à toutes les heures, sans 
être plus heureux. Je m'en plaignis à l'archevêque de 
Cambrai, qui se chargea d'en parler à son frère et de lui 
dire : « Pourquoi ave z-vous paru V inviter à vous voir, si vous lui 
faites fermer votre porte? » Le ministre répondit : « Oh! c'est 
que je voulais lui faire entendre que je savais qu'il en fréquen- 
tait d'autres. » Ces autres-là, c'étaient Mme de Villars et le 
duc de la Vauguyon. J'ai eu, plus d'une fois, occasion de 
remarquer cet esprit exclusif de quelques ministres, et 
cela seul eût suffi à me dégoûter de leur intimité, car je 
n'ai jamais pu être l'âme damnée de personne. Ce carac- 
tère de domination est celui de tous ceux qui désirent 
être ou se croient chefs de parti. Un homme en qui je 
n'ai jamais aperçu l'ombre de ce travers, est M. Bertin; 
aussi, nul ne peut l'accuser d'avoir épousé, encore moins 
d'avoir cherché à conduire aucun parti. 

M. de Choiseul et surtout Mme la duchesse de Gramont 
s'imaginèrent donc, ou du moins commencèrent à pré- 
tendre, que j'étais un intrigant parce que je voyais M. de 
la Vauguyon et Mme de Villars; mais je voyais bien 
plus souvent et plus familièrement l'archevêque de Cam- 

(4) Claude-Antoine de Ghoiseul, né le 1 er novembre 1697, fut évêque 
de Châlons en 4733, puis archevêque de Cambrai, pair de France en 
4737 et mourut en 4774. — 14 septembre 4774. — Tout le monde 
parle de la mort de l'archevêque de Cambrai. Le duc de Praslin n'a 
appris cette mort que par le valet de chambre qui est venu lui dire 
que les Économats avaient fait mettre les scellés à l'Arsenal. — La 
comtesse de Gramont est arrivée à Paris, après avoir vu mourir à 
Moulins son ami, l'archevêque de Cambrai, qui revenait avec elle 
des eaux de Vichy. (Journal de Moreav, 46 septembre 4774.) 



142 MES SOUVENIRS. 

brai, Mme la comtesse de Gramont, Mmes de Périgord et 
de Talleyrand, Mme de Chabannes et Mmes du Ghàtelet 
et de Damas, pour qui, toutes, j'avais composé des chan- 
sons, et avec qui je passais des soirées très gaies. Ces 
gens-là, qui me connaissaient mieux que M. de Choiseul, 
loin de me croire un intrigant, me reprochaient perpétuel- 
lement mes gaucheries, et m'annonçaient que je m'amuse- 
rais toute ma vie, mais que je ne ferais jamais fortune. Ils 
ne se sont trompés que sur la moitié de leur prédiction. 

Ce voyage de Compiègne a été l'un des plus agréables 
dont j'aie gardé le souvenir. Il me lia plus intimement avec 
l'archevêque de Cambrai, qui recherchait l'amusement 
et tous les arts qui y conduisent. Il y avait déjà longtemps 
que je le rencontrais chez la comtesse de Gramont, mais 
sans avoir eu encore l'occasion de vivre de suite avec lui. 
Je l'ai toujours trouvé très aimable, un peu léger, comme 
le sont tous les Choiseul, jugeant quelquefois très mal 
lorsqu'il s'agissait des intérêts de son frère, auquel pour- 
tant il rapportait tout; mais franc, droit et honnête. Il m'a 
marqué, pendant six ans, la plus grande amitié; il ne m'a 
quitté que lorsque la chaleur et l'effervescence des partis 
ont divisé les sociétés les plus unies. Je l'ai beaucoup 
aimé et l'aime encore, quoique je ne le voie plus. Une 
chose contribuait alors à m'attacher à lui, c'est que la 
duchesse de Gramont, qui ne m'affectionnait pas, ne 
pouvait non plus le souffrir. Au mois de novembre 
1766, je l'accompagnai dans un fort divertissant voyage 
à Cambrai (1). 

J'avais retrouvé, à Compiègne, mon ami Cromot. Il 
s'était emparé de M. de Laverdy, se moquait de son jan- 

(1) Lire, à la fin du volume, p. 398, le récit détaillé et très inté- 
ressant de ce voyage à Cambrai, qui eut lieu du 6 au 24 novembre 
4766. • 



MÉMOIRES POUR M. DE LAVERDY. 143 

sénisme, et avait entrepris de gouverner la finance. Il 
faisait grand cas de celle-ci ; mais il fallait qu'il en fît bien 
peu de l'homme à qui elle était confiée, pour lui avoir 
persuadé qu'il pouvait faire chasser M. de Choiseul. Or, 
Cromot lui-même m'affirma que ce fut le projet de 
M. de Laverdy; il passa plusieurs soirées à me conter ce 
qu'il appelait une conjuration, et il ajoutait plaisamment : 
« // ne s'en est fallu de rien que la victoire fût à nous, mais le 
6... nous [fa arrachée bien malgré moi. » 

Vers la fin de l'année 1764, M. de Laverdy, qui s'était 
donné le bon air de me sacrifier à ses amis du Parlement, 
parut cependant se rapprocher de moi. Il commença par 
me demander certains mémoires généraux sur différents 
objets d'administration. Il me chargea, en particulier, 
d'écrire un grand ouvrage auquel j'ai apporté beaucoup 
de soin, et que je perfectionnerai quelque jour, si j'en ai 
le temps. C'est l'histoire de toutes les branches des revenus 
du Roi (1), en remontant jusqu'à l'origine de chacune, et 
en suivant la progression jusqu'à l'état actuel des finances. 
Ce travail, que je venais de terminer lorsque le ministre 
fut renvoyé, est partagé en un grand nombre de mémoires 
historiques, dont la collection forme un ensemble assez 
curieux et très intéressant, car j'y ai joint des vues, que 
je crois justes, et qui sont du moins très droites, sur la 
manière de soulager les peuples. Indépendamment de ce 
grand ouvrage, j'ai rédigé encore plusieurs autres Mé- 
moires rendus nécessaires par les diverses positions des 
affaires que le ministère avait à traiter, mais je n'ai 
jamais travaillé que de loin, et sur le détail des opérations 
ministérielles. Au lieu d'être consulté, j'étais, au con- 
traire, toujours très écarté des confidences ; je n'ai point 

(1) Ouvrage intitulé : Exposé historique des différentes branches dans 
lesquelles se divisent les revenus de l'État. 



144 MES SOUVENIRS. 

eu à m'en repentir. Tout le monde sait, et sans cela je ne 
le dirais pas ici, que M. de Laverdy, après avoir fait enre- 
gistrer librement, par le Parlement, les impôts refusés à 
M. Bertin et d'autres plus durs encore, hâta, en pleine 
paix, la chute du crédit et augmenta prodigieusement 
les dettes de l'Etat. Il a essayé d'en rejeter la faute sur 
M. de Choiseul, et a pensé donner , par là, un motif 
légitime aux intrigues dans lesquelles il entra ensuite 
contre son bienfaiteur, et qui Font culbuté lui-même : 
je laisse à juger aux gens désintéressés si l'excuse 
était bonne et la conduite merveilleuse I J'aurai encore 
occasion de parler de ce ministre, qui m'a voulu plus de 
mal qu'il ne m'en a fait. 

Le voyage de Fontainebleau me ballotta entre diffé- 
rentes situations, toutes délicates et embarrassantes. Je 
m'en tirai, à mon ordinaire, en sauvant mon honnêteté, 
mais en ne contentant pas ceux à qui l'honnêteté ne suffi- 
sait pas. 

M. le duc de la Vauguyon me louait, me caressait, me 
montrait toujours dans l'avenir la faveur et les bontés de 
Mgr le Dauphin, me berçait de l'idée de composer un des 
ouvrages les plus utiles pour les princes, et qui manquait 
peut-être à la nation. En attendant, je m'apercevais bien 
qu'il tenait à ce que je lui fusse entièrement dévoué, et ce 
n'était pas là mon compte. Voici une première circons- 
tance où je dus le mécontenter. 

M. le comte de Périgord était chevalier de l'ordre et, de 
plus, grand d'Espagne. Il avait pris son rang, dansl'ordre, 
à compter de la date de l'érection de sa grandesse. M. le 
duc de la Vauguyon prétendit lui disputer ce rang, qui 
pourtant lui était indifférent parce que, dans tous les cas, 
M. de Périgord devait être avant lui. Je ne me rappelle 
pas quels étaient les Pairs avec qui il avait concerté ce 



QUESTION DE PRÉSÉANCE. 145 

projet, mais il m'en parla, m'exposa ses idées et ses 
moyens ; il voulut même que j'écrivisse un mémoire où 
ils seraient déduits, et qu'il présenterait au Roi. Je l'ar- 
rêtai : « Non, monsieur le duc , je ne prendrai point, dans cette 
cause, aucune couleur pour vous; je suis leur ami, et, quand 
je ne le serais pas, vous venez trop tard : M. de Périgord m 3 a 
déjà entretenu de son affaire ; et j'avoue que je la crois bonne 
pour lui; j'ai même fait un mémoire afin de le prouver. » 

M. de la Vauguyon parut se retourner ; il ne pouvait 
blâmerl'honnêtetédemon procédé ; il me dit : « Vous con- 
naissez donc beaucoup M. et Mme de Périgord? — Oui, mon- 
sieur le duc, et cela dès ma plus tendre jeunesse. Ils m'ont 
chargé, en 1758, de liquider toutes les affaires de leur maison; 
et j'ai été nommé, par arrêt du onseil, Commissaire du Roi 
pour fixer le montant de la substitution de Chalais, dont Mme 
de Périgord était débitrice. Depuis ce temps-là, je suis toujours 
demeuré très lié avec cette maison; je vais dîner aujourd'hui 
chez eux. » Alors, M. de la Vauguyon reprit : « fen suis fort 
aise, car vous pourrez les prévenir de tout ce que je vous ai con- 
fié. Vous direz à Mme de Périgord que c'est ici une affaire de 
corps, dont je suis obligé de me mêler, et que je suis leur partie 
adverse, sans être moins leur serviteur. » 

Je ne cherchai point à examiner s'il parlait bien sin- 
cèrement, mais je lui promis d'informer Mme de Périgord 
de ses dispositions ; je lui tins parole dans le jour. M. et 
Mme de Périgord me surent gré de ma conduite, et je 
n'en travaillai qu'avec plus de zèle à la défense de leur 
droit, sur lequel, cependant, il y eut quelques tempéraments 
pris par la décision du Roi, qui ne fut pas entièrement 
conforme à ce que nous pensions. Tout cela se passa dès 
les premiers jours de Fontainebleau. M. de la Vauguyon 
ne me souffla plus mot de cette affaire, et ne m'en fit pas 
plus mauvaise mine. 

I. 10 



CHAPITRE IX 

Les pairs et le Parlement. — Deuxième audience de Mgr le 
Dauphin. — Conversation avec M. Bertin. — Besogne que l'on 
m'attribue. — Discussion sur la pairie chez M. de Choiseul. 

— Exemple tiré du procès du duc de Montmorency, pris les 
armes à la main à la bataille de Castelnaudary. — Colère de 
M. de la Vauguyon. — Vices de l'éducation des princes. — Véri- 
tables titres de la souveraineté du Roi sur la Bretagne. — Procès 
la Chalotais. — M. de Marville. — Mauvaise foi de M. de Calonne. 

— Un exil de huit jours. — Mort de Mgr le Dauphin. — M. Savou- 
reux de la Bonneterie, docteur en droit. 



Dans ce temps-là était le fort de la grande dispute sur 
la pairie (1764) (1). Elle était née à l'occasion de diffé- 
rentes entreprises du Parlement contre les droits des 
pairs, dans l'affaire de M. le duc de Fitz- James et dans 
celle de M. l'archevêque de Paris. Les pairs eux-mêmes 
s'étaient partagés : quelques-uns, les plus hardis , étaient 
pour le Parlement, et avaient avec eux les princes, M. de 
Choiseul et M. de Praslin. Les autres, très opposés aux 
prétentions parlementaires , moins audacieux au dehors, 
mais extrêmement actifs en dessous, avaient de leur côté 
M. de la Vauguyon, qui voulait absolument décider M. le 
Dauphin à prendre hautement parti pour eux, et à se 
mettre à leur tête comme défendant les lois de la monar- 
chie et la constitution de l'État. 

(1) En 1760, M. le maréchal de Noailles me voulait faire conseil 
ou secrétaire de la pairie. Je refusai cette place et donnai mes soins 
pour la faire établir; je réussis dans la suite : Villaret Ta eue le pre- 
mier. (Journal de Moreau.) 



LES PAIRS ET LE PARLEMENT. 147 

J'ai toujours été convaincu que le Parlement empiétait 
sur les droits et sur la dignité des pairs, dont il dégradait 
l'ancien et véritable état. Je m'étais formé, d'après toutes 
les recherches historiques auxquelles je m'étais livré par 
goût pour le droit public, un système qui, je crois , pou- 
vait seul être adopté : il conciliait les droits et les devoirs 
des pairs avec les droits et les devoirs des autres mem- 
bres du Parlement. Je pensais donc que M. le duc de 
Choiseul s'engageait dans une mauvaise voie; mais je 
n'en étais que plus fâché de la division qui régnait entre 
les pairs, et surtout j'étais bien persuadé que Mgr le Dau- 
phin ne devait se mettre à la tête d'aucun parti ; le seul 
rôle qui lui convînt était de se tenir irrévocablement 
collé à la personne du Roi, avec qui il pouvait juger dans 
son conseil, mais devant lequel il ne devait jamais avoir 
à plaider. 

M. le duc de la Vauguyon me parlait souvent de toutes 
ces affaires. Il m'apprit que lui et ses adhérents avaient 
fait présenter au Roi un Mémoire par M. le Dauphin; il 
ne me montra point ce Mémoire, mais seulement la lettre 
où le prince leur marquait que le Roi l'avait reçu. Malgré 
les efforts de M. le duc de la Vauguyon pour me prouver 
que cette lettre, sollicitée par lui comme un engagement, 
était une espèce d'adhésion à la cause, je remarquai avec 
plaisir la réserve des termes dans lesquels ce billet se 
trouvait conçu, et je crus m'apercevoir que M. le Dauphin 
craignait lui-même de s'engager. 

M. le duc de la Vauguyon m'avait demandé, longtemps 
avant le voyage de Fontainebleau , de revoir mes porte- 
feuilles, et de faire de nouvelles recherches sur cette partie 
de notre droit public concernant l'origine et les droits de 
la pairie : il m'avait dit que M. le Dauphin tenait à s'in- 
struire. Je lui avais promis ces recherches, et j'avais 



448 MES SOUVENIRS. 

ajouté que je les aurais même offertes à M. le Dauphin, si 
j'eusse connu son dessein de se mettre parfaitement au 
courant de l'historique de la pairie. 

A Fontainebleau, M. de la Vauguyon revint à la charge ; 
il me réclama non plus des recherches impartiales, mais 
un Mémoire que M. le Dauphin désirait avoir et signer à la 
tête des pairs qui se joindraient à lui. Ce Mémoire, je le 
refusai, et je pris la liberté de montrer les inconvénients 
de la démarche. Je ne pouvais m'imaginer que M. le Dau- 
phin songeât sérieusement à la faire; et M. de la Vau- 
guyon, me répétant toujours que le prince exigeait ce tra- 
vail et me l'ordonnerait, me jeta dans un embarras facile à 
comprendre. J'avais toujours la perspective de mon grand 
ouvrage sur l'histoire auquel, depuis six mois, je rappor- 
tais toutes mes études. Je ne voulais ni déplaire à M. le 
Dauphin, ni me brouiller avec M. le duc de la Vauguyon; 
mais je voulais encore moins faire une sottise, et fournir 
à M. de Choiseul l'occasion de dire, un jour, que j'avais 
aidé M. de la Vauguyon à compromettre M. le Dauphin, à 
lui attirer quelque désagrément, et certainement à mé- 
contenter le Roi. Je répondis donc que j'étais prêt à obéir 
au prince, seulement qu'un tel ordre méritait bien la peine 
d'être écrit. M. de la Vauguyon, m'assura que M. le 
Dauphin ne l'écrirait jamais, mais que sûrement il me le 
donnerait. « Cela vous suffira-t-il? » ajouta le gouverneur. 
Moi qui ne cherchais qu'à aborder M. le Dauphin, je 
répliquai sur-le-champ : « Monsieur, s'il me le donne bien 
positivement, il ne m'abandonnera pas ensuite. — Eh bien! 
reprit-il, d'ici à quelques jours, M. le Dauphin vous expli- 
quera lui-même ses intentions. <, 

Effectivement, au bout de quatre jours, M. de la Vau- 
guyon me prévint qu'à telle heure M. le Dauphin me rece- 
vrait. Je ne rae rappelle plus si c'était le matin ou l'après*. 



AUDIENCE Dtf ÛÀUPfilff. *4d 

midi, mais je me souviens que je fus introduit par un 
valet de chambre nommé d'Arthez; le cœur me battait 
quand j'entrai, et, n'ayant aucun parti pris, je comptais 
bien, in petto, ne me déterminer que d'après l'air d'intérêt 
que le prince paraîtrait prendre à la chose. 

Mgr le Dauphin m'accueillit avec beaucoup de bonté, et 
je fus très rassuré lorsque je vis qu'il ne me disait pas un 
mot du projet de M. le duc de la Vauguyon. Au lieu de cela, 
il se mit sur le droit public et sur mon ouvrage, dont il me 
témoigna toute sa satisfaction. Nous parlâmes histoire, 
éducation; il daigna me déclarer que j'avais parfaite- 
ment rempli son idée ; il m'expliqua ses vues, et m'en sug- 
géra môme suivant lesquelles, dans la suite, j'ai un peu 
développé mon plan et l'ai amené à l'état où il a été 
imprimé. 

Il y avait plus d'un quart d'heure que j'étais avec le 
prince, enchanté de son approbation sur l'ouvrage fait ainsi 
que de son silence sur l'ouvrage à faire ; je me retirais déjà, 
quand Mgr le Dauphin m'arrêta : « A propos , ce mémoire dont 
vous a parlé M. de la Vauguyon, Vécrirez-vous? » Le ton dont 
il me dit ces mots, l'instant qu'il prit pour me les dire, 
étant déjà à demi retourné pour s'en aller, me donnèrent 
à penser qu'il acquittait, avec contrainte, une promesse 
qu'on lui avait arrachée. Cela m'ôta un grand fardeau de 
dessus la poitrine. Je commençai par protester de ma fidé- 
lité et de mon obéissance; mais je me crus obligé de faire 
observer à Mgr le Dauphin que la démarche que supposait 
ce Mémoire pouvait avoir les suites les plus importantes ; 
que j'avais soumis à M. de la Vauguyon des réflexions 
qui ne l'avaient pas convaincu et que je désirais mettre 
sous les yeux de M. le Dauphin. Il m'écouta attentive- 
ment, me demanda ces réflexions ; je les lui exposai de 
bonne foi : la première portait sur le danger et l'impossi- 



150 MES SOUVENIRS. 

bilité de la clandestinité; la seconde, sur l'ouvrage en 
lui-même, sur l'effet que la démarche produirait, et sur 
les désagréments qu'elle pourrait un jour procurer à M. le 
Dauphin, dont le devoir comme l'intérêt étaient de se tenir 
toujours sur les marches du trône, et de n'en descendre 
jamais pour livrer bataille, avec quelque avantage qu'il 
pût le faire. 

M. le Dauphin parut frappé de mes réflexions. Il me 
dit [: « Pouvez^vous me mettre tout cela par écrit? — Oui, 
si M. le Dauphin me l'ordonne, répondis-je. — Eh bien! 
rédigez-moi un Mémoire, et revenez vous-même me l'apporter. » 

J'eus l'honneur de revoir M. le Dauphin le 3 et le 4 no- 
vembre, car dans l'audience du 3, il me réclama encore 
de nouvelles observations, que je ne lui faisais que de 
vive voix. Il me sembla touché de ma candeur et content 
de mes raisons. Il me demanda : « Quand avez-vous pu faire 
tout cela? — Monsieur, répondis-je, j'y ai employé la nuit. 
— Je m'en doutais, reprit-il, car il y a là bien du feu. » J'a- 
voue que le ton dont je lui lisais mes Mémoires ne les refroi- 
dissait point. Comme j'élevais la voix par intervalles : «Par- 
lons plus bas, me disait-il en me montrant le plafond; il y a 
là-dessus quelqu'un qui pourrait nous entendre. » Il était alors 
dans un petit cabinet au delà de sa chambre à coucher, et 
j'ai retrouvé depuis ce cabinet servant d'entrée à un appar- 
tement occupé par M. le prince de Beauvau. J'allai jus- 
qu'à dire au prince : « Ce ne serait peut-être pas la première 
fois que l'on aurait fait entrer monsieur le Dauphin dans des 
affaires dont il n'a pas eu toute la satisfaction qu'on lui avait 
promise? » Il se leva de sa chaise à bras, et, tournant le dos 
à la cheminée, il me répondit en me regardant avec bonté : 
« Cela n'est que trop vrai. » Je finis par le prier de me garder 
le plus profond secret vis-à-vis M. de la Vauguyon; il s'y 
engagea. Il fit plus, « Je sais tout à présent, ajouta-t-il, 



AUDIENCE DU DAUPHIN. 151 

reprenez vos écrits. » Je ne demandais pas mieux. On va 
voir qu'il m'a tenu parole, sans quoi M. de la Vauguyon 
ne me l'eût jamais pardonné. 

J'ai été quelquefois supris que , dans une audience qui 
m'était obtenue par M. de la Vauguyon, dans l'intention 
de me faire recevoir des ordres positifs de M. le Dau- 
phin, ce prince eût commencé par me parler de tout 
autre chose. J'ai supposé que M. le duc de la Vauguyon 
lui-même rusait avec M. le Dauphin, qu'il n'osait pas lui 
réclamer l'ordre qu'il m'avait annoncé , qu'il m'avait pré- 
senté à lui comme un homme ayant accepté la besogne 
et qu'il ne s'agissait que d'encourager. Il croyait faire 
davantage : il croyait m'enivrer; par là, il s'épargnait des 
instances qui avaient peut-être déjà fatigué ce prince. 
Mais tout cela, de ma part, n'est que simple conjecture. 

Je confiai à M. le comte de Périgord, chez qui je me 
rendis en sortant de chez M. le Dauphin, l'audience que 
je venais d'avoir; je ne le mis point au courant de tout 
ce que j'avais dit et écrit; je lui expliquai seulement que 
j'espérais être quitte du mémoire demandé, dont lui- 
même ne m'avait pas conseillé de me charger. Il trouva 
ma situation très embarrassante et ne me le cacha point : 
« Vous êtes perdu, mon pauvre Moreau ; le duc de la Vauguyon 
va être votre ennemi à la vie et à la mort. » 

Je ne rencontrai pas M. de la Vauguyon de tout le jour; 
je méditais déjà des défaites pour éluder, le lendemain, ses 
instances, et j'avoue qu'elles me paraissaient difficiles à 
imaginer, lorsque la Providence vint à mon secours par 
un trait inattendu. 

Le 6, au matin, M. Bertin m'envoie chercher; il me dit : 
« // a été hier fort question de vous au conseil du Roi. M. de 
Choiseula raconté publiquement qu'il y avait un Mémoire tout 
dressé que les pairs antiparlementaires allaient donner au Roi, 



152 MES SOUVENIRS. 

et que c'était vous qui Paviez fait, à l'instigation de M le due 
de la Vauguyon. J'ai pris votre parti; j'ai assuré qu'il n'en 
était rien, et que, comme vous me disiez tout, si vous eussiez été 
chargé de cette besogne, je le saurais. » Heureusement, H. de 
Choiseul n'avait pas mis M. le Dauphin en jeu. H. Bertin 
continua : « Pour vous disculper encore mieux, j'ai promis à 
M. de Choiseul que je vous enverrais à lui; il vous attend. » 

Je répondis à M. Bertin qu'il pouvait être sûr que je 
n'aurais jamais accepté une besogne aussi importante sans 
lui en faire part. « Mais soyez tranquille, monsieur, ajou- 
tai-je; loin que ce Mémoire soit écrit, on n'en est encore qu'à la 
proposition, et je la refuse. M. de la Vauguyon me sollicite, et 
je ne le dis qu'à vous, car je ne le nommerai pas à M. de Choi- 
seul qui est son ennemi, il m'a annoncé que M. le Dauphin m'en 
donnerait l'ordre : j'ai vu ce prince; il ne me l'a pas donné, et 
je ne ferai point de Mémoire. » M. Bertin m'approuva; nous 
convînmes que, dans mon explication avec H. de Choi- 
seul, il n'y aurait pas la moindre mention de M. le Dau- 
phin, dont le nom même ne pouvait demeurer trop loin 
de cette affaire. Alors j'appris à ce ministre, mais sous 
le plus grand secret, qu'il m'a gardé, le peu de goût que 
Mgr le Dauphin avait pour la démarche à laquelle M. de 
la Vauguyon voulait l'entraîner. 

J'allai, de là, chez M. de Choiseul; il m'attendait effec- 
tivement, et dès que je me nommai, je fus introduit. Je 
trouvai M. de Praslin avec lui ; je m'aperçus ainsi qu'ils 
regardaient, comme ayant quelque valeur, l'explication que 
je leur apportais, et que M. Bertin m'avait engagé à leur 
fournir par bonté et pour me sauver d'un danger dont il 
ignorait que je fusse à l'abri. « Eh Ment monsieur Moreau, 
s'écria M. de Choiseul, ce Mémoire qui doit nous prouver que 
nous n'avons pas le sens commun, le verrons-nom? » Je lui 
répondis, sans me déferrer et en souriant : « Monsieur le 



EXPLICATION AVEC M. DE CHOISEUL. 153 

duc, vous conviendrez, du moins, qu'il y aurait du courage à 
V entreprendre. Mais, si j'étais jamais obligé de plaider contre 
vous, je le ferais avec tant de respect pour votre personne, que je 
commencerais par vous lire mon ouvrage, et que, sans être de 
mon avis, vous rendriez justice à ma droiture et à mon honnê- 
teté. Cependant , puisque vous m'interrogez, je vous dois la vérité : 
je n'ai point fait de Mémoire et je n'en ferai point. Quelques 
pairs [de ma connaissance m'ont engagé à approfondir un peu 
le droit public de la pairie, qui mérite bien d'être connu, et son 
histoire, qui ne l'est point assez. Ces études sont de mon état et 
de mon goût; je n'avais pas attendu cette invitation pour m'y 
livrer. Quant à un Mémoire, soyez sûr que, s'il en parait 
jamais un, il ne sera pas de moi. » 

M. de Choiseul ne m'adressa pas d'autre interrogation ; 
et je n'eus pas besoin de ma discrétion pour exécuter la 
résolution que j'avais prise de ne nommer ni M. le Dau- 
phin ni M. de la Vauguyon. Mais, quittant sur-le-champ 
la question de fait, il en vint à celle de droit, et me dit : 
« Quoi, monsieur Moreaulvous croyez donc que le procès d'un 
pair de France peut être fait par le Roi assisté seulement de 
tous les pairs? Voilà de beaux juges que vous nous donnez; on 
laissera espérer à l'un un gouvernement, à l'autre une autre 
place; où en serons-nous ? » 

Je répliquai : « Monsieur le duc, je n'exclus point les autres 
membres du Parlement; je dis seulement que les juges-nés et essen- 
tiels, ce sont les pairs, et qu'ils doivent être convoqués par le 
Roi. Vous supposez la corruption des grands; je ne les crois pas 
des fripons ni des assassins, moi; je pense qu'il est quelque- 
fois tout aussi facile d'enivrer, de corrompre^ et même d'acheter 
les compagnies. Mais il ne s'agit pas de créer un droit pour les 
circonstances; il est question d'examiner quel était le droit avant 
les circonstances; or, il faut le puiser dans l'histoire et dans les 
lois. L'histoire nom apprend qu'il y a eu des procès faits en 



154 MES SOUVENIRS. 

pairie, avant qu'il y eût au Parlement des conseillers en titre 
d'office. » Là-dessus, nous nous jetâmes dans les antiquités 
delà pairie; nous discutâmes l'histoire assez tranquille- 
mentj et le ministre finit par me demander : « A votre avis, 
le duc de Montmorency fut-il bien jugé? — // le fut incompé- 
temment, répondis-je, car il le fut par une commission; cepen- 
dant, il vous est impossible de dire qu'on le voulut perdre, car le 
parlement de Paris lui-même ne pouvait l'absoudre : il avait été 
pris les armes à la main à la bataille de Castelnaudary. Mais 
continuons avec cet exemple, monsieur le duc, et supposons que, 
lorsqu'on dut juger ce prisonnier, le Roi, présent en Languedoc, 
et ne pouvant revenir à Paris pour des raisons qui intéressaient 
le repos du royaume, eût convoqué à Toulouse, par lettres 
patentes, la Cour des pairs ; que les princes et les pairs s'y fussent 
rendus; que le Roi y eût joint les magistrats composant le par- 
lement de Toulouse, et que, dans cette cour, on eût suivi toutes 
les formes requises par les ordonnances pour l'ajournement des 
pairs et pour la condamnation d'un coupable; si le duc de Mont- 
morency eût porté sa tête sur un échafaud en vertu d'un arrêt 
de cette cour, prononcé en présence du Roi, et dans toutes les 
règles prescrites pour ces sortes de procès, croyez-vous, monsieur 
le duc, que le tribunal eût été incompétent? Pensez-vous que le 
parlement de Paris, même assisté d'un ou deux pairs, eût pu 
rendre un arrêt pour convoquer les autres, et qu'en déclarant 
nulle la procédure du Roi, faite en sa cour, il eût pu rendre 
cette cour incompétente? Si vous le croyez, monsieur le duc, vous 
devez avouer que votre privilège est le même que celui d'un 
simple conseiller, et que vous n'êtes point justiciable de la Cour 
des pairs, mais du parlement de Paris. » 

M. de Choiseul en est encore à me répondre à cette ques- 
tion. Pendant notre discussion, M. de Praslin, qui n'avait 
pas ouvert la bouche, était sorti. On était venu avertir 
pçur dîner; M. de Choiseul, au lieu d'essayer de réfuter 



COLÈRE DE M. DE LA VAUGUYON. 155 

mon argument, me prit par le bras, et me dit : « Allons 
dîner, il est tard; vous dînerez avec mus. » 

Tout le monde était à table quand j'arrivai avec le 
ministre; ce fut un coup de théâtre qui m'eût fait rire, si 
je n'avais pas été fort occupé de ma position, car on 
savait que, dans l'instant même, j'étais enfermé avec 
M. de Choiseul, et on me crut très en faveur, lorsqu'on 
me vit paraître avec lui; certainement il n'en était rien. 

Je me rendis, aussitôt après dîner, chez M. de la Vau- 
guyon; je le trouvai soucieux et inquiet. A mon peu 
d'empressement, il s'était douté que je ne me chargerais 
pas de la besogne. Je commençai par lui apprendre, ce 
qui était très vrai, que Mgr le Dauphin ne m'avait rien 
ordonné, et s'était contenté de me demander si je ferais 
le Mémoire. Il soutint que c'était là tout ce que le prince 
pouvait me dire pour me témoigner sa volonté; que je 
devais l'entendre; qu'il me conseillait, en ami, de ne 
pas me le faire répéter deux fois. Je répliquai que je lui 
répondrais à lui-même ce que j'avais eu l'honneur de 
répondre à M. le Dauphin : que j'exécuterais toujours 
les ordres qu'il aurait la bonté de me donner, mais que, 
dans le moment actuel, j'espérais qu'il ne m'en donnerait 
aucun , et qu'il ne voudrait pas m'exposer à la colère des 
ministres dont je dépendais. Je lui contai là-dessus l'avis 
que j'avais reçu de M. Bertin et l'explication qu'il m'avait 
forcé d'avoir avec M. de Choiseul; je me plaignis de 
l'indiscrétion des pairs, qui avaient trop parlé de la propo- 
sition qui m'était faite. Ce fut alors que M. de la Vauguyon 
entra dans un très vif emportement contre M. de Choiseul, 
emportement dont je recevais toutes les éclaboussures ; il 
m'accusa d'une pusillanimité déplacée, me répéta dix 
fois : « Que craignez-vous, si vous avez l'ordre de M. le Datir 
phin? — Rien du tout, monsieur, si j'ai cet ordre; or, je vous 



156 MES SOUVENIRS. 

dis que je ne Vai point, et que je ne crois pas que je l'aie* » 

Après avoir bien disputé, nous nous quittâmes assez 
mécontents l'un de l'autre ; lui, me menaçant toujours de 
la colère de Mgr le Dauphin ; moi, très rassuré de ce côté-là, 
mais au désespoir d'être obligé de me brouiller avec M. le 
duc de la Vauguyon, et sentant bien que, par attachement 
pour M. le Dauphin, je perdais l'espérance de remplir 
les vues que ce prince avait sur moi. 

Avant mon départ de Fontainebleau, M. le duc de la 
Vauguyon m'écrivit encore une lettre qui prouve les faits 
que je viens de raconter : il m'y menace de la colère de 
M. le Dauphin, m'annonce que ce prince me donnera un 
ordre, me prie de venir le voir le lendemain au soir, et ter- 
mine par ces mots très intelligibles :« A bon entendeur, salut. » 

Je retournai donc chez lui ; ce fut notre dernier entre- 
tien sur cette matière. Je restai ferme, me bornant à assurer 
à M. le duc de la Vauguyon que, quand j'aurais un ordre 
de M. le Dauphin, j'obéirais. Il me répéta que je le rece- 
vrais, et ajouta que ce prince était déjà très mécontent de 
ma résistance. 

Cependant cet ordre ne vint point, et j'étais bien sûr 
que M. de la Vauguyon ne l'obtiendrait pas. Ainsi, par 
une singularité assez étrange, d'un côté, l'indiscrétion de 
ceux que M. de la Vauguyon mettait dans sa confidence 
me faisait imputer un ouvrage que je refusais; d'un autre 
côté, je me brouillais également avec M.'de Choiseul, qui 
me regardait comme l'homme de confiance de ses adver- 
saires, et avec M. de la Vauguyon, qui me supposait inti- 
midé par les alentours de ce ministre. Le vrai est que, 
fidèle à mes principes, également éloigné de tous les 
partis, je n'envisageais, dans cette affaire, que mon devoir 
et la gloire de M. le Dauphin. 

En rentrant à Paris, je crus utile de rendre compte à ce 



VICES DE L'ÉDUCATION DES PRINCES. 157 

prince de tout ce qui s'était passé depuis les trois au- 
diences qu'il avait bien voulu m'accorder à Fontainebleau ; 
je ne lui dissimulai ni les nouvelles instances, ni le mé- 
contentement de M. le duc de la Vauguyon, ni mes rai- 
sons pour ne point changer d'avis. Je lui fis remettre 
un Mémoire cacheté, par M. l'archevêque de Paris qui 
ignora ce qu'il contenait. Les assurances générales que 
le prélat me rapporta des bontés de M. le Dauphin, et ce 
qui se passa dans la suite, m'ont prouvé que ce prince 
avait été bien éloigné de me savoir mauvais gré de ce qui 
était arrivé. En effet, non seulement je n'eus point l'ordre 
annoncé, non seulement je n'écrivis point ce fameux Mé- 
moire, mais nul ne l'écrivit à ma place. M. le Dauphin ne le 
signa point, et le Roi n'en reçut aucun. Il me semble, dans 
cette occasion, avoir rendu un service dont personne ne m'a 
été reconnaissant, parce que personne ne l'a connu, et dont 
le témoignage de ma conscience a été l'unique récompense. 

Je me figurai donc être brouillé avec M. de la Vau- 
guyon, et je cessai d'aller chez lui. Je ne le revis qu'au 
premierjourdel'an 1765, en présence de vingt personnes; 
je n'eus de lui qu'une révérence froide. Je l'évitais et 
j'étais très embarrassé en sa présence. 

Ce fut pour me dépiquer de toutes ces aventures, mais 
pourtant après la mort de Mgr le Dauphin, que, n'espérant 
plus être chargé du grand ouvrage sur l'histoire dont 
j'avais exécuté le plan, j'en composai un autre qui mérite- 
rait peut-être que j'y misse, un jour, la dernière main (1). 
Il est divisé en deux parties : dans la première, j'examine 
les causes du caractère timide et indécis des princes éle- 
vés en princes, et j'indique tous les vices de l'éducation 
qu'ils reçoivent. Je crois prouver qu'elle est essentielle- 

(1) Premier et second Entretien sur la condition et sur l'éducation des 
princes. 



158 MES SOUVENIRS. 

ment mauvaise ; non qu'elle puisse en faire des caractères 
méchants, mais parce qu'elle tend à en faire des gens 
sans caractère. Je montrai cet ouvrage à M. Bertin ; il 
m'exhorta à le continuer; plusieurs personnes qui l'ont 
vu depuis en ont été fort contentes. J'ai entrepris ensuite 
et extrêmement avancé la seconde partie; elle doit être 
beaucoup plus longue que la première : j'y donne le plan 
de l'éducation que l'on pourrait substituer à celle qui me 
paraît défectueuse, et je commence par un raisonnement 
auquel il n'y a point de réplique : j'ai démontré (et tout 
le monde en convient) que le système d'éducation en 
usage pour les princes est mauvais ; il est donc évident 
qu'il faut le changer, et il est fou de dire qu'il ne peut pas 
y en avoir d'autre. 

Dans le courant de l'année 1765, j'avais écrit, par ordre 
du ministre des finances, un ouvrage sur le droit public qui 
fut trouvé assez remarquable pour qu'il y mît son nom. Il 
avait pour objet de faire connaître les véritables titres de 
la souveraineté du Roi sur la Bretagne. Il renferme l'his- 
torique le plus exact de la révolution qui a réuni ce grand 
fief à la couronne de France, et écarte irrévocablement 
les prétentions émises par le parlement de Bretagne dans 
ses remontrances. Cette dissertation est écrite en forme 
de lettres ; le contrôleur général les signa et les publia 
avec son nom. 

M. le Dauphin devint malade, et M. de la Vauguyon ne 
me parla plus des vues de ce prince sur moi; mais l'évéque 
de Verdun m'assura, sans que je le lui demandasse, que 
son intention était de me faire travailler sur le droit public 
avec les princes, ses enfants; qu'il l'avait dit, en sa pré- 
sence, à Madame la Dauphine. 

Fontainebleau me procura encore, cette année-là, une 
aventure beaucoup moins embarrassante que celle de 



M. DE LA CHALOTAIS. 159 

1764. Elle peut fournir un exemple du manège auquel 
ont recours les gens qui ont besoin de petits moyens pour 
faire fortune. 

On se rappelle que j'avais, dans mes écrits, plusieurs 
Mémoires sur la conduite que l'on eût dû tenir, et que Ton 
n'a point tenue, à l'égard des Parlements. Je possédais, 
entre autres, ceux que j'avais composés, avec le plus 
grand soin, pendant le voyage de Fontainebleau de 1763. 
A l'époque où je suis arrivé, on était extrêmement occupé 
du parlement de Bretagne, et de l'espèce de ligue qui 
unissait toutes les compagnies en faveur de M. de laCha- 
lotais (1), dont le procès, pour le dire en passant, a été 
un des plus grands torts que le gouvernement se soit don- 
nés et une de ses plus grandes maladresses. Le Roi devait 
entendre, dans son Conseil, le rapport de l'affaire géné- 
rale. M. de Marviile, l'homme du monde le plus droit et le 
plus honnête, m'avait prié de lui laisser prendre connais- 
sance de ces Mémoires. Lui-môme avait été chargé de l'opé- 
ration du parlement de Pau, qui pourtant ne fut pas trop 
bien menée. Quoi qu'il en soit, il s'était montré très satis- 
fait de ma façon d'envisager ces sortes de causes, ainsi que 
des principes modérés formant la base de mes systèmes. 
Il s'avisa de vanter mes ouvrages à M. de Calonne (2), 
maître des requêtes, auquel était confié le rapport devant 
le Roi, et qui regardait comme essentiel, pour sa fortune, 
de le bien faire. Celui-ci vint me voir deux ou trois fois, à 

(i) Louis-René- Alexandre de la Chalotais, né en 4701 , mort en 4785, 
procureur général au parlement de Bretagne, dénonça à la Cour 
l'administration arbitraire du duc d'Aiguillon, gouverneur de cette 
province; fut arrêté, mis en prison, puis exilé. A l'avènement de 
Louis XVI, il fut rappelé et réintégré dans ses fonctions. Son fils, 
président à mortier, mourut sur l'échafaud en 4794. 

(2) Charles- Alexandre de Galonné, né à Douai en 4734, mort en 
1802; il fut contrôleur général des finances sous Louis XVI, en 1783, 
et disgracié en 4787. 



160 MES SOUVENIRS. 

Paris, pour me demander communication de mes plans et 
de mes Mémoires. Tout ce qu'il obtint de moi d'abord, ce 
fut que je lui en lusse quelques-uns ; mais il m'en parut 
si content, me fit de si grandes instances pour que je 
lui prêtasse ce que je lui avais lu, que je ne pus résister. 
Car, outre que je croyais par là servir les intérêts du Roi, 
j'avoue que M. de Galonné me sembla si honnête, qu'il 
m'inspira l'envie de lui être utile. Je lui donnai donc, à 
Paris, le 1 er ou le 2 octobre 1765, un portefeuille rempli 
de mes Mémoires. J'y trouvai même d'autant moins d'in- 
convénients que, n'étant nullement écrits pour l'affaire 
particulière, ils ne contenaient que des principes géné- 
raux, la critique des fautes commises jusque-là, et les lois 
dont il fallait toujours partir, si l'on ne voulait jamais 
compromettre l'autorité. Je tirai de M. de Calonne sa 
parole d'honneur : 1° qu'il me les rendrait au bout de 
quinze jours, à Fontainebleau; 2* qu'ils se contenterait de 
s'instruire, mais qu'il ne prendrait aucune copie de ce 
que je lui confiais. 

On partit. Au terme marqué, je lui réclamai mes Mé- 
moires; il en différa, sous divers prétextes, la restitution. 
Enfin, dans une visite que je lui fis, il me les remit. 
Lorsque je les parcourus, je découvris des traces de 
crayon effacé, et la preuve écrite qu'il en avait fait copier 
la plus grande partie, car il avait mis de sa main, en 
marge, et cela pour guider le copiste : Copier jusque-là. , 

Ces mots, qu'il avait essayé d'enlever, me dévoilèrent 
la petite tricherie. Je fus plus mécontent du mensonge 
que de la chose en elle-même, et je lui en adressai gaie- 
ment un reproche d'amitié ; mais il donna plus de valeur 
à mon mécontentement que je n'en avais donné à son 
infidélité : deux jours avant le conseil, où il devait se 
parer de mes dépouilles, je reçus un ordre du contrôleur 



MAUVAISE FOI DE M. DE GALONNE. 161 

général de quitter Fontainebleau le jour môme, et de 
m'en absenter jusqu'à ce que je fusse rappelé. 

Surpris de cet espèce d'exil, j'en devinai le motif, et 
je m'en sentis si peu inquiet, que je tins à ne pas man- 
quer une partie de forôt projetée avec la comtesse de 
Gramont, l'archevêque de Cambrai et toute la société. 
Je ne partis que le lendemain; le contrôleur général 
le sut. Je m'en allai à Âulnoy, chez mon ami Ger- 
bier; puis à Marcilly, chez Mme de Galliffet, maintenant 
Mme de Sarsfield (1), avec qui j'étais fort lié. Je me 
divertis beaucoup, et j'écrivis de là à M. de Lavcrdy; je 
lui montrais, dans ma lettre, que je connaissais à mer- 
veille la cause de ma disgrâce; je lui rendais compte de 
tout ce qui s'était passé entre M. de Calonne et moi, et 
je n'attribuais mon exil qu'à quelques mauvais services 
de ce dernier. 

Je ne me trompais pas; au bout de huit jours, M. de 
Laverdy me renvoya ma lettre, apostillée de sa main. 
Il convenait de tout, et me priait de n'en point vouloir à 
M. de Galonné, qui dans le fond, disait-il, était très- 
véritablement mon ami (2). Cette expression m'amusa, et 
je n'en fus que plus en état d'apprécier ces bons amis de 
Cour dont parle le Misanthrope. Au reste, M. de Lavcrdy 
me mandait que je pouvais revenir à Fontainebleau, qu'il 
m'y verrait avec plaisir. 

Je me rendis d'abord à Paris; mais comme le voyage se 

(1) Mme de Galliffet épousa M. de Sarsfield en octobre 1766. (Voir 
à ce sujet des extraits du Journal de Moreau, p. 418.) 

(2) 10 août 1774. — J'ai trouvé M. de Galonné dans la cour du châ- 
teau de Gompiègne ; nous avons disserté sur les matières publiques, 
et, tout en nous rappelant le temps passé, nous sommes entrés en 
explication sur ce qui eut lieu entre lui et moi à Fontainebleau, en 
1765. L'explication a été gaie et assez cordiale : il rejette tout sur 
M. de Laverdy, et prétend n'avoir eu aucune part à l'ordre qui me 
fut donné alors par ce ministre. (Journal de Moreau.) 

i. il 



162 MES SOUVENIRS. 

prolongea jusqu'à la mort de Mgr le Dauphin (1), que j'ai 
amèrement pleuré, je retournai à Fontainebleau, et j'y 
demeurai jusqu'au moment où la Cour en repartit. Mon 
ami Cromot m'y expliqua le fait de M. de Calonne, ou 
plutôt ses motifs : il avait craint, d'un côté, que je ne me 
vantasse des lumières que je lui avais procurées, et, d'un 
autre, que je ne me plaignisse de sa petite infidélité. Il 
m'avait donc peint au ministre, et à un ministre parle- 
mentaire, comme un homme à systèmes, ayant des prin- 
cipes très différents des siens et pouvant les répandre 
dans le conseil. C'est ainsi que les vilains se trompent 
eux-mêmes dans leurs calculs, car, sans sa vilenie, je 
n'aurais jamais conté ce qui avait eu lieu entre nous. La 
seule vengeance que j'aie tirée de ce mauvais procédé a 
été de me procurer une copie entière du rapport fait au 
Conseil par M. de Calonne ; je passai la nuit à le copier ; je 
le trouvai l'ouvrage le plus fort que l'on eût jamais écrit 
contre les Parlements : il citait toutes leurs remontrances, 
et présentait le corps de leurs systèmes comme étant la 
destruction de la constitution et de toutes les lois de la 
monarchie. J'ai gardé cette pièce; elle me parut d'autant 
plus singulière, qu'alors M. de Calonne faisait surtout sa 
cour à M. de Choiseul, qui depuis Ta nommé intendant de 
Metz. 

Après la mort de Mgr le Dauphin, je rappelai quelque- 
fois à M. de laVauguyon mon ouvrage sur l'histoire, et je 
lui proposai d'exécuter mon plan. Il me répondait toujours 
qu'il fallait en parler à Mme la Dauphine; il m'allégua 

(1) Ce prince mourut à Fontainebleau le 20 décembre 1765; il avait 
demandé à être inhumé dans le diocèse où il mourait. Suivant ses 
dernières dispositions, son cœur seulement fut porté à Saint-Denis, 
et son corps fut conduit à Sens, parce que cette ville, chef-lieu du 
diocèse, comprenait alors Fontainebleau. Un an après, la Dauphine 
le suivit au tombeau. 



MORT DU DAUPHIN ET DE LA DAUPHINE. 163 

ensuite la mauvaise danté de cette princesse (i) ; je ne vis 
point, dans tout ce qu'il me dit, F air de la droiture et de 
la bonne volonté; j'y aperçus beaucoup de défaites. 
Dégoûté de la Cour, sachant que j'étais mal avec M. de 

(4) Mercredi 14 janvier 1767. — M. l'évêque de Chartres nous 
donne des nouvelles de Madame la Dauphine ; elle a demandé Tron- 
chin et est dégoûtée des autres médecins, qu'elle a, dit-on, très fort 
maltraités. Jurac et Bernage sont bannis de son appartement. La 
Breuille y est resté comme garde-malade : tout cela s'est fait 
samedi dernier. Tronchm n'a garde de se prononcer sur son état. 

Dimanche 18. — Mme la Dauphine est toujours très mal : elle 
tousse et a le dévoiement. Mme de Périgord l'a trouvée exterminée. 

6 février. — La santé de Madame la Dauphine s'affaisse de plus 
en plus. On conjecture qu'elle n'ira pas plus loin que le milieu du 
mois de mars prochain. 

Vendredi 7 mars. — La santé de Madame la Dauphine s'affaiblit 
beaucoup et sa vie tire à sa fin. On a commencé dimanche les prières 
publiques pour elle. 

Le dimanche 8. — Mme la Dauphine a reçu tous les sacrements. 

Le 13. — Mort de Madame la Dauphine; le Roi et toute la Cour 
sont partis pour Marly. 

Le 14. — Le corps de Madame la Dauphine reste à Versailles, d'où 
il sera transporté à Sens le 21 . 

Le 21. — Transport du corps de Madame la Dauphine. Le convoi 
a couché à Fontainebleau. (Journal de Moreau.) 

On éleva au Dauphin et à la Dauphine un superbe mausolée, en 
marbre blanc, dans la cathédrale de Sens ; il est de Guillaume Cous- 
tou et ne fut terminé qu'en 4777. En voici la description : 

Au milieu sont deux urnes funéraires; aux angles, quatre grandes 
statues : la Religion, ayant une croix d une main, tend de l'autre 
une couronne vers les urnes ; l'Immortalité tient le cercle qui figure 
la durée sans fin ; à ses pieds, un petit génie des sciences mesure une 
sphère. Derrière les urnes, le Temps, vieillard robuste, armé d'une 
Faux, a déjà recouvert l'urne du Dauphin, et va recouvrir bientôt celle 
de la Dauphine. Auprès de lui, l'Amour conjugal paraît pleurer les 
deux époux ; et, à ses pieds, un petit génie, l'Hymen, lui montre tris- 
tement sa guirlande brisée. 

Les restes du Dauphin et de la Dauphine, exhumés en 1793 et 
portés au cimetière de la ville, y séjournèrent jusqu'à la Restaura- 
tion. Ils furent alors, après procès-verbal d'identité, replacés solen- 
nellement dans leur caveau, au milieu du chœur, et ils y reposent 
toujours; une grande inscription gravée sur une pierre tombale en 
indique l'endroit. Quant au mausolée, qui masquait la vue du sanc- 
tuaire, il fut enlevé il y a trente ans et reporté [dans la chapelle 
Sainte-Colombe. 



164 MES SOUVENIRS. 

Choiseul, persuadé que je n'avais rien de bon à attendre 
de M. de la Vauguyon, ayant fort peu la confiance de 
M. de Laverdy, et ne possédant de patron et de protec- 
teur, parmi les ministres, que M. Bertin, je résolus de me 
livrer principalement à mes recherches sur le droit public, 
et au travail que me fournissait le Dépôt des chartes. 
J'allai beaucoup moins à Versailles ; je louai, à Boulogne 
— car je n'achetai ma maison de Ville d'Avray qu'à 
la fin de l'été de cette année 1766 — une petite propriété 
où je passai une partie de la belle saison. Mes connais- 
sances m'y venaient voir; l'archevêque de Cambrai, la 
comtesse de Gramont et tous leurs amis y dînaient assez 
souvent : j'étais tranquille, j'étais gai. 

Je me sentais d'autant plus décidé à la retraite, que 
j'apprenais tous les jours que M. de la Vauguyon cher- 
chait de tous côtés quelqu'un qui pût exécuter, pour les 
princes, le plan que j'avais moi-même tracé; je sus par 
un maître des requêtes, M. Baudouin, qu'un docteur en 
droit, M. Savoureux de la Bonneterie, travaillait pour 
eux. J'étais donc remplacé; mes espérances étaient trom- 
pées. Je fis, dans le calme de Boulogne, différents Mé- 
moires destinés à M. le contrôleur général; je m'appli- 
quai surtout à relire les monuments de notre histoire. Je 
ne comptais plus écrire pour les princes, mais je ne perdais 
point l'idée de remplir moi-même, et en vue de ma propre 
satisfaction, le beau et magnifique plan de feu Mgr le 
Dauphin. 



CHAPITRE X 

Tentatives matrimoniales : Mlle Giot des Fontaines, Mlle de Len- 
fant, Mlle de Boulainvilliers. — Mme de Boulanmlliers élevée 
dans la maison d'Orléans. — Milon, évêque de Valence. — Le 
concile d'Embrun. — Incartade de la duchesse d'Orléans. — Mon 
mariage avec Mlle O'Neill. — Origine de la famille O'Neill. — 
Les O'Neill à la main sanglante. — Anecdotes irlandaises. — 
Marie-Thérèse O'Lavery. — Sa précoce discrétion. — Séjour à 
Verderonne, chez la comtesse d'Andlau. — M. Bouquet avocat, 
puis abbé. — Offres de M. de la Vauguyon. — Traité de la Jus- 
tice. — Les deux râteliers de M. de*Choiseul. — L'archevêque de 
Cambrai et la comtesse de Gramont me chantent pouille. — Traité 
de la Fermeté. 



Mon changement de vie me fit faire quelques réflexions 
sur l'abandon et la tristesse qui attendent un vieux garçon 
vers la fin de ses jours. J'avais trop regretté ma première 
femme pour avoir songé à en prendre une autre ; mes 
amis et mes sociétés me détournaient même, autant qu'ils 
le pouvaient, de toute idée d'un second mariage. Cepen- 
dant, dans l'espèce de retraite que je voulus essayer 
alors, je me trouvai trop abandonné à mes domestiques, 
et je sentis combien j'aurais besoin, dans ma vieillesse, 
d'une compagne qui fût la maîtresse de ma maison. J'en 
parlai à Mme d'Andlau, la plus tendre des amies qui 
me soient restées. Cousine germaine de ma première 
femme, elle avait toujours eu, depuis sa mort, toute ma 
confiance; je m'étais dissipé avec les autres, j'avais 
réfléchi avec elle. Elle n'avait jamais eu en vue que mon 



166 MES SOUVENIRS. 

bonheur, et m'avait môme quelquefois conseillé un second 
établissement. Plusieurs partis s'étaient présentés; il 
n'avait tenu qu'à moi de rencontrer du bien, des agré- 
ments; mon cœur, plein de mes premiers sentiments, 
avait sans cesse repoussé cette idée et à chaque objet 
qui s'offrait, s'était dit très douloureusement : « Ce n'est 
point elle encore. » 

Une de mes aventures qui m'a été le plus pénible et 
qui m'a le plus coûté dans ma vie, est la suivante : une 
demoiselle Giot des Fontaines, nièce de l'abbé de ce nom 
et fille d'un conseiller au parlement de Rouen, avait été 
la confidente de Mlle de Coulange, ou plutôt une espèce 
de chaperon que celle-ci avait choisi pendant que je lui 
faisais la cour. Elle était beaucoup plus âgée qu'elle et 
ne paraissait pas jeune, mais avait prodigieusement d'es- 
prit; ses yeux en pétillaient, et, sans excepter Mme de 
Sévigné, je n'ai jamais connu de style épistolaire plus 
agréable que le sien. 

Elle vint à Paris, au commencement de l'année 1761, 
pour un procès de la défense duquel j'avais cru devoir 
me charger par amitié. Ne s'imagina-t-elle pas qu'elle 
pourrait tenir la place de ma femme dans la maison 1 
Hélas 1 dans l'état où j'étais, que serait-il arrivé si elle s'y 
fût mieux prise ! Tout franc, attendu son âge et la néces- 
sité où j'étais d'avoir quelqu'un à la tête de mon ménage, 
elle m'offre de s'en occuper. J'y consens. Il faut convenir 
que la pauvre fille conduisit très bien mon intérieur : elle 
recevait à merveille mes amis ; mais je ne tardai pas à 
m'apereevoir que tout ce qu'elle craignait le plus, c'étaient 
les dîners et surtout les soupers que je faisais ailleurs; 
bientôt même, j'eus d'autres preuves de sa jalousie. Elle 
s'était sans doute prise d'amour pour moi, car elle se mit 
dans l'esprit de me consoler de la mort de ma femme 



TENTATIVES MATRIMONIALES. 167 

en îa devenant elle-même. J'eus une grande explica- 
tion avec elle sur ce projet, qui ne m'avait été annoncé 
que par la profonde mélancolie où je la voyais depuis 
un certain temps : elle me dit énormément de mal de 
sa pauvre amie, voulut me persuader que j'avais beau- 
coup gagné à la perdre; cela me déplut horriblement et 
gâta toutes les affaires. Elle comprit que je ne l'épou- 
serais jamais et repartit pour Rouen. Cependant, nous 
nous quittâmes en bons termes. 

Une autre personne que je refusai fut Mlle de Lenfant, 
fille d'un homme d'affaires de la princesse de Garignan. 
Son père, qui avait peu de principes, avait cherché à 
s'en débarrasser en la mettant au couvent de Notre-Dame 
de Meaux. L'abbesse, Mme de Bouille, fit ce qu'elle put 
pour m'en engouer, et me garda chez elle trois ou quatre 
jours. La petite personne me parut la plus mauvaise tète du 
monde; elle commença par me dire du mal de son père et 
de sa bienfaitrice, Mme de Carignan. Au fond, pourtant, 
tout cela n'était que vice d'éducation; je l'ai retrouvée 
depuis, en Provence, une femme très sensée et très 
raisonnable. Je serais riche si je l'avais épousée, mais la 
Providence m'a mieux servi que toute la bonne volonté 
de mes meilleurs amis. 

Quelque temps auparavant, quand j'étais allé me faire 
recevoir, à Aix, dans ma charge de conseiller à la Cour 
des aides, M. d'Albertas, notre premier président, m'avait 
proposé une demoiselle qu'il connaissait un peu trop. 
Le pauvre homme a bien cruellement payé ce projet resté 
sans exécution (1). 

(1) Moreau avait, dans cette même année, songé à un autre 
mariage. En effet, il écrit dans son Journal, à la date du 1 er avril 
1764 : « Je suis venu voir Mme de Sauvigny sur le midi. Elle est 
chargée de faire, de ma part, une proposition de mariage à Mlle de 
Quesnon, Anglaise de vingt-huit ans, fille très sensée et très rai- 



16S MES SOUVENIRS. 

En 1765 et 1766, Mme de Boulainvilliers, femme du 
prévôt de Paris, m'offrit une Mlle de Boulainvilliers, 
qui n'avait pas un sol, et qu'elle désirait établir après 
l'avoir gardée longtemps chez elle, à Passy. 

Mme de Boulainvilliers n'avait épousé son mari que 
parce qu'elle n'avait rien elle-même, mais elle ne lui a 
donné que des filles; ses deux aînées ont été Mme de 
Grussol et Mme de Faudoas ; la troisième, la plus belle, 
la plus aimable de toutes, et dont la mort a causé celle 
de sa malheureuse mère, a été la marquise de Ton- 
nerre. 

J'ai prouvé ma vanité par les mariages que j'ai faits, 
et j'ai prouvé, en même temps, mon désintéressement : 
ce ne fut donc pas parce que Mlle de Boulainvilliers était 
entièrement sans dot que je n'en voulus point; j'expli- 
quai bonnement mes raisons à madame sa parente qui les 
approuva (1) : le séjour de cette jeune personne dans la 
plus grande et la plus riche compagnie m'effrayait. J'habi- 
tais alors, neuf mois de l'année, ma petite maison de 
Ville d'Avray, d'où je pouvais remplir, à Versailles, tout 
ce qui m'était prescrit par mes places. Quelle différence 
entre mon ménage et les plaisirs du magnifique château de 
Passy 1 Gela sautait aux yeux. Mme de Boulainvilliers me 
sut gré de mes motifs et de ma franchise; elle n'en resta 



sonnable, mais qui parait avoir pris depuis longtemps le parti de 
vivre fille. 

(1) Un des événements de mon mois d'octobre avait été la propo- 
sition faite par M. de Boulainvilliers, dans une lettre qu'il m'écri- 
vait, d'épouser Mlle de Boulainvilliers, sa parente. On m'avait donné 
à dîner à Passy. On était revenu plusieurs fois à la charge et par 
visites et par billets. Le jour même du mariage de Mme de Galliffet, 
j'avais été passer une heure, le matin, avec Mme de Boulainvilliers, 
avec qui je me tirai très honnêtement d'affaire, en lui exposant mes 
doutes, mes craintes et les inconvénients de cette alliance pour sa 
cousine même. (Journal de Moreau, 3 novembre 1766.) 



LE CONCILE D'EMBRUN. 169 

pas moins mon amie, et a été plus tard celle de 
Mlle O'Neill, ma seconde femme. 

Pour ceux qui voudraient savoir l'origine dé cette 
Mlle de Boulainvilliers, je dirai qu'elle était Boulainvilliers 
de père et de mère, d'une famille très pauvre et très 
nombreuse. La mère de celle qu'alors on nommait en 
riant ma future avait été élevée , dès son bas âge, par 
des princesses. Elle avait eu, non le tort, car ce n'était 
pas elle qui dirigeait sa conduite, mais le malheur d'être 
attachée à la duchesse d'Orléans (1), fille du prince de 
Gonti, dont on a connu les mœurs déréglées, les prin- 
cipes scandaleux et l'esprit libertin. Cette pauvre petite 
était devenue nubile à cette école; on ne lui a jamais 
reproché le moindre écart, mais certainement on ne pou- 
vait la soupçonner d'ignorer ce que savait et ce que 
faisait la duchesse d'Orléans, dans la garde-robe de 
laquelle elle avait couché plusieurs années. 

Enfin, on voulut l'établir : on trouva un homme de 
son nom, à qui on donna quelque argent et à qui on pro- 
mit le reste en protections : celle de la maison d'Orléans 
suffisait pour faire sa fortune. Le mariage eut lieu; ce fut 
l'évêque de Valence, Milon, qui se chargea de les unir 
dans une chapelle du Palais-Royal. Ce prélat avait de 
l'esprit, entendait la raillerie surtout : passant quinze jours 
à Toulon, en compagnie des officiers de la marine, il avait 
gaiement accepté de jouer avec eux, au piquet, un hasard 
qu'ils nommaient le concile d'Embrun (2). Il avait été l'un 

(1) Louise-Henriette de Bourbon, née le 20 juin 1726, mariée le 
17 décembre 1743 et morte en 1759. 

(2) Pour comprendre cette plaisanterie, il faut savoir que, sur la 
demande du cardinal de Fleury, le Roi avait permis, en 1727, à 
l'archevêque d'Embrun, M. Guérin de Tencin, de réunir un concile 
provincial dans son palais. Quatorze prélats y furent convoqués. 
Parmi eux se trouvait M. de Soanen, évêque de Senez, dont une 



170 MES SOUVENIRS. 

des pères de cette assemblée, et lorsqu'il demanda ce que 
c'était que ce hasard : a Quatorze de valets, monseigneur, 
lui répondit-on ; deux fiches à celui qui les a dans son jeu. » 
Le bon prélat se mit à rire et topa à la proposition. 

Au mariage des deux Boulainvilliers, mâle et femelle, 
il ne fut pas si plaisant; je tiens ceci de l'évêque de Metz. 
Montmorency, à qui il le conta. Il avait préparé un petit 
discours qu'il adressa aux jeunes époux. Faisant l'éloge 
de la demoiselle, il rappela l'excellente éducation qu'elle 
avait reçue d'une princesse... A ce mot de princesse, la 
duchesse d'Orléans part d'un éclat de rire que le prélat 
n'arrête point ; mais dès qu'il a cessé, il ôte respectueuse- 
ment son bonnet, et regardant la duchesse : « Je demande, 
dit-il, très humblement pardon à votre Altesse; ce n'est point 
d'elle que j'ai parlé, c'est de Mme l'abbesse de Beaumont- 
Lestours, qui a inspiré et donné à mademoiselle des principes et 
des exemples qu'elle n'a point sans doute oubliés. » 

Cela dit, l'évêquc remet son bonnet, continue son com- 
pliment et achève très gravement la cérémonie, qui ne 
fut plus interrompue par la princesse. 

J'avais donc jusqu'alors refusé toute nouvelle alliance ; 
à la fin, la raison me décida, et je dis à Mme d'Andlau : 
« Si vous me trouvez une compagne que vous jugiez propre à 
rendre mes vieux jours heureux, je la recevrai de votre main. » 
Celle qu'elle me proposa appartenait à une très illustre 
famille, mais étrangère, sans biens et sans parents en 
France. On appelait ses ancêtres les O'Neill à la main 
sanglante, parce que l'un d'eux, dans une expédition loin- 
taine, ayant fait le serment de toucher le premier au 



instruction pastorale entachée de jansénisme fut condamnée par 
les quatorze autres membres de rassemblée. Les jansénistes, mécon- 
tents de cette juste sentence, prétendirent que le concile n'avait pas 
été inspiré par le Saint-Esprit, mais guidé par le gouvernement. 



LES O'NEILL A LA MAIN SANGLANTE. 171 

rivage ennemi, et se voyant sur le point d'être devancé par 
un autre chef, se trancha le poignet d'un coup de hache, 
lança sa main ensanglantée jusqu'à la rive, et en prit 
ainsi possession le premier. Elle était la petite-fille de 
l'un de ces patriotes Irlandais qui, en 1688, abandonnés 
par leur souverain (1), acquirent le droit de rentrer libres 
dans leur pays, et ne se fixèrent dans le nôtre que pour 
conserver la religion de leurs pères. Née en France, elle 
y avait été élevée par une mère et une aïeule pauvres et 
religieuses, qui n'avaient d'autres ressources que les petits 
secours accordés par le gouvernement aux catholiques 
bannis de leur patrie. Son père et tous ses parents étaient 
morts au service de la France. 

Dans ces temps désastreux, assez semblables à ceux 
qui, depuis, ont affligé notre pays, les émigrés irlandais 
ne connaissaient que l'autorité et les mœurs de la famille : 
c'était alors leur force et leur consolation. J'ai entendu 
bien souvent conter des histoires caractérisant leur cou- 
rage pendant qu'ils gémissaient sous le joug de Cromwell : 
elles montrent la générosité fraternelle avec laquelle ils 
s'entr'aidaient. En voici une que je veux citer : ma 
seconde femme a vu et connu les personnages dont je vais 
parler. 

Un chef de famille meurt en laissant un garçon et deux 
filles. Tout cela, pauvre comme Job, criblé de dettes 
comme les captifs du temps deTobie, demeurait à Embrun. 
A la nouvelle de ce malheur, les anciens amis viennent au 
secours de cette famille : l'un paye une dette ; l'autre se 
charge de nourrir la veuve. On songe surtout à placer le 



(1) Jacques II, roi d'Angleterre, né en 1633, vécut en Hollande 
et en France pendant le protectorat de Cromwell, régna de 1685 
à 1688, fut détrôné par son gendre, Guillaume III d'Orange, et se 
retira à Saint-Germain-en-Lay e, où il mourut en 1701. 



172 ME8 SOUVENIRS. 

fils, et, en quinze jours, toutes les affaires sont nettoyées. 
Les deux filles restaient : elles avaient une figure pas* 
sable, mais Tune d'elles était très aimable par son esprit 
et par sa bonté. Un ami dit : « Elle ne se mariera probable- 
ment pas, mais néanmoins je m'en charge jusqu'à sonmariage. » 
Un des familiers de la maison, et même le plus ancien, ne 
paraissait point. Tout le monde en était étonné, et peu s'en 
fallait qu'on ne fût indigné de ce qu'il n'apportait pas, 
comme les autres, son tribut de bienfaisance. Il arrive 
enfin au bout de six semaines ; la famille s'assemble 
pour le recevoir, et voici comment il s'exprime en s'adres- 
sant à la pauvre veuve : « Ma chère compatriote, vous n'avez 
plus à placer que celle de vos deux filles qui n'est ni belle ni 
bonne; je me suis réservé pour l'épouser et je vous la demande. » 

Gela sej passait dans le carôme, au moment où les offi- 
ciers irlandais allaient se rendre à leurs régiments. 
L'archevêque d'Embrun apprend la nouvelle ; il se pré- 
sente à la famille : « J'ai bien vu, dît-il, des mariages d'in- 
térêts ou d'ambition ; je n'en ai point encore vu de charité. 
Dépichez-wous ; je vous accorde toutes les dispenses nécessaires, 
et je veux faire la cérémonie. » Elle eut lieu peu de temps 
avant la semaine de la Passion. Eh bien 1 cette fille qui 
n'était ni belle ni bonne, à quatorze ans qu'elle avait alors, 
a été chérie et respectée de son mari, et elle l'a rendu 
très heureux. L'autre est morte fille ; Mme Moreau ne l'a 
pas perdue de vue. 

Quant à l'anecdote suivante, elle s'est passée dans 
ce pays, du vivant et après l'émigration de Jacques II, 
et a été rapportée à ma femme par sa grand'mère, qui en 
avait été témoin. 

Ces malheureux Irlandais, qui avaient perdu la liberté 
de leur religion et la propriété de leurs biens, n'en étaient 
que plus attentifs à soigner l'éducation de leurs enfants, 



ANECDOTES IRLANDAISES. 173 

et à semer dans leurs âmes des principes de religion 
capables de mettre leurs filles surtout (car c'était parti- 
culièrement d'elles que les mères étaient occupées) à 
l'abri des tentations qui assiègent l'indigence. 

Les jeunes Irlandaises vivaient ensemble, dansaient 
quelquefois» et, pour les amusements innocents, les mères 
se montraient très indulgentes. Mais cinq ou six familles 
n'avaient souvent qu'une belle robe qu'on prétait, les jours 
de bal, à celle qui y était invitée; ainsi, une nombreuse 
assemblée en possédait parfois tout au plus quatre ou 
cinq dont les mères pussent disposer, et il arriva qu'en 
certaines circonstances, celles-ci furent trompées par 
l'amitié et l'indulgence mutuelles de leurs filles. 

Une d'entre elles, qui avait beaucoup d'amies, avait aussi 
un ami qui se cachait. Elle fut soupçonnée de lui avoir trop 
accordé ; on la crut coupable; mais il était simple qu'au- 
cune de ses camarades ne voulût lui jeter la première 
pierre. Un jour de bal, elle parut dans rassemblée vêtue 
de la robe appartenant à une très pauvre et très honnête 
famille. Soit que la mère se fût douté d'une tricherie, soit 
qu'elle se fût convaincue par ses yeux, elle appela sa fille, 
qui lui avoua que sa robe avait été portée par mademoi- 
selle une telle. Cette mère était une des meilleures de toute 
la ville. Vous croyez peut-être qu'elle gronda beaucoup? 
Point du tout: on oublie les réprimandes, et, dans ce pays- 
là, il fallait cramponner l'honnêteté et buriner les mœurs; 
elle se fait remettre la belle, l'unique robe de sa fille : 
« Elle est souillée », dit-elle, et, en sa présence, de ses 
propres mains, elle la jette au feu. La pauvre enfant 
pleura sans doute, mais de sa vie elle n'a perdu le souve- 
nir de cette leçon, et, dans la suite, en a plus d'une fois 
remercié sa mère. 

Marie-Thérèse O'Lavery, mère de Marie-Louise O'Neill, 



174 , MES SOUVENIRS. 

ma seconde femme, n'avait que sept ans lorsqu'un certain 
M. Bersu, français et habitant de Saint-Germain, où ma 
belle-mère est née , l'honora d'une marque de confiance 
bien distinguée et bien singulière. Il demeurait dans la 
même maison que Mme O'Lavery et, depuis deux ans, ne 
quittait presque pas son lit. Il n'avait point d'enfants de sa 
femme, et tenait à lui laisser une somme qu'il avait 
amassée, et dont les lois lui défendaient de disposer en sa 
faveur. Un beau jour, profitant de l'absence de Mme O'La- 
very, il s'adresse à sa fille, lui demande si elle a une petite 
cassette fermant à clef; l'enfant lui assure qu'elle a son 
petit coffre où sa mère ne regarde jamais. « Eh bien! 
reprit le malade, rendez-moi un service : venez me voir sou- 
vent, et déposez dans ce coffre tout V argent que je votés donnerai 
à chacune de vos visites. Gardez-en bien la clef, et lorsque j« 
serai mort 9 ne dites encore rien. Mais quand la justice aura 
passé partout chez moi 9 quand vous apprendrez que ma femme 
sera quitte avec mes parents — qui la tourmenteront — de 
toutes les affaires delà succession^ remettez-lui V argent que je 
vous aurai confié. » 

La petite O'Lavery le lui promit, et elle a tenu fidèle- 
ment sa parole, sans instruire sa mère de l'engagement 
qu'elle avait contracté. Celle-ci ne l'a appris que par 
Mme Bersu, et a connu, par là, tout ce que sa fille valait. 

Cette excellente Mme O'Neill, qui avait annoncé de si 
bonne heure ce qu'elle serait plus tard, m'avait beaucoup 
désiré comme gendre, et avait craint que mes amis ne 
réussissent à empêcher notre mariage. Elle ne s'est jamais 
doutée que sa fille y avait travaillé plus que personne, et 
avait été assez généreuse pour refuser ma main en allé- 
guant son extrême indigence. Elle a encore moins su 
par quels moyens extraordinaires celle-ci avait cherché 
à me dégoûter de cette alliance, quoiqu'elle sentît et la 



MON MARIAGE AVEC M LLE O'NEILL. 175 

fortune que je lui faisais, et combien ma personne lui 
convenait; elle a surtout toujours ignoré que c'étaient 
ces moyens eux-mêmes qui m'avaient le plus puissam- 
ment déterminé à la choisir. Frappé d'étonnement et 
d'admiration, je m'étais dit : « Voilà celle qu'il me faut. » 
Par ce qu'elle m'avait confié, il m'avait paru prouvé que 
j'étais le seul époux qui fût digne d'elle, et qu'elle était 
également la seule femme digne de moi. Je crois même 
que, si nous ne nous étions pas rencontrés, nous serions 
toujours restés libres l'un et l'autre. 

C'est chez Mme d'Andlau que je vis d'abord Mlle O'Neill ; 
je la trouvai pleine d'esprit; et, après l'avoir assez connue, 
dans les derniers mois de 1766 et le mois de janvier 1767, 
pour m'attacher à elle par l'amitié la plus tendre et par 
l'estime la plus méritée, je l'épousai à Saint-Sulpice, le 
4 février 1767. 

La plupart de mes amis, et surtout des femmes avec 
qui je passais ma vie, me firent l'honneur de regarder 
mon mariage comme un vol fait à leur société. Ils auraient 
peut-être souhaité que je continuasse à aller, tous les 
soirs, dans le plus grand monde ; mais je leur répondais 
quelquefois : a Quand je serai sourd et ennuyeux, me garderez- 
vous etm'aimerez~vous? Quand vous me le promettriez, je ne le 
croirais pas. » 

Je m'étais formé une idée plus juste et plus sérieuse du 
mariage considéré comme société. Plusieurs de ces dames 
n'accueillirent point Mme Moreau de la façon qu'elle eût 
mérité, et qui l'eût engagée à me suivre dans les com- 
pagnies auxquelles j'étais habitué ; fière, sensible et 
tendre, elle aimait mieux se tenir chez elle que d'être 
simplement soufferte. J'ai su, depuis, que l'on avait dit 
d'elle qu'elle avait beaucoup d'esprit et de raison, mais 
qu'elle n'était pas aimable. Son principal devoir étant de 



176 MES SOUVENIRS. 

l'être pour moi, je certifierai toujours qu'elle Ta rempli. 
Cependant, un certain nombre de mes anciens amis sont 
devenus les siens, et il est arrivé, tout naturellement, que 
ce sont ceux-là avec lesquels j'ai vécu le plus volontiers. 
Les parents de ma première femme lui témoignèrent une 
grande affection, et ceux qui voulurent prendre la peine do 
la connaître ne purent s'empêcher de lui rendre justice. 
Elle était grosse lorsque je la menai, en 1767, à Verde- 
ronne (1), terre de Mme la comtesse d'Àndlau, à cinq 
lieues de Compiègne, où elle resta pendant le temps que 
je devais moi-même passer à la Cour. Je demeurai 
quelques jours avec elle chez mon ancienne amie, et ce 
fut là que je reçus, de M. le duc de la Vauguyon, une lettre 
qui me surprit fort agréablement. J'ai déjà dit que je 
l'évitais depuis longtemps; mais ce fut lui qui revint à 
moi le premier; et, comme dans ces Mémoires je n'avance 
rien dont je n'aie la preuve par écrit, je puis citer une 
lettre de lui que j'ai conservée; elle est du 13 avril 1767, et 
commence par ces mots : A quel jeu vous ai-je perdu, mon* 
sieur î 

Celle qui me parvint à Verderonne était datée de Com- 
piègne et m'avait été renvoyée de Paris; M. le duc de la 
Vauguyon s'y plaignait encore de ce que je ne le voyais 
plus, et me prévenait qu'il avait bien des choses à me 
confier sur l'éducation des princes, qu'il était temps que 
je composasse les ouvrages nécessaires pour terminer la 
carrière de leur instruction. Il me priait de venir à Com- 
piègne, et, en attendant, me proposait de travailler à deux 
discours : l'un, sur la justice; l'autre, sur la fermeté. 

J'avais appris, avant de partir de Paris, qu'une espèce 
de savant, appelé Bouquet, d'abord avocat, puis abbé et 

(1) A lire, p. 419, le récit du voyage de Moreau à Verderonne, et 
la description des châteaux deFitz-James et Liancourt. 



NOUVELLES PROPOSITIONS DE M. DE LA VAUGUYON. 177 

homme d'affaires de M. l'évêque d'Orléans, et qui avait 
des systèmes assez faux sur notre ancienne histoire, avait 
reçu publiquement les compliments de ce qu'il était nommé 
pour s'occuper à donner à nos princes des institutions de 
droit public. Je savais que cet homme avait vu plusieurs 
fois M. le duc de la Vâuguyon, qui l'avait chargé d'écrire* 
J'avais, sur cela, consulté mon ami, le président Hé- 
nault (1) ; celui-ci, persuadé comme moi que M. de la 
Vâuguyon l'avait choisi pour exécuter mon plan, m'avait 
conseillé de le faire imprimer. 

La lettre de M. de la Vâuguyon me parut donc une 
preuve certaine qu'il ne revenait à moi que parce qu'il 
n'avait pas trouvé mieux, et était mécontent des essais 
que, d'après son ordre, on avait tentés : la Bonneterie et 
Bouquet avaient été, en effet, successivement employés 
et éconduits. Mon amour-propre fut flatté de cette sorte 
de triomphe, et j'adressai au duc de la Vâuguyon une lettre 
dont j'ai gardé copie ; elle peignait assez bien les disposi- 
tions de mon âme, irritée des efforts que l'on avait faits 
pour se passer de moi, mais très satisfaite de ce que l'on 
était forcé d'y revenir. J'annonçai que j'irais à Com- 
piègne. 

Je m'y rendis au bout de quatre jours. M. le duc de la 
Vâuguyon me fit ses propositions ; je lui parlai très hon- 
nêtement de mon mécontement, mais je ne le lui dissi- 
mulai point ; j'ajoutai que, n'ayant plus Mgr le Dauphin, 
je ne pouvais me mettre à travailler pour l'éducation 
des princes que d'après un ordre du Roi. Il m'affirma qu'il 
l'avait, et qu'il me nommerait à Sa Majesté dès qu'il aurait 
mon consentement. Il m'offrit et j'acceptai 4,000 livres 
de gratification annuelle devant m'être payées sur la cas- 

(1) Charles-Jean-François Hénault, né en 1685, mort en 1770, 
magistrat et historien; membre de l'Académie française en 1763. 

î. 12 



178 MES SOUVENIRS. 

sette de Mgr le Dauphin. Je consentis à tout, mais j'exigeai 
qu'il prît le bon du Roi et qu'il m'écrivît, de la part de Sa 
Majesté, une lettre qui me servît de titre. Tout me fut 
promis. Je ne dis rien de cette mission; je voulais avoir, 
avant tout, ma lettre, que M. le duc de la Vauguyon trouva, 
pendant quelque temps, des prétextes de différer. Je ne 
fis pas un long séjour à Compiègne ; j'en partis comptant 
sur la parole du gouverneur des princes, et je revins 
joindre ma femme et mes amis à Verderonne. 

Ce fut là que je commençai et que je finis presque en 
entier un de mes meilleurs ouvrages : c'est mon Traité 
de la Justice , adressé à Mgr le Dauphin (1). Je me rap- 
pelai la fameuse devise de notre roi Charles le Sage, qui 
avait écrit sur ses armes : Justice et fermeté, recte et for- 
titer 9 et je me proposai de réduire à ces deux qualités 
tous les devoirs des rois. Mon Traité sur la Justice est un 
développement complet, non seulement des engagements 
généraux que contracte un souverain vis-à-vis de ses 
peuples, mais encore de tous les devoirs d'un roi de 
France, fondés sur la constitution de notre monarchie. J'y 
passe en revue toutes les grandes parties de l'administra- 
tion, et il n'y a point d'objet intéressant pour le gouver- 
nement, sur lequel je ne promène l'attention du prince. 
J'ai mis dans cet ouvrage toute l'énergie, toute la cha- 
leur, toute la pompe du style même, qui convient aux 
grandes matières que j'y expose. 

Lorsque je fus de retour à Paris, je reçus la lettre 
que M. de la Vauguyon m'avait si formellement promise, 
mais il avait fallu que Mme la duchesse de Noailles la 
demandât plus d'une fois. Elle n'était pas tout à fait dans 
les termes que j'avais espéré ; néanmoins, elle mentionnait 

(1) Petit-fils de Louis XV et son successeur, sous le nom de 
Louis XVI. 



TRAITÉ SUR LA JUSTICE. 17» 

les bontés que feu Mgr le Dauphin avait pour moi et l'estime 
particulière dont il m'honorait. Tel est le motif que M. de la 
Vauguyon donne au choix qu'il a fait approuver par Sa 
Majesté, et c'est de sa part qu'il m'annonce qu'Elle a bien 
voulu m'accorder une gratification annuelle de 4,000 liv., 
dont je serai payé, de six mois en six mois, sur la cas- 
sette de Mgr le Dauphin : ce dernier engagement, soit dit 
ici en passant, n'a jamais été rempli. 

Dès que je fus en possession de cette lettre, je portai à 
Versailles mon Traité sur la Justice; je fus également loué 
et sur l'ouvrage en lui-même, et sur ma diligence. On le 
mit entre les mains de Mgr le Dauphin, de l'écriture 
duquel on m'en montra, dans là suite, des extraits. 

Il m'arriva alors une chose qui prouve combien la 
passion et les préventions aveuglent les personnes les 
plus droites, quand elles épousent un parti sans réserve ; 
mais pour faire entendre ceci, il faut remonter plus 
haut. 

M. le duc de Choiseul avait repris les affaires étran- 
gères à la fin de 1766. De ce moment, j'espérai voir 
rétablir ma gratification annuelle sur ce ministère, aux 
termes des deux lettres de M. de Silhouette et de M. de 
Choiseul, qui m'avaient été écrites en 1759. J'en parlai à 
l'archevêque de Cambrai et à tous ceux des amis du 
ministre qui étaiont aussi les miens. Ils improuvèrent 
hautement ses préventions et celles de la duchesse de 
Gramont contre moi, mais tous échouèrent dans leurs 
sollicitations. M. de Choiseul leur répondit que j'étais 
l'ami du duc de la Vauguyon et, par conséquent, un fri- 
pon et un intrigant. 

Je me bornai donc à demander, non plus que l'on 
s'entremît pour moi, mais que le ministre daignât m'en- 
tendre. Mon mariage était une occasion d'obtenir des 



180 MES SOUVENIRS. 

faveurs; je ne voulus réclamer que justice. Je suppliai la 
comtesse de Gramont, qui s'intéressait très vivement à 
moi et soupait très souvent avec le duc de Choiseul, de le 
décider à m'accorder un quart d'heure d'audience ; il y con- 
sentit et me donna son jour et son heure. La comtesse de 
Gramont me le manda; je me présentai à point nommé et à 
l'instant indiqué dans l'antichambre du ministre ; j'y montai 
la garde trente-six heures à peu près. Enfin, je fus introduit. 
Le duc de Choiseul est l'homme du monde à qui j'ai 
trouvé le plus de pénétration et d'esprit ; il entend dès 
le premier mot tout ce qu'on a à lui expliquer. Je ne 
sollicitai point de grâce; mais je lui dis : « Ma cause 
est excellente et jugez-la. La voici. » Je lui contai mon 
histoire, je lui rappelai mes titres. Ce fut alors qu'il me 
répondit que je mangeais à deux râteliers. « Cela peut être 
vrai, répliquai-je, mais ce n'est pas ma faute, et tous ces râte- 
liers sont au même maître qui est le Roi. » Insensiblement, 
je le voyais reculer devant mes bonnes raisons : c'est un 
grand pouvoir que celui de la justice et de la vérité ; c'est 
la plus sûre, c'est la plus efficace de toutes les forces. Le 
duc de Choiseul se débattait de loin contre elle ; mais, 
corps à corps, il était toujours obligé de céder. Je crois 
son âme droite et généreuse; peut-être que, si les circon- 
stances m'eussent lié avec lui, j'aurais eu d'importantes 
occasions de le servir mieux que ne l'ont fait ceux aux- 
quels il a livré sa confiance et qu'il a enrichis. Au bout 
d'un quart d'heure, je le réduisis, et il finit par me 
demander s'il y avait un bon du Roi pour ma gratification. 
« // faut qu'il y en ait un, lui répondis-je, monsieur le duc, 
car votre lettre du mois d'août 1759 n'est pas une légèreté et 
encore moins un piège; ce bon, je ne l'ai pas vu, mais j'ai 
compté sur votre parole. » Il relut sa lettre et ajouta : « Dites 
à Gaudin de me parler de votre affaire et de m'apporter le bon 



MES AMIS ME CHANTENT POUILLE. 181 

du Roi. » Je m'aperçus bien que je sortais victorieux de 
cette lutte. J'allai trouver Gaudin, et au bout de trois 
jours, la comtesse de Gramont et moi reçûmes, l'un et 
l'autre, une lettre de Gaudin nous marquant qu'à partir du 
1" janvier 1767, je serais payé comme autrefois de ma 
gratification annuelle de 3,000 livres. 

Ma reconnaissance envers M. de Choiseul n'avait pas 
encore eu le temps de rien perdre de sa vivacité, quand, 
au mois de juillet, la duchesse de Noailles rencontrant 
chez la Reine la comtesse de Gramont qu'elle savait être 
mon amie, lui dit : « Vous devez un compliment à M. Mo- 
reau. » Elle lui fit part, aussitôt, de la lettre par laquelle 
M. de la Vauguyon m'avait annoncé mes 4,000 livres de 
gratification comme le prix de mon travail. 

Deux jours après, je me rends à Versailles, je trouve 
la comtesse de Gramont furieuse contre moi ; l'arche- 
vêque de Cambrai était avec elle ; tous les deux se mettent 
à me chanter pouille : a C'est pour le coup, me disent-ils, que 
Von va vous traiter d'intrigant. Quoi! vous vous chargez de 
travailler pour l'éducation des princes sachant où en est M. de 
Choiseul avec M. de la Vauguyon! Soyez bien sûr qu'il vous 
ôtera votre gratification sur les affaires étrangères; vous êtes 
fou et vous vous perdez. » Je répondis que la preuve, au con- 
traire, que je n'étais pas un intrigant, était l'engagement 
que je venais de contracter de me livrer à une besogne 
qu'ils m'apprenaient devoir déplaire à M. de Choiseul, 
mais que je regardais, moi, comme devant me faire le 
plus grand honneur auprès de tous les ministres. 

Il me paraissait si évident que j'avais raison, que 
j'ouvrais de grands yeux sans pouvoir comprendre que 
j'eusse fait ou une chose malhonnête, ou une chose 
imprudente. On me tint longtemps, cherchant à me 
prouver qu'il fallait aller m'excuser auprès de M. de la 



18S MES SOUVENIRS. 

Vauguyon, et renoncer à toute espèce de travail pour 
l'éducation. Je ne fus ni touché par les motifs, ni ébranlé 
par les menaces ; mais, si j'avais suivi ce beau conseil, 
en supposant même qu'ainsi j'eusse fait ma cour à M. de 
Choiseul, il ne m'en eût pas aimé davantage, et j'aurais 
perdu une occasion unique de rendre un véritable service 
à nos princes et à l'État; j'aurais supprimé un grand 
nombre d'ouvrages intéressants qui ne peuvent que ré- 
pandre de nouvelles lumières sur le droit public et sur 
l'histoire de la monarchie ; je me serais privé et de l'hon- 
neur qui peut m'en revenir, et des émoluments qui y ont 
été attachés. Tout cela, par déférence pour deux têtes 
enthousiastes, fort capables de prêter à M. de Choiseul 
une façon de penser très éloignée de son caractère. 

Je réfléchis cependant sur tout ce qui me fut dit dans 
cette conversation, et je crus qu'afin de me mettre à l'abri 
de reproches, même injustes, je devais annoncer, aux 
ministres en position d'influer sur mon sort, les nouveaux 
engagements que j'avais pris et que j'avais déjà commencé 
à remplir. Je promis à M. de Cambrai d'écrire à son frère; 
je le fis même en sa présence. Je l'instruisais de ce qui 
m'était arrivé, je soumettais ma conduite à son jugement, 
je lui demandais la continuation de ses bontés, et je lui 
protestais qu'en acceptant cette commission, j'avais 
espéré m'en rendre digne de plus en plus. 

Je vis M. Bertin ; il approuva ma manière d'agir. Quant 
à M. de Laverdy, au département duquel ma place était 
principalement attachée, je chargeai Cromot de lui re- 
mettre un mémoire dans lequel je l'informais de tout ce 
qui s'était passé, et le sollicitais d'approuver un travail 
qui ne pouvait être que très honorable pour moi et très 
utile à la famille royale. 

Cromot m'avertit que mon mémoire avait fort mal 



« TRAITÉ DE LA FERMETÉ. » 183 

réussi, que M. de Laverdy me savait mauvais gré de 
l'engagement que j'avais pris, et que lui, Cromot, me 
conseillait d'y renoncer, si je ne voulais pas m'attirer la 
disgrâce de ce ministre, qui était en état de me tout ôter. 

M. le duc de Choiseul ne me répondit pas, mais me fit 
recommander par la Ponce de Venir le trouver. J'y allai. 
Le ministre me laissa attendre trois heures, et me reçut 
enfin. Il me dit que j'avais eu raison de lui écrire, qu'il 
ne saurait blâmer ma résolution, qu'il me donnait son 
agrément ; mais, en même temps, il me débita tant de 
sarcasmes sur l'éducation des princes et sur ceux qui 
y étaient attachés, que je vis bien que rien n'était moins 
propre à lui faire sa cour que la commission dont j'étais 
chargé. Je feignis de ne pas entendre tout cela ; je le 
remerciai, et j'affirmai hautement à M. de Cambrai que 
j'avais l'assentiment de son frère, dont, à cette occasion, 
il admira l'heureux caractère et la rare condescendance. 

Le contrôleur général était celui qui m'embarrassait 
le plus ; mais, pendant que je me rendais à Versailles, près 
M. de Choiseul, ma femme écrivait une lettre très sage et 
très pressante à notre ami Cromot, en le priant de la 
mettre sous les yeux de M. de Laverdy. Cromot lui-même 
jugeait le procédé de son ministre aussi injuste que dérai- 
sonnable : il retourna à l'abordage. Il sut si bien le tour- 
ner et le retourner, qu'il lui arracha un consentement 
qu'il m'apprit en faisant l'éloge de l'éloquence de ma 
moitié; toutefois, il ajoutait que le contrôleur général, en 
me donnant son acquiescement, avait répété à plusieurs 
reprises que c'était à mes risques, périls et fortune, et 
que si plus tard mes liaisons avec M. le duc de la Vau- 
guyon me procuraient quelques désagréments, je ne 
devrais les imputer qu'à moi-même. Je ne souhaitais pas 
autre chose, car je ne prévoyais pas ces désagréments 



184 MES SOUVENIRS. 

dont pourtant, dans la suite, je n'ai pas été exempt. 
A mon Traité de la Justice succéda celui de la Fermeté : 
il est le complément de mon plan sur la morale des rots. 
J'y déployai la même chaleur de style que dans le premier. 
Ceux qui l'ont lu en ont été au moins aussi contents ; 
quelques-uns même en ont paru encore plus satisfaits, 
peut-être pour le motif qui les portait à me dire que cet 
ouvrage ne pourrait jamais voir le jour pendant le règne 
sous lequel il était écrit. 



CHAPITRE XI 

Le Rot s'empare du comtat d'Avignon. — Droits du Saint-Siège 
et intérêts du domaine de France. — M. Maynon d'Invau aux 
finances. — Histoire de ses perruques. — Écrits divers. — Des 
bornes de l'esprit humain. — M. de Maupeou, chancelier et garde 
des sceaux. — Entrevue à Versailles. — Le féal Le Brun. — M. de 
Monclar et le chancelier. — Maréchaussée et Fête-Dieu. — Péti- 
gny, secrétaire de la chancellerie. — Arrêt rendu et cassé. — 
M. Pomme. — Mes vapeurs. — Hoc Itaeus velit et magno mercentur 
Atridœ. — Départ pour Aix-la-Chapelle en compagnie de l'arche- 
vêque de Cambrai et de la comtesse de Gramont. — Séjour à 
Heverley, près Louvain, chez le duc d'Aremberg. — Visite aux 
archives de la grande église d'Aix-la-Chapelle. — M. d'Alber- 
tas, premier président de la Cour des comptes, aides et finances 
de Provence, vient & Paris. — Il m'emmène à Compiègne. — 
Affaire d'Alhertas contre Nibles. 



En septembre 1768, M. de Laverdy se brouilla avec 
M. de Choiseul; il intrigua même, contre lui. Celui-ci 
n'intriguait pas, mais personne ne savait mieux que lui 
déconcerter les menées de cour et dérouter tous les 
manèges qui pouvaient lui nuire (1) ; il désarçonna M. de 
Laverdy et le fit renvoyer. 

(1) Au début de cette année-là, il avait déployé toute l'habileté 
dont il était capable, pour essayer d'étouffer l'affaire suivante, que 
rapporte Moreau dans son Journal : 

Dimanche 3 janvier 1768. — On conte dans Paris une histoire 
effroyable du vicomte de Choiseul, notre ambassadeur à Naples. Il 
avait, dit-on, une chanteuse célèbre, Mlle Gabrielli ; lasse de lui, elle 
lui a préféré M. de Kaunitz, l'ambassadeur de Vienne. Dans un 
accès de colère, le vicomte de Choiseul a donné deux coups d'épée 
à cette fille ; l'un, arrêté par une baleine de son corps, ne l'a point 
blessée; l'autre a percé le bras. Tous les étrangers ont pris parti 



186 MES SOUVENIRS. 

Lorsque ce ministre fut éconduit, je venais de composer, 
sur son ordre, et de faire imprimer un ouvrage dans lequel 
je me trouvai courir la même carrière que mon célèbre et 
irréconciliable antagoniste, M. de Monclar. On se rap- 
pelle que le Roi s'était mis en possession du comtat 
d'Avignon : M. de Ghoiseul avait chargé le parlement 
d'Aix de cette conquête ; il était incertain si la France 
devait le garder, mais c'était le vœu du Parlement. M. de 
Ghoiseul avait choisi M. de Monclar pour écrire un grand 
ouvrage destiné à établir les droits du Roi sur cet ancien 
domaine de la Provence. Vraisemblablement, M. de La- 
verdy, qui était dévot ou qui voulait le paraître, sut que 
la dissertation du procureur général de Provence n'était 
rien moins que religieuse : il tombait assez indécemment 
sur le Saint-Siège, sous prétexte d'attaquer les entre- 
prises de la cour de Rome. Je reçus donc ordre de 
traiter la même question et de le faire d'une manière 
qui ne pût choquer personne. 

Je me livrai à la recherche des titres qui me manquaient ; 
j'examinai ceux que l'on me confia, et je constatai, effec- 
tivement, beaucoup de vices dans les actes par lesquels 
les papes s'étaient fait céder ce petit pays. J'ai conservé 
toute la correspondance que j'eus avec M. deLaverdy à 
ce sujet; et mon travail, qui ménageait également les 

pour elle. Le spectacle, dont elle faisait les délices, a manqué. On 
l'a dit ou fait passer tout de suite à Turin. Cette affaire est très 
grave. 

Mercredi 6 janvier 1768. — L'histoire du vicomte de Choiseul se 
confirme. M. de Choiseul, en l'apprenant au Roi, Ta prié que le duc 
de Praslin pût l'ignorer ; cela est peut-être convenu entre eux : c'est 
le moyen de sauver la révocation. 

Mardi, 12 janvier. — On ne sait encore si l'on fera revenir M. le 
vicomte de Choiseul de son ambassade. Le Roi a dit à M. de Choi- 
seul : t Je ne dois point donner d'ordres là-dessus; c'est à vous autres 
à décider du parti qu'il faut prendre. » Tout Paris veut que le mar- 
quis de Noailles prenne sa place. 



M. MAYNON D'INVAU. 187 

droits du Saint-Siège et les intérêts [du domaine de nos 
rois, lui parut si propre à donner une juste idée de la 
question, qu'il m'avertit qu'il allait le faire imprimer au 
Louvre par ordre du Roi. Je l'en détournai : je ne croyais 
pas qu'il convînt au Roi de prendre si hautement des en- 
gagements, quand il me semblait si probable qu'il devait 
rendre un jour le pays dont il s'était emparé (1), car je 
n'avais point dissimulé les avantages que la cour de 
Rome pouvait tirer d'une longue possession. L'ouvrage 
fut imprimé à l'ordinaire, et on était sur le point de le 
distribuer lorsque M. de Laverdy fut renvoyé. 

M. de Choiseul mit à la tête des finances M. Maynon 
d'Invau (2), qui n'a jamais été que son commis. Il était dif- 
ficile de rencontrer un original plus bardé de philosophie 
et de ridicules. L'histoire de ses perruques occupait, tous 
les jours, quatre valets de chambre, qui n'avaient point 
d'autres fonctions que de les tenir bien poudrées, pour 
que Monseigneur pût en changer chaque fois qu'il allait 
au conseil et en revenait. 

Entièrement dévoué à son protecteur, il ne m'aimait 
pas ; mais j'avais encore auprès de lui une tache : j'étais 
malaveclesEncyclopédistes,quiavaienttoutesaconfiance. 
J'en fus donc plus mal accueilli même que je ne l'avais 
été de M. de Laverdy. Je lui parlai de mon travail sur 
Avignon comme d'un enfant posthume de son prédéces- 

(1) En effet, Louis XV, qui avait occupé le comtat d'Avignon en 
1768, le rendit au Pape en 1771 . 

(2) Maynon d'Invau, né en 1721, conseiller d'État, homme peu 
laborieux, d'une santé faible, incapable d'énergie. Son inertie, rap- 
prochée de la conformation physique de sa tête, donna naissance à 
î'épigramme suivante : 

Midas avait des mains qui changeaient tout en or; 
Que notre contrôleur n'en a-t-il de pareilles ! 
Pour l'État épuisé, ce serait un trésor. 
Mais, hélas t de Midas il n'a que les oreilles! 



188 MES SOUVENIRS. 

seur. Il consulta M. de Choiseul, et il fut décidé que toute 
l'édition en serait retirée par M. de Sartine (1), qui la gar- 
derait. Je n'en fus pas étonné : le ministre des affaires 
étrangères ne voulait point d'un écrit pouvant partager 
l'attention du public avec celui qu'il comptait si bien 
payer à M. de Monclar. Ce n'est pas tout : M. d'Invau, 
affectant de me confondre avec une foule de prétendus 
jurisconsultes que M. de Laverdy avait attachés à son 
ministère, manifesta l'intention de me renvoyer avec 
eux. J'eus encore, dans cette occasion, les plus grandes 
obligations à M. Bertin : il rappela mes services ; il eut 
la bonté de vanter ma personne ; enfin, il prit si chaude- 
ment mon parti que je fus excepté de la proscription. Il 
est vrai que, pendant toute l'année que le ministre est 
resté en place, à peine l'ai-je vu trois fois. Je continuais 
de travailler avec M. Bertin, et je me livrais en entier 
aux ouvrages que j'avais entrepris pour nos princes. 

Après mon Traité de la Justice et celuj de la Fermeté, je 
dressai une espèce de tableau raisonné de toute l'admi- 
nistration de la justice en France. Son but était de faire 
connaître à Mgr le Dauphin les titres, les caractères et 
les fonctions de toutes les places, de tous les corps, de 
toutes les dignités, quipartagaient l'exercice de l'autorité 
publique. 

Je composai, ensuite, un ouvrage qui était peut-être le 
plus difficile de tous. Ce fut moi qui le proposai à M. de 
la Vauguyon ; c'étaient des Institutions politiques et morales 
sur les devoirs du prince relatifs à la religion, au culte 
public, à l'autorité des ministres delà foi. Je ne concevais 

(1) Antoine-Raymond- Jean-Gualbert-Gabriel de Sartine, comte 
d'Alby, né à Barcelone en 1729.. conseiller au Chàtelet dès l'âge de 
vingt-trois ans, lieutenant criminel en 1755, lieutenant de police en 
1759, secrétaire d'État à la marine, puis ministre, fut disgracié le 
44 octobre 1780, et mourut à Tarragone en 1801. 



INSTITUTIONS POLITIQUES ET MORALES. 189 

pas que, sur des questions aussi importantes et dans 
lesquelles l'abus est si voisin de la règle, on laissât les 
princes dans une ignorance aussi profonde, et qu'on 
exposât l'héritier présomptif du trône, en ne lui donnant 
aucuns principes fixes sur cette matière, à flotter éternel- 
lement entre les écarts et la licence de l'irréligion qui 
pourrait lui faire tout entreprendre, et la pusillanimité 
du fanatisme qui voudrait lo réduire à tout souffrir. Je 
désirais que le prince fût instruit de tous ses droits et 
connût, en même temps, tous ses devoirs. M. le duc de la 
Vauguyon eut bien de la peine à se rendre ; il n'admet- 
tait, sur ce point, d'autre vertu que la docilité, et je pré- 
tendais, moi, que cette docilité devait être éclairée. Je 
fis pourtant mon travail et je le lui portai. Je l'avais écrit 
sous une nouvelle forme : je l'avais rédigé en entretiens 
entre le prince et son gouverneur, parce que je souhai- 
tais qu'il devint un exemple de la méthode à suivre pour 
forcer les princes à découvrir eux-mêmes des vérités 
qu'on leur présente ordinairement toutes mâchées, et 
qu'on leur épargne même la peine de digérer. Je crois 
être parti de vérités évidentes et avoir pris un juste milieu 
entre tous les excès. 

Ce qui m'a fait juger ainsi, c'est qu'ayant montré cet 
ouvrage à différents évéques que l'on n'a pas soupçonnés 
d'être parfaitement d'accord entre eux, je les ai vus tous 
donner beaucoup d'éloges à ma production. J'ai répété la 
même épreuve auprès de magistrats que l'on ne supposait 
point trop dévoués à l'épiscopat, et, à ma grande satisfac- 
tion, je les ai eus encore pour approbateurs. M. le duc de 
la Vauguyon lui-même fut très étonné de n'avoir rien à 
critiquer dans mes maximes ni dans les conséquences que 
j'en tirais. Il a gardé mon travail, mais j'ai lieu de penser 
qu'il ne l'a jamais remis à nos princes. Ces matières, ce- 



190 MES SOUVENIRS. 

pendant, me paraissaient très dignes de leur être présen- 
tées, et c'est principalement afin de prévenir toutes les 
disputes de religion, qui ont si fort importuné le gouver- 
nement, que j'ai fait depuis, pour moi seul, un écrit inti- 
tulé : Des bornes de V esprit humain, où je prescris également 
des bornes aux recherches dangereuses de la philosophie 
et aux curiosités inutiles des théologiens. Ces ouvrages 
m'occupèrent jusqu'à la fin de l'année. 

Peu de jours avant le voyage de Fontainebleau de 
1768, on obtint enfin la démission du vieux chancelier 
de Lamoignon; et sur celle du vice-chancelier, qu'on lui 
avait donné pour successeur, M. de Maupeou, fils de 
celui-ci et premier président du Parlement, réunit le titre 
de chancelier et celui de garde des sceaux (1). 

Je l'avais connu autrefois au Palais et chez son père; 
je n'avais jamais eu avec lui aucunes relations d'affaires, 
encore moins d'intimité. J'allai à Versailles lui rendre ce 
que l'on doit à un nouveau ministre. Dès qu'il m'aperçut, 
il s'approcha de moi et me dit à l'oreille : « Je vous ai écrit 
pour vous prier de venir me voir; je vais ce soir à Paris, et 
vous y trouverez mon billet. » 

Effectivement, on me remit sa lettre quand je rentrai 
chez moi : il me donnait rendez-vous au Palais, le lende- 
main^ quatre heures du soir , Lorsque j'arrivai,il n'était pas 
là. Son suisse me demanda mon nom, m'avertit que la porte 
était ouverte pour moi, et qu'il était chargé de me faire des 
excuses de ce tjue Monseigneur avait été obligé de sortir 
un moment. Surpris de ce compliment, je le fus encore 
bien davantage de l'accueil que je reçus du chancelier et 
des éloges qu'il me prodigua. Il me témoigna tous ses 

(1) René-Nicolas de Maupeou, né à Paris en 1714, succéda à son 
père comme chancelier en 1768, fut exilé en 1774 et mourut en 
1792. 



RÉCEPTION QUE ME FAIT M. DE MAUPEOU 191 

regrets de ce que j'avais attendu cinq ou six minutes, 
manda son suisse, et me désignant : « Vous voyez M. Mo- 
reau; de jour et de nuit, à quelque heure qu'il vienne, j'entends 
que ma porte lui soit toujours ouverte. » 

Nous voilà ensuite assis, et moi qui n'avais pas grand'- 
chose à dire, à peine avais-je le temps de parler. Il me 
demanda mon amitié, le secours de mes lumières : a II y 
avait longtemps qu'il savait ce que je valais; il se promettait 
bien d'employer mes talents. » Afin de me prouver sa con- 
fiance, il enfile l'histoire très détaillée de sa conduite, 
m'étonne par des confidences qui me font tomber dès 
nues ; puis il ajoute, en se familiarisant jusqu'à me tutoyer : 
« Tu connais mon père, tu sais qu'il n'a rien fait : eh bien! s'il 
avait fait quelque chose, je ne serais pas chancelier; mais je 
conduisais tout, j'étais dans l'intimité des gens de la Cour. Ne 
trouves-tu pas que j'aie habilement agi? » En vérité, je cher- 
chais ce que je pourrais répondre; je croyais avoir devant 
moi un homme enivré de sa fortune, et je n'étais pas 
suffisamment à même d'apprécier son caractère pour avoir 
quoi que ce soit à répliquer. Je n'avais jamais été bien 
avec son père, tion que j'eusse eu à me plaindre person- 
nellement de lui, mais parce que jamais je ne lui avais vu 
accomplir ni proposer aucune chose bonne ou utile, et que, 
quand j'avais eu à l'entretenir d'affaires, j'avais rencontré 
un homme qui battait la campagne et tâchait de parler 
beaucoup pour ne rien dire. 

Après mille détails que me donna le chancelier, il en 
arriva enfin à ma compagnie d'Aix et à la cour des aides 
de Montpellier, dont il n'ignorait pas que je possédais la 
confiance. Il me réclama un état des affaires que Tune et 
l'autre avaient devant le Roi, et une liste des meilleurs 
sujets composant ces deux corps. Je lui promis de le sa- 
tisfaire, et je l'ai fait ensuite avec la plus grande bonne 



192 MES SOUVENIRS. 

foi et sans mal parler de personne, mais en louant beau- 
coup les talents et les services de ceux qui, dans ces 
compagnies, pouvaient se rendre utiles au gouvernement. 
Il finit par me raconter qu'il était sorti pour aller visiter 
l'hôtel de Gramont, qu'il désirait louer. II ajouta : « Vous 
serez mon voisin (je demeurais dans la rue Basse du Rem- 
part), vous viendrez me voir souvent. En attendant, je veux 
que tu viennes à Fontainebleau. Tu n'auras pas, s'il te plait, 
d'autre table que la mienne, et tu verras que nous ferons de 
bonne besogne ensemble; car, sérieusement, entendez-vous, 
monsieur Moreau, j'ai grand besoin de vous, et comptez que 
vous ne vous trouverez pas mal de tous les services que vous 
me rendrez. » 

Lorsque, plus tard, j'ai été maltraité par ce même 
homme qui, dans le premier moment de sa dignité, 
s'adressa à moi avec tant d'empressement, je n'ai pu me 
former une idée juste de ses projets à mon égard, et je 
me suis imaginé qu'il n'en avait point. Cependant, son 
intention n'était-elle que de me tâter, de me connaître, de 
juger de mes lumières sur l'administration ou de mes 
talents pour l'intrigue? Il devait donc me faire, ou, du 
moins, me laisser parler ; mais c'est tout au plus si j'en 
avais eu le temps. Peut-être, néanmoins, en dis-je assez 
pour montrer la nigauderie de mon âme et mon caractère 
tout d'une pièce; peut-être aussi sa mauvaise volonté 
envers moi a-t-elle été l'effet de quelques causes posté- 
rieurement découvertes. On en jugera par la suite. 

Deux jours après, je lui portai moi-même les états qu'il 
m'avait demandés. Je partis pour Fontainebleau, persuadé 
que j'aurais quelque part dans sa confiance, et bien résolu 
de la mériter par les meilleurs conseils que je pourrais 
lui donner. Depuis longtemps, on sentait la nécessité 
d'avoir un chancelier; je souhaitais sincèrement que 



M. DE MONCLAR. 193 

celui-ci fût un grand homme; je cherchais môme à m'en 
flatter ; pourtant, ma première conversation avec lui ne 
m'avait laissé que des doutes. J'allai souvent dîner chez 
lui : au début surtout du voyage, il me traitait à merveille ; 
mais je ne rencontrai point son féal, son ami Le Brun (i) ; 
je ne le connaissais pas et j'ignorais qu'il eût, sur M. de 
Maupeou, le plus grand ascendant. 

Une chose me peinait à cause de l'attachement que ce 
dernier avait commencé à m'inspirer, c'était la multipli- 
cité des propos qu'il tenait à table; ces propos ne me pa- 
raissaient ni dignes ni prudents. Il était, avec tout le 
monde, d'une familiarité qur n'avait ni l'air ni le mérite 
de l'estime. L'archevêque de Cambrai alla le voir : il avait 
sur les droits de son archevêché une grande affaire au 
conseil. Le chancelier lui dit : « J'ai obtenu du Roi des lettres 
de comptabilité pour continuer d'être votre homme d'affaires »; 
car, en ce moment, il semblait ne vouloir jurer que par 
M. de Choiseul : il lui devait sa place ; aussi caressait-il 
prodigieusement les parlements. 

M. de Monclar, procureur général de celui d'Aix, qui, 
depuis mes remontrances de 1763, avait résolu ma perte, 
s'était trouvé autrefois assez lié avec le vice-chancelier de 
Maupeou, et s'était promis de tirer parti de son fils ; il y 
songea surtout dès qu'il sut que M. de Choiseul l'avait 
fait chancelier. Ce fut alors qu'il forma le projet et conçut 
l'espérance de parvenir au ministère ; il convoitait parti- 
culièrement celui des finances, pour lequel, en effet, il 
avait beaucoup de talents, qu'il s'exagérait peut-être lui- 
même, mais que ses amis ne cessaient de vanter. 

M. le chancelier appréciait tout l'esprit de M. de Mon- 
clar, sentait à merveille que, s'il était un jour ministre, 

(1) Ce Le Brun était secrétaire du chancelier et inspecteur du 
Domaine. 

i. 13 



194 MES SOUVENIRS. 

son habileté d'un côté, et d'un autre, ses liaisons avec 
M. de Choiseul, lui donneraient le plus grand crédit et la 
plus forte influence. En conséquence, il le flatta, chercha 
à se l'attacher, mais uniquement afin de l'écarter du mi- 
nistère et pour se tenir en garde contre ses intrigues. Il 
m'a raconté depuis, au mois de juillet 1771, que c'était lui 
qui l'avait empêché d'être contrôleur général; je crois 
qu'il m'a dit vrai : on verra bientôt pourquoi. 

Quoi qu'il en soit, du fond de sa province, ce même 
M. de Monclar travaillait à me nuire; j'en eus, vers ce 
temps-là, une preuve bien convaincante : membre et dé- 
puté de la cour des aides de Provence, je suivais toutes 
ses affaires ; nous en avions une contre le Parlement, dans 
laquelle il s'agissait d'un très médiocre intérêt. Cette 
compagnie nous disputait le droit d'avoir, aux processions 
de la Fête-Dieu, une petite escorte de maréchaussée dont 
nous avions toujours joui. L'un des plus honnêtes maîtres 
des requêtes que j'aie connus, M. Lenoir, en était rap- 
porteur, parce qu'il était chargé de tout ce qui concernait 
la maréchaussée. Comme il était question de faire la guerre 
de bonne foi, et de se communiquer mutuellement toutes 
les raisons que les deux compagnies pouvaient mettre en 
avant, il me confia, un jour, le dossier de cette affaire, 
en me disant : « // est juste que vous répondiez aux Mémoires 
du Parlement. Vous en trouverez là dedans un nouveau. » 

Effectivement, je répondis à ce Mémoire, qui n'était que 
sur l'objet de la discussion ; de plus, je parcourus toutes 
les pièces qui l'accompagnaient et que M. Lenoir n'avait 
pas lues. Elles lui avaient été fournies par les bureaux de 
M. de Choiseul, et j'y découvris plus de dix lettres de 
M. de Monclar à ce ministre, pleines de noirceurs et d'ac- 
cusations contre moi. Je laissai ces lettres sans m'en 
occuper davantage, mais je me tins pour averti. 



M. DE MONCLAR. 195 

Ce fut dans ces circonstances que M. de Monclar vint 
à Paris, sur la fin de 1768. Il n'en repartit que pendant le 
voyage de Fontainebleau, en 1769. Son prétexte, auprès 
du chancelier, était de terminer les affaires du Parlement, 
et on se rappelle qu'il en avait un grand nombre contre 
nous ; auprès de M. de Choiseul, c'était la nécessité de 
traiter celle d'Avignon, et de publier le grand ouvrage qu'il 
avait fait pour en justifier la conquête. Le vrai motif 
était le projet formé par lui de remplacer M. d'Invau, dont 
M. de Choiseul comprenait bien qu'il ne tirerait jamais 
grand' chose. 

Voilà donc M. de Monclar à Paris, entièrement livré à 
M. de Choiseul, mais voyant sans cesse M. le chancelier, 
arrangeant avec lui les affaires de sa compagnie^ et cher- 
chant à les multiplier parce qu'il avait besoin d'un long 
séjour dans ce pays. Il dit tant de mal de moi à M. de 
Maupeou, que celui-ci voulut avoir l'air de me disgracier; 
je m'aperçus bien vite d'un changement si marqué dans 
les manières du chef de la justice, que je pris le parti de 
ne plus me rendre chez lui que rarement, et lorsque ma 
compagnie me l'ordonnerait. Ce n'est pas tout : M. de 
Monclar sentait que les raisons de la Cour des aides 
gagnaient toujours à passer par moi; il alla jusqu'à sou- 
tenir que le chancelier ne devait plus traiter qu'avec notre 
premier président ou notre procureur général, qui pour- 
tant étaient à cent cinquante lieues, et qu'il fallait m'écarter. 
Aussi remarquai-je bien que l'on désirait ne plus m'en- 
tendre sur ce qui nous intéressait; j'en fus réduit à discuter 
tout par mémoires. Je ne m'expliquais pas cette conduite, 
je n'étais pas assez profond pour pénétrer les motifs de 
M. le chancelier; je ne les ai connus que plus d'un an 
après, mais je les ai appris de source. Les voici : 

Le chancelier, qui devina M. de Monclar, était instruit 



196 MES SOUVENIRS. 

que M. d'Invau ne prendrait jamais racine à la Cour; il 
ne douta plus que M. de Ghoiseul ne destinât, in petto, 
M. de Monclar à le remplacer. Or, il ne voulait point de 
lui. Comme chef de la justice, il avait droit de renvoyer 
un procureur général à sa compagnie; mais il essaya 
auparavant de lui ôter tous les prétextes de rester. Il 
s'empressa donc de terminer toutes les affaires, d'accorder 
à M. de Monclar tout ce qu'il pouvait souhaiter, et de dire 
généralement amen à toutes ses propositions. Malgré cela, 
M. de Monclar tint encore la plus grande partie de 1769, 
et ne s'en alla que pendant le voyage de Fontainebleau de 
cette année, où il feignit une maladie pour éluder trois 
ordres que lui donna le chancelier, dans le moment où 
M. d'Invau déménageait. Je reviens à la fin de 1768 et au 
commencement de 1769. 

Si je pensais que ces Mémoires dussent jamais voir le 
jour, je ne confierais pas même au papier l'événement 
dont je suis sur le point de parler; c'est un de ceux qui, 
dans ma vie, m'ont le plus causé de chagrin : ma santé 
en fut altérée. J'ai la preuve, par écrit, des faits que je 
vais conter bien exactement. 

Ma compagnie, dont M. de Monclar croyait avoir à se 
venger, et qu'il cherchait à humilier et même à anéantir, 
avait alors un procès au Conseil. Il n'intéressait nullement 
le Parlement, auquel il était étranger; nos adversaires 
étaient les Trésoriers de France d'Aix. Le bureau des 
Finances, peut-être poussé par quelques intrigues, avait 
fait une levée de boucliers contre nous, et avait si visi- 
blement entrepris sur notre juridiction, qu'il n'était pas 
possible que nous perdissions notre cause : nous avions 
pour nous toutes les ordonnances. Cette affaire devait être 
naturellement rapportée au Conseil parle secrétaire d'État 
de la province; mais, depuis un certain temps, M. le chan- 



UNE INTRIGUE DE M. DE MONCLAR. 197 

celier, prétendant remettre en vigueur les droits de saplace, 
avait décidé de juger lui-même les affaires, sous prétexte 
d'en rendre compte au Roi dans son travail particulier. 

J'avais instruit la nôtre avec soin, et je ne doutais pas 
du succès, lorsqu'un jour je passe à la chancellerie pour 
en savoir des nouvelles. M. Pétigny (i), secrétaire de la 
chancellerie, m'apprend devant dix personnes que notre 
procès est gagné, et me montre l'arrêt tel que je pouvais 
le désirer. J'en fis part à ma compagnie, qui en éprouva la 
plus grande joie, et je sollicitai l'expédition de l'arrêt. 
Tout cela eut lieu à la fin de décembre 1768. 

Je demeurais à Paris, et heureusement M. le chancelier 
était souvent à Versailles, sans quoi je n'aurais pas 
d'autre témoignage de ce qui va suivre, que mon asser- 
tion et ma bonne foi. Mais, pressé par la cour des aides 
de Provence, qui demandait à cor et à cri l'envoi de son 
arrêt, j'écrivis deux fois,'pendant le mois de janvier 1769, 
à M. Pétigny, afin de hâter l'expédition qui m'était pro- 
mise. Il me répondit, les deux fois, que je n'eusse aucune 
inquiétude, qu'il s'agissait de la faire signer à M. de la Vril- 
lière, que je pouvais être tranquille et assurer ma compa- 
gnie qu'elle l'aurait incessamment. Ces deux réponses 
sont datées. 

A la fin de janvier, il m'arrive des lettres d'Aix, qui me 
mandent que M. de Monclar a écrit et que M. de la Tour 
débite que nous avons perdu notre cause contre les Tré- 
soriers de France. Outré de douleur, j'envoie une longue 
lettre à M. le chancelier pour me plaindre de ces bruits, et 
pour le prier de les faire cesser par l'expédition de mon 
arrêt. Je ne reçois point de réponse. Je m'adresse à 
Pétigny. Je le trouve jaune comme un coing et consterné; 

(4) Pétigny est fait secrétaire du garde des sceaux. (2 novembre 
1761, Journal de Moreau.) 



198 MES SOUVENIRS. 

il me serre la main et me dit : « Mon ami, cette malheureuse 
affaire m'a rendu malade : le chancelier a déchiré l'arrêt et en a 
fait un autre. » Il ne m'en apprit pas davantage» me garda 
un profond silence sur l'intrigue qui avait produit ce 
revirement : c'est plus d'un an après qu'il m'a avoué que 
M. de M onclar, dans l'unique but de me perdre auprès de 
ma compagnie et de l'abaisser elle-même, avait exigé du 
chancelier qu'il changerait son arrêt. Celui-ci avait vrai- 
semblablement combattu, car rien n'était plus injuste 
que le second jugement; mais ensuite il avait cru devoir 
céder pour des raisons dont j'ai déjà indiqué la principale, 
et dont les autres peuvent être liées à des dessous de 
cartes que je ne veux pas prendre la peine de chercher. 
J'avais besoin de consoler Pétigny, mais je ne me conso- 
lais pas moi-même; j'étais au désespoir de voir que 
l'intrigue serait désormais l'unique ressort de toutes les 
affaires, et, dès le soir, j'eus des maux de nerfs effroyables. 

Le lendemain, j'écrivis à M. le chancelier et lui deman- 
dai un rendez-vous; j'écrivis aussi à mon premier prési- 
dent, lui confiai une partie de ce que je savais, et le priai 
surtout de ne point compromettre Pétigny ; aussi ne l'a-t- 
il jamais été. 

Deux jours après, j'eus une réponse du chancelier : il 
me convoquait à Versailles; j'y allai, et j'étais si changé 
que l'on eût pu supposer que j'étais malade depuis six 
-semaines. Je rencontre Pétigny à la porte du chancelier; 
il était mon ami dès le temps où nous étions ensemble au 
Palais; il me prend la main et me dit tout bas : « Ah! mon 
ami, quand j'aurai une fois annoncé un arrêt rendu, je le gar- 
derai si bien qu'on ne me le reprendra pas. » J'entre. M. le 
chancelier avait un air sévère, et ce qu'il y eut de plus 
singulier, c'est qu'il sonna et manda Pétigny, devant qui 
il voulait m' entendre et parler. Je m'assis; mes genoux 



PERFIDIE DU CHANCELIER. 199 

tremblaient d'irritation; j'étais si indigné, que l'effort que 
je fis pour me contenir se fit sentir dans tous mes nerfs. 
Cependant, j'exposai mon affaire d'une façon très claire 
et très détaillée ; je la plaidai de manière à ne pas souffrir 
de réplique; je me justifiai d'avoir informé ma compagnie 
d'un arrêt qui avait été publiquement annoncé. M. le 
chancelier, avec un froid glacial, me riposta par les plus 
mauvaises raisons du monde, et sur les faits,, me les nia 
tous. A chaque instant, il interpellait Pétigny afin qu'il 
attestât la vérité. Le malheureux ressemblait à un cou- 
pable sur la sellette; on le sommait de mentir, et il répon- 
dait, pâle comme un mort et la larme à l'œil, tantôt : 
« Monseigneur, j'ai fait une imprudence » ; tantôt : « Monsei- 
gneur, j'avoue que je me suis trompé. » Il m'inspira une pitié 
horrible, car on paraissait le mettre à la torture pour le 
forcer à dire, en ma présence, le contraire précisément 
de ce qu'il m'avait affirmé dans un temps non suspect, et 
de ce qu'il venait même de me répéter à la porte. 

J'abrégeai la séance, voyant que le chancelier ne pou- 
vait reculer sans se déshonorer. Je le laissai avec son 
secrétaire que j'attendis dans l'antichambre. Celui-ci sortit 
un demi-quart d'heure après, les yeux rouges et le visage 
exterminé. Je l'embrassai; il me demanda en grâce d'en- 
gager ma compagnie à ensevelir toute cette affaire dans 
le plus profond secret. Elle a bien voulu, sur cela, se 
rendre à mes instances, et ce papier sera le seul confident 
de cette odieuse histoire. Pétigny m'a confessé depuis 
qu'il avait pensé en mourir; elle a failli lui faire perdre sa 
place. 

On peut juger si, de ce moment, j'ai eu et dû avoir 
quelque confiance en M. le chancelier, et si lui-même qui, 
après tout, avaitbien compris quejel'avaispénétréjusqu'au 
fond de l'âme, a dû être tenté de m'approcher de lui et de 



200 MES SOUVENIRS. 

compter sur mon attacheraient. Je cessai de le voir, mais 
j'eus encore une occasion de lui écrire à Pâques 1769. Au 
reste, cet arrêt rendu contre nous existe encore, et sa 
date, postérieure aux deux lettres de Pétigny, certifie 
l'exactitude des faits que j'ai avancés, car je ne crois pas 
que l'on ait eu la précaution de l'antidater. 

Ma santé s'affaiblissait de plus en plus; je me trouvai 
mal en revenant de Versailles le jour même où j'eus avec 
M. le chancelier cette scène désagréable, et je mandai à 
M. d'Âlbertas que je n'étais plus assez fort pour me charger 
du poids des affaires, ni assez accrédité pour les suivre 
utilement- Qu'arriva-t-il? Cette compagnie, qui, à cette 
époque, perdit tous les procès les plus justes, et sentit 
que M. de Monclarne cherchait qu'à l'écraser, fut bientôt 
à bout de patience, et résolut de ne plus garder aucun 
ménagement. 

Cependant, ma santé se délabra tellement qu'au mois 
de février suivant, les médecins me condamnèrent à inter- 
rompre toute espèce de travail. J'avais cequeM. Pomme (1) 
appelle des vapeurs ; mais ces vapeurs étaient une vraie 
maladie : je ne pouvais vaincre ma tristesse profonde, et 
j'éprouvais, de la tête aux pieds, des vibrations de nerfs 
presque continuelles. Je n'étais plus en état d'écrire sans 
que la tête me tournât; lorsque je lisais, les lettres sem- 
blaient fuir sous mes yeux, et je perdis presque con- 
naissance, le 3 avril, quand je voulus signer l'acte de 
baptême de ma fille aînée (2). Sa naissance diminua la 
douleur dont ma femme avait toujours été pénétrée dé- 
fi) Pierre Pomme, né en 4735, mort en 4812, médecin consultant 
du Roi et membre de l'Académie des sciences. [ — 14 juin 1776. 
Pomme demeure au Temple, chez Mme de Bouffi ers. Il a été mandé 
par elle pour guérir la comtesse Amélie, que l'on a pensé empoison- 
ner à force de remèdes. (Journal de Moreau.) 
(2) Marie-Louise-Ursule, née en 1769, morte le 1 er mai 1776. 



M. POMME. 201 

puis qu'au mois de mai précédent, elle avait vu mourir 
son fils (1). 

Pomme, comme je l'ai dit, traitait de vapeurs mes très 
réelles infirmités; il trouvait que j'étais épuisé de travail, 
et il m'assura que je périrais si j'avais recours aux saignées 
et aux remèdes. Il m'ordonna de boire de l'eau, me pres- 
crivit de me baigner, de monter à cheval, de m'égayer et 
surtout de ne rien faire. Il m'a sauvé la vie en me pré- 
servant des médecins auxquels, sans lui, je n'eusse pas 
manqué de me livrer. Malgré ma santé qui est revenue 
après bien du temps, mon frère ne m'a jamais pardonné 
ce manque de confiance pour la Faculté. 

M. de Monclar sentait à merveille que, dans l'état 
d'irritation où il avait mis ma compagnie , il lui serait 
facile de l'amener à faire quelque folie qui achèverait de 
la perdre, et il n'ignorait pas que j'étais alors peu capable 
de la secourir. Il dirigeait d'ici toutes les manœuvres du 
parlement de Provence, et l'engageait à nous chercher de 
nouvelles querelles. Il fit rendre des arrêts flétrissants 
contre la Cour des aides ; celle-ci riposta par d'autres 
arrêts qui furent affichés; le Parlement commanda de 
déchirer les affiches; la Cour des aides en fit autant et 
lacéra celles du Parlement. Les têtes tournèrent à tout le 
monde dans ce pays-là. 

Je ne pouvais plus écrire de ma main; je dictai des 
lettres pour ma compagnie. Je lui représentai qu'elle 
donnait dans les pièges qu'on lui tendait, et qu'elle cou- 
rait à l'abîme en imitant la conduite de ses adversaires. 
Je lui citai un vers de Virgile où Sinon (2) dit aux 



(1) Jacob-Edme-Marie, né le 2 février 4768, mort le 9 mai de la 
même année, a été inhumé au cimetière Saint-Joseph. 

(2) Espion des Grecs à Troie, donné par Virgile comme fils de 
Sisyphe. 



202 MES SOUVENIRS. 

Troyens : Ulysse vous en aura lui-même obligation, et les fiers 
Atrides payeraient bien cher la faute que vous allez faire : 

Hoc Itacus velit et magno mercentur Atridœ. 

{Enéide, lib. II.) 

Les réponses que je reçus prouvent bien que j'étais 
fort éloigné d'échauffer les esprits, car elles blâmaient 
ma pusillanimité et me mandaient : « Qu' avons-nom gagné 
en suivant vos conseils de modération? » Cependant M. de 
M onclar avait encore la méchanceté de raconter à M. le 
chancelier et à M. de Ghoiseul que je mettais le feu en 
Provence. 

Outré de tant de noirceur et voyant que mes nerfs ne 
tiendraient pas à cette persécution sourde, je me décidai 
à m'en aller aux eaux. Toutes m'étaient égales ; je ne 
voulais que voyager et m'éloigner. La comtesse de Gra- 
mont et l'archevêque de Cambrai (1), qui alors sentaient 
mieux que personne combien j'étais injustement vexé, 
me proposèrent de passer avec eux, à Aix-la-Chapelle, 
environ deux mois. J'acceptai ; je partis avec la comtesse, 
dont je ne puis trop louer la bonté. Il y avait môme à elle 
du courage à se charger ainsi de moi : j'avais tellement 
maigri depuis quelques mois, que je n'étais plus recon- 
naissable, et tous ceux qui assistèrent à mon départ cru- 
rent que je n'en reviendrais pas. Nous nous mîmes en 
chemin aux environs de la Fête-Dieu (1769). 

Avant de quitter Paris, je reçus une lettre de M. de la 
Vauguyon, à qui j'avais dû faire part de mon état et 
annoncer mon voyage. Elle atteste la position où j'étais, 
et me dispense momentanément du travail que je devais 
à l'éducation des princes. 

(1) Mercredi 6 janvier 1768. — On dit que le Pape va faire cardi- 
nal proprio motu M. de Cambrai. (Journal de Moreau.) 



LES EAUX D'AIX-LA-CHAPELLE. 203 

J'ai parlé du dernier ouvrage que j'avais écrit en 1768. 
Ce fut après celui-là que M. de la Vauguyon me dit : 
« II est temps, enfin, de vous mettre à l'exécution du vaste plan 
conçu par feu M. le Dauphin sur l'histoire de France. » Je 
commençai ce travail avec le plus grand plaisir, et j'en 
étais déjà assez loin dans la seconde race, lorsque mes 
infirmités vinrent m'assaillir. A mesure que je composais, 
je portais au gouverneur des princes les cahiers de mon 
manuscrit. Ils servaient à leurs lectures, et toutes les 
lettres de M. de la Vauguyon, que j'ai encore, prouvent 
que les princes me suivaient assez rapidement; mais je 
pensais être suffisamment avancé pour qu'ils ne s'aper- 
çussent que fort peu d'une absence de deux mois par 
laquelle je me flattais de recouvrer la santé. 

Nous nous arrêtâmes à Bruxelles chez M. le duc 
d'Aremberg, qui nous mena passer plusieurs jours dans 
sa terre d'Heverley, aux portes de Louvain. Le bon air, 
le mouvement du voyage, plus que tout, l'éloignement 
des affaires que je voulais oublier, me soulageaient 
peu à peu. Nous restâmes à Aix-la-Chapelle trois mois 
au lieu de deux; nous en partîmes vers le milieu d'août, 
si bien que j'eus encore le temps de me rendre à Com- 
piègne. 

Pendant mon séjour à Aix-la-Chapelle, quelques dé- 
fenses que j'eusse reçues de me livrer à aucun travail, je 
ne pus résister à la tentation de visiter les archives de la 
grande église de cette ville impériale, où je soupçonnais 
devoir trouver divers anciens monuments de Charle- 
magne et de ses successeurs immédiats. Il y en a effecti- 
vement beaucoup, mais très inconnus à l'ignorance des 
membres du chapitre. Je vis le grand doyen, et je m'as- 
surai que son corps se prêterait aux recherches que nous 
désirerions faire plus tard dans leurs dépôts. A mon 



204 MES SOUVENIRS. 

retour, je proposai à M. Bertin de mettre sous les yeux 
du Roi un Mémoire pour autoriser ce travail ; Sa Majesté 
y apposa un bon que j'ai conservé. Peut-être sera-t-il un 
jour très utile de suivre mon idée; j'étais alors trop 
affaibli et trop malade pour en pousser plus loin l'exé- 
cution. 

M. de Cambrai nous avait rejoints à la fin de juin; 
l'évéque de Lavaur, depuis archevêque d'Aîx, et sa sœur, 
la chanoinesse de Remiremont, y arrivèrent aussi. Notre 
société, réunie à celle des étrangers qui abondent dans 
cette ville, me parut très agréable. Je me baignai et pris 
les eaux pendant deux mois; mais je n'éprouvai de chan- 
gement sensible qu'à ma rentrée en France. 

M. d'Albertas, premier président de ma compagnie, ne 
me sentant pas en état de lui être utile, était venu à Paris 
pour y suivre nos affaires contre le Parlement, et tacher 
d'arrêter le cours de nos défaites multipliées. Les choses 
avaient été poussées, en Provence, jusqu'au dernier 
période de folie, à l'occasion de ce nouveau démêlé dans 
lequel le Parlement avait été l'agresseur. Il avait fait 
informer contre la Cour des comptes, et la Cour des 
comptes avait riposté par des informations contre lui- 
même. M. de Monclar n'avait voulu qu'exciter celle-ci à 
se livrer à des extravagances; quant à celles de sa com- 
pagnie, il se croyait bien sûr de les couvrir ou de les 
faire oublier, grâce à la confiance de M. de Choiseul 
et au secours de M. le chancelier, sur lequel il comp- 
tait encore. Il fallait nécessairement quelqu'un qui pût 
défendre ou du moins excuser la nôtre, car je lui 
avais toujours mandé que je ne pourrais la servir dès 
qu'elle cesserait d'avoir raison; en outre, j'étais hors de 
combat. 

M. d'Albertas m'écrivit, de Paris, qu'il n'irait à Com- 



TRAIT DE M. DE MONCLAR. 205 

piègne qu'après le milieu du voyage, et qu'il tenait à 
conférer avec moi avant de s'y rendre. Il vint pour cela 
me voir à Ville d'Avray, où le plaisir de retrouver ma 
femme et ma fille m'avait fait beaucoup de bien : dans 
ces maladies de nerfs, surtout quand elles ont eu des 
causes morales, les remèdes moraux ne peuvent être 
trop employés, et les satisfactions de l'âme en sont de 
très puissants. M. d'Âlbertas m'engagea à aller passer 
quelques jours à Verderonne, chez Mme d'Andlau, bien 
persuadé qu'il m'entraînerait de là jusqu'à Compiègne, 
qui n'en est qu'à cinq lieues. Je consentis à tout, et effec- 
tivement je restai cinq ou six jours à Compiègne, cher- 
chant à l'aider de mes conseils, parce que je n'avais plus 
d'autre service à lui rendre. 

M. de Monclar y était, assiégeant les ministres, faisant 
redouter ses intrigues au chancelier, et obtenant tout, 
soit de l'amitié, soit de la crainte. On peut juger de son 
caractère par ce trait : M. d'Albertas avait alors au Con- 
seil une affaire personnelle; son rapporteur était M. de 
Giac. M. de Monclar rencontra un jour le jeune M. d'Al- 
bertas, lui parla de cette affaire, lui affirma qu'il gardait, 
à cet égard, la plus exacte neutralité, et, afin de lui per- 
suader qu'il était sincère, il lui demanda le nom de son 
rapporteur. Ce jour-là même, MM. d'Albertas dînaient 
chez M. le chancelier avec M. de Giac, qui leur apprit 
que, dès le matin, M. de Monclar était venu chez lui pour 
le solliciter en faveur de M. de Nibles, leur partie 
adverse ; si bien que c'était après avoir parlé le matin 
contre eux que M. de Monclar les assurait, à midi, de sa 
parfaite neutralité. Fatigué de ma maladie, irrité de tant 
de faussetés, je laissai M. d'Albertas à Compiègne, où il 
échoua presque partout, et je retournai me reposer à 
Verderonne, dans le sein de l'amitié. 



206 MES SOUVENIRS. 

Pendant les six jours que je passai à Compiègne, je 
vis plusieurs fois Mme la comtesse de Noailles ; elle me 
réitéra les assurances obligeantes qu'elle m'avait données 
à Marly un an auparavant. Il est temps de faire con- 
naître les obligations que je lui ai. 



CHAPITRE XII 

La comtesse de Noailles à Marly. — Isambki, histoire indienne. 

— La princesse d'Armagnac. — La Saint-François, sa fête. — 
M. Le duc de Penthièvre et sa fille, la duchesse de Chartres. 

— Cavagnole et brelan. — Mme de Chevigné, née Titon. — Diffé- 
rend entre le maréchal de Richelieu et le parlement de Toulouse. 

— L'abbé Terray, contrôleur général. — Nouvel emménagement 
place Vendôme. — Affaire du duc d'Aiguillon. — L'abbé de Ver- 
mond, — Ma nomination de bibliothécaire de Madame la Dau- 
phin e. — La comtesse de Noailles, dame d'honneur de Mme la Dau- 
phine. — Catastrophe de la place Louis XV. — Numéro premier 
de la bibliothèque de Mme la Dauphine. — L'abbé de la Ville, 
lecteur de Monsieur le Dauphin. — Très humbles et très respec- 
tueuses remontrances des ânes. 



Attaché, comme on le sait, à la maison de Noailles, 
j'avais fait ma cour et témoigné ma reconnaissance, dans 
toutes les occasions, aux enfants de M. le maréchal, mon 
bienfaiteur. J'avais même séjourné plusieurs fois à Marly, 
où la comtesse (i) passait ses étés du vivant de Mme la 
duchesse de Luynes ; je n'avais pensé qu'à m'y amuser. 
Après la mort de la Reine (24 juin 1768), Mme la comtesse 
de Noailles s'y rendit et y demeura un certain temps. 
J'étais à Ville d'Avray et je l'y allais voir assez fréquem- 



(4) Anne-Claude-Louise d'Arpajon, fille unique et héritière de 
Louis, marquis d'Arpajon, née le 4 mars 4729, mariée le 27 novem- 
bre 4744, et reçue grand-croix de Tordre de Malte, par privilège par- 
ticulier, le 34 décembre 4745. Elle fut dame d'honneur de Marie- 
Antoinette dès 4770, donna sa démission à la nomination de la 
duchesse de Lamballe comme surintendante, et périt sur l'échafaud 
en 4794. 



208 MES SOUVENIRS. 

ment. La conversation étant tombée un jour sur les 
ouvrages que je composais pour les princes, elle me 
demanda de lui en montrer quelque chose. Je lui donnai 
à lire ma Justice et ma Fermeté. Elle m'en parut contente 
au dernier point. Elle n'aimait pas M. de la Vauguyon ; 
aussi me répétait-elle souvent : a Cela est trop bon, il doit 
le sentir; comptez qu'il vous laissera là et qu'il ne fera jamais 
rien pour vous. » Enfin, elle me prit un jour en particulier 
et me dit : a Je veux vous attacher à Mme la Dauphine(l) au 
moment du mariage. Moncrif (2) est vieux et a 2,400 livres 
comme son lecteur, je veux vous faire avoir sa place. » Je fus 
très aise de cette ouverture; je lui en exprimai toute ma 
gratitude, et je résolus bien d'en garder le secret vis-à- 
vis M. de la Vauguyon. 

Depuis cette époque de 1768, je m'étais rencontré un 
peu plus souvent avec Mme la comtesse de Noailles ; je 
lui avais même écrit d'Aix-la-Chapelle. Mais je craignais 
que l'état dans lequel j'avais été, au commencement de 
1769, ne l'eût fait changer d'avis ; je ne fus donc pas 
fâché de m' assurer, à Gompiègne, de ses dispositions 
favorables pour moi : je la trouvai toujours la même. 

Je ne restai que huit ou dix jours à Verderonne, et je 
revins à Ville d'Avray, où je demeurai jusqu'au voyage 
de Fontainebleau. Je ne pouvais m'appliquer à aucun 
ouvrage sérieux, et il y avait des moments où j'étais 
incapable de tout travail. 

Cependant l'oisiveté me fatiguait; j'étais mieux portant 

(1) Marie- Antoinette- Josèphe- Jeanne de Lorraine, archiduchesse 
d'Autriche, reine de France, née à Vienne en 4755, épousa, en 1770, 
le Dauphin de France, depuis Louis XVI, et fut guillotinée le 16 octo- 
bre 4793. 

(2) François-Auguste Paradis de Moncrif, littérateur, né à Paris 
en 4687, fut nommé membre de l'Académie française en 4733, lec- 
teur de la reine Marie Leczinska en 4737, et mourut en 4770. 



< ISAMBKI. » 209 

qu'avant d'aller aux eaux aussi; j'avais commencé à 
Verderonne, et je continuais à Ville d'Avray une plaisan- 
terie assez gaie, à laquelle je me mettais dès que mes 
nerfs m'en laissaient la liberté. Le dirai-je? J'entrepris 
un conte; il est et sera longtemps encore mon parfilage; 
je le reprends lorsque je crains de m'incommoder en 
faisant autre chose. Il est intitulé Isambki, histoire indienne. 
La scène se passe dans l'île de Bornéo. Les personnages 
sont : une princesse héritière d'un royaume ruiné par les 
guerres; le fils du roi de Siam qui combat contre les États 
de la princesse, et n'en est pas moins amoureux d'elle ; 
beaucoup de grands personnages, ministres d'État et de 
religion; le chancelier Protocole et son petit secrétaire 
Formule, la gouvernante Routine et la fée Etiquette, une 
foule de génies et de fées, etc., etc. Ce conte a un objet 
moral : il tourne en ridicule toutes les petites choses que 
l'on met, dans les cours, à la place des grandes, et en 
môme temps, il indique de bonnes et utiles vérités. Cette 
futile occupation me faisait souvent rire avec ma femme : 
c'était autant de gagné sur mon mal. 

Nous nous amusâmes, le 4 octobre, à donner, à Sèvres, 
une petite fête à Mme la princesse d'Armagnac (4) ; elle 
se nommait Françoise. Comme nous étions, à Ville 
d'Avray, ses proches voisins, nous passions une partie de 
notre vie avec elle. Elle. avait beaucoup d'attentions et 
d'amitié pour Mme Moreau, et, depuis cette fête de 1769, 



(4) Françoise-Adélaïde de Noailles, fille aînée d'Adrien-Maurice, 
maréchal de Noailles, et de Françoise-Charlotte-Amable d'Aubigné, 
née le 4 6F septembre 4704, morte le 25 janvier 4776. Elle avait 
épousé, le 42 mai 4747, Charles, né prince de Lorraine, appelé 
communément prince d'Armagnac, mort le 29 décembre 4754. — 
La princesse d'Armagnac m'a donné ses instructions; elle veut être 
ma gouvernante pendant un an, mais ne fera jamais de moi un 
homme de cour. (Journal de Moreau, 45 octobre 4772.) 

i 14 



210 MES SOUVENIRS. 

la Saint-François a été, pendant longtemps pour nous, 
un jour de divertissement et de plaisir. 

J'ai vu fréquemment chez elle M. le duc de Penthièvre; 
en notre présence, il la traitait avec le plus grand respect. 
Ce fut là qu'il se prit, pour moi, d'une bonté dont il m'a 
donné des preuves jusqu'à sa mort. Je n'oublierai pas 
qu'il m'accorda chez lui et chez Mme de Lamballe (i), sa 
belle-fille, toutes les entrées les plus honorables. Un jour 
même il daigna me dire : « Venez, monsieur Moreau, que je 
vous présente à ma fille (2). » Cette fille, qui, dans ce mo- 
ment, avait sa robe retroussée dans ses poches, me combla 
d'amabilités et ajouta : « // faut donc aussi que je vous présente 
mes enfants. » L'aîné me parut ressembler énormément à 
son père, ce cruel mari qui a si indignement renoncé à 
son nom. Alors on travaillait à la séparation de corps et 
de biens, et l'un des commissaires nommés pour cette 
opération était le chevalier de Talleyrand. 

La princesse d'Armagnac, Noailles elle-même, avait une 
très grande influence sur toute cette nombreuse famille ; 
elle était parvenue à disposer de toutes les places attachées 
à l'éducation de nos princes : M. de la Vrillière, qu'elle 
appelait son compère, ne lui refusait rien ; M. de la Vau- 
guyon, qui avait besoin de son crédit, lui offrait tout. 

Dans son salon on jouait au cavagnole et au brelan ; 
nous y fîmes la connaissance de Mme de Chevigné (3), 

(4) Marie-Thérèse-Louise de Garignan, née le 8 septembre 4749, 
mariée le 47 janvier 4767 à Louis-Alexandre-Joseph-Stanislas de 
Bourbon, prince de Lamballe, fils du duc de Penthièvre, veuve le 
6 mai 4768, massacrée le 3 septembre 4792. 

(2) Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, née le 43 mars 
4753, épousa, le 5 avril 4769, Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, duc 
de Chartres, puis duc d'Orléans, qui prit le nom de Philippe-Égalité ; 
elle mourut en 4824. Son fils aîné, Louis-Philippe, devint roi des 
Français. 

(3) Depuis quelques jours les chevaliers de Saint-Lazare portent 



M™ DE CHEVIGNÉ. 211 

qui y était extrêmement heureuse. Elle se nommait Titon; 
sa famille était ancienne dans le Parlement, et dans le 
Parlement janséniste. Le célèbre Titon avait été, dans 
son temps, ce qu'avait été l'abbé Pucelle (1) dans le sien. 
On se demande s'il fut jamais de bonne foi dans son jan- 
sénisme : ce que je sais, c'est qu'il croyait ou feignait de 
croire aux miracles de Saint-Médard. Les parents de celui 
que mon père et mes sœurs appelaient alors le saint 
diacre y croyaient le plus sincèrement du monde, et, en 
conséquence, vivaient comme des saints et ne juraient 
que par M. Titon. C'est lui qui, comme je l'ai raconté 
déjà, allait tous les jours, avec ma plus ardente protec- 
trice, Mme de Paris, servir les malades à l'Hôtel-Dieu. 
On se rappelle que celle-ci avait projeté de faire de moi 
un médecin ; mais la faiblesse de mes nerfs y mettait un 
obstacle invincible. Qu'on voie, par là, si ma vocation, 
dont mon père seul était juge, ne m'appelait pas au bar- 
reau, et si M. Titon lui-même n'eut pas raison de lui dire : 
« II faut bien que vous en fassiez un avocat. » 

Mme de Chevigné appartenait donc à un milieu très 
janséniste, et Mme d'Armagnac crut faire la conquête 
d'une âme, lorsqu'elle la mit au nombre des personnes qui 
composaient sa plus intime société. Toute jeune elle avait 
épousé M. de Bragelogne; et, quand elle devint veuve, 
notre chère princesse, qui s'était prise de goût pour elle, 
conçut le projet de la remarier dès qu'elle lui trouverait 

une petite croix en broderie : elle est d'un vert de pistache; M. le 
comte de Provence Ta prise le premier. Mme de Chevigné les 
appelle fort plaisamment les chevaliers de la pistache. (Journal de 
Moreau.) 

(1) René Pucelle, magistrat, né en 1655 et mort à Paris en 1745. 

, Neveu de Gatinat, entra dans les ordres, devint conseiller clerc au 

parlement de Paris en 1684, abbé commendataire de Saint-Léonard 

de Corbigny, se déclara contre la bulle Unigenitus en 1714, et fut du 

conseil de Conscience sous la régence. 



212 MES SOUVENIRS. 

un parti sortable. Voici celui auquel on s'arrêta: Il y 
avait à Royalleau, à la porte même de Compiègne, une 
abbaye de filles. L'abbesse portait le nom de Chevigné, et 
avait une foule de frères et de sœurs à qui, comme de 
raison, elle cherchait à procurer tous les établissements 
qui dépendaient d'elle. 

Mme de Chevigné, notre amie, s'intéressait aux parentes 
de l'abbesse; bonne et vive comme nous la connaissions, 
elle aurait voulu les marier toutes, si elle eût pu, ou, du 
moins, en faire des chanoinesses. Et effectivement, en 
n'employant d'autre moyen que sa franchise, elle en est 
venue à bout; toutes ces Chevigné se sont bel et bien 
établies ou ont été pourvues de bons canonicats. Je riais 
quelquefois du peu de façons qu'elle mettait dans les 
avances qu'elle faisait pour l'exécution de ses projets. 
Mais il était tout simple que, distribuant ainsi les lots, elle 
gardât pour elle le meilleur. Son cœur était pris ; elle fit 
à la princesse la confidence de ses amours : elle avait 
choisi le comte de Chevigné, bon ou mauvais gentil- 
homme, mais très légitime possesseur de la terre d'Oi- 
gnon, située à deux lieues de Senlis, où elle fait, à tout ce 
qui l'entoure, le bien qu'elle aurait voulu faire à tout le 
monde. Hélas 1 il lui manque le bonheur qu'elle dési- 
rait le plus procurer à son mari : celui de lui donner 
des enfants, et de lui inspirer, pour nos princes, le même 
attachement et la même fidélité qu'elle leur conserve 
encore. 

Sa mère a toujours porté le nom de Titon de Ville - 
genou; j'ignore si elle vit encore. Quant à ce Titon, qui 
joua si hypocritement le janséniste, il est redevenu, ce 
qu'il était vraisemblablement, un impie, un mauvais 
sujet et un insigne libertin. 

Le 8 octobre 1769, j'allai à Fontainebleau et j'y restai 



MÉMOIRE POUR LE MARÉCHAL DE RICHELIEU. 213 

jusqu'à la Toussaint. M. d'Albertas et son fils étaient 
retournés en Provence ; je veillais sur ce qui pouvait 
intéresser ma compagnie, mais je ne sollicitais plus pour 
elle, parce que je savais que je l'eusse fait inutilement. 
Elle était écrasée de tous côtés, et M.. de Monclar, qui 
était à Fontainebleau, continuait de l'accabler du poids 
de sa colère. 

Ce fut pendant ce voyage que je sentis la possibilité de 
me remettre à des ouvrages sérieux. Un jour, M. de 
Boynes, qui n'était encore que conseiller d'État, vint me 
trouver pour me demander en grâce d'aider le maréchal 
de Richelieu (1) de mes conseils et de ma plume, dans 
une affaire qu'il avait avec le parlement de Toulouse : 
celui-ci avait fait imprimer et afficher l'arrêt le plus inju- 
rieux pour le gouverneur de Guyenne. Je me laissai 
vaincre ; l'avouerai-je, j'étais flatté, en secret, que l'on 
eût recours à moi toutes les fois qu'il s'agissait de 
remettre dans la règle ces grands corps qui alors, de tous 
côtés, voulaient usurper et envahir. J'examinai cette 
affaire : le Parlement avait visiblement excédé ses pou- 
voirs. Je découvris différents arrêts du Conseil, rendus 
autrefois par le chancelier d'Aguesseau, et par lesquels il 
avait réprimé de pareilles entreprises. Je fis des Mé- 
moires; je traitai la question avec la plus grande force. 
Le maréchal de Richelieu me caressa beaucoup et me 
suivit à Paris. Quelque claires que fussent nos raisons, 

(4) Louis-François-Armand du Plessis de Vignerot, maréchal, duc 
de Richelieu, né le 13 mars 1696, mort en 1788; membre de l'Acadé- 
mie française, gouverneur de Cognac, ambassadeur à Vienne en 
1722, lieutenant général du Languedoc en 1738, maréchal de France 
en 1748. Il avait été marié, dès le 11 février 1711, à Anne-Catherine 
de Noailles, fille unique d'un oncle du maréchal duc de Noailles, 
morte sans enfants le 7 novembre 1716; il épousa en secondes 
noces, le 7 avril 1734, Elisabeth-Sophie, née princesse de Lorraine 
etsœur du dernier prince de Guise. Elle mourut le 2 août 1740. 



214 MES SOUVENIRS. 

nous eûmes bien de la peine à réussir, tant on avait peur 
des Parlements; je ne puis trop le répéter : si on les avait 
moins craints, nous serions assez heureux pour les avoir 
encore. 

Enfin, nous en vînmes à bout, et nous obtînmes l'arrêt 
que M. le maréchal de Richelieu sollicitait et auquel, pour 
des raisons que je ne chercherai point à développer, M. le 
chancelier s'était toujours refusé. Ce succès m'a valu 
l'honneur d'être présenté depuis à M. d'Aiguillon (1), par 
le duc de Richelieu, avec toute la légèreté qu'il apporte à 
ses recommandations. 

Je m'occupai, dans ce même voyage de Fontainebleau, 
des moyens défaire réussir le projet que Mme la comtesse 
de Noailles avait sur moi. Je le confiai à M. Bertin, qui 
voulut bien la voir plusieurs fois à ce sujet. Il nous 
démontra que notre dessein était manqué si jamais il 
était connu, et que M. de Choiseul, qui ne m'aimait point, 
tenterait l'impossible pour me donner un croc-en-jambe; 
nous ne pensions alors, ni les uns ni les autres, à M. l'abbé 
de Vermond. Mme la comtesse de Noailles, qui devait 
travailler avec le Roi, prit le parti d'obtenir de lui un Bon 
par lequel Sa Majesté promettait de lui laisser le choix et 
la nomination de tous ceux qu'il serait nécessaire d'atta- 
cher à Mme la Dauphine pour les instructions qu'elle 
désirerait. Par là, je me croyais sûr d'être placé sous quel- 
que titre que ce fût, car j'étais déjà nommé, in petto, par 
la dame d'honneur ; elle m'apporta même une copie de 
ce bon, transcrite de sa main, et je rentrai à Paris per- 
suadé du succès de mon affaire (2). 

(1) Emmanuel-Armand de Vignerot du Plessis-Richelieu, duc d'Ai- 
guillon, né le 31 juillet 1720, mort en 1780. 11 épousa, le 4 février 1740, 
Louise-Félicité de Bréhan-Mauron, fille du comte de Plélo, ambas- 
sadeur en Danemark, et d'une sœur du comte de Saint-Florentin. 

(2) M. le comte de Noailles est venu me voir ce matin, et m'a prié 



DÉPART DE M. DE MONCLAR. 215 

Je retrouvai M. de la Vauguyon ; je me remis à mon 
Histoire de France, et je ne cessai plus de lui apporter, 
tous les quinze jours, trois ou quatre cahiers manuscrits 
de cet ouvrage. U m'en adressait beaucoup d'éloges et 
m'assurait que les princes en étaient très contents. Ce fut 
même à cette époque qu'il me fit l'honneur de me présen- 
ter pour la première fois à Mgr le Dauphin. Peut-être 
aurait-il mieux valu, pour ce prince et pour moi, me 
donner le moyen de disserter avec lui sur tous ces objets; 
mais je remarquais depuis longtemps, et je me suis bien 
convaincu par la suite, que M. de la Vauguyon avait tou- 
jours craint que je n'approchasse des princes. Ses vœux 
ont été remplis au delà de ses espérances, et c'est sa 
mémoire qui m'a fait tort. 

Enfin,, le redoutable M. de Monclar nous quitta; voici 
comment : M. Maynon d'Invau pliait bagage pendant ce 
voyage de Fontainebleau; M. de Ghoiseul désirait faire 
du procureur général de Provence un contrôleur général ; 
le chancelier le savait et n'en voulait pas ; il se hâta de 
lui accorder tout ce qu'il pouvait demander; et, lorsque 
M. de Monclar n'eut plus de prétextes pour rester, M. le 
chancelier parla au Roi de la nécessité de le renvoyer, et 
s'en fit donner l'ordre. Il prévint même Sa Majesté contre 
le grand Mémoire sur Avignon qui avait été imprimé : le 
Roi était religieux et ne consentit point à ce que ce Mé- 
moire vît le jour. Il fut donc supprimé comme le mien, qui 
eût pu paraître sans danger. M. de Choiseul, pour payer 
son ami de ce travail, lui obtint 9,000 livres de pension 
sur les affaires étrangères, 60,000 livres d'argent comp- 



de travailler à un petit compliment pour le moment où il recevra 
Mme la Dauphine à Strasbourg. 11 compte être nommé ambassadeur 
extraordinaire pour cette fonction et, en cette qualité, doit comman- 
der toute la maison. (28 décembre 1769, Journal de Moreau.) 



216 MES SOUVENIRS. 

tant et 40,000 livres en dédommagement des frais de 
l'édition, dont le libraire a reçu 18 à 20,000 livres. Tout 
cela était égal au chancelier ; ce qu'il souhaitait, c'est que 
M. de Monclar partît. Il lui en intima Tordre par une 
lettre. Alors, M. de Monclar, qui savait que sous peu de 
jours M. d'Invau devait déménager, fut malade et garda 
sa chambre. Cette simagrée dura quinze jours, pendant 
lesquels M. d'Invau temporisa. Mais M. le chancelier ne 
perdait pas de vue son objet ; il réitéra tant de fois ses 
semonces, que M. de Monclar fut obligé de retourner en 
Provence, d'où il n'est pas revenu. 

Ces intrigues prolongèrent un peu le ministère de 
M. d'Invau ; il ne quitta sa place qu'au retour de Fontai- 
nebleau, et M. de Maupeou, se trouvant maître du champ 
de bataille, confia les finances à l'abbé Terray (1). Je 
n'avais rieû à craindre de ce ministre ; je l'avais autre- 
fois connu au Parlement, où il était conseiller à la Grand'- 
Chambre ; il renvoya tout ce qui avait été attaché à son 
prédécesseur, et rappela Cromot, que M. de Choiseul 
avait fait disgracier aussitôt après avoir culbuté M. de 
Laverdy. 

Cromot m'a avoué depuis que ce n'était pas sans raison 
qu'il avait été enveloppé dans la disgrâce de M. de Laver- 
dy. Il avait été, en effet, l'un des principaux agents de 
l'intrigue formée par celui-ci pour renverser M. de Choi- 
seul; c'était bien là le pot de terre contre le pot de 
fer. J'ai toujours pensé que M. de Choiseul devait sa dis- 
grâce, non à l'adresse et aux pièges de ses ennemis, 
mais à sa propre légèreté et à l'étourderie de ses amis ; il 
ne tenait plus à rien lorsque M. le chancelier l'a poussé 
à bas. 

(1) Joseph-Marie Terray, né à Boën (Loire) en 4715, mort & Paris 
en 1778. 



AFFAIRE DE M. LE DUC D'AIGUILLON. 217 

Il m'arriva, à la fin de 1769, une chose agréable qui 
m'a épargné la dépense de mon loyer de mille écus dans 
la rue Basse du Rempart. Depuis longtemps, M. Bertin 
sentait qu'il devait loger, aux frais du Roi, mon dépôt des 
chartes, considérablement augmenté pendant ces dernières 
années. Il voulait aussi installer les titres de la Dombe, 
dont il avait fait l'échange, pour le Roi, avec M. le comte 
d'Eu, et avoir, déplus, comme M. de la Vrillière, un lieu 
où il pût mettre le dépôt de son secrétariat d'État. Ma 
santé m'obligeait à monter à cheval tous les matins ; dans 
mes courses, je découvris, au coin de la place Vendôme, 
du côté des Capucines, une maison à louer, peu éloignée 
de chez lui. Elle me parut convenir à merveille à ses vues ; 
je la lui proposai. Il prit les ordres du Roi, et, d'après le 
bon qui lui fut accordé, non seulement j'y plaçai tous les 
dépôts ci-dessus mentionnés, mais j'y obtins moi-même 
un logement* 

Au commencement de 1770, surgit la grande affaire 
de M. le duc d'Aiguillon ; elle m'a semblé si mal con- 
duite, qu'il était aisé de s'apercevoir qu'on cherchait 
uniquement à en faire une bouteille à l'encre, dont on 
devait se servir pour noircir et entacher qui l'on vou- 
drait. La première séance de cette fameuse Cour de 
pairie, qui s'est terminée d'une manière aussi peu 
honorable à l'autorité que désagréable à l'accusé que 
Ton désirait perdre, avait précédé le mariage de M. le 
Dauphin. 

Trois jours avant cette séance, j'étais avec M. le duc 
de la Vauguyon, qui, raisonnant sur cette affaire comme 
tout le monde, paraissait, de plus, me demander mon avis 
au nom de quelques-uns de ses collègues. Je lui montrai 
la route prescrite par les lois et par les ordonnances ; je 
lui traçai, en peu de mots, le plan de tout ce qu'il y avait 



218 MES SOUVENIRS. 

à faire; j'écrivis même l'arrêt régulier que l'on eût dû 
rendre dès la première journée du procès, et je continuai : 
« Si l'on prononce ainsi, je vous garantis, d'après les lois que 
je vous cite, que, dans deux mois, l'affaire sera terminée d'une 
manière conforme aux ordonnances, avantageuse pour M. le duc 
d'Aiguillon, pour le Roi et pour le ministère » ; je n'osai dire : 
« satisfaisante pour tous lesjninistres », mais j'ajoutai : « Si 
vous vous écartez de la ligne dont je viens d'indiquer la direction, 
dans trois mois, vous serez au milieu d'un labyrinthe inextri- 
cable : l'autorité sera compromise, l'administration attaquée de 
tous côtés, et qui que ce soit ne sera content, excepté ceux qui 
n'ont rien à gagner que dans le désordre. » 

Lorsque je pris connaissance du premier arrêt de la 
Cour, et surtout de la singulière plainte du procureur 
général, je persistai dans mon avis et je pensai : « II est 
inutile de parler ici raison. » Je me contentai de mettre 
dans le portefeuille de mes œuvres posthumes, et le projet 
d'arrêt que j'avais dressé, et le Mémoire des motifs sur 
lesquels je l'avais appuyé. L'événement n'a que trop jus- 
tifié ma prédiction. 

Quinze jours avant le mariage de M le Dauphin, Mme la 
comtesse de Noailles me manda de la venir trouver à 
Versailles. Dès qu'elle me vit, elle me dit : « Notre affaire 
est à peu près manquée : il y a un lecteur, et ce n'est pas moi qui 
l'ai fait ; c'est l'Impératrice (1). M. l'abbé de Vermond (2) 
est nommé; je ne suis pourtant pas sans espérance; laissez- 



(1) Marie-Thérèse d'Autriche, impératrice d'Allemagne et reine de 
Hongrie, née en 1717, morte en 1780; mère de la Dauphine Marie- 
Antoinette- Jeanne- Josèphe de Lorraine. 

(2) L'abbé de Vermond avait été envoyé à Vienne, parla protection 
de Loménie de Brienne, pour perfectionner dans la langue fran- 
çaise l'archiduchesse Marie-Antoinette, fiancée au Dauphin, depuis 
Louis XVI. Il gagna la confiance de son élève et devint son confident 
intime. Il est mort à Vienne, où il s'était enfui en 1789. 



MON TITRE DE BIBLIOTHÉCAIRE DE M- LA DAUPHINE. 219 

moi agir. Il ne vous faut qu'un titre d'homme de lettres qui 
vous mette à portée de vous faire connaître un jour. J'ai créé 
une bibliothèque; l'abbé de Radonvilliers (i) en a choisi tous les 
livres : vous serez bibliothécaire; vous aurez les entrées de la 
chambre et, tôt ou tard, on saura ce que vous valez. » Nous 
convînmes, l'un et l'autre, que rien n'était plus juste que 
de donner à l'abbé de Vermond un titre mérité depuis 
longtemps, et dont il avait d'autant plus besoin que 
M. l'archevêque refusait de le nommer confesseur. Je 
remerciai Mme la comtesse de Noailles, et me reposai sur 
ses soins. 

Quatre jours après le mariage (2), je reçois d'elle, à 
Ville d'Avray, une lettre m'invitant à aller à Versailles, 
m'annonçant qu'elle a le bon du Roi pour me faire biblio- 
thécaire de Mme la Dauphine, et que le brevet m'en est 
expédié chez M. le duc de la Vrillière. Je me rends aux 
ordres de la dame d'honneur, je suis présenté |à la prin- 
cesse, je fais part de ce titre à tous mes amis, et ce fut 
ce jour-là seulement que j'en parlai à M. de la Vauguyon. 
Il oie complimenta en ricanant, de manière à me laisser 
entendre qu'il était médiocrement content du mystère 
dont je m'étais enveloppé et de la protection que j'avais 
choisie. J'étais de si bonne foi que j'allai trouver l'abbé 
de Vermond ; je le priai de dire du bien de moi à Mme la 
Dauphine, et lui témoignai la plus grande envie de ne me 
conduire que d'après ses conseils. Je vis un homme très 



(1) Claude-François Lysarde de Radonvilliers, littérateur français, 
né à Decize en 4709, mort à Paris en 1789; fut sous-précepteur des 
enfants de France en 1757, ambassadeur à Rome en 1763, et membre 
de l'Académie française. 

(2) Il fut célébré le 16 mai 1770. — 27 mars 1771. M. le Dau- 
phin a enfin couché avec Mme la Dauphine, et même plusieurs fois. 
On assure que c'est son confesseur qui l'y a engagé. (Journal de Mo- 
reau.) 



220 MES SOUVENIRS. 

poli, très froid et assez embarrassé; j'ignorais totalement 
alors une intrigue qui m'a fait un tort immense. 

Dès le lendemain du mariage, M. le duc de la Vauguyon 
avait essayé, par tous les moyens imaginables, d'obtenir 
le renvoi de l'abbé de Vermond. Il ne m'a jamais dit un 
mot de ce projet : je ne l'ai su que par Mme la comtesse 
de No ailles. Mme la Dauphine fut, avec raison, véritable- 
ment piquée et irritée d'une démarche peu respectueuse 
pour elle, et qui tendait à lui ôter le seul homme auquel 
elle pût parler librement. Je n'ai jamais compris la mala- 
dresse du duc de la Vauguyon dans cette circonstance. 
Quant à ses motifs, ils étaient clairs ; son intrigue échoua, 
et Mme la Dauphine ne lui a jamais pardonné ce procédé 
malhonnête. Mais moi, en qui le duc n'avait nulle confiance ; 
moi, à qui, depuis plus d'un an, il ne s'ouvrait sur rien; 
moi, qui avais été placé chez Mme la Dauphine à son insu et 
par une personne qui lui était hostile; moi, en un mot, 
pour qui toute cette affaire était très étrangère, je me 
trouvai renfermé dans l'atmosphère de la mauvaise opi- 
nion que l'on avait conçue du gouverneur des princes. 

Je ne puis supposer qu'il y ait eu aucune intrigue 
contre moi : Mme la Dauphine, qui était l'honnêteté et la 
bonté mêmes, dut prêter l'oreille aux propos qu'on lui 
tenait sur mon compte; l'abbé de Vermond dut les croire, 
et ceux qui les tinrent pouvaient être sincères. Je travail- 
lais pour l'éducation des princes, il était donc tout simple 
de penser que j'avais avec leur gouverneur des relations 
intimes ; je venais de recevoir un titre méritant d'être 
regardé comme le pendant de celui de lecteur, on s'ima- 
ginait naturellement que M. de la Vauguyon me mettait 
là pour doubler l'abbé de Vermond. 

A cela se joignirent je ne sais combien de petits mécon- 
tentements dans l'intérieur : ma place était nouvelle, car 



LA COMTESSE DE NOAILLES. 221 

la Reine n'avait point eu de bibliothécaire; les garçons 
de la chambre, autrefois chargés de ce détail de biblio- 
thèque et de livres, me virent de mauvais œil et ne 
manquèrent pas d'appuyer tout ce qui fut dit sur moi. Je 
fus donc considéré, par Mme la Dauphine, comme un 
intrigant, car elle me soupçonna d'être la créature de 
M. le duc de la Vauguyon. 

Je ne fus point averti d'abord; aussi, n'ayant jamais 
été capable de lire dans les physionomies, que ma vue 
basse m'empêche de juger, je me laissai porter tous les 
coups. Timide et réservé, je me montrais peu; je n'atten- 
dais que du temps et de mes ouvrages l'honneur d'être 
connu. 

C'était à Mme la comtesse de Noailles à me défendre 
et à me prévenir ; je suis obligé de croire qu'elle craignait 
de m'affliger en me disant ce qui se passait. Personne, 
au reste, n'était plus en état de faire revenir la princesse 
de ses préventions : elle savait à merveille en quels 
termes j'avais toujours été avec M. de la Vauguyon; elle 
n'ignorait pas qu'il s'était souvent plaint de moi, et n'avait 
eu recours à ma plume que parce qu'il n'avait pas trouvé 
à me remplacer. Enfin, elle seule m'avait donné et l'idée 
de l'emploi, et l'emploi lui-même. 

Je me demande pourquoi Mme la comtesse de Noailles 
ne m'a point servi : ce devoir de justice eût même été, il 
me semble, conforme à ses intérêts; j'ose conjecturer 
qu'elle ne l'a pas pu. Lorsqu'elle fut nommée dame d'hon- 
neur, elle me répéta plusieurs fois que le Roi avait exigé 
qu'elle fût, auprès de Mme la Dauphine, une espèce de gou- 
vernante : elle n'a été rien moins que cela. Elle avait sans 
doute d'excellentes qualités, mais elle n'eut jamais cette 
aménité qui gagne la confiance d'une jeune princesse, ni 
ce talent de plaire sans lequel, si l'on instruit quelquefois, 



222 MES SOUVENIRS, 

on ne conduit point (i). Peut-être avait-on déjà prévenu 
Mme la Dauphine contre elle ; peut-être lui avait-on exa- 
géré quelques-uns de ses défauts qui prêtaient plus à la 
raillerie qu'à la critique, et qui, choquant directement la 
gaieté de la jeune princesse, devaient lui paraître plus 
ennuyeux qu'à personne ; mais ce qu'il y a de certain, 
c'est qu'au bout de quinze jours, je vis la dame d'honneur 
froide, faible, pusillanime, s'appuyer et s'aider du plus 
mince valet qui approchait Mme la Dauphine, flatter sa 
maîtresse sans lui être agréable, et rechercher tous les 
petits crédits étrangers en état de suppléer le sien ou d'en 
couvrir l'absence. 

Il n'est pas étonnant qu'elle ait eu recours à l'abbé de 
Vermond, qui la connaissait mieux que personne. Elle ne 
pouvait agir plus habilement ; j'ai seulement été surpris 
qu'elle n'ait jamais essayé de me le rendre favorable, et 
de l'instruire à fond de ce qui me concernait. Au reste, 
je ne dois pas oublier, et je n'oublierai de ma vie, les 
obligations que j'ai à Mme la comtesse de Noailles ; je suis 
bien persuadé que, s'il lui eût été possible de me servir, 
elle l'eût fait; mais n'ayant jamais rien gagné pour elle, 
comment aurait-elle gagné quelque chose pour moi ? 

Tout cela se passait pendant les fêtes du mariage, qui 
furent attristées par une épouvantable catastrophe (2). 
La maladresse des hommes qui gouvernent est quelque- 
fois de ne pas saisir à propos un moyen sûr et facile de 
s'attacher le peuple, et ce moyen est souvent la plus 
simple démarche, quand elle est l'expression d'un senti- 
ment. Lorsque, sur la place Louis XV, le Dauphin et sa 

(1) La comtesse de Noailles, camarera-mayor de la Dauphine, 
avait été surnommée par celle-ci Madame l'Étiquette. 

(2) Cent trente-trois personnes périrent, victimes d'une bagarre 
indescriptible, lors du feu d'artifice tiré par Ruggieri, le 30 mai 
4770. 



NUMÉRO 4" DE LA BIBLIOTHÈQUE DE #■" LA DAUPHINE. 223 

jeune compagne, objets de l'allégresse publique, se trou- 
vèrent l'occasion de cet effroyable malheur que Ton a 
regardé depuis comme un présage de leur infortune, on 
sait combien ils firent d'aumônes afin de consoler, s'il 
était possible, tant d'enfanls qui pleuraient leurs parents, 
tant de pères qui pleuraient leurs enfants. On ne vit là, 
de la part de ces deux époux, qu'un effort pusillanime dont, 
dans la suite, on leur a su peu de gré. Combien il eût été 
digne du Roi de finir en trois jours toutes les réjouissan- 
ces et d'ordonner, le lendemain, un deuil de huit jours, 
comme manifestation de la douleur générale! Ce deuil, 
unique dans notre histoire, n'aurait point été oublié et 
eût marqué, pour tout le règne suivant, les rapports es- 
sentiels qui lient le souverain aux peuples, et les peuples 
au souverain. 

Dès que je fus nommé bibliothécaire de Mme la Dau- 
phine, je suivis un procédé qui m'avait réussi déjà : je 
crus que le moyen de faire ma cour n'était pas de me 
montrer, mais de me faire connaître par quelques ou- 
vrages pratiques. Il me vint à l'esprit de tirer de l'arran- 
gement des livres confiés à ma garde une méthode sûre 
pour enchaîner et graver des vérités utiles dans la 
mémoire de tous ceux qui me liraient, et de cette prin- 
cesse même, si elle en prenait la peine. J'avais autrefois 
écrit le plan que je m'étais formé dans ma jeunesse pour 
étudier. Je partis de là, et je composai le Numéro premier 
de la Bibliothèque de Madame la Dauphine. Je commençai par 
l'histoire, mais je projetais d'en faire autant pour toutes 
les autres sciences qui pouvaient entrer dans l'éducation 
d'une princesse et de toutes les personnes de son sexe. 
Cependant ce premier numéro, qui devait avoir cinq suc- 
cesseurs, n'en eut aucun, quoique, dans les pays étran- 
gers, on me les eût plus d'une fois demandés. Je ne dirai 



224 MES SOUVENIRS. 

rien de ce travail; il a été loué par tous les journalistes; 
l'Impératrice-Reine (1), à qui je pris la liberté d'en 
envoyer un exemplaire, daigna me faire faire des remer- 
ciements par son ambassadeur : il me remit, de sa part, 
trois médailles d'or; mais une chose surtout m'a plus 
honoré que tous ces suffrages, c'est le plaisir que j'ai eu, 
par la suite, d'apprendre l'usage qu'en avaient fait deux 
princesses (2) pleines de lumières et de raison, dont l'une 
a bien voulu, après m'en avoir demandé un second exem- 
plaire, m'assurer qu'elle suivait, dans l'ordre de ses lec- 
tures, le plan que j'y avais tracé. 

Comme ma mauvaise santé me laissait encore plu- 
sieurs intervalles pendant lesquels il m'était impossible 
de travailler, je ne pus finir ce livre que peu après le 
voyage de Compiègne de 1770. J'avais, en effet, d'autant 
moins de temps a y donner, qu'indépendamment des 
fonctions que je remplissais au ministère, je continuais 
avec la même activité mon ouvrage pour les princes. 
J'apportais, tous les quinze jours, à M. de la Vauguyon, 
les trois ou quatre cahiers que j'étais convenu de lui 
livrer. Je croyais bonnement qu'il les remettait à Mgr le 
Dauphin, dont il me parlait toujours comme possédant sa 
confiance et dirigeant les études particulières qu'il con- 
tinuait; j'ai su plus tard, par M. le [Dauphin lui-même, 
que, depuis son mariage, M. de la Vauguyon ne lui avait 
présenté aucun de mes écrits ; j'ignore encore s'il s'en 
servait avec les autres princes. 

J'étais tellement persuadé que Mgr le Dauphin me 
lisait et achevait d'étudier le droit public de la France 
d'après mes cahiers, que je fus très surpris et très affligé 
lorsque j'appris que M. de la Vauguyon voulait faire 

(1) Marie-Thérèse d'Autriche, impératrice d'Allemagne et reine de 
Hongrie, dont il a été question plus haut. 

(2) Mesdames Victoire et Adélaïde, tantes du Dauphin. 



L'ABBÉ DE LA VILLE. 225 

M. l'abbé de la Ville (i) lecteur de ce prince, et le mettre à 
portée de travailler avec lui. Il me semblait que, si quel- 
qu'un devait avoir l'honneur do ce travail, c'était celui 
qui en fournissait les matériaux. Je le dis à M. de la Vau- 
guyon : il m'accueillit fort mal; il chercha même à m'hu- 
milier. Je fus extrêmement mécontent, mais je ne fus 
point jaloux : l'abbé de la Ville convenait très bien. 

Je reviens à ma place de bibliothécaire. Je m'occupais, 
comme de raison, du choix et de l'arrangement des livres 
de Mme la Dauphine; toutefois, j'ambitionnais surtout 
l'honneur d'être connu d'elle. Dès le temps du mariage, 
je composai des vers qui furent trouvés très agréables et 
qui eurent même quelque vogue dans le monde. Je les 
confiai à Mme la comtesse de Noailles en la priant d'en 
amuser Mme la Dauphine. Elle me le laissa espérer, mais 
m'a avoué ensuite qu'elle ne les lui avait pas montrés. 

J'avais compté présenter à cette princesse, pour le 
jour de sa naissance, à Fontainebleau, mon petit ouvrage 
intitulé : Bibliothèque, etc.; un graveur, que j'avais chargé 
d'une estampe, en retarda la publication. Pendant ce 
voyage, les ânes sur lesquels s'étaient promenées jusque- 
là Mme la Dauphine et les dames qui avaient l'honneur 
de la suivre ayant été congédiés et remplacés par des 
chevaux, je saisis cette occasion de faire une plaisanterie 
qui a eu plus de succès qu'elle ne valait : elle divertit 
toute la Cour un instant, sans pourtant m'attirer un mot 
de Mme la Dauphine, et j'ai su que Mme la duchesse de 
Ghaulnes (2) avait eu la merveilleuse attention de dire, 

(1) Jean-Ignace de la Ville, né en 1690, ministre de France à la 
Haye (4743), membre de l'Académie française (4746), premier 
commis aux affaires étrangères (4755), évêque in partibus de Tri- 
conie et directeur des affaires étrangères (4774), mort en 4774. 

(2) Cette duchesse de Chaulnes joua plus d'un tour à Moreau ; on 
lit dans son Journal, à la date du 1 er février 4776 : * J'ai dîné chez 

l. 15 



226 MES SOUVENIRS. 

devant elle, que le titre que j'avais donné à cette plaisan- 
terie : Très humbles et très respectueuses remontrances pré- 
sentées à Mme la Dauphine par les ânes ci-devant à son ser- 
vice (i), était une méchanceté : j'avoue que je ne m'en 
serais pas douté. 

Mme de Giac; elle m'a assuré avoir réprimandé sa belle-fille, la 
duchesse de Chaulnes, des charités qu'elle me prête quelquefois dans 
le monde. » 

(1) 11 septembre 1771. — Dans la Gazette d'Utrecht du mardi 
13 août 1774, n° 65, on lit, à l'article de France, ce qui suit : « Selon 
les lettres de Gompiègne, Mme la Dauphine, s'étant laissé fléchir par 
la requête que le sieur Moreau, son bibliothécaire, lui présenta 
l'année dernière, de la part des ânes, a non seulement pardonné le 
petit désagrément qu'elle avait éprouvé de leur part; mais, pour leur 
témoigner qu'elle leur accordait un entier pardon, elle en a fait 
assembler, le 2, environ quatre-vingts dans la forêt, et, ayant été les 
joindre avec l'auguste famille royale et une suite nombreuse, ils ont 
encore été adoptés pour montures. Après la formation d'une telle 
cavalcade, elle s'est rendue dans la forêt au château de Gompiègne, 
au son des flûtes et escortée d'une multitude infinie de curieux. 
Mgr le comte d'Artois a eu le plaisir de se laisser tomber. Plusieurs 
dames ont été obligées d'en faire autant. Mme la comtesse de 
Noailles a fait aussi une culbute, mais qui n'a porté aucune atteinte 
à sa dignité. Mme la Dauphine se propose de renouveler un pareil 
spectacle qui fait l'entretien et l'amusement de toute la Cour. » 

Gette narration a paru d'une plaisanterie peu respectueuse : elle 
a occasionné une grande rumeur à la Gour, et le ministre a cru 
devoir arrêter le cours de la gazette susdite. En conséquence, depuis 
le vendredi 6 septembre, elle ne paraît plus en France. On croit 
pourtant que cette suppression ne sera pas longue, la cause ne por- 
tant sur aucune considération politique, et M. le chancelier étant 
d'ailleurs assez content du silence de l'écrivain ou de la façon favo- 
rable dont il parle de ses opérations. (Anecdotes piquantes de Bachau- 
mont, Mairobert, etc.) 

Les Remontrances, en vers, présentées par les ânes à Mme la Dau- 
phine, ont été publiées dans le Pot pourri de Ville d'Avray, p. 83. 



CHAPITRE XIII 

Formation de la maison de Mgr le comte de Provence. — Le prési- 
sident Tachère. — Mme de Narbonne. — Madame Sophie me fait 
nommer premier conseiller de Monsieur. — L'abbé Clément, con- 
fesseur de Mesdames. — Offre de mon livre à Mme la Dauphine. 
— M. de Montcrif. — Question de préséance. — Présentation de 
Mme du Barry. — Exil de la comtesse de Gramont. — Turny et 
Arbouville. — Lutte du chancelier contre les parlements. — Le 
duc de Ghoiseul au cabinet des Porcelaines. — Explication avec 
la duchesse de Gramont. — M. de Choiseul est envoyé à Chante- 
loup. — Le chancelier détruit la Cour des aides et le Grand Con- 
seil. — Arrêt prononçant la confiscation des offices. 



Un soin m'occupa pendant le voyage de Fontainebleau 
(1770) : on faisait la maison de Mgr le comte de Pro- 
vence (1) ; je crus que mon travail pour les princes mé 
donnait le droit de réclamer une place honorable dans 
son conseil. J'adressai à M. le duc de la Vrillère un Mé- 
moire afin d'obtenir la charge de premier conseiller. 
J'avais consulté tous les états des anciennes maisons des 
princes, et je savais que cette place me mettait, dans le 
conseil, immédiatement après le chancelier et le surinten- 
dant. Je priai tous mes amis de solliciter pour moi, et je 

(1) Louis-Stanislas-Xavier, troisième fils du dauphin Louis (fils de 
Louis XV) et de Marie-Josèphe de Saxe, et frère de Louis XVI, naquit 
à Versailles en 1755, épousa Marie-Joséphine-Louise de Savoie en 
1771, émigra le 28 juin 1793. Après la mort de Louis XVII au Temple, 
il prit le titre de Louis XVIII, rentra en France le 24 avril 1814, à la 
suite des alliés, régna à partir de cette date, fut cependant obligé 
de s'exiler en mars 1815, revint après Waterloo, et mourut en 1724. 



228 MES SOUVENIRS. 

demandai à M. le duc de la Vauguyon de vouloir bien se 
joindre à eux. Il me le promit; cependant je le trouvai 
toujours froid sur cet article; mais, comme je désire ne 
pas avoir sans cesse à me plaindre de lui, je conviens que 
son peu de chaleur, en celte occasion, pouvait venir de 
ce qu'alors il n'était pas en trop bons termes avec M. le 
duc de la Vrillière. Je ne l'ai appris que depuis; néan- 
moins, il ne tenait qu'à lui de me faire recommander par 
les princes, et il s'en est bien gardé. 

Vers la fin du voyage, il m'avertit que Madame Sophie (1) 
sollicitait cette même place pour le président Tachère, 
son protégé, fils de sa nourrice; il me conseilla de n'y 
plus penser, m'indiqua une misérable charge de secré- 
taire du cabinet, que M. de Chouzy m'eût vendue quatre 
mille livres, et me dit : « Qu'est-ce que cela vous fait? Vous 
êtes connu des princes; le moindre titre vous suffit. » Je n'en- 
trai point dans cette idée; je refusai une place qui ne 
m'eût jamais mis à portée de rien. 

J'étais en relation avec M. Tachère; il était mon ami, 
mais j'étais persuadé qu'il pouvait mieux faire, et effecti- 
vement il a mieux fait. Je résolus de prendre pour juge, 
entre lui et moi, Madame Sophie; j'écrivis un Mémoire 
dans lequel je déposais aux pieds de cette princesse l'hom- 
mage de mon respect et de ma soumission; je protestais 
que j'allais sur-le-champ me désister de ma demande, si 
elle persistait ; mais je la suppliais de peser mes raisons 
et de me donner ses ordres. 

L'embarras était de lui faire présenter ce Mémoire; je 
je ne sais si Mme de Périgord était alors dame d'honneur; 

(1) Sophie-Philippine-Élisabeth-Justine de France, quatrième fille 
de Louis XV, titrée Madame Sophie, naquit le 27 juillet 1734, et 
mourut presque subitement le 1 er mars 1782. Elle fut enterrée à 
Saint-Denis sans cérémonial. 



MADAME SOPHIE. 9t9 

en tout cas, elle ne se trouvait certainement pas à Fon- 
tainebleau. Je me rappelai que Mme de Narbonne (i) s'était 
beaucoup amusée de la Requête des ânes; je n'avais aucunes 
relations avec elle, et elle, de son côté, me regardait 
comme la créature de la comtesse de Noailles qu'elle 
n'aimait point; mais M. de Senlis, qui s'intéressait à moi, 
lui parla en ma faveur. Je risquai de lui demander un 
rendez-vous ; je l'obtins et fus extrêmement content de 
ses bontés. Elle prit mon Mémoire, me promit de le faire 
lire à Madame Adélaïde (2) et de l'engager à le remettre 
à Madame Sophie. 

Cette princesse, pleine de justice, commença par dire 
à M. de la Vrillière de suspendre la nomination du pre- 
mier conseiller, afin qu'elle eût le temps de s'informer 
de ce que j'étais et je valais. J'écrivis à M. l'archevêque, 
sur qui, dans toutes les circonstances, j'ai invariablement 
compté ; je reçus de lui une lettre pour l'abbé Clément, con- 
fesseur des princesses. Sur ces entrefaites, on quitta Fon- 
tainebleau, et mon affaire se finit à Versailles. Madame So- 
phie, après avoir examiné mes droits et s'être fait rendre 
compte de ma conduite, alla plus loin que de se désister 
de sa demande : elle envoya chercher M. de la Vrillière, 
et le prévint qu'elle ne renonçait à la place, pour son pro- 
tégé, qu'à condition qu'on me la donnerait. C'est donc à 
cette princesse que je dus ma charge : je l'aurais peut- 
être manquée sans cette concurrence. Je parus au dîner de 
Mesdames afin de remercier mes protectrices ; Madame So- 
phie eut la bonté de m'appeler et de me dire qu'elle me 
faisait son compliment, et que son neveu faisait une bonne 
acquisition. Ma reconnaissance a toujours été tendre : les 

(1) Dame d'honneur de Madame Adélaïde. 

(2) Marie-Adélaïde de France, seconde fille de Louis XV, titrée 
Madame Adélaïde, née le 23 mars 1732, et morte à Trieste en 1800. 



230 MES SOUVENIRS. 

larmes me vinrent aux yeux, et je ne pus répondre. 

Cette victoire était d'autant plus flatteuse que j'appris, 
par l'abbé Clément, que l'on avait déjà mal parlé de moi 
devant Mesdames, et il me laissa môme deviner que le 
diable s'était servi de la bouche d'un ange, car il ajouta 
en me serrant la main : « Soyez sûr, monsieur, que l'on 
vous a magnifiquement desservi auprès de Mme la Dauphine. 
Tenez-vous-en pour averti. » Ce furent ses propres termes. 
Je confiai cet avis à Mme la comtesse de Noailles; elle 
m'assura qu'il était faux, et que tout cela était une in- 
trigue de M. de la Vauguyon. Qui donc croire dans ce 
labyrinthe de la Cour? 

Peu après, cependant, j'eus encore lieu de m'aperce- 
voir que Mme la comtesse de Noailles avait une peur très 
vive d'être obligée de se montrer ma protectrice. Quand 
le Premier numéro de la Bibliothèque de Madame la Dauphine 
fut imprimé, j'en fis relier un certain nombre d'exem- 
plaires destinés à toute la famille royale; je ne désirais 
mettre à cela aucun appareil, et je ne l'ai pas même pré- 
senté au Roi. Je regardais cet ouvrage plutôt comme un 
service rendu aux princes que comme une occasion de 
me faire valoir. Résolu de donner à Mme la Dauphine 
mon livre pour ses étrennes, je le dis à Mme la comtesse 
de Noailles; je lui en avais lu la plus grande partie; je 
l'avais également lu à l'abbé de Radonvilliers, auquel elle 
m'avait conseillé de le faire voir; je lui envoyai à elle- 
même son exemplaire relié, afin qu'elle achevât d'en 
prendre connaissance. Je pensai me trouver mal lorsque, 
l'avaut-veille du premier jour de l'an, je reçus à Paris 
une lettre dans laquelle elle me mandait que mon ou- 
vrage ne pouvait être ni présenté ni publié, parce que 
j'avais l'air d'y parler directement pour Mme la Dau- 
phine, et de chercher à contribuer à son instruction. 



L'ABBÉ DE VERMOND. 231 

Cette observation me parut étrange, car, aprèa tout, on 
n'avait point ignoré que le bibliothécaire de Mme la Dau- 
phine avait écrit et voulu écrire pour elle. Je ne conce- 
vais rien aux vues de Mme la comtesse de Noailles, mais 
j'étais au désespoir. Je me rendis à Versailles et je portai 
tous mes exemplaires destinés aux présents. La dépense 
que tout cela m'avait coûté était ce qui me touchait le 
moins. Mme la comtesse de Noailles, d'un air froid et 
embarrassé, me répéta ce qu'elle m'avait écrit, exigea 
que je supprimasse mon ouvrage, et que je le refisse 
de manière que Mme la Dauphine n'y fût pas même 
nommée. Après de longues discussions, dans lesquelles je 
ne trouvais rien de clair, et où je sentais bien que l'on me 
taisait des motifs que je ne tenais pas à deviner, je dis : 
« Madame, je n'entends rien à tout cela; mais il y a un homme 
que je veux consulter, et je ne me déterminerai que d'après son 
avis : c'est M. l'abbé, de Vermond. — Allez, me répondit- 
elle, vous ferez bien ; si cela se peut arranger, je ne demande 
pas mieux. » 

J'allai donc le voir, sur le soir, le 3i décembre 1770 ; je 
lui montrai mon livre et lui remis l'exemplaire relié à son 
intention. Je n'eus garde de lui rapporter tous les alibi- 
forains de la comtesse de Noailles ; je l'entretins seule- 
ment du dessein que j'avais de présenter, le lendemain, à 
Mme la Dauphine, les prémices de mon travail. L'abbé 
de Vermond m'accueillit très bien, ne me fit pas la 
moindre difficulté, me proposa de prévenir la princesse, 
et me déclara même que je pouvais, en le lui présentant 
à l'heure de la chambre, lui dire que je lui offrais l'ouvrage 
dont l'abbé de Vermond lui avait parlé le matin. Je ne 
retournai point chez Mme la comtesse de Noailles ; je me 
contentai del'avertir, par une lettre, que tout étant arrangé, 
le lendemain je donnerais mon livre. Je n'y manquai pas; 



282 ME8 SOUVENIRS. 

Mme la Dauphine le reçut sans me rien dire et ne m'en 
a jamais parlé depuis; j'ai tout lieu de croire qu'elle ne l'a 
pas même parcouru. 

Au bout de quelque temps, M. le comte de Noailles 
m'interpella d'un air boudeur: « Voilà de vos gaucheries ; de 
quoi vous avisez-vous d'écrire un livre? On en faisait hier des 
gorges chaudes chez Mme Du Barry (i). » C'est tout ce que me 
valut, à la Cour, cette tentative. J'ai été depuis dédom- 
magé de ce dégoût, lorsque j'ai su que Madame Adélaïde 
et Madame Victoire avaient lu et apprécié mon ouvrage, 
dont le public a paru souhaiter la continuation ; néan- 
moins, je pris alors la résolution d'en rester là, et, effecti- 
vement, il n'y eut aucune suite à ce travail qui, tel que je 
l'avais conçu, aurait pu être de la plus grande utilité à 
toutes les jeunes personnes qui eussent voulu se former un 
plan de lectures en tous genres; je m'y serais remis si la 
Cour m'avait donné le moindre signal; mais remarquez 
comme les petites intrigues de ce pays-ci étouffent parfois 
les meilleurs germes. 

J'avais espéré que l'on m'exempterait de la finance de 
ma charge dans la maison de Mgr le comte de Provence. 
Rien ne me paraissait plus juste : c'était une récompense 
que je croyais mériter, et je savais que bien des personnes 
attachées au ministère avaient reçu gratis ces sortes de 
charges, et même les avaient revendues, au lieu que je 
désirais me rendre utile dans la mienne. Je n'avais point 
d'appointements attribués à ma place de bibliothécaire; 
je me flattais donc que Mme la Dauphine parlerait 
pour moi. Mme la comtesse de Noailles me promit de l'en 
prier et ne le fit point. Elle me recommanda légèrement à 

(1) J'ai été averti, par M. le comte de Noailles, que Mme Du Barry 
donnait beaucoup de ridicules au petit ouvrage que j'ai écrit pour 
Mme la Dauphine. (Journal de M or eau, 45 janvier 1771.) 



M* E LA DAUPHINE ET LE COMTE DE PROVENCE. 233 

M. de la Vrillière, qui me disait toujours : « Que voulez- 
vous que je fasse tant que Mme la Dauphine ne s'occupe 
point de vous ? » Cependant, à force de sollicitations dans 
les bureaux, j'obtins remise de la moitié de ma finance et 
je payai le reste. Les ofBces de ce genre sont à vie sur 
trois têtes, dont la moins précieuse est celle du titulaire ; 
je suis pauvre, et c'eût été une folie de traiter sans cette 
remise. 

M. de Montcrif mourut sur ces entrefaites ; M. l'abbé 
de Vermond, qui avait des appointements, ne prétendait 
rien aux cent louis dont avait joui ce lecteur de la Reine, 
et Mme la comtesse de Noailles s'était engagée à me les 
faire donner. Elle affirma les avoir demandés pour moi ; 
le vrai est que je ne les ai pas eus : elle n'osa jamais pro- 
poser à Mme la Dauphine de procurer quelques appoin- 
tements à son bibliothécaire. 

M. de la Vauguyon craignait que ma chargé ne m'ap- 
prochât de la personne et ne me montrât à la confiance de 
M. le comte de Provence; il chercha à m'écarter de l'une 
et de l'autre. Il avait, à cette époque, énormément d'ascen- 
dant sur l'esprit du prince, et l'on trouva même, dans ce 
qui se passa alors, une des plus grandes preuves de 
l'injustice des gens de parti. Il n'était pas besoin d'en 
épouser aucun pour adorer Mme la Dauphine; néan- 
moins, les enthousiastes de M. de Choiseul, non seule- 
ment l'aimaient comme une princesse charmante, mais 
lui faisaient presque l'injure de la regarder comme un 
chef de faction. Aussi, voyant ou croyant voir dans l'autre 
camp M. de la Vauguyon, ils osaient se permettre de 
placer M. le comte de Provence à côté de lui : de là 
les propos les plus indécents et les plus ridicules ; de là 
des mésintelligences supposées, des histoires n'ayant pas 
le sens commun forgées et débitées. Peu s'en fallut que 



234 MES SOUVENIRS. 

Ton ne tentât de faire à un jeune prince, plein d'intelli- 
gence et de raison, une réputation composée de tout 
l'odieux de celle de M. de la Vauguyon, et de toutes les 
petitesses des exaltés intrigants auxquels il faut absolu- 
ment une secte. Cela me mettait en colère ; et, comme il m'a 
toujours été impossible d'être d'aucun parti, je rompis 
là-dessus des lances dans beaucoup d'honnêtes maisons : 
c'était plutôt l'effet de ma droiture que de ma prudence. 
Je reviens à ce qui me concerne. 

M. de la Vauguyon, qui possédait la confiance de notre 
prince, se chargea de préparer un règlement général pour 
fixer les rangs et la préséance de tous les officiers de son 
conseil. J'étais un des premiers, puisque, d'après ce règle- 
ment même, on a été obligé de reconnaître et de déclarer 
le droit qui a toujours appartenu à ma place de présider 
le conseil et d'y recueillir les voix lorsque ni le prince 
ni son chancelier n'y assistent. Ma place, en effet, équi- 
vaut à celle de doyen du conseil dans celui du Roi; j'y 
dois précéder tous ceux qui n'y figurent que comme 
conseillers : cela a toujours été réglé ainsi dans la maison 
et dans les conseils des princes apanagistes; et encore 
aujourd'hui, le premier conseiller de M. le duc d'Orléans 
a la préséance au conseil sur les secrétaires des Comman- 
dements, comme au conseil du Roi le doyen précède les 
secrétaires d'État. 

M. le duc de la Vauguyon, dans son règlement, donna 
sur moi la préséance aux secrétaires des Commandements ; 
il y a plus, tous les principaux du conseil, dont il s'agis- 
sait de déterminer les droits, eurent celui de se faire 
entendre ; il furent appelés devant M. le comte de Pro- 
vence à la lecture de ce projet de règlement, adressèrent 
les réclamations et les observations qu'ils voulurent, et 
d'après lesquelles on procéda à quelques changements. 



QUESTION DE PRÉSÉANCE. 235 

M. le duc delà Vauguyon m'écarta de cette petite assem- 
blée ; tout fut arrêté, par rapport à moi, sans que j'eusse 
été prévenu. 

Ce n'est pas tout ; par un article particulier de ce 
règlement, il établit un comité où seraient préparées, en 
présence du prince, les affaires les plus intéressantes ; il 
se plaça lui-même dans ce comité avec le chancelier, le 
surintendant et les deux secrétaires des Commande- 
ments. Il me semble que ce que j'avais fait jusque-là pour 
les princes pouvait me procurer cet agrément; M. delà 
Vauguyon m'éconduisit encore, et l'on jugera, d'après 
tout cela, à quel point il prisait mes services. Le vieux 
Ménard n'aurait pas mieux demandé que de me mettre 
dans ce comité, car il appréciait ce que j'avais appris. 
Quant à mon droit de préséance, il s'y opposa ; cela était 
naturel : les deux charges de secrétaires des Commande- 
ments lui ayant été données gratis, il en augmentait le 
prix aux dépens de la mienne ; aussi les a-t-il vendues 
cinquante mille écus chacune; et lorsque, dans la suite, 
je réclamai contre l'injustice que j'essuyais, les secré- 
taires des Commandements objectèrent, en plein conseil, 
qu'ils n'eussent pas acheté leur charge si cher, si on ne 
leur eût pas promis de leur accorder la préséance sur moi. 

Tels furent les moyens employés pour m'éloigner de 
M. le comte de Provence, dans un temps où, tous les 
quinze jours, je remettais à M. de la Vauguyon lui-même 
un morceau historique à l'usage des princes, dont il ne 
manquait jamais de me faire le plus grand éloge. Depuis 
la mort de son gouverneur, notre prince a perdu, dit-on, 
cette vive estime qu'il avait pour lui ; ce fut Mme la 
Dauphine qui effaça cette impression de jeunesse; je n'y 
ai donc rien gagné. Quand le tronc fut pourri, elle me 
regarda toujours comme une des branches. Ces arrange- 



236 MES SOUVENIRS. 

ments eurent lieu au commencement de 1771 ; on s'oc- 
cupait beaucoup alors du mariage de M. le comte de 
Provence ; malheureusement, il n'y avait pas un sol au 
trésor royal; on n'y payait rien, et l'on parlait même de 
reculer la cérémonie faute d'argent pour faire les emplettes 
de la noce (1). Mais il est nécessaire que je revienne à la 
fin de 1770, car, à cette époque, je dois rappeler encore 
quelques anecdoctes importantes de ma vie. 

La présentation de Mme Du Barry (2) (1769) avait 
augmenté la chaleur des partis ; une malheureuse faiblesse, 
dont il fallait plaindre le Roi, devint un signal de divisions 
et d'intrigues ; les femmes, les courtisans qui avaient le 
plus bassement rampé devant Mme de Pompadour, se 
crurent de braves champions de l'honneur et de la vertu, 
dès qu'ils sentirent qu'ils se rendaient par là agréables à 
M. de Ghoiseul. La nouvelle maîtresse n'en fut que plus 
disposée à se prêter à tous les projets des ennemis de 
ce ministre. 

Elle voulut faire preuve de son crédit et se choisir une 
victime dont la chute pût, en attendant, arrêter le cours 
des impolitesses auxquelles elle devait se préparer. La 
comtesse de Gramont fut exilée (3) après un voyage de 
Choisy où elle n'avait pas eu tort; mais elle paya pour 
bien des étourderies qui ne lui avaient pas nui auparavant, 
et qui lui avaient valu la réputation de femme très incon- 
sidérée qu'elle méritait. J'étais toujours son ami ; je lui 
avais dit la vérité dans sa bonne fortune; je ne l'abandon- 

(1) Le mariage du comte de Provence avec Marie-Joséphine-Louise 
de Savoie eut lieu le 44 mai de cette année 4774. 

(2) Marie-Jeanne Vaubernier, comtesse Du Barry, née à Vaucou- 
couleurs en 4744, périt sur l'échafaud en 4793. 

(3) Dès le lendemain de son avènement, le 44 mai 1774, Louis XVI 
exila Mme Du Barry et autorisa Mme de Gramont à revenir à la 
Cour. 



LA COMTESSE DE GRAMONT. 237 

nai pas dans la mauvaise, et, lorsqu'après avoir séjourné 
quelque temps à Turny (1), chez le vicomte de la Roche- 
foucauld, elle vint s'établir à Arbouville, sur le chemin 
d'Orléans, j'y allai et restai huit jours avec elle. Jamais 
je ne l'ai trouvée plus gaie; j'ai fait peu de parties de cam- 
pagne où je me sois amusé davantage. Alors, cependant, 
le duc de Ghoiseul et la duchesse sa sœur n'osaient 
trop se montrer ses amis; je n'oublierai point que, reve- 
nant l'un et l'autre de Chanteloup (2), ils passèrent au 
bout de l'avenue d'Arbouville sans s'arrêter. 

Gomme ce château était ouvert de toutes parts, elle 
obtint la permission de rentrer à Paris pendant l'hiver ; elle 
y arriva justement à l'époque où M. le chancelier de Mau- 
peou commençait à attaquer les anciens parlements et, par 
eux, le duc de Ghoiseul leur protecteur. C'était l'instant 
où ce chef de la justice, s'il n'eût eu que de grandes vues 
et beaucoup de patriotisme, pouvait rendre au Roi le plus 
signalé de tous les services et devenir le bienfaiteur de 
la nation en la sauvant du despotisme des parlements ; 
il avait en main l'autorité nécessaire pour redonner aux 
lois fondamentales du royaume leur force, aux compa- 
gnies leur ancien esprit, au gouvernement son activité 
et sa vigueur. 

Le Parlement était hors de toute règle ; il fallait absolu- 
ment travailler à le remettre, par les lois mômes, à la 
place qu'elles lui avaient assignée. La chute du crédit de 
M. de Choiseul, si le chancelier l'avait en perspective, eût 
peut-être été tout simplement l'effet des moyens qui 
eussent rétabli l'ordre. Il était donc indispensable de ne 



(4) Turny, petit village de l'Yonne, situé à quatre kilomètres de 
Saint-Florentin, et dont le château est aujourd'hui démoli. 

(2) Le château de Chanteloup était situé à trois kilomètres d'Am- 
boise. 



238 MES SOUVENIRS. 

chercher que le bien et, sur le reste, de s'en rapporter à 
l'empire des causes naturelles. Mais tout va mal quand 
l'esprit d'intrigue prime les grands desseins. 

M. le chancelier envoya son édit au Parlement; il 
essuya la plus vive résistance ; cette compagnie s'appuyait 
du crédit de M. de Choiseul, qu'elle croyait inamovible. 

Je ne voyais point alors M. le chancelier; et, depuis que 
M. de Monclar m'avait irrévocablement brouillé avec lui, 
je ne lui avais rendu que la visite annuelle du premier 
jour de l'an. Je savais de M. d'Albertas, mon premier 
président, et de notre procureur général, qu'il leur avait 
dit beaucoup de mal de moi, et qu'il avait fait de très 
grands efforts pour m'enlever l'estime et l'amitié de ma 
compagnie, efforts qui, heureusement, ne sont parvenus 
qu'à augmenter l'une et l'autre. 

Mais on revenait, en ce moment, à ces maximes que 
j'avais si clairement exposées dans mes Remontrances de 
1763; on mettait en avant des principes sur lesquels je 
n'avais jamais varié ; l'édit était bien rédigé et je passais 
pour bien écrire : le public s'avisa de prétendre que j'étais 
l'homme du chancelier, qu'il ne décidait rien sans me 
consulter, et que j'étais l'auteur de sa besogne. Mes 
ennemis, les Encyclopédistes, appuyèrent ces bruits ; le 
duc de Choiseul et la duchesse de Gramont les répétèrent, 
et j'eus contre moi, sans le mériter, le cri de tous les par- 
lementaires. 

La duchesse de Gramont allait de maisons en maisons 
raconter que j'étais un fripon et l'âme damnée du chan- 
celier. Elle l'affirma tant de fois à la comtesse de Gra- 
mont que la pauvre femme ne savait plus qu'en croire. 
Tous les jours, on composait une nouvelle histoire sur 
mon compte; par exemple : je n'avais, de ma vie, parlé 
au duc d'Aiguillon, et la seule fois que j'eusse vu son 



NOIRCEUR CONTRE MOI. 239 

visage, était à un dîner chez M. Bertin où il vint, et où je 
ne l'aperçus que d'un bout de la table à l'autre. Cepen- 
dant, un homme rapporta, un soir, à Mme la comtesse de 
Gramont que le matin même, à onze heures, il m'avait 
rencontré sortant de chez M. le duc d'Aiguillon, en habit 
gris, et qu'il me le soutiendrait. Outré d'indignation, je 
me mis dans une colère terrible, je dis à la comtesse de 
Gramont que je tenais à découvrir cet homme-là, et à le 
forcer à déclarer qu'il avait menti : « Si je connaissais 
M. d'Aiguillon, ajoutai-je, je ne rougirais point de le voir, et 
soyez sûre que je le verrai s'il devient ministre ; mais votre 
homme est un menteur, un calomniateur, un infâme, et je veux 
le lui faire avouer. » Elle fut tentée de me le nommer; mais 
ma belle colère l'en empêcha. J'ébruitai tant cette histoire, 
je la publiai si hardiment, sommant partout, à tous les 
soupers, mon vilain de se montrer, qu'enfin la maréchale 
de Biron me prit en particulier pour me prier de n'en 
plus parler, parce que je pourrais nuire à son amie et à 
la mienne. La comtesse de Gramont elle-même ou fut 
persuadée, ou feignit de l'être afin de m'apaiser, et me 
contraignit à promettre de ne plus m'en occuper. 

Malgré cela, indigné de la mauvaise foi des faiseurs 
d'histoires, piqué au vif des propos que la duchesse de 
Gramont tenait tous les jours, je résolus de m'en plaindre 
hautement et publiquement. Je le fis à VersaiJles, à toutes 
les tables où je mangeais; mon dessein était que mes 
plaintes revinssent à M. de Choiseul; et je réussis, car, 
ainsi qu'on va l'apprendre, il essaya de tourner la chose 
en plaisanterie. 

Deux jours avant qu'il fût exilé, je venais de descendre 
par le petit escalier de l'aile droite, qui depuis a été dé- 
truite ; je sortais de chez Mme de Narbonne, et j'étais sur 
le point de traverser la cour. Je m'entends appeler deux 



240 MES SOUVENIRS. 

fois par mon nom; je me retourne: c'était M. le duc de 
Choiseul dans sa chaise, suivi de sa sœur et de plusieurs 
personnes qui allaient, avec eux, voir les porcelaines. Le 
ministre commande d'arrêter sa chaise et je le rejoins ; il 
me dit d'un air riant: a Eh bien! qu'est-ce que c'est, monsieur 
M or eau ? vous faites bien du bruit dans Paris. Vous faites toute 
la besogne du chancelier, les édits, les préambules; que ne faites- 
vous point? » Là-dessus, je répliquai: « Je suis fort aise, 
monsieur le duc, de vous voir prendre cela si gaiement; pour 
moi, je vous avoue que je ne l'ai point pris de même. Je suis 
attaché au ministère ; si je faisais la besogne de M. le chance- 
lier, je lui devrais le secret, et, si j'en mais l'ordre, je remplirais 
un devoir, mais rien ne me forcerait à mentir. Puisque vous 
m'obligez de vous répondre : Non, monsieur le duc, je ne la fais 
point; je respecte et je ne pénètre point les vues du ministre; 
j'obéis à celui qui m'ordonne; je ne dois donc avoir ni le mérite 
ni le blâme des choses auxquelles je n'ai aucune part. » 

Tout le monde était arrêté pour nous écouter, et la 
duchesse de Gramont, qui était sortie de sa chaise et 
debout à côté de celle de son frère, m'interrompit vive- 
ment: « Eh t mais tout le monde le dit; qui est-ce qui ne le 
croirait pas ? Pour moi, j'avoue que je l'ai cru comme une 
autre. » Je me retournai : « Vraiment oui, madame la 
duchesse, je le sais bien, car vous allez partout racontant à tout 
le monde, et notamment à madame votre belle-sœur, que je suis 
un fripon et un intrigant. — Oh ! je ne Vai pas dit ainsi. 
— Non peut-être dans ces termes, madame, mais l'équivalent 
selon vous. Vous publiez que je suis l'âme damnée et l'espion 
de M. le chancelier. » Le duc de Choiseul lui-même avait 
quitté sa chaise, et se repentait sans doute de son attaque. 
La duchesse me prend la main et me dit : « Donnez-moi le 
bras que je vous explique cela. » Nous remontons alors l'es- 
calier, suivis du duc et de tout son cortège. Chemin 



EXPLICATION AVEC LA DUCHESSE DE GRAMONT. 241 

faisant, elle se justifiait de son mieux en alléguant : « que 
la comtesse de Gramont était une étourdie qui disait tout ce qui 
lui passait par la tête ; que, persuadée, comme tout le public, de 
mes liaisons avec le chancelier, elle Valait avertie de se tenir 
sur ses gardes devant moi. — Fort bien, madame, et vous 
n'avez pas soutenu que je fusSe un espion, et vous avez voulu 
oublier, ce que vous savez mieux que personne, que je suis son 
ami et que je l'ai défendue même contre vous? » 

Là-dessus, nouvelles explications de la duchesse qui 
durèrent jusqu'à la porte du cabinet des Porcelaines. 
Quand je fus tout auprès, je pensai que, si, dans le moment 
où Ton était, toute la Cour me voyait entrer là, tenant 
sur le poing Mme de Gramont, on s'empresserait d'en 
forger la plus belle histoire. Je dis donc : « Madame la 
duchesse, la place n'est pas tenable pour continuer notre expli- 
cation ; permettez-vous que tantôt j'aille la reprendre chez 
vous? — Volontiers, me répondit-elle, venez ce soir à sept 
heures. » Je la quittai, fis la révérence au duc de Choiseul, 
qui me la rendit d'un air très gracieux, et je courus conter 
mon aventure à M. Bertin, qui en rit de tout son cœur. 

Je fus, le soir, exact au rendez-vous. La duchesse avait 
chez elle Mme du Châtelet, qui, surprise de mon arrivée 
et supposant que j'avais une grosse affaire sur les bras, 
commença par me dire qu'elle ne me voyait plus. Avec 
elle étaient M. de Stainville et le marquis de Chauvelin (i). 
Qui fut étonnée? Ce fut Mme du Châtelet quand elle con- 
stata qu'au lieu de me justifier, je venais au contraire 
entendre la justification de la redoutable duchesse qui, 
dans ce long entretien, fut polie et même un peu humble, 

(4) François-Claude, marquis de Chauvelin, lieutenant général, 
ministre à Gênes en 4754, ambassadeur à Turin en 4754, mourut 
subitement à Versailles, le 23 novembre 4773. Il était fils du garde 
des sceaux Germain-Louis de Chauvelin. 

i. 46 



242 MES SOUVENIRS. 

mais à sa manière. Je parlais avec chaleur ; c'était moi 
qui adressais des reproches ; je disais : a II faut que j'aie, 
madame la duchesse, un guignon marqué : quoi, je suis mal 
avec M. le chancelier , et mal en même temps avec vous et avec 
M. le duc de Choiseul t Croyez-moi, voilà où en sont logés tous 
les honnêtes gens incapables d'intrigues; ils n'ont aucun parti 
pour eux parce qu'ils ne font point cabale. » La duchesse 
répliquait dans sa défense : « Mais qui est-ce qui n'est pas 
calomnié dans ce pays-ci? Nous le sommes bien; la Vierge 
Marie l'a bien été. » 

Notre conversation fut longue, et j'ose prétendre que 
j'y eus le beau rôle. Remis de ma chaleur, je riais inté- 
rieurement de la considération que j'acquérais dans l'es- 
prit des deux courtisans qui étaient là : le comte de Stain- 
ville jouait l'étonné de ce que je n'étais l'auteur de rien ; 
il s'écriait : « Et tel édit, et tel arrêt du conseil; quoi, ce n'est 
pas vous qui l'avez rédigé? — Non, monsieur, répondais-je 
invariablement ; au reste, tout cela est la besogne du contrô- 
leur général, et il me semble que le chancelier n'y est pour 
rien. » Enfin, la duchesse me fit beaucoup de politesses et 
même quelques cajoleries, puis me parla des affaires de 
son mari. Nous finîmes par avoir l'air d'être bons amis ; 
je lui demandai la permission de lui faire ma cour, et elle 
m'assura que sa porte me serait toujours ouverte (i). 

(4) La duchesse de Gramont avait été en guerre déclarée avec la 
duchesse de Noailles. Moreau, dans son Journal, conte à ce sujet, 
l'anecdote suivante : 

Samedi 23 janvier 1768. — Voici quelque chose qui prouve bien 
que les femmes de la Cour, les bourgeoises, les femmes de chambre 
et même les cuisinières, c'est tout un dans les tracasseries, et que 
les querelles sont toujours bourgeoises. Le laquais de la duchesse 
de Gramont, faisant des visites pour sa maîtresse, dans tout le châ- 
teau, l'a fait écrire à la porte de la duchesse de Noailles. La pre- 
mière en a été si furieuse, qu'elle a chargé une personne de lui dire 
que c'était un malentendu et une sottise de son laquais, et qu'elle 
avait pensé le mettre à la porte. A cette personne, qui avait eu la 



EXIL.DE M> DE GHOISEUL. 243 

Je retournai à Paris, où je trouvai mon histoire publique ; 
M. de Sartine, que je rencontrai, en voulut connaître les 
détails. Deux jours après (i), M. de Choiseul fut exilé. Le 
lendemain de cet exil, je soupais chez M. d'Aubeterre (2) 
qui, riant de toutes ses forces de mon explication avec la 
sœur du ministre renvoyé, me disait : « Vous êtes un habile 
courtisan, vous choisissez bien votre temps pour les réconcilia- 
tions; il ne tient qu'à vous maintenant d'aller à Chanteloup (3) . » 

bassesse d'accepter la commission, la duchesse de Noailles a répondu : 
t Dites à Mme de Gramont qu'elle porte la délicatesse beaucoup 
trop loin, et que, pour moi, je mets si peu de valeur à son nom écrit 
chez moi, que je comptais également envoyer le mien à sa porte. » 

Voici, toujours d'après Moreau, quel avait été le début de cette 
querelle : 

Jeudi 26 novembre 1767. — Je suis retourné à Versailles et j'ai 
trouvé Mme la duchesse de Noailles en conversation très sérieuse 
avec le marquis de Noailles, son fils, au sujet d'une tracasserie très 
étoffée qu'elle s'est mise sur le corps : Mesdames ont demandé 
Mme de Guiche pour succéder à Mme la maréchale de Broglie. 
Mme de Guiche a refusé, et son motif, in petto, c'est que Mme la 
duchesse de Gramont ne voulait pas qu'elle prît cette place. Mme la 
duchesse de Noailles a été dire tout cela à Mesdames, qui ont fait 
écrire à Mme de Gramont par Mme de Durfort. La duchesse de 
Gramont a été furieuse, a écrit au duc de Noailles avec la plus 
amère indignation, promettant à la duchesse de Noailles haine et 
vengeance. Le duc de Choiseul s'est plaint au Roi. 

La querelle parait avoir duré longtemps, suivant ce dernier extrait 
du Journal de Moreau : 

Mercredi 3 février 1774. — Le duc de Noailles doit, ces jours-ci, 
venir à Paris, poussé par ses enfants, pour faire une visite en cati-* 
mini à la duchesse de Gramont qui y est depuis quelques jours. Elle 
est incommodée, dit-on, et l'on craint un ulcère. Elle a, de plus, le 
chagrin d'avoir perdu un gros revenu. La Ponce, son prête-nom, 
avait trois quarts de place de fermier général qui lui ont été ôtés, 
(Journal de Moreau.) 

(1) 24 décembre 4770. 

(2) Joseph-Henri Bouchard d'Esparbès d'Aubeterre, né en 4744, 
mort en 4788. Maréchal de France, ambassadeur à Vienne, à Madrid 
et à Rome. 

(3) Vendredi 23 février 1771 . — Les nouvelles de Chanteloup sont 
que le duc de Choiseul y est très heureux. Sa femme et sa sœur ne 
sont plus brouillées. On se couche à dix ou onze heures du soir. 
M. de Choiseul, de très bonne heure levé, écrit et travaille, monte 



244 MES SOUVENIRS. 

Cette aventure tourna à mon honneur dans l'esprit de 
la comtesse de Gramont; je passais mes soirées chez elle, 
et nous y parlions très franchement de toutes les affaires 
publiques. Huit ou dix jours avant l'exil du ministre, et 
lorsque j'entendais l'archevêque de Cambrai souhaiter que 
le Parlement ne cédât point et ne reprît pas ses fonctions, 
je lui répliquais : « Je ne vous conçois pas, vous autres; savez- 
vous que vos ennemis forment, en ce moment-ci, les mêmes 
vœux que vous? Vous verrez où cette résistance vous conduira. » 
Il ne fallait pas être sorcier pour prévoir ce qui devait arri- 
ver, mais ces gens-là étaient aveugles; je n'ai jamais rien 
rencontré de plus léger qu'eux ; l'abbé Quesnel, qui les 
aimait, me répétait souvent: « Ce sont des enfants; ils n'ont 
jamais été que cela (1). » 

On a pu remarquer que, M. de Choiseul une fois ren- 
voyé, M. le chancelier parut assez disposé à faire meilleur 
marché de son édit. M. le prince de Condé (2) était de 

à cheval. Sur les onze heures, on se rassemble pour prendre du cho- 
colat chez Mme de Choiseul. On dîne à six heures; après quoi il y a 
musique, etc. Il fait venir quatre musiciens, est très gai, et s'applau- 
dit tous les jours de sa disgrâce. (Journal de Moreau.) 

(1) M. de Laubespine nous a attesté un fait dont tous les officiers 
de l'armée furent témoins en 1747. M. de Choiseul, qui portait alors 
le nom de Stainville, était colonel du régiment de Navarre, tenait 
contre le maréchal de Saie les plus mauvais propos, et proposait ou 
acceptait tous les paris qu'il échouerait tantôt dans une entreprise et 
tantôt dans une autre. Un beau jour, à l'ordre, chez le général, tout 
ce qu'il y avait de plus distingué était en cercle autour de lui. Le 
maréchal appelle M. de Stainville : • Monsieur de Stainville, lui 
dit-il, vous avez un beau nom et il doit vous attirer de la considération; 
vous êtes à la tête d'un beau régiment et il vous en attire encore; mais 
vous devez au Roi fidélité et reconnaissance. Je sais tous les propos que 
vous tenez; si jamais il vous arrive de les répéter et de proposer ou d'ac- 
cepter un seul pari de la nature de ceux que vous faites tous les jours, 
monsieur de Stainville, retenez bien ceci : Je vous ferai pourrir dans 
un fort tant que j'aurai l'honneur de commander les troupes du Roi. » 
(Journal de Moreau, 13 mai 1774.) 

. (2) Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, né le 9 août 1736, 
servit avec distinction dans la guerre de Sept, ans, se signala à la 



COUP DE. FORCE DU CHANCELIER. 245 

moitié avec lui dans les assurances qu'il donna au Parle- 
ment au commencement de janvier 1771 ; elles occasion- 
nèrent la reprise du service le lundi 7, après laquelle on 
se dépêcha, le mardi, de juger la séparation de Mme de 
Monaco. Quoi qu'il en soit, le service du Palais ayant cessé 
de nouveau le mardi 15 janvier, M. le chancelier sentit que 
le raccommodement était impossible, et que le Parlement 
n'ayant pu sauver M. de Choiseul ne .voulait plus que le 
venger en le perdant lui-même; il se détermina alors à tout 
pousser aux dernières extrémités pour se mettre en sûreté. 

Mais comme il n'avait pas compté que les choses iraient 
aussi loin, son plan n'était point fait; il espéra d'abord 
diviser la compagnie ; il se crut assuré, pendant le mois 
de janvier et celui de février, de conserver une partie des 
anciens membres du Parlement. Lorsqu'il dut renoncer à 
cette espérance, il avait tiré Fépée ; il jeta le fourreau, et il 
détruisit la Cour des aides et le Grand Conseil. Il était 
même perdu sans M. de Boynes, qui lui sauva les débris 
de ces deux compagnies. 

Celui-ci était un des membres du conseil qui tinrent le 
Parlement intermédiaire jusqu'à la formation du nou- 
veau. J'avais, dans l'ancienne compagnie, quelques amis 
à qui j'étais bien aise de donner des avis salutaires; j'allai 
donc trouver M. de Boynes pour causer avec lui franche- 
ment sur tout ce qui se passait, et il me dit en propres 
termes : « Les plus grands ennemis de M. le chancelier 
doivent maintenant le favoriser, s'ils sont bons serviteurs du 
Roi, car il s'agit de la constitution de la monarchie, et tout est 
perdu si le Roi cède. » 

bataille d'Hastembeck en 1759, et à celle de Johannisberg en 1762, 
fut gouverneur de la Bourgogne, émigra en 1789 et forma, sur les 
bords du Rhin, cette armée connue sous le nom d'armée de Gondé. 
Il rentra en France sous la Restauration, et mourut à Chantilly en 
1818. 



246 MBS SOUVENIRS. 

Avec tout cela, je ne pouvais me dissimuler une infinité 
de fautes que je voyais faire. Le Parlement, par la cessa- 
tion du service, qui était un véritable délit, s'était livré 
pieds et poings liés au chancelier. Les lois étaient claires, 
les formes certaines et indiquées par les ordonnances : 
elles prononçaient la confiscation des offices ; mais cette 
confiscation devait être jugée et prononcée d'après une 
instruction. Il me semblait que, si l'on eût suivi la route 
tracée par notre droit public, il eût été très facile de 
réduire le parlement de Paris et d'en imposer, par là, à 
tous les autres, qui n'eussent pas soufflé. Je le disais 
quelquefois à ceux avec lesquels je m'entretenais de ces 
sortes d'affaires, et je l'eusse dit à M. le chancelier lui- 
même, si je n'avais pas été brouillé avec lui. Les per- 
sonnes à qui j'expliquais le plan contenu dans nos lois 
trouvaient que j'avais raison; une chose cependant 
m'étonna beaucoup : ces mêmes personnes, quand M. le 
chancelier eut pris le contre-pied de ce qu'il aurait dû 
faire, me voulurent encore soutenir qu'il avait bien agi ; 
plusieurs d'entre elles étaient du conseil du Roi. 

M. le chancelier reconnut si bien que la confiscation 
était la peine de la défection, qu'il la prononça par un 
arrêt du conseil ; mais cet arrêt était absurde, parce que 
la confiscation est une peine qui exige un jugement et 
suppose un procès instruit; aussi est-il demeuré sans 
exécution, quoique non révoqué : on a mieux aimé encore 
être inconséquent que cruellement injuste. 

L'objet de ces Mémoires n'est point de discuter les 
plans que l'on a suivis; loin que j'y aie eu aucune part, 
je n'ai jamais dissimulé ce que j'en pensais. Je désire 
seulement faire connaître les ordres qui m'ont été donnés 
dans la suite, et la manière dont je les ai exécutés. 



CHAPITRE XIV 

MM. d'Albertas sont mandés à Paris. — Leur beau-frère et oncle, 
M. de Montulé. — Formation du Parlement. — M. de Boynes 
ministre de la marine. — Entretiens à Ville d'Avray. — Plan de 
conduite. — Je revois le chancelier. — Rivalité des deux compa- 
gnies de Provence. — La Cour des aides destinée à remplacer le 
Parlement. — Les commissaires du Roi : le marquis de Roche- 
chouart et M. Lenoir. — Destitution M. de la Tour. — Lettres 
de cachet. — M. de Montyon, intendant de Provence. — Buste de 
Mme la Dauphine modelé par Lemoyne. — Vers composés sous 
le nom de ce sculpteur. 



Au mois d'avril 1771, je fus très étonné de l'arrivée à 
Paris de M. d'Albertas, mon premier président, et de 
celle de son fils (1). M. le chancelier leur avait dépêché 
un courrier : il voulait faire du père un président à mor- 
tier du nouveau parlement; la négociation avait passé 
par le chevalier de Maupeou, qui avait été employé en 
Provence. Aussi s'empara-t-il du pauvre M. d'Albertas, 
l'installa chez lui et le séquestra du reste de sa famille. 
Je le vis à son nouveau logement; il me confia les propo- 
sitions du chancelier, auxquelles il était très tenté d'ac- 
quiescer; mais en présence du chevalier de Maupeou je 
ne pus lui en donner mon avis. 

Nous trouvâmes pourtant le moyen de l'avoir à dîner 



(4) Mercredi 3 avril. — M. d'Albertas, premier président de la 
cour des aides de Provence, arrive à Paris et va débarquer et loger 
chez le comte de Maupeou. Il est parti d'Aix le 26, et sa voiture est 
en canette. (Journal de Moreau.) 



248 MES SOUVENIRS. 

chez M. de Montulé, son beau-frère (i); nous nous enfer- 
mâmes l'après-midi et nous délibérâmes en famille. 
J'étais trop ami de M. d'Albertas pour ne lui pas parler 
franchement. Je ne lui conseillai nullement de quitter sa 
province, où il était riche et estimé, ni la charge de pre- 
mier président d'une compagnie souveraine qui avait en 
lui la plus grande confiance, pour venir à Paris s'exposer 
aux révolutions de la Cour et à la honte dont l'opinion 
publique couvrait, dans ce temps-là, ceux qui se prê- 
taient aux vues de M. le chancelier. Il était le chef d'un 
corps parfaitement bien composé, et n'aurait pas eu le 
même avantage dans le parlement de Paris ; il aimait sa 
patrie, l'aisance et le repos; il serait mort ici d'ennui et 
de fatigue. Je lui disais : « Le Roi ne vous ordonne point; le 
chancelier vous invite, et je ne pense pas que ses promesses doi- 
vent rassurer personne. » Je ne lui dissimulai pas non plus 
que, les règles ayant été violées, je me défierais long- 
temps de la solidité de l'ouvrage ; non que je ne suppo- 
sasse les parlements très coupables, mais parce qu'ils ne 
me semblaient pas punis dans les formes prescrites par 
nos lois pour constater et juger les délits. 

M. de Montulé assistait à notre délibération, et m'écou- 
tai t avec un air de joie et de surprise qui me fit grand plai- 
sir. Il m'avoua sur-le-champ que, trompé par les bruits 
publics, il m'avait cru l'ami intime de M. le chancelier, 
et n'avait pas douté que je ne fusse de moitié avec lui 



(1) M. de Montulé devint, sous Louis XVI, secrétaire honoraire des 
commandements de la Reine. 

Dans la suite, Moreau fut assez. lié avec la famille de Montulé : 
il adressa à Mme de Montulé des vers badins que nous avons 
entre les mains, et on lit dans son Journal, & la date du 48 janvier 
4775 : t Mlle de Montulé a épousé aujourd'hui M. de Turpin. Nous 
avions fait visite l' avant-veille à Mme de Montulé, et nous avions vu 
tous les apprêts et les habits de la noce. La mariée est charmante. > 



MM. D'ALBERTAS PÈRE ET FILS. 249 

pour engager M. d'Albertas. Celui-ci convint de tout avec 
nous, et son fils, qui a beaucoup d'esprit, parla comme un 
ange en faveur de mon avis, qui était celui de la famille. 

Malheureusement le pauvre M. d'Albertas avait donné 
des paroles au chancelier, qui lui avait promis des mer- 
veilles et des monts d'or; le jeune M. d'Albertas se 
chargea de lui écrire; son texte fut que son père ne 
s'était décidé à prendre cette charge qu'à condition de la 
remettre au bout de deux ans à son fils, ce à quoi M. le 
chancelier avait adhéré; mais que lui, son fils, n'avait 
pas encore donné son consentement, et avait les plus 
fortes raisons pour ne pas accepter. Il tira toutes ces 
raisons de son état, de sa fortune, de son goût pour son 
pays ; bref, il trancha le mot : ni lui ni son père ne vou- 
laient de la charge. M. le chancelier ne céda point 
d'abord, demanda à les revoir; mais le père eut la goutte; 
le fils alla seul et tint J) on. Ils sortirent tous les deux de 
l'espèce de charte privée où le chevalier de Maupeou les 
gardait à vue,[revinrent demeurer chez leur sœur, où ils 
avaient logé à tous leurs autres voyages, et ne s'occu- 
pèrent plus, à Paris, que de leurs propres affaires. 

Le jour même où M. d'Albertas le jeune écrivit à M. le 
chancelier, je m'en allai dîner chez M. l'archevêque, à 
Conflans, où se trouvèrent des amis du chevalier de 
Maupeou; je me flattai donc que M. le chancelier ignore- 
rait la part que j'avais eue dans cette résolution. Je ne 
puis cependqjit en être bien sûr. Quelque temps après, je 
rencontrai, à Versailles, le chevalier de Maupeou, et il 
me dit : « Notre ami d'Albertas s'est perdu en cédant à son 
fils, qui est un étourdi; vous savez comme est mon frère, il 
n'oublie rien, et la leur garde bonne. » Quant à moi, pour 
échapper aux caquets le plus possible, je vins m'établir 
bien vite à ma petite maison de Ville d'Avray. 



250 MES SOUVENIRS. 

Le Parlement fut formé au mois d'avril, et comme 
tous ceux qui avaient été invités au festin ne consen- 
tirent point à en être il fallut faire entrer, dans la salle, 
les boiteux, les borgnes et tout ce qu'on avait ramassé 
où Ton avait pu. M. de Boynes, à qui M. le chancelier 
avait, dans ces circonstances, la plus grande obligation, 
fut nommé ministre de la marine (i), et bientôt après 
excita la défiance du chancelier lui-même (2). 

Tranquille à Ville d'Avray, j'y recevais fort souvent 
mon premier président; nous étions très attentifs aux 
événements publics et surtout aux rapports qu'ils pou- 
vaient avoir avec ma compagnie. Je venais de refuser une 
place de conseiller de Grand'Chambre qui m'avait été 
offerte dans le nouveau parlement. Le chancelier, que je 
ne voyais point, ne m'en avait pas fait la proposition, mais 
il avait chargé M. de Saint-Maigrin de me sonder et de 
m' engager à l'accepter; il m'eût acheté tout ce que j'aurais 
voulu. Comme je craignais son ressentiment, je priai 
M. de Saint-Maigrin de se contenter de lui dire qu'il 
m'avait trouvé beaucoup d'opposition à changer mon 
train de vie, à quitter les fonctions que je remplissais 

(1) Jeudi saint, 28 mars. — Tout Paris a cru que M. de Monteynard 
était ministre. Voici le fait : hier ou avant-hier, l'huissier Lemoine 
alla l'avertir de la part du Roi pour le Conseil. Il avait du monde 
chez lui ; il dit à tout le monde qu'il rentrerait tard, que l'on se mît 
à table sans lui; il alla chez le Roi, se croyant ministre. Entré dans 
le Conseil au grand étonnement de tous ceux qui y étaient, il est 
accueilli par les ministres, qui lui demandent s'il est leur collègue. 
Embarrassé pour répondre, il voit entrer le Roi, qui sait par M. de 
Soubise l'erreur du pauvre secrétaire d'État, et qui lui fait dire qu'il 
allait tenir le Conseil d'État. M. de Monteynard, plus embarrassé 
encore, hésite. Le Roi lui fait entendre lui-même qu'il doit se reti- 
rer. Voilà le vrai. Cette histoire a été ornée de bien des circon- 
stances, et il faut avouer qu'elle en était susceptible; mais elle n'en 
avait pas besoin pour être ridicule. (Journal de More au.) 

(2) V. aux notes, p. 422, des extraits du Journal de Moreau rela- 
tifs à cette défiance du chancelier. 



FINESSES DE M. DE MONCLAR. 251 

auprès des ministres, et qu'il n'avait pas cru devoir aller 
plus avant (i). 

Lorsque M. le chancelier eut mis au jour son plan, la 
terreur se répandit dans tous les parlements de province : 
ceux mêmes qui rendaient contre le nouveau parlement 
de Paris les arrêts les plus menaçants, sentirent bien que, 
si celui-ci subsistait, ils étaient perdus ; mais la protesta- 
tion des princes, le soulèvement général des esprits, 
nourrissaient encore chez eux quelques espérances ; aussi 
faisaient-ils tout ce qui était en eux pour entretenir ce 
soulèvement. 

M. de Monclar, qui conduisait le parlement de Pro- 
vence, jugea les choses différemment, et cependant les 
vit mal. Tant que M. de Choiseul, son protecteur, avait 
été en place, il l'avait supposé inamovible, et l'on avait 
remarqué avec étonnement que, dans les Remontrances 
qu'il avait fait présenter au Roi par sa compagnie surl'édit 
du chancelier, il avait tourné toute son attaque contre le 
duc d'Aiguillon : il le déférait comme un coupable, seul 
auteur de tous les troubles, et donnait à entendre que, 
sur l'édit refusé par le parlement de Paris, on pourrait 
prendre des tempéraments. 

Par là M. de Monclar s'était ménagé un moyen de 
s'accommoder, en tous temps, avec M. le chancelier; 
lorsque M. de Choiseul fut exilé, il ne renonça point à 
son dessein de trouver des tempéraments pour se mé- 



(1) M. le duc de la Vauguyon et M. de Saint-Maigrin m'ont solli- 
cité, de la part de M. le chancelier, d'accepter une place dans la 
Grand'Chambre du nouveau Parlement; j'ai refusé, et j'ai été le dire 
à M. Bertin. M. de la Vauguyon a senti mes raisons; M. de Saint- 
Maigrin a été plus pressant; c'est à lui que M. le chancelier avait 
parlé. Je suis convenu que j'écrirais une lettre ostensible qui contien- 
drait des raisons frappantes, et non désobligeantes pour M. le chan- 
celier. (Journal de Moreau, lundi, 18 mars 1771.) 



252 MES SOUVENIRS. 

nager le chef de la justice, par lequel il osa espérer se 
raccrocher même à la Cour. Dans les relations qu'il eut 
avec lui, il prit soin de lui expliquer que le parlement de 
Provence serait le plus raisonnable de tous, et que l'édit, 
dont celui de Paris avait été si fort effrayé, n'essuierait 
pas des difficultés insurmontables. Il croyait ainsi gagner 
un homme qui venait de prouver son crédit; mais ces 
deux personnages-là se connaissaient trop bien pour être 
jamais unis d'intérêts. 

Afin de faire adopter son système à son corps, M. de 
Monclar lui persuada que le moment était arrivé d'acqué- 
rir, dans la province, un pouvoir absolu et universel, et 
de se débarrasser d'une compagnie, sa rivale, qui contre- 
balançait son autorité et se montrait toujours prête à 
arrêter ses entreprises. Il remit en avant un projet dont 
il avait déjà jeté quelques idées dans l'esprit des minis- 
tres lors de son voyage à Paris, mais auquel ils n'avaient 
pas voulu se prêter : c'était de nous supprimer tous, 
d'anéantir notre compagnie, et d'attribuer au Parlement 
et les comptes de la province et toute la juridiction qui 
nous appartenait. À ces conditions, il laissa supposer à 
M. le chancelier que le Parlement enregistrerait son édit 
et se prêterait à ses vues ; on saura bientôt qu'il ne par- 
vint pas à le convaincre de sa bonne foi. 

Gomme tous les projets d'une nombreuse compagnie 
ne sont jamais longtemps secrets, déjà on débitait, en 
Provence, que notre corps allait être supprimé; on ajou- 
tait que l'on pourrait bien prendre quelques-uns de nous 
pour les transférer dans le nouveau parlement, mais que 
M. le chancelier, en abolissant la vénalité, formerait 
celui-ci des mêmes membres qui l'avaient composé 
jusque-là, si bien que la Cour des comptes serait seule la 
victime des événements publics. 



DÉPART DE MM. D'ALBERTAS. 253 

Tel était l'état des choses et telles étaient les nouvelles 
que l'on nous mandait de Provence dans les mois de mai 
et de juin 1771. M. d'Âlbertas et son fils étaient encore à 
Paris, venaient me conter à Ville d'Avray tout ce qu'ils 
apprenaient, et nous tenions conseil d'après la position 
où nous voyions les affaires. Heureusement, la plus 
grande union régnait entre les membres de ma compa- 
gnie; M. d'Albertas et moi étions très liés, toutes les 
décisions se prenaient de concert. Nous convînmes que 
notre rôle était de ne nous aventurer sur rien, mais de 
déclarer, en toute occasion, que jamais la compagnie ne 
se diviserait. Nous fîmes venir des lettres ostensibles qui 
m'étaient adressées comme à son député, et m'enjoi- 
gnaient de me borner, si jamais le ministre me faisait 
quelques ouvertures, à protester qu'aucun de nous 
n'abandonnerait ses confrères et ne se séparerait d'eux 
pour entrer dans le nouveau parlement, dont on annon- 
çait la formation. Je devais donc déclarer qu'il fallait 
nous laisser comme nous étions, parce qu'on tenterait 
en vain de nous désunir et d'opérer parmi nous un 
triage. 

Voilà la résolution à laquelle nous nous étions arrêtés, 
et le plan de conduite que nous avions décidé de suivre, 
quand M. d'Albertas et son fils partirent pour la Provence 
au commencement de juillet 1 771 . Le père me dit, la veille 
de son départ : « Mon ami, je sais bien que je suis perdu; le 
chancelier, de qui j'ai pris congé, m'a reçu avec son grand air 
mécontent. Ils vont nous détruire et nous sacrifier. » Je lui 
répondis : « J'en doute encore; à moins que M. le chancelier 
ne soit devenu l'intime de Monclar, ce qui n'est pas bien 
prouvé. » 

Deux jours avant le voyage de Compiègne, M. de 
Boynes, sur l'amitié duquel je comptais, et dont l'entrée 



254 MES SOUVENIRS. 

au ministère m'avait été très agréable, me dit : a Entre 
nous, je trouve que, dans ces circonstances, vous vous tenez 
trop à l'écart : vous ne voyez jamais le chancelier; il ne faut 
pas qu'il puisse se plaindre de vous, et il importe à votre corn- 
pagnie que vous sachiez ce qu'il a dans l'âme. » 

Je crus M. de Boynes; heureusement, j'avais une 
occasion de m'adresser à M. le chancelier : lors de la 
suppression du bailliage d'Auxerre, il avait fait quelques 
injustices cruelles à des officiers de ce bailliage fort 
attachés à Mme de Coulange, ma belle-mère; j'allai lui 
parler de leur affaire; il me reçut bien, me traita très 
convenablement, et me recommanda de lui rappeler cela 
à Compiègne, où, plus tard, je ne pus cependant obtenir 
la justice que je demandais. 

Dès la première visite que je lui rendis à Compiègne, 
il me pria à diner, ce qui ne m'était point arrivé depuis 
le séjour à Fontainebleau de 1768. Il m'entretint même 
de mon premier président : « D'Albertas est un nigaud qui 
se laisse mener par son pis; du reste, c'est un honnête homme, et 
j'en fais cas. » Il me posa ensuite quelques questions sur 
les dispositions de ma compagnie ; cela me mit à portée 
de lui lire les lettres que j'en avais reçues, et dont j'ai 
indiqué le contenu. 

Au début de ce voyage, je tâchai de me faire connaître 
de M. le duc d'Aiguillon; j'avais été présenté à ce ministre, 
à Versailles, par M. le maréchal de Richelieu ; je me 
présentai de nouveau à Compiègne, et je fus poliment 
accueilli. Je continuais alors de diner quelquefois chez 
M. le chancelier ; il se montrait avec moi à peu près comme 
avec tout le monde. On ne savait encore trop ce qui devait 
se passer, quand le départ de M. de Bastard fut le signal 
de la destruction de tous les parlements. 

Dans les premiers jours du mois d'août, M. le chance- 



DESTRUCTION DES PARLEMENTS. 255 

lier envoya, dès le matin, mè prier de le venir voir sur- 
le champ. Je m'y rends ; il me rappelle les lettres que je 
lui ai montrées, et il me dit : « On ne vous séparera point, 
messieurs : mais le Roi, content des principes de votre compa- 
gnie, entend qu'elle devienne le Parlement. Il le veut; c'est à 
vous, monsieur, à en faire la proposition de ma part; mais 
surtout qu'elle ne transpire pas. Il y va de tout pour vous, pour 
votre premier président et pour son Corps. » Je m'engageai 
à exécuter les ordres qui m'étaient donnés ; j'écrivis à 
M. d'Albertas, qui ne s'ouvrit d'abord qu'à un seul de ses 
amis dans la compagnie, et me garda tellement le secret 
que, pendant plus d'un mois, sa femme ne se douta pas 
même de notre correspondance. 

Je n'avais eu garde de rien promettre au chancelier, 
car je ne me fiais pas trop à lui, et j'ignorais quelles pou- 
vaient être les dispositions de mon Corps. En effet, quoi- 
que dans des principes très contraires à ceux du Parlement, 
il ne se dissimulait point combien il était fâcheux et 
désagréable de prendre la place de gens que leur malheur, 
quoiqu'ils l'eussent mérité, allait rendre chers à la pro- 
vince. 

Deux choses contribuèrent beaucoup à faire acquiescer 
ma compagnie aux propositions du chancelier : l'une l'y 
disposa, l'autre l'y détermina. 

La première, furent les insultes dont M. d'Albertas 
avait été le plastron à son retour dans sa patrie. MM. du 
Parlement débitaient qu'il avait été mandé à Paris par le 
chancelier pour concerter avec lui leur ruine ; ils ne purent 
se persuader qu'il eût refusé une place de président à 
mortier; ils l'accablèrent d'impertinences; il fut arrêté 
qu'ils ne lui rendraient n visites ni même le salut; sa 
maison se trouva déserte, et un conseiller au Parlement 
eut la bassesse de se charger de veiller à sa porte pour 



256 MES SOUVENIRS. 

empêcher que quelques gens, plus sages, ne manquassent 
à ces engagements ridicules. Les femmes imitèrent leurs 
maris. Mme d'Âlbertas, outrée de ces divisions, emmena 
le sien à la campagne, d'où ils ne revinrent qu'à la fin de 
septembre. La Cour des comptes, irritée de ces procédés 
malhonnêtes, se sentît, par là, très portée à écouter les 
propositions du chef de la justice. 

Mais ce qui la décida fut le parti que prit M. de Monclar 
d'envoyer aux ministres, au nom du Parlement, un Mé- 
moire par lequel celui-ci offrait d'enregistrer l'édit de 
M. le chancelier, de se soumettre à tout, et de devenir 
nouveau Parlement comme les autres, à condition qu'on 
nous supprimerait. Il demandait, il est vrai, que l'on nous 
remboursât, et en indiquait les moyens. 

Je ne connaissais pas ce Mémoire; M. le chancelier ne 
m'en parla point, et je n'en fus instruit que par une lettre 
de M. d'Albertas ; il m'écrivait que sa compagnie exécu- 
terait les ordres du Roi. Il s'agissait, en effet, comme on 
le voit, d'un combat à mort entre les deux compagnies, 
et la mienne aima mieux survivre que d'être enterrée. 

M. de Monclar, afin de justifier sa compagnie, a dit 
depuis, au ministre, que ce Mémoire était de lui et que 
le Parlement n'y avait point eu de part ; mais il était bien 
certain de son fait : son corps l'écoutait et le suivait aveu- 
glément. 

Le chancelier, sûr de l'une des deux compagnies, pré- 
féra la nôtre, et parut fort content quand je lui annonçai 
qu'elle acceptait sa proposition. 

Il fallut régler alors tout ce qui était nécessaire pour 
la révolution. De ce moment, je devins le confident indis- 
pensable du chancelier : il me soumit les projets d'édits ; 
je stipulai que nous serions à la fois et Parlement et Cour 
des comptes; je cherchai, bien entendu, à rendre la 



MISSION EN PROVENCE. 257 

condition de mes confrères la meilleure qu'il fût possible. 
Je leur communiquais tous les projets qu'on me remet- 
tait; je recevais leurs apostilles ; tout se traita avec moi : 
j'étais le médiateur entre mon premier président et le 
chancelier, qui ne nous aimait ni l'un ni l'autre. Ce fut 
dans ces conférences qu'il me raconta les intrigues de 
M. de Monclar pour être contrôleur général, et ce qu'il 
avait fait pour l'en empêcher. 

Ces négociations durèrent encore quelque temps après 
le retour à Paris, et ce fut à Versailles seulement que l'on 
mit la dernière main à cet ouvrage ; rien n'en transpira 
en Provence hors de ma compagnie, car ceux à qui le 
premier président avait confié son secret étaient les gens 
du monde les plus sûrs et les plus discrets. 

Nous n'étions pas, dans la Cour des comptes, un 
nombre suffisant pour compléter les cinquante-deux 
charges dont le Parlement devait être composé ; il s'agis- 
sait de faire un choix d'excellents sujets dans toute la 
province ; il était question même de régler d'une manière 
solide la discipline intérieure de ce nouveau Parlement. 
M. le chancelier me prévint qu'il m'avait nommé au Roi, 
et que Sa Majesté m'ordonnait de partir pour aller m'oc- 
cuper de ce travail important; qu'il était urgent qu'il eût 
dans la compagnie, lors de ces commencements-là, un 
homme qui pût avertir de tout, le ministère, et prendre 
conseil du moment pour lui suggérer ce qui serait le plus 
utile à la province. 

Je cédai, mais je demandai à avoir des ordres et des 
instructions par écrit et signées du ministre ; on me les 
promit. 

Pendant que tout cela se passait à Paris, on débitait à 
Âix mille anecdotes qui inspiraient la plus grande confiance 
à l'ancien Parlement. On leur mandait que le plan annoncé 
i. 47 



258 MES SOUVENIRS. 

par l'édit du mois de décembre était ruiné, que M. de 
Boynes et M. d'Aiguillon le feraient échouer. M. de Mon- 
clar propageait ces bruits ; chose étrange ! il était per- 
suadé, et c'est pour cela qu'il avait envoyé son Mémoire, 
que l'on négociait avec le parlement de Paris, et que l'on 
était sur le point d'en rassembler, à Soissons, tous les 
exilés. 

Au cours des différents entretiens que j'eus avec M. le 
chancelier, je voulais qu'il donnât, au moins dans le préam- 
bule de son édit, des motifs dont la vérité parût frappante. 
Il me semblait ridicule que le Roi présentât l'administra- 
tion gratuite de la justice, comme l'unique raison qui le 
portait à éconduire des gens tout disposés à juger sans 
épices. Je trouvai son préambule ginguet, peu digne de 
la franchise qui doit toujours accompagner les actes de 
la législation; je l'en avertis, mais il ne m'écouta pas. 

Vers le 10 septembre, M. le chancelier m'informa qu'il 
avait annoncé à Sa Majesté que je partirais le 1 7 . Il désirait 
que tout fût prêt lorsque les commissaires du Roi, qui 
étaient M. le marquis de Rochechouart, commandant en 
Provence, et M. Lenoir (i), arriveraient à Aix. Ils ne 
devaient s'y rendre que la veille de larentrée du Parlement, 
. dans la crainte que l'ancien parlement prévenu ne fît des 
folies. 

On me lut toutes les instructions données à ces com- 
missaires : elles portaient qu'ils se concerteraient en tout 
avec M. d'Albertas et avec moi. On me promit même une 
lettre particulière pour le marquis de Rochechouart. 
M. le chancelier me dit : « C'est un sot, et, déplus, il est fort 



(1) Jean-Charles-Pierre Lenoir, né en 4732, conseiller au Châ- 
telet, lieutenant criminel, lieutenant général de la police, président 
de la commission des finances et enfin directeur de la Bibliothèque 
royale en 4785. Il mourut en 4807. 



CONFÉRENCE AVEC LE CHANCELIER. 259 

partisan de M. de Choiseul. — Je n'en sais rien, répliquai-je; 
mais ce que je sais, c'est qu'il est le plus honnête homme du 
monde, et excellent serviteur du Roi. » J'étais enchanté qu'il 
fût chargé de la besogne ; je l'avais souvent vu dans la 
société des Talleyrand et de la comtesse de Gramont; sa 
femme m'avait toujours marqué beaucoup d'amitié, et, 
malgré l'enthousiasme des partis, j'étais convaincu que je 
n'aurais qu'à me louer de lui. 

Ce fut dans cette même conférence avec M. le chance- 
lier que je pris la liberté de lui dire : « Au nom de Dieu, 
monsieur, daignez éviter, en Provence, une chose qui vous a fait 
le plus grand tort à Paris : voilà des gens qui sont victimes 
d'une opération générale; il ne faut pas qu'ils aient trop à se 
plaindre de vous. On a exilé dans des pays perdu* les membres 
du parlement de Paris. Dès que vous croyez devoir écarter 
d'Aix ceux du parlement de Provence, ne les envoyez 
chacun que dans leur maison de campagne, dans le lieu qui 
conviendra le mieux ou à leurs affaires ou à leurs plaisirs. — 
Vous avez raison, me répondit-il, mais comment faire? Je 
ne connais pas la Provence. — Ni moi non plus, lui dis-je, 
mais faites venir une liste de leurs maisons de campagne, faites 
régler les lieux d'exil de manière que tout le monde soit con- 
tent. — Cela n'est pas possible, répliqua-t-il ; il serait trop 
tard. Faites mieux : d'Albertas les connaît tous, écrivez-lui de 
ma part qu'il s'occupe de cette liste, qu'il sache les endroits où 
tous ces gens-là se plaisent le mieux, où ils passent leurs va- 
cances ; qu'il la tienne prête pour votre arrivée. On vous remet- 
tra les lettres de cachet; il fera lui-même remplir le blanc de 
ces lettres, et au moment où le marquis de Rochechouart se pré- 
sentera, vous les lui donnerez toutes. » 

J'avoue que je ne réfléchis pas assez sur les inconvé- 
nients de cette proposition ; je ne voyais que l'honnêteté 
de mon motif ; j'assurai que je consentirais à tout ce qui 



260 MES SOUVENIRS 

pourrait contribuer à rendre l'opération moins rigoureuse. 

Dès le lendemain ii septembre, on dressa mes propres 
instructions chez M. le duc de la Vrillière. Elles me furent 
remises en forme de lettre signée du ministre, qui m'or- 
donnait, au nom du Roi, de partir, et surtout de cacher si 
bien ma marche, que je demeurasse inconnu, jusqu'à 
l'arrivée de MM. les commissaires du Roi. 

Le chancelier, en me confiant ces instructions le 12, 
me dit : « Soyez certain que le Roi récompensera les marques 
de zèle que vous lui donnerez. Vous avez voulu le marquis de 
Rochechouart ; je crains fort qu'il ne vous traverse. Il est allé 
à Aix pour les revues; il ne quitte pas M. de la Tour; il est 
l'intime de l'archevêque, qui ne nous aime point. » Avec tout 
cela, je mourais de peur que l'on n'en chargeât un autre; 
je vantai encore sa probité et son honorabilité. « Mais, 
ajouta le chancelier, s'il va loger chez M. de la Tour, comment 
ferons-nous ?» Je lui répondis : « Madame sa femme est ici, et 
je l'ai rencontrée chez M. d'Aiguillon; parlez-lui. » Il me pria 
de la joindre et de la lui envoyer. Je l'aperçus qui sortait 
de chez Mesdames, car elle prenait congé ; je la prévins 
que le chancelier désirait la voir. Elle y alla, et le lende- 
main il me dit : « Tout est arrangé; elle doit mander à son 
mari que, dès qu'il aura fait ses revues provinciales, il retourne 
à Avignon. De plus, aujourd'hui, M. de Monteynard (1) lui en 
donne l'ordre. Les revues commencent le 14 et finissent le 21 ; 
la lettre arrivera à temps; vous le trouverez à Avignon; partez 
le 11 ou le 18 9 vous serez certain de ne le pas manquer. » 

M. de la Vrillière me remit, pour M. de Rochechouart, 
une lettre instructive qui lui indiquait les derniers ordres 
dont M. Lenoir devait être chargé. Ce môme jour fut 

(4) Louis-François, marquis de Monteynard, né en 4716, maréchal 
de camp (1748), inspecteur général d'infanterie, lieutenant général 
(1759), secrétaire d'Etat à la guerre (1774-4774). 



INSTRUCTIONS POUR MON DÉPART. 261 

résolue la destitution entière de M. de la Tour. Le chan- 
celier, en me l'annonçant, parut raisonner assez juste : 
« 17 ne faut pas, me dit-il, exiger qu'un homme soit un ange et 
que, perdant un bras, il employé l'autre à combattre pour ceux 
qui Vont mutilé. Il ne retournera plus en Provence; ainsi, 
écrivez sur vos tablettes , et prévenez bien M. d'Albertas, que le 
blanc de sa lettre de cachet doit être rempli du nom de sa terre 
de Saint- Aubin-sur-Loire. Montyon le remplace, mais il n'a 
pas voulu être commissaire du Roi, et n'arrivera à Aix que 
lorsque tout sera terminé. » 

Le samedi et le dimanche furent employés à tout orga- 
niser pour mon départ. Livry était malade ; je travaillai 
avec Sylvestre, qui déposa lui-même, dans mes porte- 
feuilles, toutes les lettres de cachet en blanc. On me donna 
également douze provisions toutes scellées, dont les noms 
étaient aussi en blanc, et que je devais faire remplir de 
ceux que je croirais les meilleurs sujets et les plus pro- 
pres à occuper dignement les nouvelles charges qui nous 
manquaient pour compléter le Parlement. 

Sur les lettres de cachet, il me faut faire observer ici 
que chacune d'elles portait le nom de celui auquel elle 
était destinée. Le nom seul du lieu d'exil était en blanc ; 
mais on y en avait joint douze où les noms mêmes des 
exilés n'étaient pas inscrits, et que j'avais mission de 
remettre à M. de Rochechouart avec les autres. Cette cir- 
constance ne sera pas inutile pour faire entendre ce qui 
me reste à raconter. 

Je reçus, pour instruction particulière, l'ordre de recom- 
mander à M. d'Albertas de ne remplir les noms des lieux 
d'exil d'aucune viJle de Provence où il y eût sénéchaus- 
sée : on craignait que ces messieurs ne portassent ces 
tribunaux à la désobéissance. 

Le lundi 16, j'allai prendre congé de M. le comte de Pro- 



262 MES SOUVENIRS. 

vence, que M. le chancelier avait prévenu de mon départ. 
Le premier conseil de ce prince était fixé au jeudi 19 ; 
il me dit avec bonté qu'il m'en dispensait, et que les 
affaires du Roi devaient passer avant les siennes. Je re- 
tournai ensuite à Paris ; M. de Montyon, nommé inten- 
dant de Provence, et M. Lenoir, nie vinrent voir l'un et 
l'autre; nous réglâmes nos marches. Celui-ci me donna 
une lettre pour M. de Rochechouart, m'annonça qu'il par- 
tirait quatre jours après moi, qu'il se rendrait à Avignon 
afin de s'y concerter avec M. de Rochechouart, et qu'il 
n'arriverait à Aix que la veille de l'opération, c'est-à-dire 
le 30 septembre. Il m'exhorta fort à engager M. d'Al- 
bertas à tenir toutes prêtes les lettres d'exil, chacune ren- 
fermant le nom du lieu de sa destination, parce qu'ils 
auraient dans la soirée assez de besogne, sans s'embar- 
rasser encore de celle-là. 

M. Lenoir était depuis longtemps mon ami, mais 
jusque-là n'avait été nullement celui de M. le chance- 
lier. Intimement lié avec M. de Sartine, il avait partagé 
sinon sa disgrâce, du moins l'espèce d'éloignement qu'on 
avait pour lui. Il se plaignait souvent avec moi du chef 
de la justice, et, comme j'étais aussi écarté, nous nous 
étions fait plus d'une fois nos mutuelles confidences. 
Montyon lui-même avait été mal avec l'auteur de toute 
cette besogne ; si bien que, nous trouvant tous trois réunis 
chez moi, nous nous disions en riant : « Voilà pourtant 
trois honnêtes gens qu'il semble que le chancelier veuille raccro- 
cher. » Je vis le même jour M. de la Vrillière et M. le 
contrôleur général. Je ne pris point congé de Mme la Dau- 
phine : Mme la comtesse de Noailles, que je mis dans 
toutes mes confidences, m'en empêcha, me promit de lui 
en expliquer les motifs et de les lui faire agréer. 
La veille de mon départ, il me vint une gaieté que je 



VERS SUR UN BUSTE DE MADAME LA DAUPHINE. 263 

ne pus rejeter. Lemoyne (1) devait exposer, ces jours-là, 
au salon de peinture, le magnifique buste de cette prin- 
cesse, qu'il avait exécuté pour l'Impératrice . Je composai, 
sous le nom de ce célèbre sculpteur, les vers suivants que 
je fis transcrire d'une écriture inconnue et que je signai : 
Lemoyne. 

Combien ce buste m'a coûté ! 

Je croyais avoir imité 

De la Nymphe la plus jolie 

Sourire fin, douce gaîté, 

Et, d'une princesse accomplie, 

Grâces, noblesse, majesté. 
Fier de mon art et de votre beauté, 
Je crus dix fois ma besogne finie ; 
Je revenais : vous étiez embellie, 

Et mon art était dérouté. 

Vous avouerai-je mes alarmes, 

Et ma honte, et mon désespoir ! 
Une semaine, un jour, ajoutaient à vos charmes, 
Et toujours mon talent me paraissait déchoir; 
En vous quittant, je répandais des larmes 

Et je tremblais de vous revoir. 

Du ciseau l'heureuse imposture 
S'efforcerait en vain de suivre la nature : 

Son pouvoir est illimité, 

Mais il faut bien que l'art s'arrête. 
Je crois avoir fini la plus charmante tête, 
Et je livre ce marbre à la postérité. 

Nos neveux le croiront flatté; 

Mais, vous voyant encor plus belle, 
L'âge présent rira de ma caducité 

Et dira : Lemoyne est resté 

Trop au-dessous de son modèle. 

Je chargeai mon secrétaire de les adresser à Mme la 
comtesse de Noailles dès que je serais parti; je les crus 
assez agréables pour qu'ils fussent lus avec plaisir par 
Mme la Dauphine. Ma commission fut faite, et, comme je 

(4) Jean-Baptiste Lemoyne, sculpteur, né à Paris en 1704 mort 
en 4778, grand prix de sculpture en 4724 et membre de l'Académie 
en 4738. 



264 MES SOUVENIRS. 

le raconterai dans la suite, les vers de Lemoyne eurent 
le plus grand succès (i). 

(1) Un fait récent donne une certaine actualité à ces vers : dans 
les échos du journal le Figaro, à la date du 31 octobre 1897, on Ht 
ce qui suit : « Une œuvre charmante d'art français, demeurée incon- 
nue en France, le buste de Marie-Antoinette Dauphine, par Lemoyne, 
vient d'arriver en moulage au Musée de Versailles. Ce buste, qui est 
le plus ancien et un des plus fidèles qui aient été faits de Marie- 
Antoinette, et qui appartient aux collections impériales de Vienne, 
avait été commandé par Louis XV pour être offert à Marie-Thérèse. 
11 avait figuré avec honneur au Salon de 1771. Sur la prière de 
M. Pierre de Nolhac, S. Exe. le comte Traûn, grand chambellan de 
Sa Majesté Apostolique, a fait exécuter le moulage de cette œuvre 
d'art pour l'offrir aux collections de Versailles, sous la seule condi- 
tion que le buste ne serait pas reproduit en France. Les amateurs du 
dix-huitième siècle sauront gré à S. Exe. le comte Traûn de sa géné- 
reuse courtoisie. » 



CHAPITRE XV 

Second voyage en Provence. — Aqueduc des Romains sur le Gard. 
— Arrivée à Marseille. — Entretien avec M. de Rochechouart. — 
Liste des lieux d'exil. — Proverbe provençal. — Accueil que me 
font les commissaires. — Malhonnêtetés et reproches. — Le bouil- 

" lant M. de Gastillon. — Installation du nouveau Parlement. — 
M. de Joannis, procureur général, et M. d'Albertas fils, avocat 
général. — M. Lenoir regagne Paris. — M. de Rochechouart 
retourne à Tarascon. — Rentrée solennelle des audiences du nou- 
veau Parlement. 



Je quittai Paris, à six heures du matin, le mercredi 
18 septembre 1771. Mes domestiques ignoraient et l'objet 
et même le terme de mon voyage. Je pris la route du 
Bourbonnais parce que je suis connu en Bourgogne, et 
qu'il m'était instamment recommandé de me rendre chez 
M. d'Albertas sans que le public pût se douter de ma 
venue. Il m'attendait à Albertas, à trois lieues d'Aix. 

Lorsque j'eus passé Vienne, je trouvai des pluies très 
abondantes, et la nuit du 22 au 23, entre Loriol et Mon- 
télimar, j'essuyai un orage si terrible que les éclairs 
m'aveuglaient. Je réfléchissais, pendant ce temps-là, à la 
belle pièce d'éloquence que M. de Monclar ferait à la ren- 
trée, si l'on apprenait que moi et mon portefeuille eus- 
sions été dévorés par la foudre. 

J'arrivai nuit fermante et par une pluie épouvantable 
aux bords du Rhône, vis-à-vis d'Avignon. Je fus obligé 
de coucher là parce que l'étendue de ce fleuve me parut 



266 MES SOUVENIRS. 

une mer. Je ne le traversai que le lendemain matin. Ce 
fut donc à Villeneuve-lez-Avignon, et dans l'auberge où 
je couchai, que j'appris : 1° que M. de Rochechouart 
n'était point à Avignon, qu'il courait la Provence avec 
le vicomte et la vicomtesse de la Rochefoucauld, et ne 
devait revenir à Aix que dans deux jours, mais qu'il n'y 
avait pas d'apparence qu'il reparût sitôt à Avignon; 2° que 
la Dujrance était débordée et impraticable, si bien que, 
pour entrer en Provence, il fallait faire vingt-sept lieues 
de plus qu'à l'ordinaire, et aller passer le Rhône à 
Tarascon et à Beaucaire. Cependant le temps me pres- 
sait; l'arrivée de M. Lenoir à Avignon était fixée au 28, 
Horriblement fatigué de mon voyage, très inquiet de ce 
contre-temps, je sentis mes pauvres nerfs s'agiter ; je fus 
assez malade toute la nuit. Le lendemain matin, je 
m'abandonnai à mon sort et me rendis à Avignon. 

Mon premier soin, après m'être logé, fut de me trans- 
porter au Palais; il n'y avait ni maître ni secrétaire. 
On courut avertir un gentilhomme du marquis de Roche- 
chouart, nommé M. Dozzi, qui était allé prendre du cho- 
colat en ville. Celui-ci me reçoit dans un corridor, fort 
pressé de retourner à son déjeuner. Je lui dis : « Monsieur, 
je suis porteur de dépêches très importantes, que je dois remettre 
eu mains propres à M. le commandant. Le ministre a compté 
qu'il était ici; laissez-moi vous demander quel jour vous l'y atten- 
dez? » Il me répond qu'il ne rentrera que le samedi suivant, 
que ses revues sont finies, et qu'il se promène. « // me 
semble, monsieur, répliquai-je au gentilhomme italien, que 
M. de Rochechouart a dû recevoir une lettre du ministre de la 
guerre 9 d'après laquelle je pensais qu'il serait ici plus tôt que le 
28. » M. Dozzi m'explique alors que, depuis quelques jours, 
il en est arrivé une contresignée M onteynard, qu'elle lui 
a été envoyée, mais qu'elle peut bien avoir été arrêtée 



VOYAGE EN PROVENCE. 267 

au passage de la Durance, qu'il est impossible de tra- 
verser. 

Tout ceci ne me donnait aucunes lumières, et mes ordres 
ne me permettaient pas d'attendre M. de Rochechouart, 
puisqu'il était nécessaire que je me rendisse incognito 
chez M. d'Albertas, et que j'y travaillasse à la formation 
du Parlement pendant les cinq ou six jours qui précé- 
deraient la venue des commissaires. Je priai cet homme 
de ne pas parler de ma visite, et je cherchai un courrier 
que je pusse envoyer au marquis de Rochechouart; ne 
sachant où le joindre, j'adressai ma lettre à M. d'Albertas, 
en le suppliant d'expédier un courrier lui-même partout 
où il serait, et de me faire passer promptement sa ré- 
ponse. Ce courrier me coûta fort cher, car il fallut qu'il 
traversât tout le Languedoc et parcourût, pour aller et 
revenir, cinquante-quatre lieues. Quant à moi, j'attendis 
son retour, non sans impatience. 

Comme Avignon et Aix sont en très grande communi- 
cation de nouvelles, je manquais à mes ordres si l'on 
m'eût seulement nommé. Mon arrivée eût été un signal 
pour le Parlement, qui se fût peut-être porté à de grands 
écarts. Je fus donc forcé de prendre un nom emprunté, et 
j'en prévins M. de Rochechouart par ma lettre. 

Celui-ci est un parfaitement honnête homme, maisborné, 
livré à ce que l'on appelait le parti de M. de Choiseul (car 
il faut avouer que les amis de ce ministre déplacé for- 
maient et s'estimaient un parti redoutable) (1) ; il avait 

(1) Pour se confirmer dans cette idée, il ne faut que se rappeler 
cette fameuse lettre écrite, peu après Pâques, à M. le duc d'Orléans, 
par une foule de seigneurs, dont M. de Beauvau était le seul qui 
eût passé trente ans. Ceux qui la souscrivirent auraient pu figurer 
dans une bonne satire de la nature de celles que l'on faisait contre 
les frondeurs ; ils n'étaient que cela et se croyaient presque des con- 
jurés. L'un de ces jeunes gens proposa de publier la liste de leurs 



; 



268 MES SOUVENIRS. 

alors pour M, de Maupeou l'aversion la plus cordiale, et 
me croyait, avec le public et surtout avec le Parlement 
de Provence, l'ami et l'agent de ce chancelier. Il passait 
sa vie avec M. de la Tour, avec M. de Monclar, avec les 
zélés du Parlement, qui lui confiaient leurs craintes, leurs 
projets, et auxquels il témoignait le plus vif intérêt. 

Du matin au soir il ne quittait pas ces messieurs; 
aussi fallut-il imaginer un prétexte pour l'obliger à 
sortir de chez M. de la Tour, et M. d'Albertas dut-il 
ruser pour lui faire remettre ma lettre. Il la lut, manda à 
M. d'Albertas qu'il allait à Marseille avec le premier pré- 
sident, le jeudi 26, et qu'on eût à lui faire savoir en quel 
lieu j'y arriverais moi-même, afin qu'il pût m'y donner 
de ses nouvelles. M. d'Albertas me l'écrivit par le retour 
de mon courrier, et m'avertit que son fils m'attendrait, le 
25, à Saint-Canat. Or, c'était le 25 même que je recevais 
ce courrier, qui avait couru trente postes que je devais 
recommencer parce que le débordement continuait; je 
projetai d'abord, pour éviter la fatigue, de me rendre jus- 
qu'à Tarascon par un bateau sur le Rhône; mais ce fleuve 
grossi ' par les pluies énormes me faisait peur, et 
j'avouerai que j'avais la bêtise de redouter le naufrage 
pour mon portefeuille; j'aurais agi volontiers comme ces 
plaideurs normands qui vont à Rouen par eau, mais qui, 
de crainte de danger, envoient leur procès par terre. 

Au reçu de mon courrier, je remonte donc en chaise à 
trois heures et demie, et repasse le Rhône. Il en était 
plus de cinq quand le bac me mit à l'autre bord. J'arrivai 
à Remoulins à onze heures, mais je trouvai le gué impra- 



noms fameux qui épouvanteraient le gouvernement, mais de la faire 
alphabétique, pour que l'on ne pût deviner qui avait signé la lettre le 
premier. Quelqu'un lui dit : « A merveille, chevalier, vous raisonnez 
comme un dictionnaire. • (Note de Moreau.) 



— --1 



VOYAGE EN PROVENCE. 269 

ticable et fus forcé d'aller prendre, à minuit, le pont du 
Gard. Heureusement, il faisait le plus beau clair de lune ; 
je n'avais pas vu, dans mon voyage de 1764, ce fameux 
aqueduc des Romains, parce que, plus jeune alors, j'avais 
préféré revenir de Nîmes à Avignon, pour m'arrêter et 
rêver à la célèbre fontaine de Vaucluse. Je descendis de 
ma chaise, et j'admirai longtemps ces doubles arcades 
immenses qui toutes, bâties sans mortier, sont formées 
de pierres énormes sur lesquelles je croyais voir écrit : A 
la ville éternelle! 

Je franchis, non sans frayeur, à quatre heures du ma- 
tin, les ponts de Beaucaire et de Tarascon, et, à midi, 
j'entrais à Saint-Canat. Le jeune M. d'Albertas m'y 
attendait de la veille ; je le pris dans ma chaise jusqu'à la 
poste, et je sus que, pour aller plus vite et pour arriver à 
Marseille avant que M. de Rochechouart en partît, il avait 
fait tenir un relais à l'extrémité du faubourg d'Âix. En 
chemin, il me conta que le marquis de Rochechouart 
était de très mauvaise humeur de soupçonner seulement 
qu'ont dût le charger de pareille besogne; il ajouta que, 
dans un souper, quelques jours auparavant, il s'était assez 
indirectement expliqué sur le ministère actuel, et qu'en 
tout il s'annonçait comme un des partisans les plus zélés 
de M. de Ghoiseul. Pendant ce temps-là, M. d'Albertas 
père, avait fait dire au marquis que je débarquerais à Mar- 
seille, dans la maison du lieutenant du Roi de Sisteron, 
nommé M, de Gérin. Le fils m'y conduisit; nous arrivâmes 
le jeudi 26 septembre, sur les trois heures et demie du 
soir ; il y avait vingt-quatre heures que j'étais dans ma 
chaise, et j'étais si cruellement fatigué qu'il me fut impos- 
sible d'écrire moi-même à M. de Rochechouart. Le jeune 
d'Albertas me servit de secrétaire, et mon billet fut porté 
chez le marquis de Pile, où le commandant dînait avec 



270 MES SOUVENIRS. 

M. delà Tour. Je me jetai sur mon lit; à peine y étais-je, 
que je reçus un mot du marquis, qui me mandait de venir 
le trouver à cinq heures et demie, chez l'abbesse de 
Saint-Sauveur. Je le promis ; mais, dès que le laquais fut 
parti, une défaillance générale me saisit; mes nerfs étaient 
si fort en mouvement que la maison tournait autour de 
moi, et je fus obligé de faire avertir le marquis que j'étais 
au désespoir, mais qu'il m'était physiquement impossible 
de l'aller joindre. 

Il arriva sur les cinq heures et demie ; j'étais toujours 
sur mon lit et ne pouvant absolument pas me lever. Je 
me mis sur mon séant pour lui adresser mes excuses. Je 
vis immédiatement, dans l'air avec lequel il entra et dans 
le ton qu'il prit avec moi, combien il était non seulement 
affligé, mais irrité même de la commission qui lui était 
donnée. Je lui dis qu'ayant reçu ordre du Roi de me 
rendre à ma compagnie, Sa Majesté avait voulu que je 
secondasse l'exécution des ordres qui lui avaient été con- 
fiés à lui-même, que j'avais été le chercher à Avignon où 
le ministre m'avait chargé de lui remettre les paquets 
dont j'étais porteur, et que mon premier devoir était de 
recevoir ses ordres. Je lui présentai ensuite une lettre de 
M. le chancelier, qui le priait de se concerter avec 
M. d'Albertas et avec moi sur toute l'opération, lui appre- 
nait que nous en avions le secret, et qu'il pouvait s'en 
rapporter à moi sur tout ce que je lui dirais de sa part. 

La colère avec laquelle il saisit cette lettre, l'ouvrit et 
la lut rapidement, me parut d'un mauvais augure : a Je 
verrai, s'écria-t-il, ce que j'aurai à faire quand j'aurai reçu les 
ordres du Roi. » Ces mots, prononcés avec la fierté d'un 
Espagnol, ne disposèrent point mon âme à la confiance ; je 
lui tendis le paquet de M. de la Vrillière, qu'il prit avec le 
même dépit. Il regarda la signature, et, sans parcourir les 



LE MARQUIS DE ROGHECHOUART. 271 

cinq ou six pages qu'il contenait et dans lesquelles on lui 
recommandait également de s'entendre avec moi, il me 
dit avec aigreur : « Voilà une belle pièce t je ne connais que les 
ordres du Roi ; quand je les aurai reçus, je me déciderai. — 
M. Lenoir, lui répondis-je, monsieur, dont voici encore une 
lettre, doit en être porteur. Il comptait vous les remettre à 
Avignon, où il doit être le 28. » Il salue et reprend d'un air 
sec : « Avez-vous encore quelque chose à me dire? — Je suis 
porteur, monsieur, répliquai-je, de tous les ordres d'exil; mais 
il m'est prescrit de ne vous les remettre que la veille de l'opéra- 
tion, et cela pour des raisons que vous trouverez bien conformes 
à votre humanité. — Ces honnêtes gens-là sont donc bien cou- 
pables? reprit-il d'un ton qui semblait m'annoncer qu'il 
me rendait responsable de tous les torts de M. le chan- 
celier; qu* ont-ils donc fait de si grave? — Vous verrez, 
monsieur le marquis, lui répondis-je, qu'il s'agit non de les 
punir, mais de les écarter, pour un temps, d'une ville où leur 
présence pourrait être nuisible au service du Roi. Au reste, la 
commission qui vous est imposée est sans doute affligeante 
pour vous, mais songez que vous auriez dû être encore plus 
mécontent si on en eût chargé un autre. M. le comte de Péri- 
gord, dont vous connaissez l'honnêteté et la délicatesse, s'en est 
accquitté sans humeur et à la satisfaction de tous. Quant à moi, 
je n'ai qu'à obéir, et l'état où je suis vous prouve, du moins, que 
ce n'est pas une partie de plaisir que j'ai cru faire. » 

M. de Rochechouart m'interrompit et me dit : « Sait-on si 
M. delà Tour perd toutes ses places? » Je pensai qu'instruit 
par les lettres que je venais de lui remettre, il me ques- 
tionnait seulement sur les bruits qui couraient, je lui 
répondis : « Je n'en ai entendu parler à qui que ce soit depuis 
que je suis en Provence. » Il se leva alors en me répétant : 
« Vous n'avez rien de plus à m apprendre ? — C'est à moi, 
monsieur, répliquai-je, à demander quelles sont vos intentions, 



272 MES SOUVENIRS. 

afin que j'en prépare l'exécution. — Je n'ai rien à vous dire, 
répondit-il, ;> choisirai le parti le plus convenable quand j'aurai 
reçu les ordres du Roi. » Je me jetai à bas du lit pour le 
conduire, et je le suivis en m'appuyant sur les meubles. Il 
sortit de très mauvaise humeur, en ajoutant : « Je n'avais 
aucun prétexte pour venir chez M. de Gérin, au lieu que vous 
pouviez en imaginer un pour venir me trouver chez Vabbesse de 
Saint-Sauveur; si donc tout ceci transpire, vous ne vous en 
prendrez qu'à vous. » Je lui renouvelai mes excuses sur la 
situation où il me voyait, et il se retira sans que je pusse 
même deviner s'il repartait à Avignon ou s'il retournait à 
Aix. J'ai supposé, depuis, que son dernier propos avait eu 
pour but d'excuser les ouvertures qu'il avait peut-être 
déjà faites, ou qu'il devait faire, à ses amis. 

Fort mécontent de cette conversation, je bus beaucoup 
de verres d'eau et remontai en voiture avec mon guide. 
L'air et le mouvement me remirent un peu, et il ne me res- 
tait qu'un très grand mal de tête quand nous arrivâmes à 
Albertas, qui est sur le grand chemin d'Aix à Marseille et 
à égale distance de l'une et l'autre ville. Toute la famille 
était assemblée ; mais il n y avait que Mme d'Albertas 
dans la confidence, encore n'y était elle que de ce jour-là 
seulement, ce dont elle avait témoigné quelque dépit. Je 
donnai mes lettres, et mon premier soin fut de me 
reposer. 

Dès le lendemain 27, M. d'Albertas me montra et fit 
transcrire cette liste des maisons de campagne où 
messieurs de l'ancien parlement avaient coutume de 
passer leurs vacances ; ce n'est pas moi qui la composai, 
puisque je ne connaissais ni les personnes ni le pays; 
mais je fus témoin de l'attention qu'eurent le père et le 
fils à chercher tous les lieux qui pourraient être les plus 
agréables et les plus commodes aux exilés. Cela fait, nous 






PROVERBE PROVENÇAL. 273 

ne nous occupâmes plus, suivant mes ordres, qu'à choisir 
les sujets capables de remplir, avec le plus d'honneur et 
avec le plus de talent, les douze places qui nous man- 
quaient dans la compagnie. 

M. le chancelier m'avait remis une foule de Mémoires 
envoyés par ceux qui, soupçonnant l'opération, lui avaient 
écrit pour obtenir des charges : nous interrogeâmes leur 
réputation, leur naissance, leurs talents et leur fortune; 
nous n'en prîmes qu'un de ceux qui s'étaient présentés 
ainsi ; du reste, grâce aux propositions faites par ceux 
de notre compagnie au courant du secret, nous trouvâmes 
le moyen d'attacher au Parlement douze nouveaux 
magistrats» qui sont peut-être actuellement ce qu'il y a de 
mieux dans le corps. 

Je dois dire ici que le peuple n'avait point, en Provence, 
ces préjugés terribles qui s'opposaient, à Paris, au choix 
que l'on eût voulu y faire. L'ancien parlement de Provence 
était extrêmement despotique ; ses membres étaient les 
maftres et les rois du pays, et, possesseurs de toutes les 
grandes terres, ils vexaient un peu, sans que l'on pût 
jamais avoir justice contre eux. Il y a même, dans ce 
pays-là, un très ancien proverbe qui, conçu en patois, 
signifie : Le Parlement, le mistralJaDurance, sont trois fléaux 
de la Provence. On remarquera bientôt que le public applau- 
dit à la révolution. 

Comme M. le marquis de Rochechouart était reparti 
pour Avignon sans donner à M. d'Albertas aucun signe du 
concert qui lui était recommandé, celui-ci se crut obligé 
de faire ce qui lui avait été prescrit : il ordonna à un 
secrétaire très sûr de remplir les blancs des lettres d'exil 
de tous les lieux dont il m'avait montré la liste. Je tra- 
vaillai, de mon côté, à composer le discours que notre 
procureur général aurait à prononcer le jour de Tenregis- 

I. 18 



274 MES SOUVENIRS. 

trement de l'édit, et la lettre que la compagnie devait 
écrire au Roi après qu'elle aurait été installée. 

Après avoir encore dfné à Albertas le dimanche 29, 
nous nous rendîmes à Aix ; ce ne fut que ce jour-là que 
Ton sut, dans cette ville, mon arrivée ; jusque-là, les uns 
avaient dit que M. de Bastard était à Albertas, les autres 
avaient débité que j'étais M. Lenoir. La nouvelle de ma 
présence calma l'inquiétude de tous nos collègues : la 
plupart d'entre eux ajoutaient foi aux bruits publics sur la 
composition d'une compagnie mi-partie ; mais ils eurent 
confiance dans une besogne dont je me mêlais. 

On vint nous avertir, sur les neuf heures et demie du 
soir, que M. Lenoir et M. de Rochechouart étaient descen- 
dus au cabaret de Saint-Jacques, et qu'Us soupaient. J'y 
courus dès que je fus sorti de table ; ils n'y étaient plus : 
ils étaient allés chez M. de la Tour. J'appris le lendemain, 
par M. Lenoir, que ce dernier, malgré les propos qu'il 
avait tenus quelque temps auparavant, s'était toujours 
flatté de conserver l'intendance. Quand il sut qu'il avait 
un successeur à cette place, et que M. de Montyon serait 
là prochainement, il fut atterré ; il ne joua pas même la 
fermeté, il témoigna la plus amère douleur, et, en parlant 
de M. de Montyon, il répétait sans cesse : « // s'est bien 
pressé! » 

Lorsque, pendant deux heures, M. de Rochechouart 
eut bien conféré avec les chefs du Parlement, nous espé- 
rions qu'il viendrait au moins voir M. d' Albertas, avec qui 
il avait ordre de se concerter. Au lieu de cette visite, je 
reçus, sur les minuit, un message du commandant qui 
me mandait qu'il serait visible et que je pouvais me pré- 
senter. Je me rendis sur-le-champ à son appel. M. Lenoir 
vint au-devant de moi avec beaucoup d'honnêtetés; M. de 
Rochechouart était debout et droit, le dos à la cheminée; 



LE MARQUIS DE ROCHECHOUÀRT. 275 

il ne me fît pas le moindre signe de politesse, à peine 
même l'aperçus-je d'abord. M. Lenoir me le montra : 
« Voilà Jf. le marquis », et M. le marquis, à qui je fis une 
profonde révérence, s'approcha de la table, s'assit et dit : 
« Voyons, monsieur. » M. Lenoir et moi nous assîmes vis- 
à-vis de lui. Je tirai mes paquets, et comme j'ouvrais la 
bouche, M. de Rochechouart m'interrompit avec un air 
de hauteur très offensant : « Voyons d'abord, monsieur, 
les instructions dont vous êtes porteur. » J'aurais peut-être 
pu les lui refuser, mais je tins à mettre toutes les conve- 
nances de mon côté, et je lui lus la lettre de M. le duc de la 
Vrillière. Il reprit alors d'un ton déjuge : « Est-ce tout, mon- 
sieur? » J'ajoutai que j'avais reçu d'autres ordres verbaux, 
et que la preuve de ma mission était, d'un côté, la lettre 
de créance que je lui avais présentée à Marseille, et, de 
l'autre, les ordres d'exil qui m'avaient été confiés, puisque 
j'allais les lui remettre. C'est à ce moment qu'il me 
demanda si M. de la Tour était exilé : « Oui, monsieur, lui 
répondis-je, à Saint-Aubin-sur-Loire, et M. le chancelier 
.m'a nommé lui-même, de la part du Roi, le lieu de son exil. » Là- 
dessus, il me reprocha de ne le lui avoir pas dit à Marseille. 
« Vous savez, monsieur, répliquai-je, qu'à peine voulûtes-vous 
m'y entendre. D'ailleurs, je n'avais ordre, alors, que de vous 
donner là les lettres dont j'étais chargé, et j'ai exactement obéi. » 
Je sortis ensuite de mon portefeuille tous les ordres d'exil, 
et je commençai par déposer, entre les mains de M. Lenoir, 
ceux dont nous avions pris sur nous de ne faire aucun 
usage, tels que ceux adressés à quelques conseillers qui 
n'étaient point à Aix, et les cinq destinés aux greffiers que 
le nouveau Parlement jugea à propos de conserver, parce 
qu'ils lui étaient nécessaires, et qu'ils ne demandaient pas 
mieux que d'obéir au Roi. 
Je remis. tous les autres à M. de Rochechouart ; je lui 



276 MES SOUVENIRS. 

remis en même temps la liste des lieux d'exil préparée 
par M. d'Albertas et copiée par son secrétaire. J'ajoutai : 
« Cette liste est telle que ces messieurs l'eussent dressée eux-mêmes ; 
mais comme, quelque attention qu'on ait eue de leur assigner, à 
chacun, le séjour qui doit leur être le plus agréable, il se peut que 
quelqu'un d'eux aime mieux encore en choisir un autre, voilà, 
monsieur, douze lettres de cachet en blanc, qui vous serviront 
à vous prêter à ce qu'ils désireront. Vous aurez, monsieur, tout 
l'honneur de cette distribution; elle a été dictée par l'humanité 
et la raison. » 

' A tout ce que je disais, M. Lenoir donnait des marques 
d'approbation, même des éloges; il semblait inviter M. de 
Rochechouart à approuver également; mais celui-ci gar- 
dait le sérieux le plus triste et le plus mécontent. Il ne 
voulait que blâmer, et lorsque j'expliquai que l'on n'avait 
pas jugé à propos de faire usage des ordres qui exilaient 
les greffiers, il s'écria : « Belle idée d'exiler des greffiers I 
Jf . de Régina est ici un homme de la première considération, et 
Mme de Régina voit la meilleure compagnie du monde ; pour les 
autres, où les aurait-on envoyés ? Ils n'ont ni feu ni lieu. — 
Aussi, remarquez, monsieur le marquis, répliquai-je, qu'ils 
ne sont point exilés; quanta tous les autres du Parlement, il n'était 
pas possible qu'ils restassent à Aix, au moment où ils seraient 
remplacés par une nouvelle compagnie; mais il n'y en a pas un 
qui ne soit placé dans sa terre, ou, s'il n'en a point, dans celle 
de son meilleur ami; auraient-ils choisi eux-mêmes le lieu de 
leur retraite qu'ils n'eussent point été ailleurs. Comme le ministre 
m'avait assuré que vous n'arriveriez à Aix que le 30, on a obéi 
aux ordres qu'il avait donnés de remplir les blancs. Si quelqu'un 
n'est pas encore content, vous avez le moyen de le satisfaire; 
mais vous verrez qu'ils le seront tous. » 

Alors le commandant qui, peu flatté de la besogne, ne 
cherchait qu'une occasion de se fâcher, m'adressa des 



LE MARQUIS DE ROCHEGHOUART. 277 

reproches hautains et amers ; il prétendit que ce que j'avais 
fait là n'était point dans mes ordres, et il reprit ma lettre 
de M. de la Vrillière, qui était sur la table : « Non, monsieur, 
lui répondis-je, cela n'y est pas; aussi n'est-ce pas moi qui 
ai ni désigné les lieux d'exil ni rempli les blancs; mais il était 
dans mes instructions secrètes de le dire à la personne de con- 
fiance qui a bien voulu s'en charger. La preuve que je n'ai fait 
que ce qui m'a été prescrit, c'est, monsieur, que je l'ai fait; car, 
à quelle fin m'aurait-on confié ces lettres de cachet, dont je n'ai 
certainement pas été le porteur pour mon plaisir? Sans cela, 
ces ordres eussent été remis à M. Lenoir comme tous les autres. » 

Là-dessus, M. Lenoir prit la parole pour me défendre ; 
il représenta que le ministre l'avait prévenu de la commis- 
sion dont j'étais chargé, que ces sortes d'ordres ne s'écri- 
vaient jamais, qu'on les donnait verbalement à un honnête 
homme en qui on pouvait se fier, que je le méritais et que 
je devais être cru. J'ajoutai : « La preuve que je n'ai fait 
qu'exécutev mes instructions, c'est, monsieur, que, si je vous 
remettais ces. lettres de cachet avec les blancs remplis comme si 
je les avais reçus tels à Versailles, vous seriez obligé de m'en 
croire, et il vous serait impossible d'y rien changer. Ne vous 
faites point contre moi un titre de ma candeur et de la franchise 
de mon aveu. Si j'ai mal accompli ma mission, ceux qui me l'ont 
donnée m'en blâmeront; c'est à eux que j'en dois compte. » 

M. Lenoir paraissait beaucoup souffrir de cet entretien; 
il chercha à m'excuser : a Non, monsieur, dis-je, non je ne 
veux point être excusé. J'ai raison, et M. le commandant n'exé- 
cutera pas mieux ses ordres que j'ai rempli les miens. » 

Voyant ensuite que la colère du marquis durait toujours 
et que, ne pouvant répondre à mes raisons, il se rejetait 
sur l'opération elle-même, qui lui déplaisait, je lui dis : 
• Au reste, monsieur, daignez ne point déverser sur moi la 
mauvaise humeur que cette commission vous cause. Je ne suis 



278 MES SOUVENIRS. 

pas surpris que vous soyez affligé ; ce qui me semble étonnant, 
c'est que vous soyez irrité. Mon ministère est ici aussi passif 
gue le vôtre, et je suis bien sûr que votre mécontentement ne 
nuira point à l'exécution des ordres du Roi. — Voilà qui est 
bien, répliqua le marquis; je ferai là-dessus tout ce qui me 
conviendra. » 

Je n'essuyai donc, dans cette entrevue, la seule que j'aie 
eue, à Aix, avec le marquis de Rochechouart, que des 
malhonnêtetés et des reproches. Je me levai gonflé de 
colère, mais affectant la plus grande tranquillité. M. de 
Rochechouart se remit à la cheminée sans faire un pas 
vers moi, sans me donner un signe d'attention. M. Lenoir 
me reconduisit jusqu'à la porte; et ce fut sur le seuil qu'il 
me dit en me serrant la main : a Cet homme-ci est bien 
faible pour la besogne : c'est une petite tète. Nous nous rever- 
rons demain, et j'irai de bonne heure chez vous. — Vous avez 
été témoin, m'écriai-je, de la manière dont j'ai été traité; dois-je 
en rendre compte? — N'en faites rien, répliqua-t-il; au fond, 
il est droit, et je lui ferai sentir combien il a tort. » 

J'étais encore au lit, lorsque, le lundi 30, on m'annonça 
M. Lenoir. H m'embrassa en disant: « Je ne suis pas étonné 
que vous n'ayez pas bien dormi. Notre homme n'est pas méchant, 
mais il est bien bète. Je suis à le recorder et à l'affermir. Vous 
vous êtes conduit à merveille; il n'y a pas le petit mot à dire. — 
Avec tout cela, monsieur, répondis-je, si je croyais qu'il eût la 
hardiesse de porter des plaintes contre moi, je manderais la 
vérité. — Non, reprit M. Lenoir, et je pense que vous le trou- 
verez radouci, car je lui ai beaucoup parlé raison; mais imagi- 
nez la petitesse de cet homme qui veut entrer au Palais porteur 
des ordres du Roi, et commencer son discours par les blâmer et 
déclarer que c'est malgré lui qu'il les exécute. Je lui ai dit : 
« Monsieur le marquis, témoignez de la sensibilité; mais, au 
« Palais, ne soyez que l'homme du Roi et son représentant; 



LE MARQUIS DE ROCHECHOUART. 279 

« parlez avec la dignité et le ton qui conviennent à votre place. » 

J'eusse défié le marquis de suivre le conseil de M, Le- 
noir. Il m'avoua alors que M. de la Tour n'avait connu 
que la veille, et par lui-même, sa destitution de l'inten- 
dance ; que tout ce qu'il avait raconté jusque-là n'avait 
été que par conjecture et pour faire parler M. d'Alber- 
tas. Il ajouta que cela avait encore augmenté le dépit du 
marquis de Rochechouart, qui, vraisemblablement, lui 
avait appris, lors de mon courrier, tout ce qu'il savait, 
mais qui n'avait pu lui communiquer ce dont je n'avais 
pas été chargé de l'instruire : « Au reste, continua-t-il, 
croyez que ce n'est pas tant contre vous qu'il est en colère que 
contre le chancelier. Ohl pour celui-ci, il ne lui pardonnera 
jamais ». 

MM. d'Albertas arrivèrent ensuite dans ma chambre, 
et y. reçurent la visite de M. Lenoir. Tout se traita avec 
franchise et honnêteté ; nous concertâmes tout ce qu'il y 
avait à faire pour le lendemain, convînmes de nous revoir 
l'après-midi, et nous séparâmes très contents les uns des 
autres. 

Je passai la journée à l'hôtel d'Albertas, et n'en sortis 
que pour aller causer avec M. Lenoir. Quant au marquis, 
nous n'entendîmes point parler de lui : notre premier 
président ainsi que sa femme en furent assez piqués. 
On ignorait encore, dans la ville, l'arrangement défi- 
nitif et la recomposition de la compagnie. Dix à douze 
membres de la nôtre étaient dans notre confidence; les 
autres, comme tout le peuple, sachant M. de Rochechouart 
toujours enfermé avec M. de la Tour et M. de Monclar, 
croyaient bonnement que le nouveau Parlement allait 
être formé au moins d'une partie considérable de l'an- 
cien. 

Une preuve que rien n'avait été plus raisonnable que 



280 MES SOUVENIRS. 

là distribution des lieux d'exil faite par M. d'Âlbertas, 
c'est que quatre de ces messieurs seulement, sur soixante- 
quatorze, en ont réclamé un autre que celui où il les avait 
mis. L'un a demandé à aller à Arles, quoique par les in- 
structions que j'avais transmises» le dimanche au soir, il 
eût été recommandé de n'en envoyer aucun dans la rési- 
dence d'une sénéchaussée; un autre jeune homme, qui 
n'avait point de terre et que M. d'Âlbertas avait placé 
dans celle de son père, a mieux aimé être dans celle de 
sa maîtresse; le troisième, très ardent fanatique, devait 
se rendre chez son beau-père, à deux lieues d'Aix; il a 
préféré habiter sa petite maison et son jardin situés dans 
le faubourg même de cette ville; le dernier .enfin, le 
bouillant M. de Gastillon, a voulu demeurer dans une bas- 
tide à la porte de Marseille, dont il essayait de soulever la 
sénéchaussée. Voilà les seuls changements que M. de 
Rochechouart ait faits. Je suis obligé d'appuyer sur ces 
détails., pour que l'on soit à portée d'apprécier les noir- 
ceurs que j'aurai bientôt occasion de raconter, mais qu'il 
m'était impossible de prévoir. 

M. de Gastillon, premier avocat général du Parlement, 
négocia beaucoup pour qu'il lui fût permis de sonner le 
tocsin dans le discours qu'il devait prononcer : M. de 
Rochechouart trouvait tout très bon ; M. Lenoir exigea 
que le discours lui fût communiqué, et tempéra l'ardeur 
de cette tête exaltée. 

Le lendemain matin, à huit heures, l'édit qui suppri- 
mait les anciens officiers du Parlement et en créait de 
nouveaux fut enregistré, chambres assemblées; cette 
cérémonie dura trois quarts d'heure; après quoi on pro- 
céda à la transcription de cet édit sur le registre, en pré- 
sence de M. de la Tour, de M. de Monclar, de M. de Cas- 
tillon et des deux commissaires du Roi. Le plus coura- 



FORMATION DU NOUVEAU PARLEMENT. 281 

geux, le plus ferme de tous fut M. de Castillon; il n'avait 
jamais cherché qu'à acquérir de la célébrité et à faire du 
bruit; il remplissait même alors son vœu, et il se flattait 
de rencontrer encore des occasions de faire parler de lui. 
M. de Monclar était plus abattu : il avait eu toute la vie 
des projets de fortune et d'élévation; ils étaient renver- 
sés; mais le plus faible de tous fut M. de la Tour; il avait 
toujours beaucoup aimé l'argent, et il perdait deux places 
très lucratives. 

Il était dix heures lorsque les commissaires du Roi se 
rendirent à la Cour des comptes. Nous étions assemblés 
depuis neuf. Ils firent d'abord enregistrer l'édit qui nous 
supprimait nous-mêmes. On nous distribua ensuite les 
lettres de cachet qui nous enjoignaient de suivre, à la 
grand'chambre, les commissaires du Roi. Nous nous y 
transportâmes le cœur serré, car l'idée de nous placer 
dans cette grand'chambre, d'où sortaient à l'instant nos 
malheureuxprédécesseurs, nous parut affligeanteetamère. 
Les larmes me montèrent aux yeux quand j'y entrai; il 
me sembla que j'arrivais dans une chambre funéraire 
dont le mort venait d'être emporté. 

M. Lenoir fit un discours honnête, loua les motifs du 
Roi, nous félicita de son choix. M. de Joannis, nouveau 
procureur général du Parlement, parla avec attendrisse- 
ment de nos devanciers, et voulut écarter le préjugé qui 
pouvait charger la compagnie de la honte de l'invasion 
du bien d' autrui ; il distingua : ce qui n'appartient qu'au 
Roi, c'est le pouvoir; ce qui appartient à l'officier, c'est 
la finance. 

Pour moi, j'écoutai peu ; j'étais absorbé dans mes ré- 
flexions, et j'en faisais de profondes sur cet enchaîne- 
ment de causes naturelles qui traîne toujours après le 
mal la peine qui lui est due. Depuis dix ans, le Parle- 



282 MES SOUVENIRS. 

ment n'avait travaillé qu'à nous détruire ; il avait exigé 
du chancelier une foule d'injustices qui nous avaient avi- 
lis ; il avait fini par demander et il s'était longtemps flatté 
d'obtenir notre suppression; et ce chancelier qui l'avait 
si injustement protégé contre nous, devenait alors l'in- 
strument de la ruine de ceux qui avaient cherché à nous 
perdre. Ceci, sans doute, n'était que punition; mais ce 
qui me paraissait leçon importante, c'est que cette puni- 
tion était l'effet même des intrigues par lesquelles le Par- 
lement l'avait méritée. 

Lorsque nous sortîmes, je joignis le jeune M. d'Alber- 
tas, notre nouvel avocat général; il pleurait à chaudes 
larmes, et, oubliant toutes [les insultes que son père, que 
sa mère et lui, avaient reçues de ces messieurs depuis 
six mois, il ne voyait en eux que des compatriotes à 
plaindre. 

Le premier président retourna chez lui; le peuple 
cria : Vive le Roit mais les cavaliers de la maréchaussée 
imposèrent silence et menacèrent d'arrêter quiconque 
ferait éclater sa joie. L'ordre en avait été donné par le 
commandant, lequel, connaissant assez la ville pour 
savoir ce que l'on y pensait, crut, avec raison, devoir ce 
ménagement aux exilés qui, n'étant pas encore partis, 
auraient entendu avec douleur applaudir à leur départ. 

Il faut convenir qu'ils n'étaient point aimés. Quand le 
nouveau Parlement sortit en corps de Cour pour aller 
saluer son chef, le peuple était en haie et marquait la 
plus grande satisfaction. Tous les officiers inférieurs, 
tous les avocats, les consuls d'Aix qui sont en même 
temps procureurs du pays, la sénéchaussée, les chapitres 
et les maisons religieuses, se hâtèrent de venir rendre 
leurs devoirs au nouveau premier président et à la com- 
pagnie. Je raconterai ici, à l'occasion des procureurs, 



FORMATION DU NOUVEAU PARLEMENT. 283 

une anecdote prouvant que ce qui agit sur le peuple est 
surtout le motif de son intérêt : au moment où nous 
entrâmes à la grand'chambre, tous les procureurs au 
Parlement avaient l'air fort triste et plusieurs la larme à 
l'œil; lorsque, présents à la lecture de l'édit, ils eurent 
entendu l'article qui les concernait et ordonnait, que les 
procureurs des comptes ne feraient avec eux qu'un seul 
corps et que tous seraient conservés, nous les vîmes 
changer de visage, sourire, se toucher dans la main et 
s'embrasser mutuellement. 

Le Parlement dînait, ce jour-là, chez M. d'Albertas; 
celui-ci invita M. de Rochechouart à lui faire l'honneur 
d'y venir; il refusa. Je fus chargé, l'après-midi, par ma 
compagnie, de consulter M. Lenoir sur les honneurs que 
nous étions obligés de rendre au commandant, et de lui 
assurer en propres termes que, pour lui, M. Lenoir, il 
emportait nos vœux et notre reconnaissance, mais que, 
pour M. de Rochechouart, on ne désirait faire, vis-à-vis 
de lui, que ce qui était exactement dû à sa place, parce 
qu'après ses propos, qui étaient publics, on ne pensait 
rien devoir à sa personne. M. Lenoir me serra la main et 
me dit : « Le pauvre homme, il faut lui pardonner; mais croi- 
riez-vous bien qu'il ne voulait pas même écrire à M. le chan- 
celier, à qui il devait une réponse? Je l'ai enfin décidé à envoyer 
un mot, par lequel il s'en rapporte à ce que je mande. » 
Il me quitta ensuite pour aller savoir du marquis quelle 
était l'étiquette par rapport à lui, et revint m'annoncer 
qu'il fallait que quatre députés du Parlement allassent 
le visiter. Cela fut exécuté, et je n'eus garde d'être un de 
ces députés. Ils s'y rendirent sans robe; la visite fut 
froide de part et d'autre. 

Pendant toute la journée, j'aidai beaucoup M. Lenoir 
dans la rédaction de ses procès-verbaux; M. d'Albertas 



28* MES SOUVENIRS. 

m'avait prié de redemander cette liste des [lieux d'exil 
que j'avais remise le dimanche au marquis. Elle devait 
faire la sûreté de notre premier président. M. Lenoir me 
répondit : « Je vous la rendrai ce soir; il ne peut pas vous la 
refuser. » Sur les huit heures du soir» M. de Rochechouart 
et M. Lenoir vinrent faire à M. et à Mme d'Albertas la 
visite d'étiquette; la salle d'assemblée était pleine; il y 
avait sept ou huit tables de jeu. Le marquis ne parla qu'à 
Mme d'Albertas, et la visite fut très courte. Vers les 
dix heures, j'allai souhaiter à M. Lenoir un bon voyage 
et lui réclamer cette liste qui m'était promise. Il me dit : 
« Je ne conçois rien à M. de Rochechouart; je la lui ai deman- 
dée, il ne veut pas la rendre; c'est une fantaisie; mais qu'est-ce 
que cela fait à M. d'Albertas? Il ne se soucie pas qu'on sache 
qu'il l'a dressée. Je ne vous conseille pas d'insister, cela occa- 
sionnerait encore de l'aigreur. Laissons partir cet homme; je 
désirerais qu'il eût déjà décampé. » 

M. d'Albertas regarda ce refus comme une petitesse; 
ni lui ni moi n'imaginions ce qui est arrivé depuis. A 
cinq heures du matin, le commandant quitta Aix pour 
joindre, à Tarascon, M. de la Tour qui l'y attendait. Les 
exilés partirent aussi, et M. Lenoir vint nous voir, le 
matin, avec l'air d'un homme qui est soulagé d'un grand 
poids. Nous raisonnâmes un instant sur ce qui me con- 
cernait, et il me dit avec beaucoup d'amitié : « Tenez, vous 
connaissez comme moi le chancelier; il a cru avoir besoin de 
nous, mais il ne nous aime ni l'un ni l'autre; la besogne est 
faite, ne nous plaignons point du marquis de Rochechouart. Il 
faudrait que celui-ci récriminât; le chancelier en serait 
charmé, et saisirait l'occasion de se tenir quitte avec nous. » 
J'ai exactement suivi son conseil, et j'en suis encore à 
savoir si j'ai bien fait. M. Lenoir se mit en route à onze 
heures, avant que nous fussions de retour du Palais. 



MESSE ROUGE. 285 

Nous nous y étions assemblés, sur les neuf heures, 
pour la cérémonie de la rentrée des audiences. Dès 
sept heures du matin, la sénéchaussée avait procédé à la 
publication de l'édit et de notre arrêt. Elle fut la première 
à prêter serment ; on célébra la messe rouge ; les avo- 
cats, les procureurs vinrent tous au serment; tout se 
pratiqua comme sous nos prédécesseurs. Le nouveau 
Parlement ne reçut que des marques de respect et de 
soumission, et, à partir de cette époque, non seulement 
il n'y eut pas la moindre interruption dans le service 
public, mais il se fit avec beaucoup plus d'exactitude et 
de régularité que sous l'ancien Parlement, dont les offi- 
ciers avaient coutume de retourner, après la messe, à 
leur campagne, et de ne se réunir, pour travailler sérieu- 
sement, que vers les Rois. 



CHAPITRE XVI 

Réception du premier président, M. d'Albertas, par la ville de Mar- 
seille. — Mlle de Lenfant devenue la présidente d'Albert. — Je 
me rends à Fontainebleau. — Lemoyne et Mme la Dauphine. — 
Frappez, je suis Pyrrhus. — Le chevalier de Maupeou convoite la 
place de gouverneur de Provence. — Rupture avec l'archevêque 
de Cambrai, avec la comtesse de Gramont et avec Mme de Sars- 
field. — Brochure de M. de Lauraguais. — Ma réponse. — Réu- 
nion du conseil de Mgr le comte de Provence. — Mme Ledroit. — 
Accusation portée contre moi. — M. de Rochechouart et les lettres 
de cachet. — Refus du privilège d'impression. — Remboursement 
des offices et des dettes de l'ancienne chambre des comptes d'Aix. 
— Mme Moreau chez Mme de Talleyrand. — Lettre au marquis de 
Rochechouart. — Arrangement proposé par M. Lenoir. — Réponse 
de Mme de Rochechouart. — Mort du duc delà Vauguyon. — Con- 
tinuation de mon ouvrage sur l'Histoire de France. 



Je restai à Aix jusqu'au 19 octobre 1771, et j'y tra- 
vaillai, avec le plus grand soin, à tout ce qui regardait la 
discipline intérieure de la compagnie. Elle débuta par un 
arrêté pour demander au Roi le retour des exilés, et 
écrivit à Sa Majesté une lettre qui fut trouvée si noble, 
que M. le duc d'Aiguillon crut devoir l'envoyer à Bor- 
deaux, au maréchal de Richelieu, qui l'y fit imprimer. Elle 
a été mise dans toutes les gazettes de Hollande, mais 
tronquée et défigurée. 

Pendant que j'étais là, toutes les sénéchaussées de la 
province enregistrèrent. Tout le monde députa au nouveau 
Parlement pour lui témoigner sa satisfaction. Le premier 
président alla,, au bout de huit jours, à Marseille, ville 



LA PRÉSIDENTE D'ALBERT. 287 

que les ministres supposaient extrêmement attachée à 
l'ancienne compagnie. J'étais de ce voyage : la ville 
entière accourut au-devant de nous en criant : Vive le Roi! 
et en donnant les marques de la joie la plus vive et la plus 
bruyante. M. de Montyon, nouvel intendant, qui était 
arrivé à Aix le lendemain du départ de M. Lenoir, ne 
revenait pas de sa surprise de voir que tout se passait si 
bien : il n'eût pas pensé que nos prédécesseurs seraient si 
peu regrettés. 

Afin d'égayer ces mémoires trop sérieux, je placerai 
ici une anecdocte assez plaisante dont je m'amusai un 
moment. Au nombre des jeunes femmes qui jouaient tous 
les soirs chez Mme d'Albertas, j'en aperçus une peu jolie, 
mais bien faite et ayant beaucoup de physionomie et de 
gaieté; elle était femme d'un président de la Chambre des 
comptes qui devenait président du Parlement. Elle s'ap- 
procha de moi avec un air de connaissance, m'embrassa, 
et me dit qu'elle m'était fort obligée de ce que je venais 
de la faire présidente à mortier, n'ayant pas voulu la faire 
autre chose. Je fus bien étonné de retrouver en elle une 
jeune personne (i) que l'on m'avait proposé d'épouser en 
1765. Son père était alors à Paris et jouissait de 25,000 
livres de rente en Provence; mais, livré à ses plaisirs, il 
cherchait à se défaire à bon marché de sa fille aînée, qu'il 
avait mise à l'abbaye de Notre-Dame de Me aux. Elle 
devait être un bon parti, car elle n'avait point de frère 
et n'avait qu'une sœur contrefaite destinée à vieillir dans 
un couvent, incapable de se marier. Le père, philosophe 
libertin, entendit parler de moi à un président de notre 
compagnie, comme d'une autre espèce de philosophe 
qui se souciait fort peu de la fortune. Gela le tenta, 

(4) Mlle de Lenfant. 



290 MES SOUVENIRS. 

bourses; mais il me promit, de la part du Roi, des grâces 
qui sont encore à venir. 

Je trouvai sur toutes les cheminées ces vers de Lemoyne 
dont j'ai déjà parlé; on me les donna comme étant de ce 
célèbre sculpteur, et je m'en amusai énormément. Le 
vrai est que mes vers, signés de lui, étaient arrivés à 
Mme la comtesse de Noailles, le même jour que la lettre 
par laquelle il écrivait qu'il mettait au Salon le buste de 
Mme la Dauphin e. Il s'était ensuite présenté. La princesse 
lui avait dit : « Monsieur Lemoyne, non seulement vous faites de 
belles statues; vous faites encore de très jolis vers. » Étourdi 
du compliment et ne sachant ce qu'il signifiait, il n'avait 
répondu que par des révérences, et était demeuré embâté 
de mes vers. Je me découvris alors à Mme la comtesse de 
Noailles, qui rit beaucoup de la méprise, mais n'a jamais 
osé la conter à Mme la Dauphine. 

Lemoyne a été infiniment plus honnête : il voulut à 
toute force connaître celui qui l'avait fait parler; et, ne 
pouvant le trouver parce que je ne me nommai point et 
que Mme de Noailles lui garda elle-même le secret, il 
continua ses recherches à Paris. Enfin, au voyage de 
Compiègne suivant, il annonça publiquement, dans l'anti- 
chambre de Mme la Dauphine, qu'il venait de terminer 
un buste de cette princesse, destiné à celui qui l'avait si 
bien fait parler en vers. Je le sus ; je le rencontrai dans 
la rue et lui dis : a Frappez , je suis Pyrrhus. » Il m'embrassa 
et répondit : « Pyrrhus aura mon ex-voto. » Il m'envoya ce 
buste au retour, et je le garde précieusement. Qui que ce 
soit n'osa encore rapporter cette aventure à Mme la Dau- 
phine, de peur de paraître s'intéresser à un protégé de 
M. de la Vauguyon. 

Revenons à mon séjour à Fontainebleau, où je m'occu- 
pai, jusqu'à la fin du voyage, à demander et à faire expé- 



NAISSANCE DE MA SECONDE FILLE. 291 

dier une foule de lettres patentes pour donner à ma 
compagnie la dernière forme, et assurer la solidité de 
l'opération. 

Je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir que la mau- 
vaise volonté de M. de Rochechouart avait un peu percé 
dans ce pays-là; on n'en sera pas surpris, si l'on songe 
que le nouveau Parlement était fort peu satisfait de lui, et 
que notre procureur général entretenait une correspon- 
dance intime et suivie avec M. le duc d'Aiguillon. 

Le chevalier de Maupeou avait commandé en Provence, 
et j'eus lieu de conjecturer qu'il convoitait la place du 
marquis; partout où il me rencontrait, il m'en disait du 
mal pour me faire parler. Je ne m'y laissai pas prendre; et, 
un jour, il poussa la hardiesse jusqu'à m'affirmer que le 
parlement d'Aix était très piqué contre le commandant, 
qu'il en était sûr, et que, si le ministre ne connaissait pas 
par moi-même les sujets de mécontentement que celui- 
ci avait donnés à ma compagnie, on pourrait m'en savoir 
mauvais gré. Je n'en crus rien; ces suggestions m'indi- 
gnèrent, et je pris le parti dont j'étais convenu avec 
M. Lenoir, et auquel j'avais été très fidèle dans ma 
correspondance, celui de me taire sur M. de Rochechouart, 
en disant de M. Lenoir tout le bien qu'il méritait. 

Quand je rentrai à Paris, ma femme y était déjà, et elle 
accoucha, le 29 novembre, de ma seconde fille (i), qu'elle 
nourrit comme la première. Dès le lendemain de mon 
arrivée, j'allai trouver l'archevêque de Cambrai à l'Ar- 
senal ; il me reçut bien, m'entretint d'un mémoire furieux 
que l'on avait publié contre lui, réclama mes conseils et 
mes secours. Sur mon voyage, que je lui contai sans lui 
rien confier de mes démêlés avec le marquis de Roche J 

(1) Pauline, née en 4774, épousa le baron de Clédat en 4792, et 
mourut à Chambourey le 24 janvier 4865. 



292 MES SOUVENIRS. 

chouart, il me dit : « On ne peut vous blâmer, vous avez suivi 
votre compagnie, et vous avez eu des ordres; mais ayez la tête 
haute, et ne faites pas comme M. de Périgord qui, en revenant 
de Languedoc, allait s'excuser de maison en maison. — Êtes-vous 
bien sûr qu'il le fit? répliquai-je ; je l'ai rencontré près de Pont- 
Saint-Esprit : il retourne à Montpellier, a l'air très confiant, 
et m'a parlé de son premier voyage en homme d'honneur qui ne 
craint rien. » J'ai oublié, en effet, de mentionner cette ren- 
contre. M. de Périgord, dont l'amitié ne s'est pas refroidie 
depuis, avait commencé par faire retourner ma chaise et 
voulait absolument que je l'accompagnasse à Montpel- 
lier. Je lui répondis : « Vous n'êtes point encore ici dans votre 
commandement, et il faut que je me rende à la Cour, où l'on 
dira peut-être autant de mal de moi que l'on en a dit de vous. » 

M. de Cambrai reprit : a Quoi qu'il en soit, avez-vous vu la 
comtesse de Gramont? — Pas encore, répliquai-je. — Je 
vais vous y mener, dit-il, et nous y passerons la soirée; on fera 
peut-être bien des histoires sur votre compte, mais tenez ferme. » 
Du reste, nous fûmes, le prélat et moi, tout aussi bien que 
jamais, et il me pria à dîner pour le jeudi suivant. 

Nous allâmes effectivement ensemble chez la comtesse 
de Gramont; elle m'accueillit moins bien que l'arche- 
vêque; mais comme elle était accoutumée avec moi au 
ton des plaisanteries, je ne fus point surpris de celles 
qu'elle me décocha sur ma nouvelle qualité de conseiller 
au parlement de Provence. 

Trois jours après, je dînai chez M. de Cambrai. Je le 
trouvai changé à mon égard; il avait l'air sérieux; je lui 
reparlai du mémoire pour lequel il m'avait consulté; je 
lui lus même le plan de la réponse que j'imaginais qu'il 
devait y faire. Il me remercia froidement et me demanda 
si j'avais examiné les papiers qu'il m'avait remis sur 
cette affaire; je lui répondis que je les avais sur mon 



BROUILLE AVEC M. DE CAMBRAI. 29S 

bureau. « Vraisemblablement, reprit-il, vous n'aurez pas le 
temps de vous en occuper. » Comme il y avait du monde, je 
ne voulus pas entrer en explication avec lui, mais je crus 
m'apercevoir que cette qualité de conseiller d'un nou- 
veau parlement déplaisait; j'attribuai ce changement à 
l'esprit de parti et aux préjugés de faction. 

Dès le lendemain, il envoya chercher ces papiers, et 
me manda qu'il était bien aise de travailler lui-même à 
son projet de Mémoire. J'allai le voir ; j'essayai de rompre 
la glace. Ce fut alors qu'avec une franchise sévère il 
me dit que je ne devais pas douter que mes liaisons avec 
le chancelier n'eussent prodigieusement déplu à tous 
mes amis; que je venais, par mon voyage, de justifier 
tous les propos tenus autrefois contre moi, et dont il 
n'avait d'abord rien cru; qu'accepter, dans ces circon- 
stances, la charge de conseiller au parlement d'Àix, était 
me livrer à la haine des amis de M. de Choiseul, et que 
lui, son frère, ne pouvait plus désormais vivre avec moi 
sur le ton où nous avions été jusque-là. 

Je répondis qu'avant d'être conseiller au parlement 
d'Aix, j'étais conseiller à la Cour des comptes de Pro- 
vence, qu'il eût été déraisonnable à moi de me séparer de 
mon Corps, que l'abandonner dans cette occasion eût été, 
au contraire, m'afficher comme fanatique pour un parti, 
et qu'il savait lui-même que je n'avais jamais consenti à 
être d'aucun. « Je respecte monsieur votre frère, ajoutai-je; 
il n'a, cependant, jamais été mon protecteur, et vous n'ignorez 
pas que madame votre sœur me haïssait; mais quand je leur 
tiendrais par la reconnaissance, ne supposez pas qu'elle aurait 
jamais pu m' obliger à manquer ou à l'obéissance que je dois au 
Roi, ou à la fidélité que je dois à ma compagnie. Mes opinions, 
vous les connaissez; mes principes, je n'en ai point changé. Je 
vous dirai plus, car je vous regarde encore comme un ami : je 



f94 ME8 8ODVENIR8. 

n'ai point varié dans le jugement que je porte des personnes; 
mais j'ai fait ce que j'ai dû, et je l'ai fait de la manière que je le 
devais. — Vous le croyez, me répondit-il, eh bien t moi, je tous 
avertis que cela vous perd dans le monde, que vous n'y trouverez 
plus ni amitié ni confiance, et qu'en prenant, avec une mauvaise 
besogne, les engagements que vous venez de contracter, vous avez 
fait le sacrifice de tous vos anciens amis. » Ces expressions 
m'irritèrent : « Cela peut être, monseigneur, m'écriai-je, si mes 
anciens amis sont des fous et des enthousiastes! » Il m'arrêta : 
« Sont-ce des fous et des enthousiastes qui ont abandonné M. de 
Périgord? — Oui, monseigneur, si on l'a abandonné; mais j'en 
doute. — Vous ne savez donc pas à quel point sa famille a été 
révoltée contre lui? — Bel effet, monseigneur, des intrigues et 
de la chaleur des partis : la division des honnêtes familles. Eh 
bien t Eh bien t je ne verrai que des gens assez honnêtes et assez 
sages pour s'élever au-dessus de ces divisions. » L'archevêque 
répétait toujours : « Aht votre voyage, votre malheureux 

voyage I que j'en suis fâché pour vous t L'esprit de vengeance 

le marquis de Rochechouart des honnêtes gens dépouillés » 

Au nom du marquis de Rochechouart, je rougis de 
colère : « Monseigneur, je me suis imposé silence sur le mar- 
quis de Rochechouart, ne me forcez pas à le rompre — 

« Allons, me dit-il, il est trop tara pour vous donner des con- 
seils, ils seraient inutiles; mais, croyez-moi, ne voyez plus que 
les amis du chancelier et les d'Aiguillon : ne vous exposez plus 
à paraître devant les autres. — Je vous entends, monseigneur, 
répliquai-je, Mme la comtesse de Gramont ne veut plus me rece- 
voir. Eh bien t prévenez-la qu'il est inutile qu'elle me fasse fermer 
sa porte, je ne me présenterai plus chez elle. » Il ne me répon- 
dit rien, et je sortis outré de colère et pénétré de douleur. 

J'avais toujours considéré la comtesse de Gramont 
comme la meilleure et la plus fidèle de mes amies; j'avais 
vu grandir ses enfants, dont un des précepteurs fut un 



M™ DE GRAMONT ET SES ENFANTS. 295 

M. Michelet, et, plus tard, elle m'avait témoigné les 
inquiétudes qu'elle éprouvait sur leur compte. C'est à 
Marly, chez la comtesse de Noailles, qu'elle me confia, en 
pleurant, que Louvigny (1), son aîné, et sa fille (2), 
Mme d'Ossun, déjà mariée, étaient d'une effroyable 
bêtise. Je conviendrai qu'elle n'avait pas d'efforts à faire 
pour me le persuader. Rien ne me paraissait si béte que 
sa fille : quand, appelé chez Mme de Gramont pour lui 
annoncer la mort de son mari, et obligé de passer la nuit 
à son chevet, nous avions fait venir sa fille pour la lui 
apprendre, e|lle ne nous avait répondu que par un rire 
inconscient. Il fallut donc commencer par s'en défaire en 
la mariant de notre mieux. M. d'Ossun l'accepta pour son 
fils (3), à condition qu'il serait grand d'Espagne. Savez- 
vous à quoi aboutit ce mariage? Le jeune d'Ossun, qui 
s'était résigné à être l'époux d'une imbécile, eut encore 
la douleur de se voir informer qu'elle ne voulait absolu- 
ment pas coucher avec lui; la comtesse de Gramont le 
lui avoua elle-même. Le pauvre diable se dit alors : 
« Hé Ment je prendrai une fille; ma belle-mère n'avait que 
trop raison de réassurer que, de tous ses enfants, Dosté seule 
valait quelque chose, » Il y avait, dans ce temps-là, à 
l'hôtel de Soubise, un de ces bals où toute la jeunesse 
de Paris jouait un jeu monstrueux. La comtesse de Gra- 
mont me proposa d'y aller avec elle; les rues étaient 
pleines de carrosses et la nuit était très avancée quand 



(4) Antoine-François de Gramont, né le 3 octobre 4752. — c La 
comtesse de Gramont doit faire présenter au Roi son fils. Elle a écrit 
& M. d'Aiguillon pour avoir une compagnie pour lui et n'a point eu 
de réponse. » (Journal de Moreau, 23 mars 4774.) 

(2) Geneviève, née le 28 janvier 4750. 

(3) Claude-Pierre-Hyacinthe, né le 2 février 4750, fils de Pierre- 
Paul, marquis d'Ossun, ambassadeur à Naples, à Stockholm et à 
Madrid, et de Louise-Thérèse Hocquart. 



296 MES SOUVENIRS. 

nous y arrivâmes. Nous parcourûmes, elle et moi, les 
salles, regardant par-dessus les épaules de tout le monde; 
nous découvrîmes M. d'Ossun qui jouait un jeu à perdre 
cent mille écus. Vous imaginez bien que la pauvre 
femme fit à son gendre, dès le grand matin, une bonne 
et importante leçon. Il faut rendre cette justice à 
M. d'Ossun : de ce moment, il a toujours vécu à mer- 
veille avec sa belle-mère; il goûta ses avis, et son premier 
soin fut d'aller donner congé à cette fille qu'il avait 
choisie pour se dédommager des rigueurs de sa femme. 
Ce qu'il avait promis à cette créature, il le lui paya et 
même au delà, à condition qu'elle se considérerait comme 
bien et dûment renvoyée. 

Mais ce qui doit prouver la différence qu'il y a entre la 
bêtise de l'esprit et l'élévation de l'âme, le voici : ce Lou- 
vigny, que l'on trouvait si stupide, est aujourd'hui un des 
plus zélés et des plus fidèles serviteurs du Roi son 
maître; et cette pauvre Mme d'Ossun, si, comme je le 
crains, elle est déjà dans le sein de Dieu, est certaine- 
ment morte comme une héroïne : lorsque nos effroyables 
bourreaux prirent le parti d'assassiner notre malheureuse 
Reine, ils ordonnèrent d'interroger, dans leurs procé- 
dures, toutes les personnes qui pouvaient avoir eu des 
relations avec elle, et l'on demanda à Mme d'Ossun, qui 
avait été sa dame d'atour, ce qu'elle eût fait afin d'éviter 
le sort destiné à sa maîtresse : « Ce que f eusse fait, 
répondit-elle, je me serais jetée à ses pieds pour obtenir d'elle 
l'honneur de la suivre! » 

Pourtant, dans le mécontentement dont M. de Cambrai 
s'était fait l'interprète, je n'apercevais encore que l'effer- 
vescence des partis et l'effet de nos malheureuses divi- 
sions. J'interrogeai les physionomies, et je remarquai 
qu'effectivement la plupart de ceux avec qui jusque-là 



M M « DE SARSFIELD. 297 

j'avais passé ma vie me traitaient avec la plus grande 
froideur; j'étais bien éloigné de soupçonner la trame 
malhonnête que Ton avait ourdie contre moi. Pendant 
l'espace de trois semaines, je me trouvai abandonné 
d'une foule de gens qu'autrefois je voyais sans cesse. 
L'avouerai-je néanmoins? ceux à qui j'en sus le moins 
mauvais gré furent la comtesse de Gramont et l'arche- 
vêque de Cambrai : ils mirent de la bonne foi dans leur 
rupture; ils déchirèrent l'amitié ; j'en rencontrai plusieurs 
autres qui aimèrent .mieux la découdre. Je regardai les 
premiers comme* des fous; les autres furent des lâches à 
mes yeux. Je n'ose nommer ceux que je pourrais placer 
dans cette seconde classe : il y aurait, sur cette liste» les 
plus honnêtes gens du monde; j'ai plaint leur faiblesse, 
et j'ai peut-être regretté leur société plus qu'elle ne valait. 
Je ne puis cependant me dispenser de mentionner ici 
Mme de Sarsfield, appelée auparavant Mme de Galliffet, 
avec qui j'étais lié depuis quinze ans de la plus intime 
amitié. Je l'avais connue chez Mme la comtesse de Gra- 
mont dont elle était amie, et j'avais pour elle une véri- 
table confiance que je n'avais pas pour la comtesse. 
Mme de Sarsfield n'eut le courage ni de m'éconduire ni 
de me conserver : elle suivit le torrent; ce fut moi qui 
cessai de la voir parce que je fus indigné de ses ménage- 
ments mêmes; il me sembla que j'allais la haïr. Mais si 
l'amitié ne doit plus consoler ma vieillesse, la haine du 
moins n'en fera pas le tourment; si mes ennemis me 
l'avaient inspirée, je më croirais trop leur victime. 

Je cherchai à me distraire par le travail. Il avait paru, 
pendant l'été de 1771, une brochure de M. de Laura- 
guais (1), intitulée : Le droit public de la France; il s'était 

(1) Louis-Léon-Félicité, duc de Brancas, connu sous le nom de 
comte de Lauraguais, né en 1733, se distingua a la bataille de Gré- 



298 MES SOUVENIRS. 

permis de mettre son nom à une détestable rapsodie où il 
répétait, avec un air scientifique, tout ce que nos républi- 
cains avaient dit contre le gouvernement. En deux 
endroits de «cet ouvrage, il m'insultait malhonnêtement, 
et M. de Montesquiou (i) me montra en 1771, chez M. le 
marquis de Lévis (2), à Gompiègne, une note ou ce fou, 
qui s'était expatrié, faisait plus qu'attaquer mes prin- 
cipes ; il maltraitait ma personne. Quelques amis m'avaient 
conseillé de traîner un peu dans la boue l'auteur et son 
beau système. J'avais composé un petit ouvrage qui eût 
égayé le public à ses dépens, et qui cependant renfermait 
des vérités utiles. Je voulus le revoir quand je fus revenu 
de Provence; je le retravaillai encore; mais je réfléchis 
que je n'étais plus h l'âge où la Lettre du chevalier et les 
Cacouacs étaient de saison : je trouvai M. de Lauraguais 
un adversaire qui ne valait pas trop la peine que je me 
colletasse avec lui, et mon voyage de Provence même 
m'avait ôté toute envie de rire. 

J'effaçai donc de mon ouvrage et le nom de M. de Lau- 
raguais, et tout ce qui pouvait le regarder, et les plaisan- 
teries que j'y avais placées; je ne conservai que les 
recherches. J'avais beau jeu sur cela, car je n'avais 



velt, quitta la carrière militaire pour se livrer aux sciences et aux 
lettres, se lia avec Voltaire, ne réussit pas comme auteur drama- 
tique, s'occupa de médecine et de chimie avec son ami Lavoisier, 
adopta les idées de la Révolution, fît de l'opposition & tous les gou- 
vernements, et n'en fut pas moins nommé pair de France en 1814, 
& la Restauration. Il mourut en 1824. Sa femme avait été guillotinée 
en 1793. 

(1) Anne-Pierre, marquis de Montesquiou, né en 1739, mort en 
1798. Lieutenant général, puis, en 1780, maréchal de camp, membre 
de l'Académie française en 1784; député de la noblesse en 1789 et 
général en chef de l'armée du Midi en 1792. 

(2) François-Gaston, duc de Lévis, né en 1720, mort en 1787, ma- 
réchal de France, compagnon d'armes de Montcalm au Canada, 
gouverneur de l'Artois. 



« ESSAI HISTORIQUE ET MORAL, ETC. » 299 

jamais interrompu mon grand travail sur l'histoire, que 
je remettais toujours par parties à M. de la Vauguyon, 
pensant le remettre à M. le Dauphin. Je tirai de mes por- 
tefeuilles tout ce qui pouvait terrasser le système républi- 
cain, dont M. de Lauraguais avait essayé d'être le cham- 
pion, et j'eus bientôt en état de paraître deux volumes que 
j'intitulai : Essai historique et moral sur la nature du gouver- 
nement français sous la première et sous la seconde race de nos 
Rois, et sur les causes des révolutions que le pouvoir a essuyées. 

Les relations que j'avais eues avec M. le chancelier, 
depuis quelques mois, m'avaient fait connaître un homme 
en qui il avait beaucoup de confiance, et auquel il s'en 
rapportait pour tout ce qui intéressait la librairie : cet 
homme était M. Le Brun, alors inspecteur du domaine et 
demeurant à la chancellerie. Il me sembla nécessaire de 
lui communiquer cet ouvrage, prévoyant qu'il pourrait 
m'être fort utile si, comme j'en avais le désir, je le don- 
nais à l'impression. Le Brun le lut et m'en adressa les 
plus grands éloges. Je demandai donc un censeur en 
règle ; celui-ci non seulement approuva cette production, 
mais écrivit au bas son approbation en des termes qui, 
peut-être exagérés, n'excitèrent que trop, dans la suite, 
l'attention de M. le chancelier. Je reviendrai bientôt là- 
dessus. 

Le second conseil de M. le comte de Provence sô tint 
au commencement de décembre : c'était le premier 
auquel j'assistais. Le prince m'avait très bien accueilli à 
mon retour de Provence. Je ne crus pas devoir laisser 
dégrader ma place de premier conseiller, et comme j'étais 
le seul des premiers officiers qui n'eût pas été entendu 
lorsque M. de la Vauguyon avait présenté au prince son 
règlement, je pris la liberté de réclamer contre l'article 
qui accordait aux secrétaires des commandements la pré- 



300 MES SOUVENIRS. 

séance sur moi. Le prince reçut ma réclamation et me 
permit de lire mon Mémoire au conseil ; l'un des secré- 
taires des commandements, M. de Dangeul, eut l'impru- 
dence de répliquer immédiatement et gâta sa cause en 
battant la campagne. Je priai moi-même qu'on lui donnât 
le temps de répondre par écrit; alors les secrétaires des 
commandements ne cherchèrent plus qu'à différer» et il 
se passa plusieurs conseils sans qu'on pût les forcer à lire 
leur Mémoire ; ils se fondaient sur l'autorité du règle- 
ment que j'attaquais et disaient : « C'est chose jugée. » Le 
prince écarta cette fin de non-recevoir et voulut que la 
question fût traitée au fond. Je m'étais flatté de la faire 
décider dans le conseil; je m'appuyais, pour cela, sur un 
article du règlement même, et je désirais d'autant plus 
avoir le conseil pour juge, que tous ses membres me 
paraissaient persuadés de mes bonnes raisons et con- 
naissaient les monuments historiques que j'avais en ma 
faveur. Mais les secrétaires des commandements, qui 
voient tous les jours le prince dans son intérieur, intri- 
guèrent et lui firent suggérer, par tous leurs amis, qu'il 
devait prononcer lui-même sans consulter le conseil. 
Enfin, au bout de plus de six mois, ils lurent leur Mé- 
moire ; je demandai la permission d'y répondre sur-le- 
champ, et je parlai pendant près de trois quarts d'heure, 
sans que le prince parût s'ennuyer. Si ma cause eût été 
mauvaise, je l'eusse perdue sans ressource, car je n'avais 
pour moi que mes raisons. Le prince était trop juste pour 
me condamner; il n'osa pas non plus condamner ses 
secrétaires des commandements : il arrêta que nous con- 
serverions la place que nous occupions, mais par provi- 
sion seulement, et jusqu'à ce qu'il jugeât définitivement 
la question. Il se fonda sur ce qu'au conseil du Roi, celui 
qui a pris une fois son rang n'en descend point. Il savait 



MÉMOIRE SUR LES DROITS DU 1 er CONSEILLER. 301 

cependant bien que c'était mon voyage de Provence qui 
m'avait empêché de faire valoir mes droits dès la pre- 
mière séance. Quoi qu'il en soit, il crut par là ménager 
tout le monde; mais une preuve aussi qu'il ne prétendit 
pas décider contre moi, c'est que, dans la suite, M. de 
Dangeul ayant vendu sa charge, et son successeur ayant 
voulu se placer au conseil au-dessus de moi, je l'arrêtai; 
le prince, à qui je représentai que sa décision n'avait 
été que provisoire et laissait, par conséquent, nos droits 
en suspens, ordonna que je prendrais ma séance au-dessus 
de ce nouveau venu. Comme je tenais à assurer le droit 
de ma charge, et que le plus fort de tous les provisoires 
sera tôt ou tard celui de la raison, j'ai fait imprimer mon 
Mémoire, avec l'autorisation du prince; l'affaire sera 
donc tout instruite lorsqu'on désirera la juger, ce qui 
n'est plus guère intéressant pour moi : toutes Ces choses 
se sont passées à plusieurs mois de distance. Je reviens 
au commencement de l'année 1772 et aux suites de mon 
voyage de Provence. 

Dans les premiers jours de janvier, une honnête et 
digne femme nommée Mme Ledroit, qui rassemble, tous 
les soirs, chez elle, la meilleure compagnie de Paris, me 
dit dans une visite où nous nous trouvâmes tête à tête : 
« Je suis trop de vos amis pour ne pas vous informer des histoires 
que Von débite sur votre compte. Il en court une affreuse qui 
n'est pas vraisemblable. Qu'est-ce que cette aventure des lettres 
de cachet de Provence que Von vous met sur le corps? » 

Je lui témoignai la plus vive reconnaissance et lui 
contai simplement l'histoire de mon voyage. « Voilà qui 
est net, reprit-elle, je comprends cela. Eh bien! sachez donc ce 
que rapportent tous vos ennemis^ et ce qu'ils osent donner 
comme très certain : ils prétendent que vous n'êtes arrivé en 
Provence que vour satisfaire vos vengeances particulières, que 



302 MES SOUVENIRS. 

vous vous êtes fait remettre des lettres de cachet en blanc, que 
vous avez rempli ces blancs de lieux déserts, de rochers inhabi- 
tables, que ces malheureux étaient perdus sans M. de Roche- 
chouart qui a substitué, aux lieux que vous aviez indiqués, des 
habitations plus humaines. » 

Je tremblais de colère en entendant ces atrocités, et 
Mme Ledroit, qui savait mieux que personne combien 
j'étais incapable de cette horreur, crut devoir me rassurer. 
« Non, madame, non, je n'ai aucune inquiétude sur ces propos, 
et si le marquis de Rochechouart n'est pas le plus méchant et le 
plus hypocrite des hommes, j'aurai la preuve de la fausseté de 
ces horribles calomnies. Ce qui m'irrite, ce qui me confond, 
c'est qu'il y ait des hommes assez abominables pour les inventer. » 
Je sortis plein de gratitude, mais fort agité; j'avoue qu'il 
me venait, malgré moi, <Jes soupçons contre M. de Roche- 
chouart. Je me rappelais cette liste qu'il avait refusé de 
me rendre : « Cependant, pensais-je, il faudrait qu'il fût un 
grand scélérat; cela ne peut pas être. » 

Dès le lendemain matin, je commençai à écrire un 
Mémoire, que je comptais adresser à tous les ministres, 
pour me plaindre de cette calomnie, pour demander que 
Ton vérifiât les faits qui m'étaient imputés, et que Ton 
obligeât le marquis de Rochechouart à s'expliquer. Avant 
de l'envoyer, j'allai voir M. Lenoir : témoin de ce qui 
s'était passé, il me devait le plus ferme témoignage. Je 
lui racontai ma conversation de la veille, je lui montrai 
mon Mémoire. « Personne, me dit-il, n'est plus en état d'attes- 
ter les faits que moi : j'y étais présent; soyez sûr que je parlerai. 
Je vous ai mandé moi-même, à mon retour de Provence, combien 
les ministres étaient contents de vous. — // ne s'agit pas ici 
des ministres, monsieur, lui répondis-je; il est question du 
public, et c'est à toute la terre qu'il faut parler. » Il me parut 
indigné de cette atrocité, et il lui échappa de s'écrier : 



NOIRCEUR DE M. DE ROCHECHOUART. 303 

a Vous verrez que c'est la bêtise du marquis de Rochechouart 
qui a donné lieu à ce mauvais propos. — Qu'appelez-vous, 
monsieur \ la bêtise? s'il a répandu ce bruit, c'est un monstre. 
— // n'en est pas capable, répliqua M. Lenoir. — Expli- 
quez-vous donc sur cette bêtise; je n'en ai point connu de lui qui 
pût avoir de telles suites. — Eh bien! reprit-il, il faut donc 
vous l'apprendre; je ne vous l'ai pas dit jusqu'ici parce que vous 
n'aviez déjà que trop de sujets d'être irrité. D'ailleurs, je n'ai 
pas pu prévoir que les choses en viendraient là. Vous saurez 
donc qu'après que vous eûtes remis à M. de Rochechouart les 
lettres de cachet, il tint conseil avec ses amis, M. de Monclar, 
M. de Castillon et autres; on lui persuada que les noms des lieux 
d'exil, remplis d'une main qui n'était pas celle de son secrétaire, 
lui feraient le plus grand tort en prouvant que le ministre n'avait 
pas eu une confiance entière en lui. On l'engagea donc à faire 
gratter ces noms; mais comme ils étaient pourtant ceux des 
lieux où tous ces messieurs désiraient être envoyés, on parvint 
également à le convaincre qu'il devait faire récrire ces mêmes 
lieux par son secrétaire. Il donna dans ce piège; j'eus beau m'y 
opposer, non que j'en prévisse les suites, mais parce que je trou- 
vais cette attention petite et capable de consumer un temps 
précieux. Le marquis en crut ses conseils, et on passa la nuit à 
enlever, sur chaque lettre de cachet, les noms qu'avait écrits le 
copiste de M. d'Albertas, et à y faire récrire ce même nom de 
la main du secrétaire de M. de Rochechouart. Vous jugez bien 
que, lorsque ces exilés ont vu les lettres de cachet ainsi grattées 
et rechargées, ils ont pu s'imaginer que le lieu dont le nom avait 
été effacé était inhabitable; en un mot, ils ont pu penser et dire 
tout ce qu'ils ont voulu. » 

« Et vous appelez cela une bêtise, monsieur! je le nomme, 
moi, une noirceur, et M. de Rochechouart en était complice puis- 
qu'il refusa de me rendre cette liste, que vous lui demandâtes de 
ma part, et qui ferait aujourd'hui ma justification. — Non, 



304 MES SOUVENIRS. 

il ne l'était pas, me répondit M. Lenoir, je vous en suis garant; 
si d'autres ont eu l'intention de vous faire cette méchanceté, ou 
peut-être au chancelier, il n'en a été que l'instrument très passif; 
voilà ce que c'est que d'être très borné par l'esprit, et en même 
temps enthousiaste par la tête. » Je me fâchai ensuite contre 
M. Lenoir de ce qu'il ne m'avait point averti de tout cela. 
Enfin, je me calmai, et, raisonnant avec plus de sang-froid, 
je me fixai au parti le plus honnête. 

Je sentis, en effet, que, si je portais mes plaintes au mi- 
nistre, il fallait nécessairement que je risquasse de causer 
au marquis de Rochechouart le plus grand tort ; il fallait 
que je découvrisse cette altération très inutile des lettres 
de cachet, que M. Lenoir appelait une bêtise, mais qui 
pourrait bien être regardée, parles ministres, comme une 
méchanceté, pour ne rien dire de plus. Je me souvins de 
toutes mes anciennes liaisons avec ses amis, avec ses 
parents, avec sa femme, et j'éprouvai une vraie satisfac- 
tion lorsque j'eus pris la résolution de triompher du 
ressentiment le plus juste et, j'ose l'avouer, le plus violent. 

Je dis à M. Lenoir : « Je conserverai mon Mémoire, mais 
je ne le donnerai point ; j'écrirai au marquis de Rochechouart 
et lui demanderai la satisfaction qui m'est due. » M. Lenoir 
me loua, m'assura qu'il se joindrait à moi et écrirait aussi. 

Dès l'après-midi, il m'envoya son projet de lettre ; je 
n'en fus pas content; j'en fis un autre qu'il trouva trop 
vif et qu'il me renvoya. Le lendemain matin, je me 
rendis chez lui, lui montrai la lettre que j'adressais au 
marquis. La sienne, que j'approuvai, et la mienne furent 
cachetées séparément, mais partirent ensemble. Nous 
nous réunissions l'un et l'autre pour réclamer cette liste 
qui imposerait silence à la calomnie. Je prévins, en même 
temps, M. d'Albertas de toute cette noirceur, et lui trans- 
mis une copie de ma lettre à M. de Rochechouart. 



RÉPONSE DE M. DE ROCHECHOUÀRT. 305 

Le marquis de Rochechouart me répondit d'Avignon, 
le 24 janvier. Voici les premières lignes de sa lettre : « Je 
vous envoie, monsieur, une copie collationnée de la liste que vous 
m'avez redemandée; je n'aurais jamais pensé que cette pièce pût 
être d'aucune utilité, mais je me félicite de l'avoir retrouvée, 
puisqu'elle peut servir à vous justifier d'une imputation aussi 
atroce que celle que vous me mandez que l'on fait courir sur 
votre compte, et à laquelle je n'ai certainement aucune part. » 
Il ajoute, sur la fin de cette lettre, que je n'aurais pas dû 
être plus troublé des bruits répandus contre moi qu'il ne 
l'avait été lui-même par les différents avis qui lui étaient revenus, 
que je cherchais à le desservir. Cette fameuse liste était 
effectivement jointe à sa réponse. U écrivit aussi à M. d'Al- 
bertas, qui m'adressa une copie de sa lettre, et traita de 
calomnie tout ce que l'on avait débité à mon sujet. 

Je suis naturellement bon et facile; ces lettres m'apai- 
sèrent. Je dis : Le marquis de Rochechouart est un bon- 
homme ; M. Lenoir a raison, il n'est que borné ; et 
j'imputai tout à ce vilain Monclar qui lui avait fait faire, 
bien à dessein, une chose capable de perdre ou moi ou 
le commandant de Provence lui-môme. 

Je montrai donc cette lettre et ma liste à Mme Ledroit 
et à ceux de mes amis que je rencontrai ; mais l'honnêteté 
me prit encore ici à la gorge : je ne voulus pas provoquer 
un trop grand éclat; je n'allai pas, de maisons en maisons, 
conter cette histoire, monument déplorable de la méchan- 
ceté et de l'intrigue ; je crus qu'il m'était impossible de 
la rendre très publique, sans publier aussi une bêtise du 
commandant qui eût pu lui faire le plus grand tort, ou 
laisser soupçonner, du moins, qu'il avait été de moitié 
dans une atrocité. Je savais d'ailleurs qu'il reviendrait 
bientôt à Paris, et je ne doutais pas qu'il ne me rendît 
hautement justice. Je ne parlai donc de cette aventure à 

I. 20 



306 MES SOUVENIRS. 

aucun ministre, excepté au seul M. Bertin, qui ne pouvait 
jamais être dans le cas de nuire au marquis de Roche- 
chou art, et qui, par l'honnêteté de son âme, devait écarter 
toute espèce de crainte là-dessus. Je fis aussi mes confi- 
dences à Mme la comtesse de Noailles, qui n'aime ni ne 
hait, et dont l'âme ne reçoit guère de traces profondes. 

Je me livrai alors plus tranquillement à mes travaux ; 
mon ouvrage intitulé : Essai historique et moral sur la nature 
du gouvernement français , etc., avait été, comme je l'ai dit, 
approuvé parle censeur ; je l'avais donné à une librairie qui 
demanda la permission de l'imprimer; mais le chancelier 
apprit qu'il était de moi et, sur l'étiquette du sac, le raya 
de la liste des ouvrages pour lesquels on sollicitait le 
privilège. Je ne fus pas extrêmement surpris de ce dégoût : 
depuis le mois de janvier, je m'apercevais à merveille que 
j'étais rentré avec lui dans mon ancien état. M. Lenoir 
en était aussi logé là. Quand j'allais entretenir M. le 
chancelier des affaires de ma compagnie, il me recevait 
froidement et quelquefois avec impatience ; il ne voulait 
plus que les intérêts du Parlement passassent par mes 
mains. J'écrivis donc à M. d'Albertas que dorénavant il 
s'adressât directement à lui, et c'est ce qui eut lieu. M. le 
chancelier était bien éloigné d'avoir les talents, le génie, 
le courage et les ressources de M. de Choiseul; mais il lui 
ressemblait en un point, il lui fallait des âmes damnées : 
je n'ai jamais consenti à l'être de personne, et si j'avais 
eu à m'attacher à quelqu'un par la confiance et l'amitié, 
je n'eusse point choisi le chancelier. 

Au surplus, la grande affaire que je traitais alors pour 
ma compagnie me mettait beaucoup plus en relation 
avec le contrôleur général qu'avec tout autre ministre. 
Je m'occupais à faire liquider et rembourser les offices et 
les dettes de l'ancienne Chambre des comptes, c'est-à- 



DEFIANCE DU CHANCELIER. 307 

dire à faire rendre à mes confrères, qui servaient bien le 
Roi, une partie considérable de leur patrimoine qui était 
fort en l'air. Cela me causa beaucoup d'embarras et de 
fatigues ; je suis enfin parvenu non seulement à obtenir 
la liquidation de leurs fonds, mais à faire recevoir pour 
comptant leurs quittances de finance, dans un emprunt 
ouvert par la Provence et uniquement destiné à ce rem- 
boursement. 

Mes liaisons de travail avec le contrôleur général, les 
bontés que me témoignait M. le duc d'Aiguillon, surtout 
mon dévouement à M. Bertin, me livrèrent donc de nou- 
veau aux défiances de M. le chancelier; ou plutôt, dès qu'il 
ne pensa plus avoir besoin de moi, il ne me dissimula 
point un éloignement qu'il avait cru devoir masquer pen- 
dant quelque temps. Bientôt je cessai de le voir, parce 
que je ne vois que ceux dont je suis bien accueilli. 

A la fin du carême, M. le marquis de Rochechouart vint 
à Paris, et, peu après, j'appris que les mauvais propos 
recommençaient sur mon compte. Ce fut Mme la comtesse 
de Noailles qui eut la bonté de m'avertir que le marquis 
de Rochechouart et tous ses amis se plaignaient de moi. 
Je résolus d'écrire au marquis une nouvelle lettre, mais 
auparavant j'engageai ma femme à aller chez quelques 
amis de M. de Rochechouart ; je dressai un Mémoire des 
faits que j'ai déjà exposés; je la priai de le leur commu- 
niquer; je le montrai moi-même, ainsi que les lettres du 
commandant, au marquis de Chastellux, qui me trouva 
parfaitement justifié et parut sensible à l'injustice des 
méchants acharnés à me diffamer. 

Ma femme demanda un rendez-vous à Mme de Périgord : 
elle se douta de quoi il s'agissait et l'éluda. Il fallut se con- 
tenter de voir la comtesse de Talleyrand, qui est amie du 
marquis et de la marquise de Rochechouart; Mme Moreau 



308 MES SOUVENIRS. 

essaya de lui faire sentir l'obligation où ils étaient de 
donner à toutes ces horreurs le démenti le plus authen- 
tique, mais elle fut très surprise et très fâchée de l'air de 
hauteur, de froideur et même d'aigreur avec lequel la 
comtesse de Talleyrand la reçut. Celle-ci prit le parti de 
M. le marquis de Rochechouart, et, sur les plaintes de la 
manière dont il m'avait accueilli à Marseille et à Aix, 
l'abbé de Ghamillard, qui était chez elle, eut la hardiesse 
de répondre que le marquis avait été en droit de me 
regarder comme un espion. 

Ce mot mit ma femme en fureur; elle savait que je lui 
avais remis, à mon arrivée, des lettres de créance de 
tous les ministres et quelques-uns des ordres qui lui étaient 
envoyés ; cette imputation, si elle était du marquis, était 
donc d'une atrocité et d'une mauvaise foi impardonnables ; 
elle éclata, et s'adressant à la comtesse de Talleyrand : 
« Vous abusez tous de la bonté et de l'honnêteté de mon mari; 
il perdrait M. le marquis de Rochechouart s'il contait tous les 
faits et surtout l'altération des lettres de cachet : lisez au moins 
ce Mémoire. » Le marquis de Chastellux venait d'entrer, et 
le parcourait pendant ce temps-là une seconde fois; j'arri- 
vai moi-même; je me joignis à MmeMoreau, et le marquis 
de Chastellux fut d'avis que M. de Rochechouart ayant 
fait le mal devait le réparer. Mme de Talleyrand s'écria : 
« Que voulez-vous qu'il fasse? Il vous a écrit; je ne sais pas 
pourquoi il faudra toujours reparler de cette affaire. — Oui, 
madame, il faut en reparler, interrompit ma femme, jusqu'à 
ce que M. de Rochechouart ait parlé lui-même hautement et 
comme il convient. Je le verrai, moi, et je ne le quitterai point 
qu'il ne se soit exécuté. » Elle était, en disant cela, trem- 
blante et rouge comme un coq. Elle se leva; Mme de Tal- 
leyrand ne fit pas seulement mine de la reconduire, et nous 
sortîmes. 



M ME DE ROCHECHOUART. 309 

Ma femme a une sensibilité violente, plus proportionnée 
à l'honnêteté de son âme qu'à la faiblesse de ses organes : 
elle était presque en convulsion. 

Malgré cela, le lendemain, elle voulait à toute force aller 
chez le marquis de Rochechouart. Je refusai d'y consentir: 
j'avais trop à craindre pour sa santé, et je m'accusais déjà 
de l'avoir risquée. Je me décidai à écrire à M. de Roche- 
chouart; j'envoyai ma lettre au marquis de Ghastellux 
pour qu'il la jugeât. J'ai encore le billet qu'il m'adressa 
en me prévenant qu'elle lui semblait un peu trop vive ; 
mais que l'on se mette ma place, et qu'on la lise ; je 
l'expédiai telle qu'elle était. 

Elle fut rendue au marquis le 10 avril et lui fit vraisem- 
blablement impression. Il n'y répondit point; mais la 
marquise, sa femme, se mit en campagne afin de négocier 
sur cette affaire. Elle alla trouver M. Lenoir; lui assura 
que c'était un malentendu auquel son mari n'avait point 
de part; qu'il fallait que lui, M. Lenoir s'occupât d'arran- 
ger tout. Celui-ci la revit chez elle et vit aussi le mari ; il 
y eut différents pourparlers dont je ne fus instruit que 
huit ou dix jours après, lorsque M. Lenoir ayant écrit à 
ma porte qu'il avait bien des choses à me communiquer, 
je me transportai chez lui et appris tout ce qui s'était 



La marquise et lui étaient convenus, me dit-il, que, 
pour faire cesser tous les propos du public, il était abso- 
lument nécessaire que son mari et moi fussions ou du 
moins parussions réconciliés ; il s'était donc chargé de me 
proposer d'aller voir M. de Rochechouart et de m'y mener 
lui-même; nous devions, là, nous expliquer ensemble à 
l'amiable. Le marquis m'eût ensuite rendu ma visite, et 
j'aurais eu soin d'avoir alors présents chez moi et ma 
femme et quelques amis. « Par là, ajoutait M. Lenoir, 



310 MES SOUVENIRS. 

le public n'aura plus rien à dire. » J'eus peine à consentir à 
cet expédient; mais il insista tant que je cédai. 

Il me promit d'avertir le marquis de Rochechouart, et 
de m'indiquerj dans quelques jours quel était celui où il 
pourrait nous recevoir ensemble. J'en attendis huit, je 
retournai chez lui ; il m'annonça que M. de Rochechouart 
avait été forcé de partir pour la campagne , qu'à son 
retour il le verrait et que nous prendrions un rendez-vous. 
Cette campagne fut longue : je n'entendais parler de rien, 
et j'allai moi-même m'installer à Ville d'Avray . 

Cependant, M. Lenoir tomba malade ; il le fut même 
dangereusement; sa convalescence fut longue et pénible : 
à peine était-il remis au moment du voyage de Fontaine- 
bleau. Celui de Compiègne approchait et j'étais obligé de 
m'y trouver, car aucune de mes autres occupations ne 
m'a jamais empêché de rendre, aux ministres du Roi le 
service que mes places leur devaient. 

J'écrivis donc à Mme la marquise de Rochechouart 
pour lui rappeler notre traité avec M. Lenoir, et pour lui 
témoigner l'envie que j'avais qu'il fût exécuté. Elle fut 
très longtemps à me répondre, et j'étais à Compiègne, 
prêt à en revenir, quand je reçus d'elle une lettre, datée 
de Brème, du 16 août. Elle prétendait que la mienne lui 
était parvenue fort tard; cela peut être, mais la sienne me 
parut ridicule et de mauvaise foi. Elle se taisait sur les 
conventions dont je lui parlais, me mandait que c'était elle 
qui avait été cause que son mari n'avait pas répondu à ma 
lettre du 10 avril ; qu'elle avait chargé M. Lenoir de me dire 
que ce qui avait eu lieu, au mois d'octobre précédent, n'avait 
laissé aucune trace dans son esprit; qu'elle ne pouvait concevoir 
comment je m'en occupais encore, qu'elle croyait que j'employais 
mieux mon temps et mon loisir, et que j'étais peut-être plus 
heureux. Elle reconnaissait que son mari m'avait assez 



MORT DE M. DE LA VAUGUYON. 3H 

maltraité en Provence, et insinuait que j'avais essayé de 
m'en dédommager en faisant une affaire capitale de ce qui 
s'était passé entre nous deux, et en cherchant à le des- 
servir; elle ajoutait qu'elle était partie de Paris pendant 
la maladie de M. Lenoir, et qu'elle ne comptait pas y ren- 
trer avant la fin de l'année. 

Cette lettre m'annonçait assez clairement que l'on 
manquait au traité; elle me mit fort en colère, et j'y répli- 
quai par une autre très respectueuse, mais aussi très ferme 
et très énergique, par laquelle je la prévenais que tôt ou 
tard ma défense serait publique, et que ce n'était pas 
seulement M. Lenoir, dont elle me citait la maladie, mais 
M. de Sartine que j'avais mis dans ma confidence, et sans 
les conseils duquel je n'avais passait un pas, ce qui était 
vrai. 

Voilà ou en sont restées les choses, car j'avoue qu'il 
m'est impossible d'apporter dans les affaires une roideur 
d'attention et une suite d'efforts réitérés souvent néces- 
saires au succès, mais très fatigants pour une âme douce 
et peut-être un peu molle, telle qu'estla mienne. Revenons 
aux événements de 1772. 

M. de la Vâuguyon mourut au commencement de cette 
année ; je ne perdis pas, certainement, un protecteur, 
encore moins un ami ; j'ose pourtant soutenir que sa 
mémoire a été trop flétrie. Sa tombe fut couverte des 
exécrations et des imprécations même de toute la Cour. 
J'avais ouï dire à des gens de sa connaissance qu'il avait 
été gai et aimable dans sa jeunesse ; je ne l'ai jamais vu 
que triste, avec un air faux et malheureux. Est-ce donc 
la Cour qui déforme les caractères? Il m'a toujours semblé 
qu'elle attristait les gens de bien et causait de perpétuelles 
tortures aux méchants : il n'y a là rien à gagner pour 
personne. 



312 MES SOUVENIRS. 

Je n'avais d'autre titre de la mission qui m'avait été 
confiée que la lettre qu'il m'avait écrite, en 1767, de la 
part du Roi ; il m'avait toujours parlé d'un bon de Sa 
Majesté, mais il n'avait jamais voulu m'en fournir l'am- 
pliation. J'avais surtout intérêt à continuer et à achever 
mon grand travail sur l'histoire ; je rédigeai un Mémoire 
de tout ce qui s'était passé, dans lequel je prenais la liberté 
de demander à Mgr le Dauphin lui-même ses ordres sur 
ce que j'avais à faire. 

Mme la comtesse de Noailles remit ce Mémoire à 
Mme la Dauphine, qui elle-même le remit à M. le Dauphin, 
et, deux jours après, il me revint apostille et signé de la 
main de ce prince. Il m'avertissait que, depuis son 
mariage, M. de la Vauguyon ne lui avait rien donné de 
moi; il me renvoyait les derniers cahiers qu'il en avait 
reçus, afin que je susse où il en était, et que je pusse lui 
compléter la suite de mon travail. Du reste, il m'autori- 
sait à le continuer, et me permettait de lui en communi- 
quer les manuscrits à mesure que je composerais. 

Très content de ce nouveau titre et de cette marque de 
bonté, je fis copier tout ce qui manquait à ce prince, et 
j'eus l'honneur de le lui présenter à lui-même. Depuis ce 
temps-là, je n'ai pas omis, tous les six mois, de lui porter 
le résultat de mes travaux: au début de l'année 1774, je 
lui offris le règne du roi Hugues Capet et le commencement 
de la troisième race; les deux premières étaient finies. 



CHAPITRE XVII 

Tentative infructueuse pour faire imprimer mon Essai sur la nature 
du gouvernement français. — Nouvelle installation de la biblio- 
thèque de Mme la Dauphine. — Gampan. — Mme de Misery. — 
J'obtiens le dépôt de mes manuscrits aux Archives des affaires 
étrangères. — Publication de mes Leçons de morale, de politique et 
de droit public, tirées de V Histoire de France. — Difficultés avec le 
fils de M. de la Vauguyon. — Sémonin, premier commis aux affaires 
étrangères. — M. de Montmorin, menin de M. le Dauphin. — La 
duchesse de Chaulnes. — Le marquis de Noailles. — Madame Vic- 
toire et la marquise de Durfort, sa dame d'atour. — Mort de 
M. l'abbé de la Ville. — Je sollicite la place de lecteur de M. le 
Dauphin. 



Pendant le voyage de Compiègne de 1772, je m'occu- 
pai sérieusement à donner au public mon Essai sur la 
nature du gouvernement français qui avait été rejeté, sur le 
simple titre, par M. le chancelier, et voici comment je m'y 
pris : je le fis lire à Férès, lecteur de M. le comte de Pro- 
vence ; il en fut extrêmement content, le dit à son maître 
et l'exhorta à le parcourir. Ce prince, sur le compte qui 
lui en fut rendu et sur ce qu'il en vit lui-même, car je lui 
en remis une copie entière, me permit de le lui dédier; il 
lut et approuva le projet d'épître dédicatoire, et ordonna 
à M, le duc de Laval de m'écrire que je pouvais publier 
celle-ci en tête de mes deux volumes. 

Muni de cette lettre, je n'eus pas de peine à obtenir de 
M. le duc de la Vrillière, qui en parla au Roi, la permis- 
sion de les faire imprimer au Louvre. On sait que les 
impressions qui se font là ne sont point dans le district 



314 MES SOUVENIRS. 

du chancelier, et j'étais bien aise de me soustraire aux 
dégoûts dont il paraissait très disposé à m'abreuver. 
M. de la Vrillière me dit obligeamment : « Je voudrais de 
tout mon cœur que le Roi fît les frais de cette impression, mais 
nous sommes déjà trop chargés de dépenses; nous ne payons rien, 
et cela ne finirait pas. » Je lui répondis : « Je n'ai garde de le 
demander, monsieur le duc, je m'arrangerai avec M. du Per- 
ron, je ferai marché avec lui pour les frais, et j'espère que 
le débit du livre m'en remboursera; vous entendez bien que je 
ne veux pas y gagner. » 

La lettre du ministre fut donc envoyée à M. du Perron 
et on se mit à imprimer mon ouvrage ; j'étais au moins 
très content d'être arrivé à ce résultat dans mon voyage de 
Compiègne : cela apporta quelque diversion au chagrin 
que me causait l'histoire du marquis de Rochechouart. 

Ma joie ne fut pas longue : j'avais déjà corrigé la pre- 
mière feuille d'impression, quand M. du Perron, qui 
avait jasé, m'annonça que M. le chancelier avait écrit à 
M. le duc de la Vrillière pour le prier de faire suspendre 
cette impression, jusqu'à ce qu'il eût examiné par lui- 
même mon manuscrit. Je compris bien que l'obstacle 
serait vraisemblablement invincible; cependant, je ne 
voulus pas abandonner la partie. La Cour était revenue 
à Versailles; je décidai Férès à m'accompagner chez 
M. le chancelier afin de lui expliquer qu'il avait lu mon 
ouvrage, et que M. le comte de Provence s'intéressait à 
sa publication ; j'ajoutai que j'étais parfaitement en règle 
puisque j'avais non seulement l'approbation, mais même 
l'éloge du censeur nommé par M. le chancelier. Celui-ci 
nous reçut avec son air grave, nous répondit que la matière 
était assez importante pour qu'il s'en occupât personnelle- 
ment, et qu'il exigeait que je lui remisse mon manuscrit. 

Je le retirai donc de l'Imprimerie royale, et le lui portai 



VOYAGE DE FONTAINEBLEAU. 3*5 

peu de temps avant le départ pour Fontainebleau; sur-le- 
champ, et sans le lire, il le renvoya à Le Brun, en le char- 
geant de l'examiner. Celui-ci ne me cacha point qu'il avait 
l'ordre d'en faire son rapport ; il promit de me le rendre 
à Fontainebleau, et me laissa espérer que je serais content. 
Je devais l'être s'il eût été de bonne foi, car, comme je 
l'ai dit, il connaissait déjà cet ouvrage et m'en avait paru 
très satisfait, mais on lui avait probablement recom- 
mandé de changer d'avis, et il me trompait. 

On partit pour Fontainebleau au commencement d'oc- 
tobre; je ne m'y rendis que vers le 15, parce que je désirais 
surveiller un peu les ouvriers qui travaillaient à la nou- 
' velle bibliothèque de Mme la Dauphine. On la plaça, par 
son ordre, dans un cabinet à côté de sa chambre à cou- 
cher; elle n'a été dorée que depuis, mais elle fut du moins 
construite pour son retour. 

Pendant mon séjour à la Cour, je suivis M. Le Brun; je 
lui demandais très souvent des nouvelles de mes manu- 
scrits; il m'adressait tantôt une critique, tantôt une autre, 
et je voyais bien qu'il cherchait querelle à l'ouvrage. Cela 
me conduisit presque jusqu'à la fin du voyage. Enfin, il 
me prévint qu'il avait écrit son rapport, et qu'il se dispo- 
sait à le remettre à M. le chancelier ; mais il ne voulut pas 
me le montrer. J'allai chez celui-ci immédiatement après 
son dîner ; quand les parties furent terminées, il m'intro- 
duisit dans son cabinet pour me signifier que mon ouvrage, 
qu'il n'avait point lu, ne serait point imprimé'; il prit son 
grand air sec pour m'exagérer les chicanes de mauvaise 
foi que Le Brun m'avait faites sur quelques expressions. 
Ce dernier m'avait toujours dit qu'au moyen de petites 
corrections l'ouvrage paraîtrait; le chancelier trancha le 
mot : il me refusa net, et, probablement pour me morti- 
fier, il ajouta que ma manière de présenter l'histoire aux 



316 MES SOUVENIRS. 

princes était dangereuse, que je les portais à douter de 
leur pouvoir, que j'affaiblissais les titres de leur autorité. 
On verra plus loin combien cette objection est contraire 
à celle qui a été formulée lorsque j'ai publié mon plan 
d'histoire; mais Tune et l'autre m'ont été faites sans fran- 
chise et par des gens de partis opposés. J'en conclus que 
je pouvais bien avoir raison, puisque j'étais dans le 
milieu. 

J'avoue que ce refus du chancelier m'affligea amère- 
ment; je jugeai que je le rencontrerais toujours sur mon 
chemin, et je pris la résolution ferme de me soustraire à sa 
férule, s'il y avait moyen. Dans mon désespoir, je m'adres- 
sai à M. de Boynes, à qui j'avais confié mes vues sur 
l'impression ; je lui apportai mon manuscrit que M. le 
chancelier m'avait rendu; je le conjurai de le parcourir 
pour me dépiquer. Il s'y engagea et me tint parole. En 
me le remettant ensuite, il me dit « qu'il ne concevait rien 
à la mauvaise humeur du chancelier, parce que, s'il l'était, il 
me prierait lui-même de donner mon ouvrage au public, bien 
persuadé que ce serait le meilleur moyen de consolider sa besogne 
parlementaire en réunissant, par des principes communs et 
évidents, tous ceux que tant de malheureuses intrigues et tant 
de fausses opinions avaient éloignés les uns des autres » . 

Je retournai à la campagne, et, dès que Mme laDau- 
phine fut rentrée à Versailles, j'allai recevoir ses instruc- 
tions pour l'arrangement de sa bibliothèque. Elle me donna 
rendez-vous au sortir de son dîner; je fus exact et montai 
à l'ancienne bibliothèque; les garçons de la chambre, par 
son ordre, déménageaient les livres; je les arrangeai moi- 
même dans leurs corbeilles, et une chose que je ferai 
remarquer ici, c'est que je me rappelle très bien y avoir 
mis cet ouvrage que j'avais composé pour elle, en 1770, 
intitulé : Bibliothèque de Mme la Dauphine; il est le seul que 



BIBLIOTHÈQUE DE M™ LA DAUPHINE. 317 

jen'aie pas retrouvé en bas, dans le nouvel emplacement. 
Je soupçonne fort l'un d'eux, nommé Campan, qui, se 
croyant homme de lettres et voulant à toutes forces rem- 
plir les fonctions de bibliothécaire, a toujours été très 
fâché que j'en eusse le titre, de l'avoir enlevé, de crainte 
que la princesse ne le lût, s'il lui tombait sous la main. 

Je descendis chez Mme la Dauphine ; elle m'ouvrit la 
porte elle-même et me dit: « M. le Dauphin est là actuelle- 
ment qui fait votre charge; il range mes livres. » Effective- 
ment M. le Dauphin était sur une échelle et plaçait les 
volumes. Je répondis : « Madame, c'est un bibliothécaire de 
trop bonne maison pour que faille sur ses brisées. » Elle 
reprit : « Vous aurez donc congé aujourd'hui; revenez demain 
à midi et demi. » 

Je me trouvai chez Mme la Dauphine avec la chambre. 
« Suivez-moi, me dit-elle, il faut que je vous fasse voir tout cela. » 
J'entrai après elle dans la bibliothèque; elle me montra les 
tablettes, me chargea d'étiqueter tous les livres par des 
numéros. Je lui proposai de faire mettre sur toutes les 
tablettes des lettres qui, jointes dans le catalogue au 
numéro indiquant le rayon, lui serviraient à découvrir 
très facilement le volume dont elle aurait besoin. Elle 
m'approuva, et je fus d'autant plus content de la façon 
dont elle me traita, que jusque-là elle ne m'avait jamais 
parlé. 

Je me hâtai donc d'exécuter ses ordres : je fis imprimer 
des numéros; je fis faire des lettres dorées et appliquées 
sur du vélin ; je me transportai moi-même dans sa biblio- 
thèque, et, pendant plusieurs jours, aidé de son libraire 
et de mon secrétaire, je fis coller, en ma présence, les 
lettres sur les tablettes, et les numéros sur les livres. Elle 
allait et venait pendant ce temps-là; je ne fus pas sans 
m'apercevoir que cela causait beaucoup d'inquiétude aux 



318 MES SOUVENIRS. 

garçons de la chambre, surtout à Camp an, qui ne la quit- 
tait pas et lui parlait avec un grand air de capacité dont 
je riais intérieurement. Un jour, l'abbé de Vermond l'ac- 
compagna; ce qui m'affligea, c'est qu'il affecta de ne pas 
même paraître me connaître, quoique, dans toutes les 
occasions, je n'eusse pas cessé de lui rendre tout ce que 
je lui devais. 

Je dressai de cette manière un catalogue très clair des 
ouvrages dont j'étais le gardien, et que j'avais rangés de 
nouveau. J'y ajoutai un avertissement pour en rendre 
l'usage simple et commode : je remis tout cela à Mme la 
Dauphine, de laquelle, dans cet intervalle de huit jours, 
j'attrapai quelques paroles, au grand mécontentement de 
tout son intérieur, excepté de Mme de Misery, l'une de ses 
premières femmes de chambre, qui me témoigna toujours 
beaucoup d'intérêt et était foncièrement jalouse des airs 
que prenait M. Campan. Je fus quelque temps sans avoir 
la double clef de ces k bibliothèques : la princesse l'avait 
encore, et Campan espérait bien qu'elle lui serait aban- 
donnée ; la bonne Mme de Misery saisit le moment de se 
faire commander de me la remettre. Ces détails me sem- 
blent à moi-même fastidieux, mais cependant voilà les 
Cours, et c'est dans cet intérieur que se préparent quel- 
quefois ou de grandes disgrâces ou de grandes for- 
tunes. 

J'avais toujours présent ce que m'avait dit M. le chan- 
celier sur les principes d'histoire que j'avais donnés aux 
princes. Ce fut ce reproche injuste et malhonnête qui me 
détermina à songer sérieusement à l'impression de mon 
premier discours sur l'histoire de France, composé autre- 
fois par l'ordre de feu Mgr le Dauphin, et contenant le 
prospectus de tous les suivants. 

Comme mon plan et mon système y étaient bien déve- 



DEPOT DE MES MANUSCRITS AUX AFFAIRES ÉTRANGÈRES. 319 

loppés, j'imaginai qu'il répondrait publiquement ai^x 
petites charités secrètes que M. le chancelier et Le Brun, 
son favori, pouvaient me prêter. Je formai aussi le des- 
sein de soustraire à l'avenir mes ouvrages à leur police 
despotique. Voici comment je m'y pris : 

Lorsque au milieu du mois de décembre nous fûmes 
revenus à Paris, je commençai par faire faire de belles 
copies de cet ouvrage que je revis avec le plus grand soin. 
J'avais conté à M. Bertin la mortification que j'avais reçue 
de M. le chancelier; cette confidence avait été l'effet de 
l'attachement et de la reconnaissance. Celle que j'en fis à 
M. le duc d'Aiguillon fut l'effet de la politique. Ne pouvant 
être l'ami du chancelier, dont je n'avais jamais consenti à 
être la créature, je cherchai du moins à devenir le protégé 
du duc d'Aiguillon, car, si je m'étais interdit les partis, les 
liaisons, du moins, m'étaient permises. Je communiquai 
d'abord ce premier discours à tous les ministres du Roi ; 
il y avait déjà longtemps que M. le duc de la Vrillière le 
connaissait et avait bien voulu en faire l'éloge; je le fis 
h^e à M. Bertin, à M. de Boynes, à M. le duc d'Aiguillon : 
tous Je trouvèrent excellent. 

Je représentai à celui-ci qu'ayant composé pour l'édu- 
cation des princes plusieurs ouvrages qui traitaient du 
droit public et de la politique, et continuant encore, pour 
l'usage de M. le Dauphin, un grand travail destiné à lier 
à notre histoire ces deux sciences ainsi que la morale qui 
en est la base , je devais souhaiter que mes manuscrits 
fussent conservés pour l'instruction de la postérité royale ; 
j'ajoutai que le dépôt où ils seraient le mieux placés était 
celui de son département, chargé de la garde des monu- 
ments les plus importants de notre histoire; je témoignai 
enfin, à ce ministre, combien il me serait agréable de voir 
les ouvrages de ma vieillesse dans un département auquel 



320 MES SOUVENIRS. 

j'avais autrefois consacré les premiers essais de ma plume 
qui valussent la peine d'être cités. 

Le ministre jugea que mes raisons étaient bonnes, 
m'engagea à les lui écrire, et me promit de mettre ma 
demande sous les yeux du Roi. Gomme je désirais avant 
tout qu'il eût parcouru mon ouvrage, et que je tenais à ne 
pas me borner à cette unique requête, j'attendis encore 
quelque temps. — (C'est à cette époque que j'achetai, au 
vicomte de l'Hôpital, la petite terre de Chambourcy (1), 
située entre Saint-Germain en Laye et Poissy.) — Mais , 
lorsque, dans les premiers jours de mars 1773, M. le duc 
d'Aiguillon m'eut dit : « Je vous ai lu, j'ai été très content; 
V embarras ne sera pas de vous faire imprimer, je m'en charge; 
tâchez seulement d'avoir l'approbation » ; je lui écrivis deux 
lettres, l'une le 8, l'autre le 12 mars. Par la première, je 
demandais que le Roi me permît de déposer tous mes 
manuscrits aux Archives des affaires étrangères; par la 
seconde, en lui envoyant le manuscrit de mon premier 
discours, intitulé : Leçons de morale, etc., que j'avais eu 
soin de munir de l'approbation d'un bon censeur, je sol- 
licitais du Roi l'autorisation de le faire imprimer à Ver- 
sailles, à la typographie des Affaires étrangères. 

Mes deux lettres furent effectivement mises sous les 
yeux du Roi, et le ministre m'adressa, le 18 du même 
mois, la lettre la plus honnête et la plus obligeante pour 
m'apprendre que Sa Majesté m'accordait l'une et l'autre 
grâce ; il m'exhortait, de sa part, à continuer un travail si 
utile. 

A la fin de mars, je portai donc à l'imprimerie des 

(1) Cette propriété, acquise par Moreau en février 1773, lui coûta 
près de cent mille francs; il ne s'y installa qu'en 1781, car, lorsqu'il 
traita avec le vicomte de l'Hôpital, la maison tombait en ruine, et 
les travaux de reconstruction, commencés en 1776, ne furent terminés 
que cinq ans après. 



LE JEUNE DUC DE LA VAUGUYON. 321 

Affaires étrangères mes Leçons de morale, de politique et de 
dr où public, tirées de V Histoire de France et rédigées par l'ordre 
et d'après les vues de feu M. le Dauphin pour l'éducation des 
princes ses enfants. Tel fut le titre que je donnai à mon 
livre; je plaçai en tête un simple avertissement, dans 
lequel je racontais naturellement ce qui avait amené la 
composition de cet ouvrage. Je n'avais point encore son- 
gé à le dédier à Mgr. le Dauphin; je m'étais contenté de lui 
demander et d'en obtenir la permission de le publier ; et 
en lui présentant au mois de janvier, suivant mon usage, 
mon travail de six mois, je lui avais fait lire cet avertis- 
sement qu'il avait approuvé. 

Le volume était imprimé à Pâques, et on avait déjà 
relié en maroquin une partie des exemplaires destinés 
aux présents, lorsque M. le duc de la Vauguyon (i), qui 
venait, je ne sais comment, d'apprendre que l'on m'im- 
primait, m'arrêta aux Tuileries pour s'informer où j'en 
étais; je lui répondis avec sincérité, je lui dis même qu'il 
serait satisfait de la manière dont j'avais parlé de son père 
dans mon avertissement. Il me témoigna le désir de le 
voir; il m'accompagna chez moi et je le lui confiai. Je fus 
bien surpris quand, le lendemain, je reçus de lui une lettre 
qui me priait de tout suspendre. Le surlendemain, j'en 
reçus même une de M. Sémonin (2), premier commis des 



(1) Paul-François de Quélen, duc de la Vauguyon, fils de l'ancien 
gouverneur des princes, né en 1746, mort en 1828. Diplomate et 
ministre, émigra, rentra en France en 1805, et fit partie de la Cham- 
bre des pairs sous la Restauration. 

(2) Sémonin, premier commis aux affaires étrangères, jadis créa- 
ture de M. de Choiseul, mais très honnête homme, m'a toujours paru 
très impartial. Il est très instruit; il a été sept ans consul en Italie, 
sept ans au Portugal, et il m'a conté des particularités très intéres- 
santes de l'affaire des Jésuites : l'assassinat du roi de Portugal, du 
2 septembre 1758, serait effectivement leur ouvrage ainsi que 
l'émeute de Madrid en 1766, dans laquelle il a, dit-on, été prouvé, 

2i 



322 MES SOUVENIRS. 

Affaires étrangères, qui me communiquait Tordre donné 
par M. le duc d'Aiguillon, pour qu'on ne délivrât aucun 
exemplaire jusqu'à ce que je fusse d'accord avec M. le duc 
de la Vauguyon. Ce dernier arriva bientôt chez moi; il se 
plaignit de mon avertissement et du titre démon ouvrage : 
de celui-ci, parce que je présentais ce travail comme ayant 
été composé par les ordres et d'après les vues de M. le 
Dauphin ; et de celui-là, parce que j'y répétais à peu près les 
mêmes choses. Il soutint que j'enlevais parla à feu M. de 
la Vauguyon, son père, l'honneur qui lui était dû, que ce 
plan avait été imaginé par lui, que M. le Dauphin n'y 
avait eu aucune part et que, pour lui, il ne consentirait 
jamais à la publication de mon ouvrage, si je ne substi- 
tuais à mon avertissement celui qu'il m'enverrait sous peu 
de jours. Il allait s'enfermer à Chaillot avec sa femme et 

par des informations, que le projet était d'assassiner le roi d'Espagne 
le jeudi saint pendant les stations. Au reste, on ne connaît ces infor- 
mations que par ouï-dire. Il est certain qu'ils étaient ennemis, à 
Lisbonne, du ministre don Joseph de Carvalho, et à Madrid, de don 
Gregorio d'Esquinachio, qui était aussi le ministre et le favori du 
Roi. Ils avaient, en Portugal, essuyé le bref de réformation de 
Benoît XIV, qui leur avait interdit le commerce, et à Madrid, ils 
avaient perdu un fameux procès, qui durait depuis cent ans, sur les 
droits de douane qu'ils refusaient de payer pour les marchandises 
de leur commerce. On exigeait même d'eux tous ces droits accumulés 
depuis de longues années : inde irœ. Chose étrange, Sémonin m'a 
assuré avoir vu un homme qui avait entendu le Père Malagrida, pas- 
sant au coin des rues, annoncer pour le 2 septembre 1758 la fin des 
maux de la religion. 

La cour de Lisbonne avait d'abord demandé à la cour de Rome un 
bref portant permission de faire le procès aux religieux coupables. 
Le Pape F avait refusé, disant que le Roi n'en avait pas besoin pour 
juger ses sujets de quelque état qu'ils fussent. Le roi de Portugal 
avait insisté parce qu'il ne croyait pas pouvoir choquer sûrement les 
préjugés de son pays, et avait demandé le bref pour lui et pour sa 
postérité. Le Pape consentit alors à l'accorder et, chose singulière, 
ne voulut l'accorder que pour la personne du Roi et pendant sa vie. 
Le roi de Portugal n'en voulut point comme cela ; et cette brouillerie 
a duré plus de dix ans. Pendant ce temps-là, les Jésuites ont été 
livrés au Saint-Office et Malagrida fut brûlé. (Journal de Moreau.) . 



DÉMÊLÉS AVEC M. DE LA VAUGUYON. 323 

ses enfants qui devaient être inoculés; c'est de là qu'il se 
proposait de me l'expédier. On pense bien que j'opposai 
à cette prétention une contradiction très vive. J'ai conté, 
dans le cours de ces Mémoires, la manière dont les faits 
s'étaient passés; je les lui rendis; je ne pouvais les lui 
rappeler, car il était fort jeune en 1764, et n'avait entendu 
parler de mon travail que quand je le repris en 1767. Il 
affecta de ne rien croire de tout ce que je lui disais; je 
m'engageai pourtant à attendre, et je me flattai que M. le 
duc d'Aiguillon m'aiderait à vaincre un obstacle auquel 
j'avais été loin de songer. 

L'avertissement de M. le duc de la Vauguyon ne me 
vint qu'au bout de quinze jours, malgré toutes mes 
instances. Je le vis alors pour lui prouver qu'il m'était 
impossible de l'adopter sans manquer à ce que je devais à 
la mémoire de feu M. le Dauphin, et sans mécontenter 
le prince son fils, auquel j'avais montré le mien. Il s'obs- 
tina, mit de l'aigreur dans la dispute; je fus donc obligé 
de m'en rapporter à la décision du ministre, qui se trouva 
fort embarrassé parce qu'il désirait, en même temps, et 
na point mécontenter M. de la Vauguyon, et ne point 
déplaire à M. le Dauphin qui n'était point déjà trop disposé 
à lui vouloir du bien. Je souffrais extrêmement de voir 
dans ce défilé un homme à qui j'avais obligation; il y eut 
beaucoup de lettres écrites, beaucoup de conférences; le 
seul petit reproche que j'aie jamais pu faire à M. le duc 
d'Aiguillon, c'est que, lorsque je lui parlais, il convenait 
que l'avertissement de M. de la Vauguyon n'avait pas le 
sens commun, et que lui-même était untripoteur; il me 
paraissait mécontent de son procédé ; cependant, il finis- 
sait par me dire : « .Accordez-vous avec lui, » et refusait 
toujours de décider entre nous deux. 

Les choses en étaient là, et j'étais dans la plus grande 



324 MES SOUVENIRS. 

perplexité, quand, dînant un jour avec ma femme chez 
M. le duc de Noailles (1), à Saint-Germain, je lui confiai 
mon embarras ; il me conseilla de m'adresser à M. de Mont- 
morin (2), l'un des menins que M. le Dauphin écoutait 
le plus volontiers, et de faire trancher notre démêlé parce 
prince lui-même. Le marquis de Noailles (3), plus réservé 
et plus timide, était d'avis que je fisse quelques sacrifices 
non de la vérité, mais des tournures ; il pensait que j'allais 
me créer, en M. de la Vauguyon, un ennemi qui ne me 
pardonnerait jamais. Pour moi, je voulais absolument que 
mon ouvrage parût ; ma tête était montée, mon âme irritée, 
et j'étais résolu de tout risquer plutôt que de sacrifier la 
mémoire de Mgr le Dauphin. La duchesse de Ghaulnes 
me complimentait : « Vous avez là un procès qu'il vous fau- 
drait acheter si vous ne l'aviez pas. La Providence vous envoie 
le fils pour vous remettre bien avec Mme la Dauphins, et pour 
réparer les torts que vous a faits le père. » 

J'allai à Compiègne (4), décidé à ne pas désemparer que 
je n'eusse obtenu la liberté de mes exemplaires prison- 
niers à Versailles. Je me rendis chez M. de Montmorin; 
je ne puis trop louer son honnêteté, ni témoigner trop de 
reconnaissance des bontés qu'il me marqua dans cette 



(1) Louis de Noailles, né le 21 avril 1713, d'abord duc d'Agen, puis, 
en 1766, duc de Noailles, maréchal de France, fils aîné d' Adrien- 
Maurice, maréchal de Noailles, et de Françoise-Amable-Charlotte 
d'Aubigné, fit la plupart des campagnes de Louis XV, fut gouverneur 
du Roussillon et mourut en 1793. 

(2) Armand-Marc, comte de Montmorin, né en 1745, ambassadeur 
à Madrid, commandant en Bretagne, ministre des affaires étran- 
gères, fut massacré à l'Abbaye en 1792. 

(3) Emmanuel-Marie-Louis, marquis de Noailles, d'abord appelé 
marquis de Monclar, second fils de Louis, duc de Noailles, et de 
Catherine-Françoise-Charlotte de Cossé, né le 12 décembre 1743, fut 
ambassadeur en Hollande, puis à Vienne, et mourut en 1822. 

(4) Moreau composa pendant ce voyage de Compiègne un mémoire 
pour se défendre contre les prétentions de M. de la Vauguyon. 



DÉMÊLÉS AVEC M. DE LA VAUGUYON. 325 

circonstante importante. « Eh bien! me dit-il, ilfauttrans* 
former votre avertissement en épître dédicatoire, demander à 
M. le Dauphin la permission de la lui adresser, et la lui faire 
approuver. » Cela fut exécuté dans le plus grand secret, et 
sans que M. de la Vauguyon pût deviner celui qui me 
servait si bien. J'eus, au bout de quinze jours, une lettre 
que le prince me fit écrire pour me prévenir qu'il avait 
lu, acceptait et approuvait mon épître. Je montrai cette 
lettre à M. le duc d'Aiguillon; mais il n'a jamais su quel 
était le médiateur à qui j'en avais l'obligation. 

Je ne trouvai pas que le ministre déférât assez vite à ce 
que je souhaitais; M. de la Vauguyon l'avait vu; il me 
rencontra depuis et me fît une scène dans la salle des 
Gardes. Notre altercation fut très vive : il me reprocha 
d'aller par des souterrains, et il me parut persuadé que le 
souterrain était l'abbé de Vermond; il mêle nomma comme 
cherchant à flétrir la mémoire de son'père. Je lui prouvai 
que l'avertissement qu'il avait tenté de supprimer, loin 
de ternir la mémoire de son père, lui faisait, au contraire, 
le plus grand honneur. Alors, il me proposa de revenir à 
un avertissement dans lequel il m'autorisait à dire que 
M. le Dauphin avait été instruit de l'ouvrage et l'avait 
approuvé. Je protestai que je ne supprimerais rien de 
toutes les vérités honorables à la mémoire de ce prince, 
et que je sacrifierais plutôt l'ouvrage que de lui ôter la 
moindre partie de la gloire qui lui en revenait. « D'ail- 
leurs, ajoutai-je, dès que le retard que vous avez occasionné, 
me procure l'honneur de dédier directement mon livre à M* le 
Dauphin, ne croyez pas je veuille aujourd'hui renoncer à cet 
avantage. » Je fus donc très ferme dans cet entretien, et 
j'allai dîner chez M. d'Aiguillon, espérant avoir son der- 
nier ordre. Je me trompais; lorsque je le lui demandai, il 
me répondit qu'il fallait que M. le Dauphin le lui donnât 



326 MES SOUVENIRS. 

lui-même et lui parlât; il ne sortit pas de là et je m'aper- 
çus que je ne tenais rien. 

Mme la comtesse de Noailles, à qui je rendis compte 
de tout cela, me dit : « C'est une occasion qu'il essaie de se 
ménager pour que M. le Dauphin lui parle; mais il a beau faire, 
on ne lui dira mot. » Je ne sais si elle voyait juste; néan- 
moins, je sentis que je ne finirais rien, si je n'avais quelque 
condescendance pour M .de la Vauguyon, et M. de Mont- 
morin, que je consultais sur tout, constata bien lui-même 
que le ministre voulait absolument que je cédasse quelque 
chose. Le lendemain, je retrouvai M. de la Vauguyon; 
nous disputâmes encore; il m'emmena chez lui; je crois 
que le ministre l'avait calmé, car il fut moins vif. Il 
demanda que, du moins, je misse en note une mention 
honorable de son père. « Eh maist répondis-je, je l'avais 
faite dans mon avertissement que vous avez refusé d'accepter. 
Au reste, tout ce que vous désirerez, pourvu qu'il soit toujours 
bien constant que feu Mgr le Dauphin a donné l'idée et imaginé le 
plan de mon ouvrage. » Là-dessus, il prit la plume et com- 
posa lui-même cette note (1) qu'il me montra; je l'ai encore, 
car c'est celle qui fut envoyée à l'imprimeur. J'y fis, en sa 
présence, quelques corrections qui tendaient à appuyer 
sur M. le Dauphin, qu'il trouvait toujours trop rapproché. 

Mais le moyen que j'osasse, dans ce moment, rejeter les 
titres d'homme vertueux et éclairé qu'il décernait au gouver- 
neur des princes ! Quoi l en face de ce fils, peut-être trop 
enthousiaste de la mémoire de son père, qu'il avait la dou- 
leur de voir déchirée de toutes parts et le désir louable de 
rétablir, j'aurais pu dire : « Votre père n'était ni vertueux, 
ni éclairé! » Ce n'était point à moi à soutenir ce procès, et 

(1) Nous possédons cette note de la main du duc de la Vauguyon. 
Elle est jointe à l'épître dédicatoire à Mgr le Dauphin, qui porte 
l'approbation de ce Prince, signée : Thierry. 



PRÉSENTATION DE MON LIVRE A LA COUR. 327 

il était impossible que j'en eusse le courage. Mes autres 
corrections adoptées, nous convînmes donc de la note. Je 
la communiquai à M. de Montmorin; il avoua que j'avais 
fait tout ce que j'avais dû, et reconnut la nécessité où 
j'étais de céder. Je la portai aussi à M. 1* duc d'Aiguillon ; 
il exigea, de plus, de M. delà Vauguyon, un consentement 
par écrit à la publication de mon ouvrage; et lorsque je 
le lui remis encore, il me promit Tordre que je sollicitais 
et ne réclama plus que M. le Dauphin lui parlât. Tout cela 
m'a persuadé que, tout en m'entretenant très légèrement 
des tracasseries de M. de la Vauguyon, le ministre le favo- 
risait en secret et voulait qu'il fût content. Effectivement, 
ce fut peu après qu'il s'engagea à lui donner l'ambassade 
de Hollande, quand le marquis de Noailles irait ou en 
Angleterre ou à Vienne. 

C'est pourtant cette note qui, dans l'esprit de bien des 
gens, a beaucoup nui à mon ouvrage, et qui a été cause, 
prétend-on, que ni Mme la Dauphine ni les princes, ses 
beaux-frères, ne m'ont jamais fait l'honneur de m'en dire 
un mot. Voilà la Cour : tout y est esprit de parti; tout y 
dépend des préventions bien ou mal fondées. Je retournai 
à Ville-d'Avray avant que la Cour quittât Compiègne : je 
souhaitais, plus que jamais, la retraite et le repos. 

Mon livre fut présenté au Roi, à M. le Dauphin, à 
Mme la Dauphine ainsi qu'à tous les princes et princesses. 
Je l'offris à tous les ministres, à M. le chancelier lui-même 
qui ne me pardonna jamais de l'avoir fait imprimer aux 
Affaires étrangères. Cet essai, qui n'est que l'échantillon 
d'un bien plus grand travail, eut un succès assez flatteur 
pour moi; mais la seule personne royale qui ait daigné 
m'en féliciter a été Madame Victoire (1). Ce qu'elle me dit 

(1) Marie-Louise-Thérèse-Victoire, troisième fille de Louis XV, née 



328 MES SOUVENIRS. 

d'obligeant à ce sujet a été la première satisfaction que 
m'aient procurée mes ouvrages depuis que je me suis 
brouillé avec les Encyclopédistes, qui se sont mis en pos- 
session de disposer des réputations littéraires. Ceux-ci 
ont fait ce qu'ils ont pu pour déprimer mon œuvre. J'ai 
encore une lettre de M. de la Condamine (1) où, en m'ex- 
primant tout le plaisir que sa lecture lui avait causé, il 
m'avertit que les Philosophes débitent que j'y favorise le 
despotisme; je craignais, au contraire, que les princes ne 
crussent que j'avais circonscrit de trop près leur puissance. 
Quoi qu'il en soit, ces imputations n'ont fait que m' affermir 
dans la résolution de justifier mon plan, en publiant l'ou- 
vrage entier qui en est l'exécution et le développement. 
Tous les journalistes qui en ont parlé m'ont donné les 
plus grands éloges, si l'on en excepte, cependant, M. de 
la Harpe dans son Mercure. 

La publication de mes ouvrages ajouta aux bontés que 
me témoignait déjà Mme la marquise de Durfort (2); 
Madame Victoire m'avait lu avec goût; Mme de Durfort 
daigna lui dire du bien de ma personne; j'ai longtemps 
regardé cette protection comme un secours puissant que 
la Providence réservait h mes vieux jours. 



à Versailles le 41 mai 4733, titrée Madame Victoire, émigra en 1791, 
et mourut à Trieste en 4799. 

(1) Charles-Marie de la Condamine, né en 1701, mort en 1774. 
Mathématicien, littérateur, membre de l'Académie des sciences et 
de l'Académie française. — Ma réponse, intitulée : Lettre à M. de la 
Condamine sur la différence essentielle entre la Monarchie et le despo- 
tisme, satisfit l'envie qu'il avait de me voir répondre enfin à des 
reproches si rebattus et de si mauvaise foi. (Note de Moreau.) 

(2) Anne de la Faurie de Monbadon, marquise de Durfort, puis 
duchesse de Civrac, dame d'atours de Madame Victoire qui, en 1775, 
la prit pour dame d'honneur. Elle avait épousé Émeric-Joseph de 
Durfort, marquis de Durfort, puis duc de Civrac, ambassadeur à 
Vienne, à Venise et à Naples, et Chevalier d'honneur de Madame 
Victoire. 



MORT DE L'ABBÉ DE LA VILLE. 329 

Au mois de décembre 1773, j'assistais au dîner de Mes- 
dames : Madame Victoire, en sortant de table, voulut bien 
venir à moi pour me demander où en était l'impression de 
mes livres; elle m'apprit qu'on lui avait enlevé celui que 
j'avais publié, quelques années auparavant, sous le titre 
de Bibliothèque de Mme la Dauphine, et m'en réclama un 
nouvel exemplaire que j'eus l'honneur de lui remettre au 
bout de huit jours. Elle m'a assuré, depuis, qu'elle se ser- 
vait de ce travail pour diriger la suite de ses lectures et 
qu'elle s'en trouvait bien. Pénétré de joie, je lui répondis : 
« Madame me fait d'autant plus de plaisir qu'elle est la pre- 
mière personne royale qui ait daigné me parler de cet ouvrage; 
Madame voit par cet aveu que je ne suis pas glorieux. » Cette 
princesse eut la bonté de reprendre : « Adélaïde aurait pu 
vous en dire autant, car elle fait comme moi : elle vous a pris 
pour guide de ses lectures. » 

A partir de ce temps-là, et j'en ai la plus grande obliga- 
tion à Mme la marquise de Durfort, Madame Victoire ne m'a 
point aperçu qu'elle ne m'ait donné des marques d'intérêt; 
j'ai eu, j'ai recherché même les occasions de lui faire ma 
cour, et lorsque M. l'abbé de la Ville eut, par sa mort (1), 
laissé vacante la place de lecteur de Mgr le Dauphin, elle 
daigna la demander pour moi. J'avais commencé par 
écrire à Mme la Dauphine afin de la prier de m' autoriser à 
me mettre sur les rangs (2). Mme la comtesse de No aille s, 
qui lui avait présenté ma lettre, m'avait prévenu de sa 



(1) Ce pauvre abbé de la Ville avait été à Saint-Louis, dimanche 
(10 avril 1774), pour se faire sacrer évêque de Triconium, et y 
retourne aujourd'hui, 16, pour s'y faire enterrer. Il avait, jeudi, 
donné un grand dîner, avait été se promener en carrosse après dîner 
avec ses amis, s'était trouvé mal, et était mort à onze heures du 
soir. (Journal de Moreau.) 

(2) Mme de Durfort savait, par Madame Victoire, mes concurrents 
pour la place de lecteur : M. l'abbé de Radonvilliers, Collé, lecteur 



330 MES SOUVENIRS. 

part qu'elle le trouvait très bon; mais Mgr le Dauphin 
avait déjà pris sa résolution de ne point remplacer l'abbé 
delà Ville : il n'avait travaillé que fort peu avec lui. Cette 
nomination même lui avait donné de l'humeur; et comme 
ce lecteur avait été choisi par le duc de la Vauguyoa, il 
avait été enveloppé dans les préventions, bien ou mal fon- 
dées, que toute la famille royale a toujours conservées 
contre le gouverneur. 

de M. le duc d'Orléans, pour qui Madame Adélaïde avait demandé du 
vivant de l'abbé de la Ville, Gérard, des affaires étrangères, etc. 
(Journal de Moreau.) 



CHAPITRE XVIII 

• Essai de retraite à la campagne pendant l'hiver de 1773. — Loge à 
la Comédie. — Mlle Sainval. — Mlle Raucourt et M. de Bièvre. — 
Gluck et Topera d'Iphigénie. — L'acteur Larrivée. — Quiproquo 
sur son nom. — Le maréchal de Broglie et Mme de Tessé. — 
Couplet pour Mme de Mailly. — La chanson des Mamans. — Le 
président Hénault. — Ingrédients pour couplet. — Hommage à la 
mémoire de feu Mgr le Dauphin. — Publication de mon Traité 
de la Justice. — Nouvelle opposition du duc de la Vauguyon. — 
Félicitations de Mesdames. — Le jurisconsulte hollandais Elias 
de Lusac, de Leyde. — Discours sur la Fermeté. 



A la fin du voyage de Fontainebleau de 1773, eut lieu 
le mariage de Mgr le comte d'Artois (1). A ce moment 
j'étais à Ville-d'Avray, où dès le mois de septembre 
j'avais fait transporter tous les manuscrits et tous les 
matériaux de mes ouvrages, pour en commencer la revue 
et la correction. Rendu aux travaux de mon cabinet, mais 
bien dégoûté et du tracas des affaires et des mouvements 
qu'il faut se donner pour les faire réussir, je formai alors, 
de concert avec ma femme, le projet de tenter un essai de 
retraite qui pourrait nous servir quand nous prendrions 
irrévocablement ce parti. Nous résolûmes donc de passer 

(1) Charles, comte d'Artois, né à Versailles le 9 octobre 4757, 
épousa, le 46 novembre 4773, Marie-Thérèse de Savoie, sœur cadette 
de la femme de son frère le comte de Provence, émigra en 4779, 
rentra en France en 4844, et succéda à Louis XVIII, sous le nom 
de Charles X, en 4824. Renversé par la révolution de 4830, il se 
retira en Angleterre, puis à Prague, et enfin à Goritz, où il mourut 
en 4836. 



332 ME8 SOUVENIRS. 

l'hiver dans notre cabane. Ma femme le souhaitait plus 
que moi, car je n'avais d'autres motifs que la philosophie, 
l'ennui que me causait le fanatisme des partis, le chagrin 
que je sentais de l'abandon de mes amis et le désir de 
m'accoutumer à me passer des hommes. Mme Moreau 
avait un but plus raisonnable peut-être, mais certaine- 
ment plus actif dans une mère de famille, celui de l'éco- 
nomie. 

Ma retraite était heureusement située, de manière que je 
pouvais être en moins d'une demi-heure à Versailles, et en 
moins d'une heure et demie à Paris. Comme je n'étais point 
à la sonnette des ministres dont je dépendais, je les voyais, 
dans l'un et l'autre endroit, sans que jamais ils aient pu 
s'apercevoir de mon absence. J'avais des chevaux et un car- 
rosse de remise qui ne me quittaient point, et c'était encore 
un avantage, parceque j'aurais pu m'en débarrasserau pre- 
mier signal de l'adversité. L'hiver me parut court et ne nous 
empêcha pas d'aller fort souvent à Paris pour retrouver 
les amis qui nous restaient, et parmi lesquels j'en pourrais 
nommer plusieurs qui valaient bien ceux qui m'avaient 
laissé là. Le seul amusement que ma femme eût consenti 
à accepter, en dédommagement des sacrifices qu'elle fai- 
sait de si bonne grâce, était un quart de petite loge que je 
lui avais procuré à la Comédie (1), où nous nous rendions 
tête à tête quand la fantaisie nous en prenait. Nous éprou- 
vions un plaisir très vif à voir jouer Mlles Sainval (2), 

(1) Je suis convenu de payer ma part du quart d'une petite loge 
avec Mme de Chaumont et la marquise de Balainvilliers. (Journal de 
Moreau.) 

(2) Mlle Alziari, dite Sainval, tragédienne française, née vers 1742, 
débuta à la Comédie française en 1766 et y fut reçue définitivement 
le 16 avril 1767. Après des démêlés avec Mme Vestris, elle fut rayée, 
le 29 juillet 1779, du nombre des artistes. Elle avait une sœur qui, 
après avoir joué à Rouen, prit rang, le 15 juillet 1777, parmi les co- 
médiens ordinaires du Roi, eut également des démêlés avec Mme Ves- 



ESSAI DE RETRAITE. 333 

Raucourt (1), Mme Vestris, Doligny, Préville et sa femme, 
Mole, Monvel, Brisard, Lequeuil, etc. Un jour (18 avril 
1774), je reçus un billet de Mlle Sain val m'invitant à 
assister à la représentation de Phèdre : elle joua supé- 
rieurement les deux premiers actes, moins bien celui de 
la jalousie de Phèdre. J'allai, entre les deux pièces, la 
trouver dans sa loge : elle était dans un état déplorable, 
et me conta les chagrins qu'on lui faisait pour l'obliger à 
quitter le théâtre. J'eus, dans la suite, l'occasion de la re- 
commander au maréchal de Laval et de lui obtenir sa pro- 
tection. Je dis aussi beaucoup de bien d'elle à Monsieur, 
et surtout combien elle était désespérée de n'avoir joué 
devant la Reine que des rôles qui n'étaient pas faits pour 
elle. 

Il n'était bruit à la Comédie que des bons mots de 
Mlle Raucourt; je cite celui-ci au passage : se trouvant à 
la chasse avec M. de Bièvre (2), qui en était amoureux et 
lui avait donné 6,000 livres de rente viagère, elle tire sur 
une corneille qu'elle ne tue pas, et dans le moment s'en- 
fonce le pied dans un bourbier où elle laisse son soulier : 



tris, donna sa démission, la reprit, et obtint sa retraite en 1791. 
Journal de Moreau (3 juillet 1774). — Je suis arrivé à la Comédie; 
on jouait le Comte d'Essex. Mlle Sainval faisait Elisabeth et Mlle Rau- 
court la duchesse. Tous les applaudissements ont été pour la pre- 
mière. Je l'ai été voir dans sa loge, et j'ai trouvé sa sœur revenue de 
province. Elle avait quitté le théâtre pour se marier, mais son établis- 
sement a manqué, et elle voudrait y rentrer. — Voir, p. 424 et suiv., 
les appréciations de Moreau sur divers sujets de la Comédie française. 

(1) Françoise-Marie-Antoinette Saucerotte, dite Raucourt, née à 
Paris en 1753, entra au Théâtre-Français en 1772, le quitta en 1776, 
y revint en 1779, et mourut en 1815. 

(2) Maréchal, marquis de Bièvre, né en 1747, mort en 1789, auteur 
dramatique, s'acquit de bonne heure un certain renom par la viva- 
cité et la bizarrerie de ses reparties qui mirent le calembour à la 
mode. La facétie à laquelle Moreau fait allusion est intitulée : 
Lettre à la comtesse Tation (contestation) par le sieur (scieur) de Bois 
(flotté), étudiant en droit (fil), 1770. 



334 MES SOUVENIRS. 

« Voyez, crie-t-elle à son amant, j'ai manqué Corneille et 
j'ai pensé prendre Racine. » Dis-moi qui tu hantes, je te 
dirai qui tu es : cette pointe était bien digne de l'auteur 

la Comtesse Tation (i). 

Au commencement d'avril 1774, on s'entretenait beau- 
coup, à Paris, des répétitions d'un nouvel opéra, Iphigénie, 
dont Gluck (2) avait fait la musique. Cet homme était Alle- 
mand, fort connu à Vienne, et protégé par l'impératrice 
Marie-Thérèse qui l'avait recommandé à Mme la Dau- 
phine. Il se rendit à Versailles pour la voir, mais ne s' étant 
point adressé à la dame d'honneur, il n'entra pas* Mme la 
Dauphine l'aperçut dans la galerie et lui parla. Gtte lui 
demanda pourquoi il ne s'était point encore présenté ; «Ma 
foi. Madame, répondit-il, c'est qu'on ne peut plus vous appro- 
cher dans ce pays-ci. » On prétendait que sa musique ferait ou 
plutôt achèverait la révolution qui menaçait alors la nôtre 
de sa chute. La curiosité publique était très surexcitée; 
les loges étaient louées pour dix-huit représentations. 
Aussi, un grand événement qui occupa tout Paris fut la 
remise de cet opéra. L'enrouement de Larrivée (3) en fit 
différer la première représentation. M. de la Vrillière 
envoya chez Mme la comtesse de Noailles; sa lettre, 



(1) Villette m'a conté des horreurs de Mlle Raucourt qu'il avait 
enlevée à de Bièvre, et avec qui il s'est ensuite brouillé. Il m'a répété 
des vers horribles qu'il avait faits contre elle ; mais il s'est bien gardé 
de me dire qu'en réponse à ses vers, elle lui a envoyé un manche à 
balai avec ces vers de l'abbé de Bernis, composés pour mettre au 
bas du portrait de l'Amour : 

Qui que tu sois, voilà ton maître, 
Il l'est, le fut ou le doit être. 

(Journal de Moreau, vendredi 17 février 1775.) 

(2) Christophe Gluck, compositeur célèbre, né en 1712, dans le 
Haut-Palatinat, mort à Vienne en 1787. 

(3) Henri Larrivée, né en 1733, mort en 1802, d'abord garçon per- 
ruquier, puis basse-taille à l'Opéra de 1755 à 1786. 



GLUCK ET LARRIVÉE. 335 

qu'elle ouvrit, lui annonçait un malheur : elle assura avoir 
cru qu'on l'exilait. Point du tout : il s'agissait de faire 
avertir Mme la Dauphine qu'il n'y avait pas d'opéra, et 
qu'elle pouvait rester à Versailles. On dit aux Tuileries : 
« C'est Larrivée qui a fait manquer l'opéra. » Des badauds 
reprirent : « L'arrivée de qui? » D'autres répondirent : 
« Vraisemblablement l'arrivée de l'Empereur (1). » Et le 
bruit se répandit que ce prince, qui devait effectivement 
venir bientôt en France, était à Versailles. 

Je n'ai point parlé, dans ces Mémoires^ du mince et très 
mince avantage que j'ai eu de faire quelquefois des chan- 
sons faciles, et je n'en parlerais point encore, si je ne 
m'étais aperçu que les plus frivoles talents qui amusent la 
société servent souvent beaucoup plus à la fortune que les 
travaux utiles et les grandes vues. Je conterai du moins, à 
cette occasion, ce qui m'est arrivé une fois avec le maré- 
chal de Broglie (2); depuis cette anecdote, il m'a toujours 
marqué de la bonté. En 1765, je dînais avec lui chez M. le 
ducdela Vauguyon, et Mme de Tessé, lajeune, y étaitaussi . 
Je me trouvai heureusement à table à côté du maréchal, 
avec lequel je m'entretins de choses assez sérieuses. Nous 
continuâmes la conversation après dîner, tête à tête, 
assis dans un coin; nous causâmes littérature, politique, 
-mœurs; nous raisonnâmes sur la légèreté de cette nation 
française, et le maréchal, qui parut très content de moi, me 
dit : « Eh bien! il faut que je vous en donm un trait. Je vous 
connais actuellement; je vous ai lu, et toujours avec grandplaisir ; 
vous avez fait des ouvrages véritablement utiles, — là-dessus, 

(1) Joseph II, empereur d'Allemagne et frère de Marie- Antoinette. 

(2) Victor-François, duc de Broglie, né à Paris le 19 octobre 1748, 
fit brillamment une partie des campagnes du règne de Louis XV, 
reçut à quarante-deux ans le bâton de maréchal, fut nommé minis- 
tre de la guerre en 1789, émigra, commanda en 1792 l'armée des 
Princes et mourut à Munster en 1804. 



336 MES SOUVENIRS. 

il me les cita, — mais je n'avais jamais vu votre visage et, 
avant dîner, j'ai demandé à Mme de Tessé qui vous étiez; elle m'a 
répondu : C'est M. Moreau. — Quel M. Moreau? — Celui 
qui a fait cette jolie chanson des « Mamans ». — Je n'en ai pas été 
plus avancé , car je ne sais pas la chanson des « Mamans», mais 
j'apprécie « l'Observateur hollandais » et les « Cacouacs ». 
Mme de Tessé ne connaît que vos vers. » 

L'occasion de cette chanson, intitulée : Le Bal des mères, 
avait été le couplet suivant que j'avais improvisé pour 
Mme la marquise de Mailly, dansant, sous l'habit de l'Hi- 
ver, dans un ballet en 1763 : 

En vain, sous l'habit d'Orithie, 
Flore veut cacher ses appas ; 
Le tendre Zéphir Ta trahie, 
Je l'ai vu voler sur ses pas : 
Mailly, quand on a votre mine, 

Et quinze ans, 
On est, sous la martre et l'hermine, 

Le printemps. 

Mme la comtesse de Périgord me dit alors : « Vous avez 
chanté ma fille, vous me chanterez aussi; » et elle m'indiqua 
comme sujet le bal donné à Versailles le mardi gras de cette 
môme année 1763, dont toute la jeunesse de la Cour fut 
spectatrice, mais où ne dansèrent que les femmes de 
trente ans. 

Je me suis quelquefois applaudi en secret de ce que la 
meilleure de mes chansons (1), celle après laquelle peut- 
être je n'eusse dû m'en permettre aucune, avait été com- 
posée pour la femme de la Cour que j'ai toujours consi- 
dérée comme supérieure dans tous les genres, et à qui j'ai 
voué l'admiration la plus tendre. Rien de plus beau que 
sa personne, rien de plus pur que son âme; je prie Dieu 

(1) Elle a paru en 1781, dans le Pot-pourri de Ville-d'Avray, p. 45, 
sous le titre : le Bal des mères. 



LE BAL DES MÈRES. 337 

d'accorder à la France des filles, des mères» des épouses, 
qui lui ressemblent. 

Je trouvai, un soir, le président Hénault chez Mme la 
duchesse de Villars. Il tint à m'exprimer tout le goût qu'il 
ressentait pour certains de mes couplets, et en particulier 
pour celui que j'avais adressé à Mme de Mailly, dont il fit 
la fortune. Je me rappelle que je lui répondis en riant : 
« Flore, les Zéphirs, quinze ans et une jolie mine, avec ces ingré- 
dients-là, qui ne ferait un agréable couplet, surtout si le président 
Hénault y mettait la main? » Ce que c'est pourtant que le 
bonheur! sans cette bagatelle, je n'aurais jamais écrit pour 
ma divine amie, Mme de Périgord, cette chanson des ma- 
mans, qui me donne toujours une petite tentation d'amour- 
propre quand, tournant mes regards vers celle que j'ai tant 
regrettée, je lui chante encore : Enfants de quinze ans. 

À l'époque où je suis arrivé, je ne faisais plus de vers, 
mais j'avais résolu de consacrer tous mes travaux à finir 
mes Discours sur l'histoire, et à publier ceux qui étaient déjà 
en état de paraître. Pendant le voyage de Fontainebleau 
de 1773, j'avais sollicité et obtenu de M. le Dauphin, par 
l'entremise de M. de Montmorin, l'autorisation de faire 
imprimer mes premiers discours sur la Justice et sur la 
Fermeté. Je croyais qu'il était temps de rendre à la 
mémoire du prince, dont ces essais expriment les vues, 
l'hommage de ce respect tendre et de cette admiration 
sentie qu'il mérita à tant de titres : on aime à recueillir 
les monuments qui rappellent les grands hommes. Mes 
deux discours sont plus qu'une médaille présentant à la 
postérité les traits du visage de feu M. le Dauphin : ils le 
montrent tel que l'ont connu ceux qui furent assez heureux 
pour admirer de près les nobles qualités de son âme et les 
vastes connaissances dont il avait orné son esprit. Ils con- 
tiennent la théorie des principes que j'ai tâché ensuite de 



338 MES SOUVENIRS. 

développer par l'expérience que F histoire nous fournit dans 
tous les siècles. Je puis citer, parmi ceux qui les ont lus, 
M. de Montesquiou, M. de M ontmorin, M. l'abbé de Radon- 
villiers, M. Bertin, le duc de Noailles et plusieurs autres 
qui m'ont semblé en souhaiter sincèrement la publication. 

J'avais déjà l'approbation du censeur, la permission du 
Roi et Tordre de M. le duc d'Aiguillon; de plus, Sa 
Majesté m'avait accordé l'honneur d'en faire tirer trois 
mille exemplaires; mon manuscrit était à l'imprimerie 
des Affaires étrangères et on en commençait l'impression, 
lorsque M. de la Vauguyon, qu'il fallait toujours que je 
trouvasse dans mon chemin, jeta feu et flammes et pré- 
tendit qu'il désirait lui-même, avant tout, donner une 
édition complète des ouvrages composés sous les yeux de 
son père pour l'éducation des princes. Il comptait que mes 
deux discours feraient partie de cette collection, et ne 
consentait à me laisser publier mon édition particulière 
qu'après que la sienne aurait paru; il m'arrêta un jour, 
dans les appartements de Versailles, pour me le signifier; 
me menaça de se plaindre à M. le Dauphin et de me faire 
faire, par lui et par Mme la Dauphine, des défenses d'aller 
plus loin. Je ne voulus pas m'exposer à sa colère; je le 
priai de se hâter, et lui promis encore de l'attendre. 

M. de la Vauguyon me traîna, non pas six mois, mais 
près de deux ans. Pendant ce temps, voici ce qui arriva : 
!• M. le comte de Vergennes (i) fit révoquer l'ordre que 
j'avais du Roi (2), et obtint que mon édition serait réduite 
de trois mille exemplaires à quinze cents : premier échec 
que j'essuyai; 2° M. du Perron demanda la suppression de 



(1) Charles Gravier, comte de Vergennes, né à Dijon en 4717, 
mort en 4787, fut ambassadeur en Turquie, puis en Suéde, et minis- 
tre des affaires étrangères de 4774 à 4787. 

(2) Louis XV. 



NOUVEAUX DÉMÊLÉS AVEC M. DE LA VAUGUYON. 339 

l'Imprimerie de Versailles, si bien que, de ministre en 
ministre, je pouvais voir la grâce accordée par le Roi de- 
venir totalement inutile, si je n'eusse profité du temps 
qu'a duré le procès entre les deux imprimeries. 

Dans cet embarras, je pris la liberté d'exposer ma 
situation à Monsieur. J'osai provoquer son avis, et je n'en- 
trepris rien que de son agrément et avec son approbation. 
Je pressai, en conséquence, l'exécution de l'ordre de 
M. de Vergennes ; mes quinze cents exemplaires furent 
imprimés. J'en adressai un à M. de la Vauguyon pour qu'il 
pût juger du témoignage que je rendais à la mémoire de 
feu M. le duc, son père. Je lui certifiais, en outre, que 
mon livre ne serait ni offert au Roi (1) ni livré au public, 
tant que je n'aurais pas eu des nouvelles du sien. Je pla- 
çai mon édition en lieu sûr ; je prélevai seulement trois 
autres exemplaires : un que je donnai à Monsieur, on sait 
à quels titres ; le second, à Mme Adélaïde qui avait exprimé 
le désir de le connaître ; et le troisième, à Madame Victoire, 
tribut de reconnaissance que je devais à la protection dont 
elle honorait l'auteur, et à l'intérêt qu'elle daignait lui 
marquer. En présentant à Monsieur mon ouvrage, tout 
relié à ses armes, je lui dis : « Monsieur , quand il fut fait 
en 1767 pour le Roi, il occupait la place que vous avez aujour- 
d'hui. Je voulus mettre sous ses yeux une idée nette des objets 
dont il devait être instruit pour entendre tout ce qui se traite 
dans le Conseil, où il pouvait bien arriver que le Roi le fît entrer 
un jour. Tôt ou tard vous y serez placé vous-même, et je me fais 
un grand plaisir d'imaginer que ce travail pourra vous être 
utile. » Je lui expliquai ensuite les raisons qui m'obligeaient 
de suspendre la présentation au Roi ; je lui lus la lettre 
que j'avais écrite à M. de la Vauguyon en lui en envoyant 

(1) Louis XVI, monté sur le trône dans l'intervalle, le 40 mai 
1774. 



340 MES SOUVENIRS. 

un exemplaire. Il approuva tout. Je lui parlai ensuite de 
la Reine, de ma position avec elle, et de l'envie que j'avais 
de regagner ses bonnes grâces. Il me répondit: «Ecoutez, 
vous connaissez la comtesse Jules (1) ? Elle est devenue favo- 
rite; adressez-vous à elle. » Je lui dis: « Vraiment oui, Monsieur, 
je la connais; j'avais épousé, en premières noces, sa cousine; je 
sais qu'elle a osé dire du bien de moi. — Eh bien! reprit Mon- 
sieur, pour aller au bon Dieu, il faut passer par ses saints. » 
Je sortis très heureux, me recommandant à sa protection 
et invoquant son secours. 

Madame Adélaïde me témoigna combien elle était satis, 
faite de connaître mon ouvrage avant les autres; elle me 
promit le secret, et quelques jours après, comme elle se 
rendait à la messe, elle m'appela : « Ce que je lis est char- 
mant, j'en suis enchantée. » Puis, elle me combla de marques 
de bonté et d'éloges. Je lui répondis : « Le suffrage de 
Madame me dédommage de tout, mais sûrement on dira bien du 
mal de mon ouvrage. — Cela n'est pas possible, répliqua-t- 
elle; tous les gens sérieux seront pour vous. Il est vrai qu'ils 
ne sont peut-être pas le grand nombre : vous êtes trop sage pour 
être à la mode. » Madame Victoire, de son côté, m'assura 
qu'elle en était extrêmement contente, et ajouta : « Vous 
passerez pour singulier. — Oui, certainement, Madame, j'ai 
mis mon cachet à mon ouvrage. — Vous ne serez point à la 
mode, reprit-elle aussi, vous avez de la religion. » Je me mis 
à rire : « Eh bien /Madame, ils diront que je suis un capucin. » 

Quelques temps après, j'allai voir M. de la Vauguyon ; 
j'eus avec lui une longue et pénible conversation. Il con- 
sentait à ce que mon ouvrage fût donné au Roi, mais à con- 
dition que j'enlèverais l'avertissementetque j'en substitue- 
rais un autre contenant l'éloge du duc de la Vauguyon. 

(4) Comtesse, depuis duchesse de Polignac, née Polastron, gouver- 
nante des Enfants de France. 



-^ 



FÉLICITATIONS DE MESDAMES. 341 

Cela aurait été le moyen de discréditer mon travail : la 
Reine ne m'a point pardonné la note qu'il avait exigé que 
j'ajoutasse à mon prospectus sur l'histoire. Je lui fis 
observer que la manière de louer son père plus efficace- 
ment était de faire connaître les bons écrits qu'il avait mis 
entre les mains des princes, et qu'un éloge ex professo 
réveillerait tous ses ennemis. Il me fut impossible de lui 
faire entendre raison, et cette conversation me parut 
d'autant plus fatigante, que je ne pouvais pourtant pas 
lui prouver honnêtement que son père n'avait jamais 
mérité de moi l'enthousiasme qu'il tenait à m'inspirer. Je 
ne promis rien ; je résistai aux menaces comme aux prières 
du duc, et je protestai que je supprimerais mon ouvrage 
plutôt que de rien changer : il est, en effet, très étrange 
que l'on cherche à forcer un auteur à dire et à publier ce 
que l'on n'ose dire soi-même ; que M. de la Vauguyon 
écrivît pour son père, rien de mieux ; mais il était fou de 
vouloir que je me plaçasse sur sa tombe pour me faire le 
champion de sa mémoire. 

Monsieur, que j'instruisis de mon démêlé avec M. delà 
Vauguyon,, le trouva très déraisonnable de sa part et loua 
la fermeté de ma résistance. Je me rendis aussi chez M. de 
Maurepas et je lui dis : « Ce n'est point au ministre que je 
viens faire ma cour, je m'adresse à Vhomme de lettres et je lui 
apporte une brochure. » Il m'accueillit très bien ; je lui contai 
mon affaire avec M. de la Vauguyon ; non seulement il 
me donna raison, mais après avoir lu mon avertissement, 
il me dit : « Gardez-vous de condescendre à ce que M. de la 
Vauguyon réclame de vous, car vous déplairiez au Roi lui- 
même. » Très content de cette décision, je me confiai aussi à 
Mme de Narbonne qui me répondit: a Donnez bien vite votre 
livre au Roi pour empêcher que M. de la Vauguyon n'intrigue. » 

Ayant pris ce parti, je retournai chez Monsieur afin de 



342 MES SOUVENIRS. 

l'en avertir et de lui demander son approbation ; je le 
prévins aussi que j'avais écrit à M. de la Vauguyon pour 
l'instruire de la démarche que je faisais, et lui réitérer 
l'exposé des motifs qui me déterminaient à ne pas consentir 
à ce qu'il exigeait de moi. 

Puis, j'allai trouver le maréchal de Duras (1) auquel 
j'avais déjà offert mon ouvrage ; il me présenta au Roi, dans 
le cabinet, et j'eus l'honneur de remettre mon Discours sur 
la justice à sa Majesté qui le reçut très aimablement. Le 
lendemain, je l'offris à la Reine, en lui disant : « Madame, 
voilà un malheureux enfant qui, j'espère, obtiendra grâce pour 
son père. » Elle fut embarrassée, mais elle sourit. Je me 
rendis de là chez Madame qui m'accueillit parfaitement, 
et m'apprit qu'on lui avait dit beaucoup de bien de mon 
livre. Madame Victoire me fit appeler, vint au-devant 
de moi avec l'air de la plus grande joie, me fit conter 
mon entrevue avec la Reine et ajouta : « Ah ça, mon cher 
Moreau, l'Histoire actuellement, vos discours sur l'Histoire, 
car je suis bien pressée. — // ne tiendra qu'à Madame, ai-je 
répondu; il ne s'agit plus que d'avoir la permission de M. de 
Malesherbes. » Elle me promit de s'en occuper et de l'obte- 
nir. Je remis également mon livre à M. le comte d'Artois, 
à Madame Adélaïde, à Madame Sophie, à Madame Clo- 
tilde (2), aux honneurs, aux ministres et à un très grand 
nombre de personnes de la Cour. J'en fis distribuer beau- 
coup d'exemplaires, entre autres aux ambassadeurs de 
famille et à mes amis. Enfin, je m'adressai à Moutard, le 
libraire, qui d'abord ne voulut pas accepter le marché que 

(4) Premier gentilhomme du Roi. 

(2) Adélaïde-Xavière-Marie-Clotilde de France, sœur de Louis XVI, 
née à Versailles en 4759, épousa, en 4775, le prince de Piémont, 
qui devint roi de Sardaigne, sous le nom de Charles-Emmanuel IV, 
et fut dépouillé de ses États en 4799. Elle mourut à Naples en 4802, 
et fut déclarée vénérable par Pie VII, en 4808. 



PRÉSENTATION DE MON DISCOURS SUR LA JUSTICE. 343 

je lui proposais pour les douze cents exemplaires destinés 
au public, et n'en prit que quarante. Mais, deux jours 
après, dès le matin, ses garçons de magasin arrivèrent avec 
une voiture, car il ne lui restait pas une seule des brochures 
que je lui avais cédées. Ils enlevèrent tout, et le principal 
d'entre eux signa un reçu contenant mes conditions. 

Mon traité sur la Justice ainsi que mes Devoirs du Prince 
furent traduits en plusieurs langues, notamment en hol- 
landais par le célèbre jurisconsulte Elias de Lusac, de 
Leyde, un de mes amis, avec lequel, depuis plus de vingt 
ans, j'entretiens la plus libre .et la plus attrayante corres- 
pondance. Je lui ai fait part de tous mes ouvrages ; il m'a 
envoyé tous les siens, et c'est avec le plus grand plaisir 
que j'ai lu, dans le volume qu'il a écrit sur la richesse de 
la Hollande, page 201 : « Toute constitution qui, dans l'évidence 
du danger, est obligée d'attendre des ressources incertaines, est 
essentiellement vicieuse. » Puis, en note, au bas de tapage : 
« Voilà une très judicieuse réflexion de M. Moreau, que V histoire 
de tous les temps a vérifiée. Elle est tirée du Discours de la Jus- 
tice, un des meilleurs ouvrages que la France ait produits. » 

Il est à remarquer que je n'ai jamais vu ce savant. Il 
m'avait pourtant offert un asile chez lui pendant cette épou- 
vantable révolution, cause de tous les malheurs de ma 
patrie. Hélas t je ne sais si nous nous rencontrerons 
quelque jour : sur cela notre vœu a toujours été uniforme 
et réciproque. 

Mon Discours sur la Fermeté, quoiqu'il eût été remis, 
comme je l'ai dit, dès 1768, entre les mains des Princes, 
ne fut pas imprimé avec le Discours sur la Justice. Quicon- 
que le lira, en sentira les raisons : il eût alors accusé le 
règne du roi Louis XV qui venait de finir et qui, malheu- 
reusement, a été remplacé par un gouvernement plus 
faible encore. 



CHAPITRE XIX 

Interruption de Vinceslas à la Comédie. — Symptômes de la maladie 
du Roi. — Les médecins Bordeu et Lorry. — Personne ne veut 
parler des sacrements. — Propos du grand du Barry. — Anecdote 
contée par l'abbé du Vaucel. — M. de Fronsac et le curé de Ver- 
sailles. — Le fichu Pater des poissardes. — Ejépart de Mme du 
Barry. — L'abbé Maudoux, confesseur du Roi. — Dix-sept minutes 
de confession. — Le cardinal de la Roche- Aymon apporte les 
sacrements. — Lettre touchante de Madame Louise. — Les frères 
Sutton, médecins anglais. — Intrigues & la Cour. — Le Roi reçoit 
Textrême-onction. — Sa mort. — Tout le monde part. — Trans- 
port du corps de Louis XV & Saint-Denis. — Mme de Beauvau et 
le duc de Villeroi, Mme de Tessé et M. de Chabot, le prince de 
Poix et le vicomte de Noailles. — Mme du Barry au couvent de 
Pont-aux-Dames. — Fuite de Mahomet. — Démissions du marquis 
et de la marquise du Barry, remplacés par le chevalier de Monteil 
etla comtesse Diane de Polignac. — Testament de Louis XV. — 
Désintéressement du duc d'Estissac. — Oraison funèbre prononcée 
par l'évèque de Senez. 



Il me faut revenir à une époque terrible, celle de la 
mort du Roi. Le samedi 30 avril 1774, nous étions à la 
Comédie. On donnait Vinceslas qui fut joué à ravir par 
Brisard, Lequeuil, Mlle Vestris et Monvel. Au moment 
du quatrième acte, le plus intéressant, Brisard arrive, 
fait la révérence et dit : « Messieurs, quoique Sa Majesté ne 
soit pas plus mal, nous venons cependant de recevoir l'ordre de 
cesser les spectacles. » Sur-le-champ la toile tombe et tout 
le monde reste consterné. Mme de Lavitte (1), ma nièce, 

(1) Fille de Moreau de Vormes et sœur de Moreau de l'Yonne. 
C'est d'elle et de son frère que parle Moreau, dans son Journal, lors- 



MALADIE DU ROI. 345 

qui était dans notre loge (1), s'en retourne avec son mari, 
et nous prenons le parti de rentrer à Ville-d'Avray. Nous 
avions appris, r avant-veille, que depuis quelques jours le 
Roi ne se trouvait pas bien : le mardi, il s'était rendu à 
Trianon, mais il n'était pas comme à son ordinaire ; le 
mercredi, il ne monta point à cheval et vit la chasse dans 
sa calèche. Cela ne l'empêcha pas de bien souper : il 
mangea beaucoup de chevreuil, et se coucha avec Mme du 
Barry. Dans la nuit, il se sentit incommodé; probable- 
ment, il eut la fièvre. Le lendemain, il se leva un mo- 
ment pour boire quelques eaux purgatives et se recou- 
cha; il était encore au lit à trois heures; cependant, il 
revint à Versailles, alla voir Madame; il avait un visage 
affreux, des douleurs d'entrailles et un grand mal de tête. 
On le saigna le vendredi matin, et il était incertain s'il 
ne le serait pas encore le soir. Ma femme écrivit à la 
duchesse de Noailles pour avoir des nouvelles. Le vrai 
est que les maux de tête et de reins, avec les envies de 
vomir, avaient annoncé, dès Trianon, la petite vérole. 
Le vendredi, au soir, on fit la seconde saignée; on donna 
de l'émétique, et la petite vérole parut sur les dix heures. 
On appliqua alors des vésicatoires; la nuit fut mauvaise, 
la fièvre ardente, l'assoupissement effrayant. 

Le dimanche l w mai, je cours à Versailles. Quel spec- 
tacle! Le Roi est effectivement fort mal; les prières des 
Quarante heures sont commencées à la chapelle et vont 
commencer à Paris. Qui que ce soit, pourtant, n'a osé 
parler de religion ni de sacrements. Les princesses, filles 
de Sa Majesté, passent une grande partie de la journée 

qu'il écrit, le 6 décembre 4766 : Mon petit-neveu et ma petite-nièce 
vinrent me voir et me souhaiter une bonne fête (saint Nicolas). Je 
leur ai donné un louis. 

(1) Moreau avait cette loge depuis quinze jours; nous savons, par 
son Journal, qu'elle était au balcon, sur le théâtre. 



346 MES SOUVENIRS. 

auprès de son lit, désirant que l'on en fasse la proposi- 
tion, et le grand aumônier ne dit mot. On affirme que 
les médecins se taisent; ceux qui ont été appelés de 
Paris sont Bordeu (i) et Lorry (2) : le premier est le 
médecin de Mme du Barry et lui est vendu (3). Néan- 
moins, Lorry s'est expliqué tout franc : « Dans les mala- 
dies ordinaires, on nous consulte et nous sommes obligés 
d'avertir quand le danger commence; mais lorsque c'est la 
petite vérole, nous avons tout dit dès que nous l'avons nom- 
mée. 9 Le cardinal de la Roche-Aymon (4) a essayé de 
prendre Lemonnier (5) et de lui parler bas; ce médecin 
lui a répondu également : « Monseigneur, parlez tout haut; je 
n'ai rien à vous dire en particulier : c'est la petite vérole; vous 
le savez, vous le voyez; je n'ai pas autre chose à ajouter. » 

Mme du Barry, qui est au désespoir, on le croit bien, 
voit toujours le Roi . La Borde (6) va la lui chercher 
et la lui amène quand Mesdames n'y sont pas. Il prétend 
que le Roi la demande. Ce qui me ferait supposer que le 
Roi n'est pas si mal, c'est que les ministres vont chez 

(4) Théophile de Bordeu, né en 1722, mort en 4776, médecin et 
philosophe, célèbre par les ouvrages de médecine qu'il fit paraître. 

(2) Anne-Charles Lorry, médecin, né à Crosne (Seine-et-Oise) en 
4726, mort en 4783. 

(3) Il s'est cependant toujours conduit en galant homme, a tou- 
jours vu juste dans la maladie et a parlé en conséquence. (Note de 
Moreau.) 

(4) Charles- Antoine de la Roche-Aymon, né en 4697; grand aumô- 
nier du Roi en 4760; cardinal en 4774, présida les assemblées du 
clergé de France de 4760 à 4775, et mourut en 4777. Par testament, 
il légua 300 livres aux gens qui seraient chargés de sonner ses funé- 
railles. 

(5) Louis-Guillaume Lemonnier, médecin et naturaliste, né à 
Paris en 4747, mort à Montreuil en 4799; professeur de botanique au 
jardin du Roi; premier médecin de Louis XV et de Louis XVI. 

(6) Benjamin de la Borde, né en 4734, mort en 4794; premier valet 
de chambre et favori de Louis XV, devint, à la mort de celui-ci, fer- 
mier général, cultiva les beaux-arts et les lettres, et mit en musique 
plusieurs opéras de Quinault et de Marmontel. 



MALADIE DU ROI. 347 

elle très assidûment. Cependant, elle déménage en secret 
Ses bijoux, ses papiers et ses meilleurs effets. 

M. l'archevêque (l), qui lui-même souffre beaucoup de 
sa néphrétique, est arrivé vers midi. Il a voulu entrer, et 
a été éconduit par M. le maréchal de Richelieu avec qui il 
a beaucoup parlementé : on lui a allégué que l'heure des 
entrées était passée et qu'il n'avait pas celles du cabinçt. 
Il s'est rendu chez Mesdames, et a eu avec [Madame Adé- 
laïde une longue conversation après laquelle il est revenu, 
mais n'a pu passer, toujours arrêté par M. de Richelieu 
et le duc d'Aumont. Il est enfin allé trouver M. le Dau- 
phin et a été introduit; il a fait sa cour en présence de 
toute l'assistance; et, au lieu de renvoyer tous ces bas 
courtisans et de faire son métier, il s'est contenté de 
répondre aux questions que le Roi lui a adressées sur sa 
santé : Sa Majesté lui a parlé de sa néphrétique, lui a fait 
tâter le pouls par ses médecins, et le pauvre prélat est 
parti. Ce qu'il y a de bien singulier, c'est que, lorsqu'il 
s'est présenté la première et la deuxième fois, Mme du 
Barry était auprès du Roi. On assure, et cela passe pour 
constant, qu'il a cherché à engager Madame Adélaïde à 
parler au Roi des sacrements, mais qu'elle a répliqué : 
« Monsieur l 'archevêque, c'est votre affaire et votre fonction. » 
Alors, l'archevêque a repris : « En ce cas, j'attendrai parce 
qu'on prétend qu'il n'y a point de danger. » 
■* J'ai été pénétré d'indignation de tous les paquets, de 
tous les apartés dont j'ai été témoin. Chacun pense à soi, 
personne ne songe au Roi ni à l'État. Pendant ce temps- 
là, la conduite de M. le Dauphin et de Mme la Dauphine 
est admirable : ils s'enferment, ne voient personne pour 
ne point avoir l'air d'attendre la Cour, pleurent amère- 

(1) Christophe de Beaumont du Repaire. 



348 MES SOUVENIRS. 

ment et ont passé la nuit à recevoir, de deux heures en 
deux heures, des nouvelles du Roi. Les autres princes sont 
également invisibles. Versailles est plein comme un œuf : 
tous les princes du sang y sont établis à demeure ; la 
consternation est sur tous les visages ; et, de tout ce que 
l'on recueille, il résulte que le Roi n'est pas bien. On 
intrigue de toutes parts pour faire revenir M. deChoiseul. 
Le lundi 2, le bulletin de la nuit est très rassurant. 
M. le comte de Provence, au lever duquel j'ai été, a paru 
y avoir foi, et moi-même je m'en suis senti tout réjoui ; 
mais l'abbé du Vaucel que j'ai rencontré m'a dit : « Ne 
croyez point aux bulletins; voici ce que je tiens du maréchal de 
Broglie; il a, cette nuit, arrêté Bordeu et s'est joint, pour 
cela 9 à M. l'évêque de Chartres. Bordeu leur a parlé net pour 
le moment, et leur a appris que la fièvre était très ardente, et 
à peu près tout le contraire du bulletin. » Dans le vrai, on 
saurait plus facilement des nouvelles exactes de la santé 
du Grand Seigneur, que l'on n'en peut avoir de celle de 
SaMajesté. J'ai causé un instant avec M. de Montmorin ; il 
est indigné, comme un autre, des intrigues que l'on em- 
ploie pour empêcher qu'il ne soit question des sacre- 
ments. Je suis allé chez le duc de Noailles; il était avec 
sa femme et en robe de chambre (1); le duc d'Ayen (2) 

(1) Moreau donne, dans son Journal, lune des raisons de son inti- 
mité avec le duc de Noailles : 

Mardi l tT mars 1774. — Je suis arrivé à l'hôtel de Noailles comme 
on allait se mettre à table. Le duc avait depuis deux jours et la 
goutte plus forte et beaucoup d'humeur. La duchesse se donnait des 
soins incroyables pour l'amuser sans y réussir. C'est le meilleur 
homme du monde, mais il est environné d'enfants qui veulent se 
rendre maîtres de sa vieillesse, et d'une femme qui veut également 
s'en emparer. Les enfants sont le duc d'Ayen et Mme de Tessé. Il 
paraît que je lui conviens assez parce que je ne veux ni dominer ni 
être dominé. 

(2) Jean-François-Paul de Noailles, duc d'Ayen, puis, en 4793, duc 
de Noailles, né le 26 octobre 1739, fit les quatre dernières campa- 



MALADIE DU ROI. 349 

est arrivé; nous nous sommes déboutonnés tout à notre 
aise. Le supposerait-on? Le comte de Noailles, qui est 
dévot et que Mme du Barry ne peut souffrir, est un des 
chefs de la clique qui s'oppose aux sacrements, fait 
Féloge du grand aumônier, et prétend que l'on tuera le 
Roi si on lui parle de religion. Mme du Barry continue 
à le voir. Cette femme a perdu la tête : en présence du 
duc de Noailles, elle a voulu s'échapper en paroles contre 
M. le Dauphin. Le duc l'a interrompue : « Pour M. le Dau- 
phin, Madame, au nom de Dieu, que son nom ne sorte jamais 
de votre bouche : c'est le meilleur conseil que je puisse vous 
donner. » Elle lui a demandé si elle faisait bien de voir le 
Roi. Il lui a répondu : « Madame, s'il vous réclame, vous ne 
pouvez vous en dispenser ; s'il ne parle pas de vous, restez tran- 
quille ici. » Le grand du Barry est entré ; il était doux, 
affectueux, respectueux envers le duc, et lui montrant la 
vicomtesse du Barry : « Voilà ma fille, elle est jolie. Eh 
Ment cela a cent écus sur la cassette du Roi; mon fils a aussi 
cent écus sur cette cassette. Voilà ce qui fait envie à toits les 
grands, et avec quoi nous nous en irons. Si on le veut encore, 
nous le rendrons. » 

La conduite de M. d'Aiguillon est inconcevable; il s'est 
écrié en plein cabinet du Roi : « Messieurs, on parle de 
sacrements, c'est fort bien pour l'âme, mais on court le plus 
grand risque de tuer le malade si on lui en dit un mot. » 
Cependant, toute la politique de ce ministre devrait 
rouler sur ce dilemme : ou le Roi mourra, ou il en revien- 
dra; si le Roi meurt, je me perds en m'opposant à cet 
acte de religion, et M. le Dauphin, qui ne m'aime point, 
aura, de plus, ce prétexte contre moi. Si le Roi en re- 
vient, il ne peut m'en savoir mauvais gré et, comme 

gnes de la guerre de Sept Ans, fut pair de France sous la Restaura- 
tion, et mourut en 1824. 



350 MES SOUVENIRS. 

il y a tout à parier qu'il ne reprendra pas la dame, — 
d'ailleurs, je puis si bien faire que je l'en empêcherai, — 
j'aurai tout autrement de crédit que je n'en avais sous le 
règne de cette femme : jamais M. de Choiseul n'en eut 
plus qu'après la mort de Mme de Pompadour. 

Une preuve que Sa Majesté redoute la mort et l'enfer, 
est cette anecdote contée à l'abbé du Vaucel par le maré- 
chal de Broglie : le Roi a été extrêmement frappé de la 
mort de M. Chauvelin (1) et de celle de M. d'Armentières, 
ses cadets. On l'a surpris une fois à genoux priant Dieu. 
Mme du Barry en fut avertie et répondit : « Je ne m'y 
oppose pas; si le Roi a de la religion, il faut qu'il la suive. Je 
me retirerai alors avec beaucoup de considération. » Quelques 
jours après, on s'entretenait de ces morts, le Roi dit : 
« D'Armentières a été bien heureux; il a eu le temps d'appeler 
et de voir son confesseur. Pour moi, je crains fort de mourir 
comme un chien, comme Bouillon et Chauvelin. » Déjà en 
1771 il avait été fort impressionné en apprenant que le 
roi de Suède (2), qui avait justement trois mois de moins 

(1) Le marquis de Chauvelin, après une partie de whist, chez 
Mme du Barry, tomba raide mort aux pieds du Roi. (23 novembre 4 773.) 

(2) Adolphe-Frédéric II, né en 4710, mort en 4774, d'abord évêque 
luthérien de Lubeck et administrateur du duché de Holstein-Gottorp, 
puis roi de Suède en 4754 . — 3 mars 1771. — Vendredi dernier arriva 
la nouvelle dé la mort du roi de Suède. Le nouveau roi, le prince Gus- 
tave, qui était alors en France avec son frère, avait été proclamé sur- 
le-champ par le Sénat. En apprenant cette nouvelle, il envoya un 
gentilhomme en faire part au Roi qui dit : € On le verra et le trai- 
tera en Roi. » La Reine mère perdait beaucoup : elle gouvernait. On 
ne sait encore quand partira son successeur, qui ne peut être cou- 
ronné qu'après avoir juré les pacta conventa. Ce que l'on sait, c'est 
qu'il emportera les regrets, l'estime et l'admiration de tous ceux 
qui l'ont approché. Rien de mieux élevé, rien de plus modeste que 
ces deux princes. Ils ont été souper dans toutes les maisons : on 
rappelait à l'aîné, chez Mme de la Marck, un beau discours, très 
pathétique, qu'il avait fait à la Diète en y portant, il y a plus d'un 
an, la démission de son père, discours qui ramena tous les esprits: 
c Cela est vrai, a dit le prince, mais je n'étais que le maçon, et voilà 



MALADIE DU ROI. 351 

que lui, était mort en jouant et les cartes à la main. Mais, 
quelque temps après, le duc de Coigny (1) lui tint un dis- 
cours qui lui donna bien davantage à penser. Le Roi 
demandait au duc des nouvelles de Bernard qui avait 
perdu la tête : « Quel âge a-t-il, lui dit-il? — Soixante 
et un ans, Sire, Vâge de Votre Majesté. — Et à quoi attri- 
bue-t-on sa maladie? — Sire, tout franchement, il était un 
peu libertin et voyait trop de femmes pour cet âge. » 

M. de Fronsac (2), avec peu d'esprit, est un audacieux 
corps. Le curé de Versailles s'est présenté pour entrer 
chez le Roi. Il a été renvoyé. Il a fait observer à M. de 
Fronsac que « quand le seigneur du château est malade, son 
curé a droit de le voir », et il est entré. Le Fronsac Ta pris 

l'architecte. » Il montrait le baron de Scheffer, son gouverneur. 

24 mars 177 î. — Le roi de Suède est parti ; jusqu'à présent la ma- 
ladie de son frère l'avait retenu à Paris. Il a obtenu que M. d'Ossun, 
nommé pour résider à Stockholm, aurait le titre d'ambassadeur, et il 
a été lui-même l'annoncer et faire son compliment à Mme d'Ossun. 
Pendant ce temps-là, on a ôté à M. le baron de Breteuil l'ambas- 
sade de Vienne, et les choses en étaient là, lundi dernier, quand j'ai 
été à Versailles; on offrait à M. de Breteuil l'ambassade de Suède. 
On dit que c'est une intrigue de M. d'Aiguillon qui a voulu envoyer 
le comte de Broglie à Vienne. Le roi de Suède a écrit au Roi pour 
demander qu'on lui conservât M. d'Ossun et n'a point reçu de 
réponse. M. le baron.de Scheffer a été chez Mme du Barry qui lui 
a dit que, si son maître n'avait point reçu de réponse, ce n'était point 
la faute du Roi, mais qu'elle se saisissait ordinairement des lettres 
pour Sa Majesté et ne lui avait pas remis celle-là. Cette affaire n'est 
encore finie qu'à moitié... 

28 mars 1771. — A la prière du roi de Suède, le Roi a conservé 
l'ambassade de Stockholm à M. d'Ossun; mais on ne sait encore si 
M. de Breteuil ira à Vienne. D'autres disent qu'on a voulu mortifier 
l'abbé de Breteuil dont on est mécontent, et qui a toute la confiance 
du duc d'Orléans. (Journal de Moreau.) 

(4) Marie-François-Henri de Franquetot, duc de Coigny, né le 
28 mars 1737, se distingua dans les guerres d'Allemagne sous 
Louis XV; premier écuyer de Louis XVI; lieutenant général, puis 
pair de France; maréchal de France en 4846; il fut nommé gouver- 
neur de l'Hôtel des Invalides où il mourut. 

(2) Louis-Antoine-Sophie du Plessis, duc de Fronsac, unique fils 
du maréchal duc de Richelieu, né le 4 février 4736. 



352 ME8 SOUVENIRS. 

par les épaules et mis dehors. Le curé s'est allé plaindre 
à M. le Dauphin, qui a fait dire à M. de Fronsae qu'il était 
mécontent de lui et que le pasteur avait raison. 

Paris semble très froid. Le duc de la Vallière (1) 
est arrivé; il raconte que dans les halles les poissardes 
répètent : « II n'aura pas un fichu Pater qu'il ne soit con- 
fessé. » Tous ceux qui sont en correspondance avec les 
pieux solitaires de Ghanteloup (2) souhaitent très sincère- 
ment que le Roi renonce au péché, dût-il aller bien vite 
en paradis. Les anciens parlementaires en sont assez 
d'avis. Un homme s'est présenté chez le contrôleur géné- 
ral et lui a demandé : « Que dites-vous de ces fous-là? Je 
quitte deux des conseillers de l'ancien parlement, ils m'ont 
assuré que leur résolution était arrêtée et leur parole liée, et 
que, dès que le Roi aurait fermé les yeux, ils viendraient 
reprendre leur place au Palais, et en chasseraient les autres 
sans attendre aucun ordre, bien certains que le nouveau roi et le 
public leur en sauraient gré. » 

Pendant ce temps-là, le Roi prenait un parti sage et 
religieux : il se déterminait à renvoyer Mme du Barry. 
Jusque-là, il l'avait vue dans tous les intervalles qu'il 
avait eus de libres, et le duc d'Âyen me disait assez plai- 
samment qu'elle faisait ici l'office et tenait la place du 
confesseur. Mais dans la soirée du 2, le Roi demanda si 
les boutons de sa tête étaient aussi gros que ceux de son 
corps. On lui dit : « Oui, Sire. — C'est donc la petite vérole? » 
s'écria-t-il. Il répéta deux fois cette question, à laquelle 
on ne répondit pas : il entendit ce que cela signifiait. 

Mme du Barry entra : « Madame, dit-il, j'ai la petite 



(1) Louis-César le Blanc de la Baume, duc de la Vallière, né le 
5 octobre 1708, épousa, le 19 février 1732, Anne-Julie-Françoise de 
Crussol, sœur du duc d'Uzès, née le 11 décembre 1713. 

(2) Le duc de Choiseul y était toujours exilé. 



MALADIE DU ROI. 353 

vérole. D'ici à vingt-quatre heures, je puis être administré; 
il faut prévenir l'aventure de Metz, et il est nécessaire que vous 
vous éloigniez. » On prétend que les propos de la dame 
ont été très honnêtes» et, dans toute la maladie, sur l'ar- 
ticle des sacrements, elle les a tenus tels. Elle a beaucoup 
pleuré, a voulu, en faisant ses adieux au Roi, lui baiser la 
main. On rapporte qu'il l'a retirée en disant : « Je vou- 
drais bien, Madame, ne vous l'avoir jamais donnée. » La nuit 
a été agitée et on n'en a pas été fort content. Les bulletins 
sont tournés avec beaucoup d'art : il faut deviner comme 
cela se pratique. 

Le mercredi 4, l'archevêque de Paris a été reçu par le 
Roi dont la première parole a été : « C'est la petite vérole. 
Monsieur l'archevêque : ce n'est que cela! » L'archevêque 
n'a pas répondu grand' chose, et a eu l'air de chercher à 
rassurer te Roi sur le danger. Sans doute, lui et le car- 
dinal s'étaient partagés leurs rôles : celui-ci se présenta 
sur les onze heures, resta avec le Roi un petit quart 
d'heure; on ne sait ce qui s'est passé, mais on a entendu 
deux fois Sa Majesté dire oui, à voix basse. Après cet 
entretien, le cardinal est retourné chez lui, où se sont 
rendus les gentilshommes de la chambre qui ne quittent 
point le Roi, l'archevêque de Paris et le duc d'Aiguillon. 
Ce dont il fut question dans ce comité doit se deviner 
par les suites. En effet, le duc d'Aiguillon alla aussitôt 
trouver le Roi et, vraisemblablement, le décida à signer 
l'ordre de faire sortir de Versailles Mme du Barry, car 
Mme la Dauphine écrivit sur-le-champ à Madame Louise (1 ) 
que cette femme était partie d'après un ordre signé du Roi (2) . 

(1) Louise-Marie de France, cinquième fille de Louis XV, titrée 
Madame Louise, née le 17 juillet 1737, morte au couvent des Carmé- 
lites de Saint-Denis, en 1787. 

(2) J'ai appris que samedi dernier tous les ouvriers qui travaillaient 

23 



354 MES SOUVENIRS. 

En quittant le château, le duc fit tout préparer et donna 
des instructions à sa femme ; puis il se rendit auprès de 
Mme du Barry qui alors plia bagage et vint chez le 
ministre, d'où elle partit pour Ruel avec Mlle du Barry, 
la vicomtesse et Mme la duchesse d'Aiguillon. Cette con- 
duite ferme, honnête, conciliant la décence, les procédés 
et la reconnaissance que devait le ministre à cette femme, 
lui fit beaucoup d'honneur. Ses ennemis même le louè- 
rent. Madame Adélaïde envoya dire à Mme du Barry 
qu'elle était satisfaite de la manière dont elle avait agi en 
tout cela, et que, quoi qu'il arrivât, elle n'avait rien à 
craindre. Sémonin m'a assuré que M. le Dauphin et 
Mme la Dauphine auraient été aussi fort contents du duc. 

Tous ces mouvements avaient sans doute atterré le Roi ; 
depuis midi et demi jusqu'à trois heures, il fut au plus 
mal, la suppuration arrêtée, la petite vérole rentrée et la 
tête rendue à sa grosseur naturelle; le duc d'Ayen, qui 
l'a aperçu de la porte, en a été très effrayé. La nuit pré- 
cédente, il avait eu une faiblesse; on affirmait même qu'il 
en avait eu une seconde. Sur les sept heures du soir, il a 
demandé Mme du Barry. On lui a dit qu'elle était partie : 
o Ah t déjà, » a t-il répondu, et il s'est tu. Des gens préten- 
dent qu'il avait toute sa tête, mais que son but était de 
faire croire qu'elle s'était retirée d'elle-même et volon- 
tairement. 

Le Roi a beaucoup conversé dans la soirée; il s'est pré- 
occupé de l'arrivée du baron deBreteuil (i), des chevaux 
qu'il faudrait lui envoyer. Les uns pensent qu'il avait 

dans l'avenue à la maison de Mme du Barry ont été payés et ren- 
voyés : Manent opéra interrupta ruinœ minaque. (Journal de Moreau, 
lundi 9 mai 1774.) 

(1) Auguste le Tonnelier de Breteuil, né en 1733, ambassadeur en 
Russie, en Suède, en Hollande, et à Vienne, ministre de la maison 
4u Roi, puis premier ministre, émigra, et mourut en 1807. 



MALADIE DU ROI. 355 

pleinement l'usage de sa raison, les autres en doutent. 
Quoi qu'il en soit, il n'a pas été question de confession. 
Le lendemain, M. d'Avaray en me parlant du mauvais 
état où le malade avait été la veille, ne m'a rien caché : 
« Un quart d'heure de plus dans cet état, et il était mort. On 
Va fait revenir, et la suppuration a recommencé à force de vin 
d'Alicante et d'infusion de quinquina. » Au surplus, le bul- 
letin annonce les craintes des médecins : il y est dit que 
la suppuration n'est pas rapide. Les derniers bulletins sont 
imprimés à Versailles et envoyés partout : ils sont pour 
le public. 

J'ai vu la comtesse de Noailles : on est fort effrayé du 
peu de précautions que l'on prend en mettant dehors les 
draps et les linges du Roi. Imaginerait^on qu'un jour, et 
lorsqu'on le fit changer de tout, on plaça tout cela sur 
les fenêtres de la galerie qui donnent sur l'espèce de petit 
jardin où Mme la Dauphine et M. le Dauphin sont tou- 
jours, et qui est de plainpied avec l'appartement de M. le 
comte de Provence! Mme la Dauphine, qui vit ces draps 
suspendus, a dit à la comtesse de Noailles qu'elle en avait 
frissonné de la tête aux pieds parce que M. le Dauphin était 
là. Le prince de Poix, présent quand Mme de Noailles m'a 
raconté cela, a ajouté : « Mme la Dauphine a prétendu que 
cela s'était fait par ordre de Mme du Barry, et par bonne volonté 
pour M. le Dauphin. » Je ne crois pas que cette princesse ait 
tenu le propos, mais Mme de Noailles n'a rien répliqué. 

J'ai été chez Mme de Durfort et je lui ai dit : « Si nous 
sommes assez heureux pour parvenir à la dessiccation, comme 
c'est le moment où le mal se communiqué par les particules que 
l'on respire, il serait bien essentiel que le Roi défendît alors à 
ses filles de venir chez lui. » 

J'ai trouvé la duchesse de Noailles vis-à-vis de M. du 
Lau, criant à tue-tête contre l'archevêque et le cardinal. 



356 MES SOUVENIRS. 

Elle soutient que toute la Cour est indignée de leur inac- 
tion, que M. le duc de Penthièvre leur en a écrit, que 
M. le duc d'Orléans leur en a parlé, que Ton veut laisser 
mourir le Roi Très Chrétien sans sacrements. 

La nuit a été mauvaise; Sa Majesté a eu beaucoup de 
délire, et le bulletin en fait mention, peut-être pour insi- 
nuer la raison qui empêche l'administration des sacre- 
ments. 

Le samedi 7, en me rendant chez M. Bertin,je rencon- 
trai Ghamfort (1), qui m'apprit que le Roi avait été admi- 
nistré, mais qu'il n'allait pas plus mal. Il n'en. était que 
mieux au contraire; voici ce qui s'était passé : depuis 
quelques jours, vraisemblablement, le Roi se préparait 
en secret; la veille, il lui était arrivé de dire : « J'ai toutes 
les peines du monde à rassembler mes idées. » Le soir, son 
état ne s'était point aggravé, mais sans doute îL redoutait 
le neuvième jour de la maladie, et s'était arrangé pour 
recevoir les sacrements auparavant. A deux heures et 
demie après minuit, il appela le duc de Duras (2) et lui 
ordonna d'envoyer chercher l'abbé Maudoux. Le duc, 
soit qu'il n'entendît pas, soit qu'il fût bien aise de se le 
faire répéter, eut l'air d'approcher du lit comme s'il 
n'avait pas compris. Le Roi reprit : « Oui, l'abbé Maudoux, 
mon confesseur; faites-le-moi venir. » Le duc de Duras se 
retourna et dit tout haut : « Messieurs, vous l'entendez, le Roi 
m'ordonne <}e faire venir son confesseur. » Le singulier, c'est 
que le premier gentilhomme, qui connaissait à merveille 

(1) Sébastien-Roch-Nicolas Ghamfort, écrivain et moraliste, né en 
1744, mort à Paris en 1794. 

(2) Emmanuel-Félicité de Durfort, duc de Duras, né en 1715, épousa 
en 1773 Charlotte-Antoinette Mazarini, fille du dernier duc de 
Mazarin, et en secondes noces, en 1736, Louise-Françoise-Maclovie- 
Géleste de Goetquen; il fut ambassadeur à Madrid, maréchal de 
France, membre de l'Académie française, et mourut en 1789. 



MALADIE DU ROI. 357 

le logement de tous les acteurs et actrices de la Comédie, 
ne savait pas un mot de celui du confesseur. Il n'avait 
pas seulement imaginé qu'il en pût être question, et 
l'abbé Maudoux lui-même dormait profondément. Mais le 
Roi, au bout de quelques moments, le réclama de nou- 
veau et ajouta : « Quoi, Vabbè Maudoux n'est pas encore là?* 
On le trouva à la fin ; il vint, et le Roi se confessa à plu- 
sieurs reprises. Il y a toujours des gens qui ont la montre 
à la main : on raconte que la première reprise fut de dix- 
sept minutes. 

À six heures du matin, le cardinal de la Roche-Aymon 
arriva et demanda au Roi son ordre pour les sacrements. 
Sa Majesté, qui voulait probablement faire encore quelques 
préparations, lui répondit : « Je vous ferai avertir. » Le car- 
dinal s'en alla et le Roi appela la Martinière : « Tâtez-moi 
le pouls, lui dit-il... Comment le trouvez-vous? — Sire, meil- 
leur qu'avant de vous confesser, et, si Votre Majesté me per- 
met de lui parler franchement, il sera encore meilleur quand 
vous aurez reçu le bon Dieu : cela vous tranquillisera. » Le Roi 
reprit : « Voyez mesvésicatoires... comment est ma plaie? — 
Très bonne, Sire; aussi bonne que votre tête. » 

La Martinière était à genoux pour regarder cette plaie; 
le Roi se pencha sur lui et l'embrassa. Ensuite, Sa Majesté 
commanda que l'on prévînt le cardinal de la Roche- 
Aymon. Les ordres furent donnés sur-le-champ pour les 
sacrements. Ils ont été portés dans le plus grand appareil, 
et toute la compagnie des gardes du corps a pris les 
armes et s'est mise à genoux sur le passage. Tous les 
princes, les ministres, les grands étaient à la suite des 
sacrements et y ont assisté. 

Le cardinal de la Roche-Aymon entretint le Roi avant 
de l'administrer. Puis, tenant le viatique entre ses mains, 
il dit en s'approchant du lit : « Voici le Roi des Rois, le con- 



358 MES SOUVENIRS. 

solateur du Souverain et de ses peuples... » On n'entendit pas 
le reste. Quand le Roi eut communié et le saint ciboire 
remis, le cardinal revint auprès du lit : « Votre Majesté 
veut-elle que je rende publiquement ce qu'elle m'a confié? » Le 
Roi sembla ne pas avoir entendu» mais le cardinal, une 
minute après, s'étant rapproché, le Roi, sans nouvelle 
question, répondit : « Oui y répétez ce que je vous ai dit, et 
ce que je dirais moi-même si j'avais assez de force. » Alors, le 
cardinal se retourna, et parlant à haute voix : « Messieurs, 
le Roi m'ordonne de vous dire que, s'il a causé du scandale à 
ses peuples, il en demande pardon, et qu'il est dans la résolution 
d'employer le reste de ses jours à pratiquer la religion en bon 
chrétien, comme il l'a fait dans sa jeunesse, à la protéger et à 
faire le bonheur de ses peuples. » 

Il a couru cinq ou six versions de ce discours. Celle-ci 
a été rapportée par M. de Périgord qui était présent et 
croyait avoir bien retenu. Les jeunes princesses et les 
princesses ont été, pendant tout ce temps-là, à genoux au 
bas de l'escalier de marbre. Le bon Dieu étant sorti, le 
Roi a fait approcher M. le duc d'Aiguillon et lui a donné 
ses derniers ordres : il s'agissait probablement du pour 
jamais de Mme du Barry. On assure qu'ensuite il a eu 
quelque peine à avaler son bouillon. M. le duc d'Orléans 
a beaucoup pleuré pendant les sacrements. 

L'abbé Bertin (1) m'a montré une lettre qu'il recevait 
de Madame Louise, en réponse à la relation qu'il lui avait 
envoyée immédiatement, et qui est telle que ce que je 
viens d'écrire. Cette réponse m'a fait fondre en larmes. 
Elle commence ainsi : « mon père, mon père, quels trans- 
ports de joie vous me causez I... » et finit par cette phrase : 
« J'ai maintenant la plus grande espérance pour la vie, puisque 

(4) Il était le frère du ministre. 



MALADIE DU ROI. 359 

Dieu a repris possession du cœur de mon pauvre père. » 
M. de Polignac, que j'ai rencontré en sortant de chez 
l'abbé Bertin, m'a dit que le Roi était aussi bien qu'il pût 
être. Je suis allé à Sèvres pour conter tout cela à la prin- 
cesse d'Armagnac, et j'y ai passé la soirée. Sur les neuf 
heures et demie, on apporte de Versailles des nouvelles 
très rassurantes ; un courrier du comte de Noailles arrive 
peu après : toujours bonnes nouvelles. Malgré cela, nous 
avons appris qu'à Paris il s'était tenu les plus mauvais 
propos sur le Roi; le motif qui a porté à faire imprimer 
les bulletins, c'est qu'il s'en fabriquait de faux et d'effroya- 
bles. Les médecins de la capitale, jaloux de ceux de la 
Cour, débitent que tout annonce que le Roi est au plus mal. 
Hélas i ils avaient raison. L'état du Roi se soutint 
passablement toute la nuit; mais le lendemain dimanche, 
8, à six heures du matin, tout parut se ralentir. De fré- 
quentes envies de vomir, jointes à des douleurs d'en- 
trailles, se manifestèrent; la tête s'embarrassa, on crai- 
gnit la gangrène et le dépôt. Nous fûmes dans les transes 
toute la journée. L'évêque de Verdun, que j'arrêtai sur 
le chemin, me répondit : « Attendez-vous à tout ce qu'il y 
a de pire. » 

• Dans la matinée du 9, on rappela les frères Sutton, 
médecins anglais, qui ont tant pratiqué l'inoculation. Ils 
avaient, assurait-on, un secret pour faire ressortir la 
petite vérole rentrée. On avait voulu le leur acheter; 
mais ils n'avaient consenti ni pour or ni pour argent à le 
communiquer, et on ne l'avait point employé parce qu'il 
restait encore un peu d'espérance. C'est parce qu'il n'en 
reste plus qu'on les fait revenir. Cependant, le Roi 
témoigne les plus grands sentiments de piété et a toute 
sa connaissance. Il a dit à M. de la Vrillière : « Je vois 
bien que je suis un homme mort. » On prétend que, dans 



360 MES SOUVENIRS. 

un autre moment, il a demandé M. le Dauphin; se repre- 
nant ensuite» il s'est écrié : « Cruelle maladie qui m'empêche 
de voir mes enfants I » 

Les intrigues vont leur train : on cherche, sous pré- 
texte de mauvais air, à éloigner, pendant quarante jours, 
les anciens ministres de la personne du nouveau roi. 
Sémonin m'a peint sur son visage la tristesse et l'embarras 
du duc d'Aiguillon. J'ai été chez M. de Montmorin, et je 
lui ai parlé des difficultés qui naissaient de cette situa- 
tion : « Oh I pour cela, m'a-t-il répondu, on ne risquera pas 
la personne du Roi; mais comme il est très important qu'il se 
mette promptement au fait, il peut fort bien travailler cuvec les 
premiers commis. » 

L'archevêque de Toulouse (1) est arrivé; il est l'ami 
intime de l'abbé de Vermond qui lui doit tout. Sa venue 
est le premier effet du crédit de Mme la Dauphine et des 
vues de ceux qui l'environnent. Quant à M. le Dauphin, 
il ne se laisse pénétrer par qui que ce soit. 

Sur le soir, l'état du Roi empira tellement que tout le 
monde crut qu'il touchait à sa dernière heure. M. l'ar- 
chevêque de Paris repartit; on descendit la châsse de 
sainte Geneviève, et on devait y aller en procession. A 
onze heures, le Roi demanda l' extrême-onction et la reçut. 
Il avait passé, depuis vingt-quatre heures, beaucoup de 
temps avec son confesseur; celui-ci lui a dit : « Sire, 
vos souffrances sont la pénitence que Dieu vous envoie. — 
Pénitence bien légère, » a répliqué le Roi. L'évéque de 
Senlis lui a récité les prières des agonisants auxquelles il 
a répondu : « Amen. » 

(1) Etienne-Charles de Loménie de Brienne, né en 1727, évêque de 
Condom en 4760, archevêque de Toulouse en 4763, archevêque de 
Sens en 4768 et cardinal, membre de Y Académie française en 4770, 
puis, en 4787, contrôleur général et ministre des finances. On l'ar- 
rêta en 4793, et il mourut en prison en 4794. 



MALADIE DU ROI. 361 

M. Berlin est fort affligé; il n'est pas question de lui 
dans les projets de changements. On nomme le comte du 
Muy, le duc de Nivernais (1), M. de Sartine. Le duc 
d'Aiguillon a ses paquets prêts et raconte à qui veut 
l'entendre qu'il s'en ira. Il aime mieux conserver sa 
liberté, sa place des chevau-légers, et se retirer avec une 
belle fortune, bien en ordre, et son gouvernement, que 
d'être plus tard chassé par l'intrigue et exilé. 

Le mardi 10, je me rends de bonne heure à Ver- 
sailles. Les princes étaient restés habillés jusqu'à cinq 
heures. Les bulletins étaient épouvantables : on avait 
cependant conçu un peu d'espoir de quelque relâche que 
le malade paraissait avoir. J'allai deux fois chez M. d'Ai- 
guillon sans parvenir à le joindre, mais Sémonin me 
sembla rassuré d'après les bruits d'un meilleur état. lime 
confirma la résolution que témoignait le duc d'Aiguillon 
de renoncer au ministère. Je causai un instant avec le 
contrôleur général sur les intrigues. Il me dit d'un air 
pénétré : « Je voudrais avoir été renvoyé la veille de la maladie 
du Roi; je quitterai ce pays-ci avec grand plaisir, comptez 
là-dessus; ainsi, je mets tout au pis. » 

Un certain Suvilliers, commis des bâtiments, nous rap- 
porta chez Brotier que, le 16 ou le 18 du mois d'avril pré- 
cédent, le Roi, étant à Choisy, avait le matin ouvert sa 
porte lui-même et appelé, dans la première pièce, un 
garçon du château nommé Mauroy : « Mauroy, lui avait-il 
dit, courez trouver le curé de ma part, et demandez-lui de dire 
aujourd'hui une messe pour le repos de Vâme de mon grand-père 
et de ma grand'mère. » Déjà il rentrait dans sa chambre, 

(1) Louis-Jules Barbon-Mancini-Mazarini, duc de Nivernais, diplo- 
mate et littérateur, né à Paris en 4746, fut membre de l'Acadé- 
mie française et de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, 
ambassadeur à Rome, à Berlin et à Londres, ministre sous Necker, 
et mourut en 4798. 



362 MES SOUVENIRS. 

quand, tournant la tête, il avait repris : a Mauroy, une seule 
messe pour tous les deux. » Il s'était rappelé l'anniver- 
saire delà mort de ce prince (i). C'était, au reste, m'a-t-on 
raconté, un usage pieux auquel il n'avait jamais manqué. 

Je dînai à Sèvres chez Mme d'Armagnac et je regagnai 
ensuite à pied Ville-d'Avray, où j'appris qu'un courrier 
venait d'annoncer la mort du Roi. Une demi-heure après, 
M. le duc d'Orléans passa, allant à Saint-CIoud : le Roi 
avait effectivement rendu le dernier soupir à trois heures 
et demie. Uji instant auparavant, on était venu avertir 
M. le Dauphin qu'il n'y avait plus rien, rien du tout à 
• espérer. Il parut pénétré, abîmé dans la douleur : « Ah! 
mon Dieu, s'écria-t-il, je suis l'homme le plus malheureux! » 
Puis, se relevant et comme sortant de lui-même , il ajouta : 
« Je vois bien que Dieu le veut : il l'a décidé. Il ne me reste plus 
qu'à protéger la religion qui en a grand besoin, à écarter de 
moi les vicieux et les fripons, et à soulager les peuples. » 

Dans le moment, le Roi expirait. Les chevaux étaient 
mis. Les petites dames sont entrées; le nouveau roi les 
a embrassées tendrement et leur a dit : « Nous ne nous 
séparerons pas : je vous tiendrai lieu de tout. » Les menins 
se trouvaient tous là ; en passant, il s'est adressé à eux : 
« Messieurs, vous voyez quelqu'un au désespoir; venez à Choisy 
demain, dès aujourd'hui même : je serai enchanté de vous y 
recevoir. » Quand on est sorti, on a demandé les chevaux 
de la Reine, et ce mot a semblé consterner toute la 
famille. Le Roi fit mettre dans le fond du carrosse la 
Reine et Mme la comtesse de Provence; il se plaça sur le 
devant avec Mme la comtesse d'Artois. Tout le peuple, 
aussitôt qu'il le vit, cria : Vive le Roi! et on partit pour 
Choisy. Il était décidé que Mesdames Tantes iraient aussi; 

(4) Louis, fils aîné de Louis XIV et de Marie-Thérèse d'Autriche, 
leappelé Grand Dauphin, né en 1661, mort en 1711. 



MORT DU ROI. 363 

qu'elles occuperaient le petit château. Grands et ministres 
quittèrent Versailles. La duchesse de Noailles et M. de 
Gontaut (4), de retour à Paris, prétendirent l'un et l'autre 
que Mme du Barry, en arrivant à Ruel, ne s'était occupée 
que du soin de se procurer un bon lit, et que n'en ayant 
point trouvé à son gré, elle en avait envoyé chercher un 
à Marly. Ils racontèrent également que, depuis son 
départ, elle avait, tous les jours, fait prendre son poisson 
à la pourvoirie du Roi : c'était bien ne vouloir rien perdre 
des revenants-bons de la place. 

Le premier président et le Parlement reçurent, à dix 
heures du soir, les lettres royales leur notifiant le malheur 
public et les exhortant à remplir leurs fonctions (2). 

Dès le lendemain, le bruit courut qu'il existait un testa- 
ment du Roi, fait plusieurs années auparavant et immé- 
diatement après la mort de son fils, le Dauphin; on assu- 
rait aussi qu'il avait remis à Madame Adélaïde un porte- 
feuille, en lui disant : « Vous verrez là tous les égarements 
de ma jeunesse. » 

Le même jour, on donna deux cent mille francs aux 
curés de Paris pour leurs pauvres. Le Roi, avant la 
mort de son grand-père, avait écrit au contrôleur géné- 
ral afin de le prier de les faire distribuer, et avait ajouté 
à son invitation : « Si vous n'avez pas de fonds libres pour 
cela, vous pouvez les retenir sur ma pension et sur celle de 

(4) Charles-Armand- Antoine, marquis de Gontaut, fils de Charles- 
Armand de Gontaut, duc de Biron, né le 8 septembre 4708, marié le 
24 janvier 4744 à Antoinette-Eustochie Crozat du Châtel. 

(2) L'arrêté que le Parlement fit le 44 au matin porte : 4° que les 
gens du Roi se rendront à Choisy pour assurer le Roi du zèle, du res- 
pect et de la fidélité de son Parlement; 2° que le Roi sera supplié de 
donner son jour pour recevoir la grande députation de son Parle- 
ment ; 3° que Sa Majesté sera également suppliée de se montrer à ses 
peuples dans un Lit de justice, tenu dans son Parlement. (Journal 
de Moreau.) 



364 MES SOUVENIRS. 

Mme la Dauphine. » L'aiftnône fut sur-le-champ exécutée. 

Le jeudi 12, jour de l'Ascension, ma femme et moi 
allâmes à Versailles entendre la messe aux Récollets. La 
grille antérieure du château était tendue de noir; nulle 
autre tenture. Je me présentai chez le duc d'Aiguillon; il 
était enfermé. Je laissai pour lui une lettre pleine de 
témoignages d'attachement et de reconnaissance. En ren- 
trant à Ville-d'Avray, nous envoyâmes proposer à la 
princesse d'Armagnac, qui refusa en alléguant sa mau- 
vaise santé, de venir passer la soirée chez nous afin 
d'éviter le spectacle du convoi. Sur les sept heures, on 
partit en effet de Versailles pour transporter le corps 
du Roi à Saint-Denis, sans cérémonie; trois carrosses 
seulement, et ils n'étaient point en deuil, à l'exception du 
dernier. Dans le premier, se trouvaient le capitaine des 
gardes, M. Jde Beauvau (i) et le premier gentilhomme; les 
prêtres, dans le deuxième; le troisième portait le corps. 
Un détachement des gardes du corps le suivait avec des 
flambeaux. Mes gens, qui l'ont été voir, m'ont dit qu'il 
n'était pas plus accompagné que quand il allait à la 
chasse, soit que ce retranchement fût une conséquence 
de l'économie du nouveau roi, soit qu'il provînt du peu 
de temps que Ton avait eu pour préparer cette pompe, 
car l'infection était telle, dans la chambre du mort, que 
les prêtres ne pouvaient s'y tenir; on ne l'avait point em- 
baumé, mais lavé. 

J'ai su, par un témoin oculaire, un fait qui m'a affligé 
et indigné. Au moment même où le Roi venait de rendre 
l'âme, et à peine la Cour était-elle montée en carrosse que 

(4) Charles-Just de Beauvau-Craon, né le 40 novembre 4720, gou- 
verneur du Languedoc et de Provence, Grand ^'Espagne, maréchal 
de France, membre de l'Académie française, membre du conseil des 
ministres en 4789, mort en 4794. 



MORT DU ROI. 365 

Mme de Beauvau tenant le duc de Villeroi,Mme de Tessé 
tenant M. de Chabot, le prince de Poix et le vicomte de 
Noailles, traversèrent la terrasse en manifestant une 
très grande gaieté, les deux femmes surtout, jetant leur 
tête de côté et d'autre, et ne pouvant arrêter leur fou 
rire, comme si elles fussent sorties de la farce la plus plai- 
sante. 

Le nouveau roi n'employa pas mal son temps au début 
de son règne : le ii juin, il exila Mme du Barry au 
couvent de Pont-aux-Dames, avec défense d'y recevoir 
personne. La vicomtesse du Barry, exilée aussi, alla s'y 
enfermer avec elle. Pour Mahomet, autrement dit le grand 
du Barry, il avait pris les devants et était monté en chaise 
de poste ce jour-là, de très grand matin; on prétendit 
qu'il avait volé une partie des diamants de sa belle- 
sœur. L'ordre fut expédié de l'arrêter et de le conduire 
à Vincennes, mais les exempts le manquèrent : il était 
chez Briffault, ancien marchand de drap, à la campagne; 
il en partit à cheval, accompagné de deux laquais, et 
suivit des chemins de traverse. Tous les du Barry ayant 
reçu interdiction de paraître à la Cour, le marquis remit 
sa démission de la charge de colonel des Suisses de la 
garde de M. le comte d'Artois, qui fut donnée au cheva- 
lier de Monteil, capitaine dans la même compagnie ; la 
marquise quitta également sa place de dame de Mme la 
comtesse d'Artois, à laquelle on nomma la comtesse Diane 
de Polignac. Enfin, La Borde, l'un des premiers valets de 
chambre, fut chassé : il était l'ami et le confident de Mme 
du Barry, et avait voulu autrefois succéder au petit dépar- 
tement de Le Bel. Le jour même de l'exil de Mme du Barry, 
la comtesse de Gramont reçut sa permission de retour- 
ner à la Cour. 

C'est une chose singulière que la dernière des prédic- 



366 MES SOUVENIRS. 

tions de Mathieu Lansberg, pour le mois d'avril, dans VAl- 
manach de Liège de Tannée 1774. On y lisait : a La dame 
la plus favorisée jouera son dernier rtffe. » Dès le mois de jan- 
vier, Mme du Barry s'était appliqué cette prédiction et 
avait travaillé à faire supprimer l'almanach. 

Le Roi conserva à ses douze menins leurs pensions et 
leur donna les grandes entrées ; il supprima toutes les 
autres accordées par le feu roi. Le cours des effets aug- 
menta beaucoup sur la place et, malgré l'incertitude où 
l'on était sur le nouveau ministère, la confiance que l'on 
avait pour le mattre rétablit aussitôt le crédit. On conti- 
nuait de payer partout, et cette attention qu'avait eue le 
contrôleur général faisait honneur à son zèle. 

Le dimanche 15, on publia au prône, dans toutes les 
paroisses, le mandement de l'archevêque de Paris pres- 
crivant des prières pour le feu roi. La lettre par laquelle 
son successeur les demandait, renfermait quelques incor- 
rections de style. L'abbé de Montagnac nous assura qu'elle 
était écrite en entier delà main de Sa Majesté; cependant, 
elle portait la date du 10, jour du décès du Roi. Le man- 
dement était très bien. 

La petite vérole de ce malheureux Louis XV était si 
affreuse qu'un garçon du château, nommé Bécurt, qui avait 
aidé à l'ensevelir, mourut en deuxfois vingt-quatre heures ; 
un autre, au bout de deux jours. Imbert, fils de l'apothi- 
caire, attaché aussi au service de Sa Majesté, fut pris à 
son tour. Malgré l'esprit-de-vin, la térébenthine et tous 
les parfums, le corps du prince, placé dans le caveau de 
Saint-Denis, au lieu où reposaient les cendres de Louis 
XIV, exhalait une telle infection que l'on mura ce caveau. 
Cela faisait trembler pour le moment où l'on pouvait 
être obligé de le rouvrir. Et voilà ces hommes dont tout 
le monde désire approcher pendant leur vie : il faut 



MORT DU ROI. 367 

défendre l'humanité contre leur approche, dès qu'ils sont 
dans le cercueil! ' 

On affirmait que la petite vérole était à Versailles, et 
même le pourpre; cependant le Roi devait y aller le 
18 mai, parce qu'il fallait qu'il fût là pour la levée des 
scellés. sublime étiquette ! ô inaltérable routine I quand 
cesserez-vous de nous gouverner! 

Cette formalité fut remplie, en effet, en présence de 
Sa Majesté, par M. de la Vrillière et M. Bertin, mais le 
6 juin seulement. On lut le testament du feu Roi. Il était 
daté du 7 janvier 1766, peu de temps après la mort de feu 
M. le Dauphin, et contenait, à l'adresse de son petit-fils, 
les plus touchantes exhortations de protéger la religion 
et de la pratiquer, unaveu de ses fautes et de ses faiblesses, 
une prière d'avoir soin des enfants qu'il pourrait laisser, et 
de leur pardonner le vice de leur naissance. Il faisait pour 
deux cent mille livres de legs pieux, disposait de ses bijoux 
en faveur de ses enfants et petits-enfants, même d'étran- 
gers ; ordonnait, qu'outre le payement de leur maison et 
de leur entretien, le Roi, son successeur, payerai! à toutes 
les princesses, ses sœurs et tantes, deux cent mille livres 
de rente par an. On trouva une grosse cassette pleine de 
papiers, mais seulement environ 43,000 livres, dont 
quarante-deux en or et environ mille en argent. Voilà à 
quoi se réduisaient ces soixante millions dont tout Paris 
parlait! Le Roi s'est attendri en lisant le testament de son 
grand-père. 

M. le duc d'Estissac (1), qui, comme grand maître de la 

(4) François-Alexandre-Frédéric, duc d'Estissac, puis duc de la 
Rochefoucauld-Liancourt, né le 44 janvier 4747, grand maître de la 
garde-robe sous Louis XV et sous Louis XVI, député aux États-géné- 
raux, émigra, rentra en France après le 48 brumaire, s'occupa d'en- 
treprises philanthropiques, fut membre de la chambre des Pairs 
en 4844, et mourut en 4827. 



368 MES SOUVENIRS. 

garde-robe, avait le droit de prendre les bijoux et la toi- 
lette du roi défunt, porta à Sa Majesté pour 250,000 livres 
de diamants qu'il y avait trouvés. Le Roi les refusa et lui 
dit : « Ce sont des droits de votre charge. » Le duc répondit 
qu'il ne connaissait point de pareils droits; de là, grande 
dispute de noblesse et de désintéressement. Le duc tint 
ferme, l'emporta enfin, et le Roi reprit les diamants. 

L'oraison funèbre de Louis XV fut prononcée à Saint- 
Denis, par M. de Senez (i), le 27 juillet. M. do Montmorency 
et un abbé de ses amis, qui y assistèrent, nous en rendi- 
rent compte. Ce n'était point un éloge, c'était un rapport 
funèbre destiné à mettre le siècle et la postérité à portée 
de juger la mémoire du monarque. Sa division était le 
bien dans la première partie, le mal, dans la seconde, pour 
instruire les princes par l'un et par l'autre. L'orateur avait 
dit tout ce qu'il avait sur le cœur, et on ne pouvait croire 
que ce discours fût imprimé, du moins tel qu'il avait été 
prononcé. Il déplut à Voltaire qui composa, contre l'évéque 
de Senez et contre son oraison funèbre, une facétie très 
plate et pleine d'impiétés. 

(1) Jean-Baptiste-Charles-Marie Beauvais, évêque de Senez, né à 
Cherbourg en 1731, député de Paris aux États-Généraux en 1789, 
mort à Paris, en 1790. 



CHAPITRE XX 

Opinion du duc d'Aiguillon sur Louis XV. — Les fonds secrets. — 
M. Bertin et M. de Monteynard. — De Pange, trésorier. — Pro- 
jet d'abdication. — Louis XIV et M. de Ponchartrain. — M. Le- 
normand d'Étiolles. — Mme de Monrable, ancienne cuisinière. — 
Présentation à la cour de la vicomtesse du Barry. — Fontette et 
Mme de Langeac. — Le duché de Pecquigny. — Épitaphes infâmes. 
— Maladie de Mesdames, filles du Roi. — Chanson sur leur conva- 
lescence. — Le clou mal placé. — Laujon, homme de lettres. — 
Histoire de M. et de Mme de Giac. — Pietas superstes. — Louis XV 
et le prince de Condé. — Actions de grâces et réflexions philoso- 
phiques. 



M. le duc d'Aiguillon, s'entretenant un jour avec moi 
du feu roi, s'exprimait ainsi : « C'était un homme qui, sans 
beaucoup d'esprit, avait un jugement droit et une telle habitude 
des affaires qu'il voyait ordinairement très juste. Dans certains 
conseils où les ministres dissertaient à perte de vue sur l'état 
de l'Europe ou les intérêts de ses princes, il avait l'air distrait 
et dormeur; mais tout à coup, sortant de là, il s'écriait : « Vous 
venez tous de battre la campagne; il n'est point question de ceci 
ou de cela, ce n'est pas de telle manière qu'ils agiraient; voici, au 
contraire, ce qu'ils feraient. ..met il devinait toujours bien (1) . » 

(1) De son côté Louis XV appréciait beaucoup son ministre; Moreau 
nous en donne la preuve dans son Journal : 

Mercredi, 2 février 1774, jour de la Chandeleur. — J'ai été chez 
Sémonin, à Versailles, avec qui j'ai longtemps causé nouvelles. Il 
m'a appris la manière gracieuse dont le Roi avait traité le duc d'Ai- 
guillon en lui annonçant le nouveau département qu'il lui donne : 
« Vous ne l'avez que par intérim, lui a-t-il dit, mais je vous déclare 
que je serai très difficile sur le choix de votre successeur. » Ce fut 

24 



370 MES SOUVENIRS. 

Pour ma part, je trouve que c'était un roi faible, bon 
homme, suffisamment spirituel pour être très aimable, 
mais incapable de résister à ses ministres. Voulant être 
indépendant d'eux dans les manières de jouir de la vie, 
et aimant la possession privée d'un pécule séparé des 
finances de l'État, il avait soustrait à la finance et aux 
formes qui la règlent les revenus de la Dombe,le produit 
d'une place de fermier général et différents contrats sur 
le Languedoc. M. Bertin était le tripotier de tout cela; 
bien des dépenses confiées à Beaujon (1) se payaient sur 
ce fonds. Voilà ce que tout le monde a su, et ce qui, par la 
suite, donna lieu au procès qu'eut ce ministre avec Le 
Sueur, son commis, lequel avait été chargé, sous lui, de 
cette manutention et avait pris environ 200,000 livres. 
Toutefois, M. Bertin n'était pas le seul tripotier : lors du 
ministère de M. de Monteynard et pendant la faveur de 
Mme du Barry, le Roi avait trois millions en billets de 
l'extraordinaire des guerres, qui se renouvelaient tous 
les ans, en y ajoutant les cinquante mille écus d'intérêt. 
De Pange aidait son crédit de ces fonds ; mais le proprié- 
taire était le Roi, et M. de Monteynard servait d'intermé- 
diaire entre Sa Majesté et le trésorier. 

Le trait suivant a été conté, par ce ministre, à la per- 
sonne très véridique qui me l'a rendu : « Un des derniers 
jours de l'année, M. de Monteynard (2), venant de faire 
renouveler les billets de M. de Pange, et ayant reçu du 

dimanche au soir, 30, que le Roi le nomma au sortir du Conseil. J'ai 
été voir M. et Mme d'Aiguillon qui m'ont accueilli. Toute la terre 
était chez eux. Le ministre a l'air honnête et très affable; Mme d'Ai- 
guillon, le contentement même. 

(4) Riche banquier; fonda à Paris l'hôpital qui porte son nom. 

(2) M. de Monteynard quitta le ministère le 28 janvier 4774. — C'est 
ce matin, à dix heures, que M. de la Vrillière a été à Paris, chez 
M. de Monteynard, lui demander sa démission de la part du Roi. 
(Journal de M or eau, 28 janvier 4774.) 



PÉCULE. SECRET DE LOUIS XIV. 371 

nouveau papier pour les cinquante mille écus d'intérêt, 
porta tout au Roi. C'était au moment où ce prince, de 
bonne humeur, se préparait à aller souper chez Mme du 
Barry. Il parut fort aise de voir ces billets, adressa des 
remerciements au ministre et lui dit : « Gardez-moi cela et 
rapportez-le-moi demain matin. Il faudrait que je misse ces 
papiers dans ma poche. Je vais souper là-haut; quand je suis 
là, c'est à qui me fouillera, et ils me prennent tout. » 

Un homme à même de le savoir parfaitement' m'a affir- 
mé que le goût de la vie privée s'était emparé du Roi du 
vivant même de M. le Dauphin. Son projet était d'abdi- 
quer dès que son fils aurait été en état de gouverner. Il 
se serait fait assurer de gros revenus et aurait eu, par- 
dessus le marché, ce pécule inconnu qu'il travaillait à 
former depuis de longues années. 

Ce désir des jouissances libres et privées est assez na- 
turel aux rois : Louis XIV n'en était pas exempt. Il avait 
quelquefois cherché à dérober à la connaissance des 
ministres des sommes d'argent assez considérables, qu'il 
trouvait moyen de s'approprier sans qu'elles entrassent 
au trésor royal. Voici une anecdote que je tiens de La- 
verdy (1), mon confrère, père du contrôleur général; il 
était vieux, j'étais jeune ; il aimait à conter, et moi à écou- 
ter : « Sous la Régence, on poursuivit les traitants et on 
leur fit rendre gorge à la chambre de justice. Au nombre 
des papiers qui pouvaient constater des déprédations, on 
découvrit plusieurs quittances de M. de Ponchartrain, 
attestant qu'il avait reçu des pots-de-vin très considérables 
pour les baux des fermes. Le procureur général de la 
justice et deux membres de ce tribunal se transportèrent 

(4) Ce très aimable avocat m'avait présenté au serment du bar- 
reau, et avait été l'un de mes confrères avec qui j'avais été le plus 
lié d'amitié. (Note de Moreau.) 



872 MES SOUVENIRS. 

auprès de l'ancien ministre. Ils lui exposèrent le fait, 
alléguant la sévérité du ministère public et s'excusant de 
ne pouvoir se refuser à cette enquête. M. de Ponchartrain 
leur dit : Messieurs, pour combien d'argent avez-vous trouvé 
de ces quittances? — Pour tant y Monseigneur. — Eh bien! 
vous n'avez pas tout. Il les mena ensuite à un secrétaire 
d'où il tira les reçus de Louis XIV lui-même, qui prou- 
vaient que ces sommes, et bien d'autres, avaient été exi- 
gées parle Roi, dont le ministre n'était que le prête-nom. » 

Mme de Pompadour avait corrompu la Cour et la 
nation, Mme du Barry ne fit qu'encanailler le pauvre 
Louis XV. La première avait épousé M. Lenormand 
d'Êtiolles, qui racontait lui-même que le Roi, l'ayant 
mandé dans son cabinet, lui avait ordonné, avec un air 
très sévère et des menaces, de signer une procuration 
pour consentir à la séparation d'avec sa femme. Un notaire 
était là et l'acte se trouvait tout dressé. M. Lenormand 
répondit au Roi qu'il ne pouvait lui rendre un plus grand 
service, et qu'il lui était impossible de souffrir sa femme. 
A cette grande iniquité, les tribunaux se sont prêtés i 

La seconde était la fille d'une cuisinière qui l'avait eue 
en bonne et franche bâtardise; lorsqu'elle fut dame, elle 
maria sa mère à ce Monrable qu'on n'a jamais connu, et 
l'installa au couvent de Sainte-Elisabeth, où elle avait 
un carrosse, deux laquais et environ dix mille livres de 
rente, force beaux habits et bijoux qu'on lui donnait et 
qu'elle ne mettait pas. Elle était très heureuse de sa posi- 
tion, répétait sans cesse qu'elle était bien riche et jurait 
encore quelquefois. Elle avait pour amie une femme de 
chambre, et passait ses journées avec une espèce de sur- 
veillante nommée le Grand Chaudronnier. Cette Mme de 
Monrable avait le ton de son ancien état, contait ce qu'elle 
pouvait, et était toujours faite comme une sorcière. Sa 



ANECDOTES SUR M™ DU BARRY. 37* 

fille venait souvent la voir et dîner avec elle. Un jour, elle 
l'envoya prévenir de se faire brave parce qu'elle lui amè- 
nerait le duc d'Aiguillon l'après-midi. Ds arrivèrent en 
effet : « Oh! dame, dit la bonne femme quand ils furent 
partis, je lui ai bien rivé son clou. — Comment cela? 
— Il t m'a demandé si je n'étais pas bien aise d'avoir une 
aussi belle fille que ça. Je lui ai répondu, moi, que j'aurais été 
bien plus aise d'en faire deux, parce que j'en aurais gardé une 
pour moi. N'était-ce pas bien répliqué, ça?» 

Non contente de se voir présentée officiellement à la 
Cour, Mme du Barry voulut que le Roi étendît cette faveur 
à d'autres membres de sa famille. Sa nièce, la vicomtesse 
du Barry, y fut menée, le 1 èr août 1773, par elle, par 
Mme la duchesse de Laval, par Mme la marquise de Mont- 
morency et par Mme de Crenay. On prétend que l'on donna, 
pour cela, quinze cents louis à Mme de Montmorency. 

Un témoin oculaire a rapporté que le chancelier de Mau- 
peou, assistant une fois à la toilette de Mme du Barry, lui 
avait dit publiquement : « Vous m' étonnez tous les jours, 
Madame : Vous n'avez été occupée que du soin déplaire, et vous 
connaissez et l'histoire, et les lois, et le droit public de ce pays- 
ci mieux que tous nos magistrats. Chaque fois que je vous vois, 
j'apprends de vous, en vérité, des choses que j'ignorais moi- 
même. » Mme du Barry ne lui rendait pas le même respect 
et disait de lui : « // m'amuse ce petit chancelier, il est char- 
mant avec son petit visage de m... » A propos de ce visage, 
Paris l'avait nommé : « Tyran le Jaune. » 

M. le Dauphin et Mme la Dauphine ne pouvaient souf- 
frir la dame d'atours de Madame Adélaïde, Mme de Nar- 
bonne (i), dont l'ancien péché était d'avoir voulu, par sa 

(1) Dans l'entrevue que la Reine eut avec ses tantes à Viry, elle 
parla à toutes leurs dames, mais pas un mot à la favorite de 
Madame Adélaïde. (Journal de Moreau, 20 juin 1774.) 



374 MES SOUVENIRS. 

maîtresse, les décider à manger avec Mme du Barry, à la 
table du Roi (1). Le malheureux Louis XV s'était aussi 
mis en tête d'engager les plus grands seigneurs de la 
Cour à souper chez elle. Le duc d'Orléans n'y vint, pour 
la première fois de sa vie, que le 29 janvier 1774. Quant au 
maréchal de No aille s, il ne se prêta nullement à cette fan- 
taisie, et eut le courage de forcer Louis XV à se le tenir 
pour dit. Il ne soupa avec la du Barry que quand le Roi 
lui fit l'honneur de l'en prier, et Sa Majesté, qui le traitait 
familièrement, lui ayant un jour demandé s'il connaissait 
les convives qu'il lui donnait : « Non, Sire, répondit-il, je 
ne les vois nulle part ailleurs; et, en vérité, tous ces grands sei- 
gneurs n'ont jamais soupe en bonne compagnie que quand et 
parce que vous les faites souper avec vous. » 

Malgré l'humeur caustique que l'on prêtait au maréchal 
de Noailles, je crois avoir bien défini son caractère dans 
ce quatrain : 

Léger en apparence et solide en effet, 

Il a plus d'un défaut, mais il n'a pas un vice ; 

Et son cœur prépare un bienfait, 

Quand son esprit médite une malice. 

J'ai su par lui une bonne histoire que Mme du Barry 
lui avait contée elle-même; c'est celle de la bonhomie de 
M. de Fontette qui, pour avoir la charge de chancelier de 
M. le comte de Provence, s'était laissé escamoter soixante 

(1) Le fameux souper qui devait se faire à Gompiègne, le jeudi 15 
de ce mois, et où Mme la comtesse du Barry devait être admise à 
manger avec toute la famille royale, n'a pas eu lieu. C'était Mme la 
comtesse de Narbonne, dame d'atours de Madame Adélaïde, qui, 
séduite par de magnifiques promesses, s'était engagée à déterminer 
les princesses à cette réunion. On assure qu'elle avait réussi, et 
que Mme la Dauphine même avait été déterminée, mais que M. le 
Dauphin s'est montré inflexible, qu'il a même mis à son refus une 
humeur marquée, en ajoutant que Mme la Dauphine n'était pas faite 
pour manger avec une p , et qu'il ne le souffrirait jamais. (Anec- 
dotes piquantes de Bachaumont, Mairobert, etc., 22 juillet 1773.) 



ANECDOTES SUR M* K DU BARRY. 3Ï5 

mille francs par Mme de Langeac (i). Mme du Barry 
s'intéressait à Fontette et sollicitait pour lui cette place. 
Elle apprend que Mme de Langeac Ta fait accorder à un 
autre qui a consigné cinquante mille francs; elle envoie 
chercher le duc de la Vrillière et lui recommande son pro- 
tégé de manière à ne point être refusée. Le ministre rap- 

(1) Mme de Langeac, autrefois la Sabbatin, veuve de M. de Lan- 
geac, mort le 9 janvier 1768, était alors la maîtresse du duc de la 
Vrillière. Elle avait entre autres, un fils et une fille au sujet des- 
quels Moreau raconte ce qui suit dans son Journal : 

17 avril 1774. — Aujourd'hui le Roi a signé le contrat de mariage 
du marquis de Chambonas avec Mlle de Langeac. 

27 avril. — Le mariage de Mlle de Langeac, quoique le contrat 
en ait été signé le 17, n'a point encore été célébré; il rencontre des 
obstacles. M. l'archevêque n'a point voulu donner dispense de bans; 
on prétend que M. le prévôt de Paris (M. de Boulainvilliers), tuteur 
de M. de Chambonas, qui n'a que vingt et un ans, a formé opposi- 
tion, que M. de la Vrillière a été le trouver, que le tuteur a cité les 
Biron dont le duc s'est fait fort, mais qu'ensuite M. de Boulainvil- 
liers s'en est allé à une terre de Picardie. D'autres disent que M. de 
Boulainvilliers a fait lui-même le mariage. Mme de Jonsac, proche 
parente du jeune homme, prétend que c'est un très mauvais sujet, 
mais que Mme de Langeac, voulant absolument que sa fille soit 
mariée, s'est empressée de bâcler eette affaire. Les Biron ont crié; 
on a dit tout haut que personne de la famille ne verrait la jeune 
femme. Mme de Langeac a dit : « Elle verra du moins Mme de 
Seignelay et Mme de Lordat, car elles Vont promis. » Le prévôt de 
Paris est venu trouver Mme de Jonsac et lui a demandé si cela était 
vrai. Celle-ci a répondu : « Non, car ces dames ont au contraire 
promis de ne la jamais voir et tiendront parole. » 

2 mai. — Mme de Langeac n'a point encore marié sa fille : les 
oppositions au mariage subsistent toujours. On dit qu'elles ont été 
faites par le tuteur, mais vraisemblablement on n'est pas pressé de 
finir dans ce moment critique, où le danger du Roi tient toutes les 
fortunes incertaines. 

Mme de Langeac ne peut souffrir M. d'Aiguillon. Ces jours passés, 
en causant avec un homme de la Cour qui lui disait : « Je voudrais 
que, sur cela, vous consultassiez quelques honnêtes gens, » elle répondit : 
« Qu'appelez-vous des honnêtes gens? Je n'aime que les fripons. Ah! mon 
Dieu, je me rétracte, car il y en a un que je ne puis souffrir, c'est ce duc 
d'Aiguillon. Quand serai-je assez heureuse pour le voir pendu! Oui, je 
voudrais que cela fût fait tout à l'heure, et coucher avec le bourreau. » 

26 mai. — M. de Langeac a été mils à l'abbaye en prison, pour 
six mois, par jugement de MM. les maréchaux de France. Il voulait 



376 MES SOUVENIRS. 

porte tout à sa maîtresse, qui demande trois fois vingt- 
quatre heures pour obtenir le désistement de son candidat. 
Elle en profite et se hâte de faire à Fontette la proposition 
de lui remettre soixante mille francs. Celui-ci, incertain 
et timide, y consent, et la Langeac va dire en pleurant au 
duc de la Vrillière qu'il ne doit point se brouiller avec 
Mme du Barry, qu'elle lui sacrifie son homme. Le duc 
admire le désintéressement de cette honnête créature, et 
donne la charge à Fontette. 

La rapacité de Mme du Barry égalait bien celle de Mme de 
Langeac. Je tiens de la première présidente de Sauvigny 
qu'un jour la pauvre Mme de Giac (i), dont l'acte de sépa- 
ration d'avec son mari venait d'être signé (2), avait, en 

épouser Mme de Rouhault. M. de Rouhault, son beau-frère, en a dit 
son avis et a menacé de s'y opposer : de là, des propos et des que- 
relles. Ce n'est pas tout; le petit Langeac a fait à M. de Rouhault 
une insulte marquée à un souper chez M. de la Vrillière : il lui a 
tiré sa chaise de dessous lui lorsqu'il voulait se mettre auprès de sa 
belle-sœur et l'a fait tomber. 

2 juin. — M. de la Vrillière vient de renvoyer Mme de Langeac, 
qui est allée chez Mme de Souvray, en Picardie. Le chevalier d'Arcq 
avait obtenu, sous le dernier règne, la permission de venir s'établir 
à Abbeville, où il est, et elle sera à portée de lui. Imaginez que cette 
folle a écrit une lettre impertinente au comte de Rouhault , et lui a 
offert une espèce de cartel. 

(4) Anne-Josèphe Bonnier de la Mosson, mariée, le 25 février 1734, 
à Michel-Ferdinand d'Albert, duc de Ghaulnes, né le 31 décembre, 
1714, mort en 1769. Elle ruina son mari par ses extravagances, se 
remaria ridiculement en 1773, à l'âge de soixante-neuf ans, avec 
M. de Giace, maître des Requêtes, et mourut en 1787. 

En sa qualité de duchesse de Ghaulnes, elleavait droit au tabouret : 
au sujet de son second mariage et d'autres plus indécents encore, le 
Roi dit plaisamment qu'il y aurait bien des tabourets à envoyer au 
garde-meuble. (Anecdotes piquantes de Bachaumont, Mairobert, etc.) 

(2) Mme de Giac est actuellement jalouse de son mari, très mécon- 
tente de sa conduite, et dit le diable de son caractère... Elle est au 
désespoir de ce qu'elle a fait; son mari, prétend-t-elle, la traite avec 
une hauteur et une tyrannie insupportables. Elle nous a conté toute 
l'histoire de son mariage, et une particularité bien singulière, c'est 
qu'avant de penser à l'épouser, elle lui avait proposé Mlle Daliot, sa 



ANECDOTES SUR M* B DU BARRY. 377 

sa présence, jeté feu et flammes contre M. de Bonnaire 
qui avait adjugé pour quinze cent mille livres le duché de 
Pecquigny à Mme du Barry. Celle-ci devait mettre cent 
mille écus dans sa poche, car elle avait reçu du Roi un 
acquit de comptant de dix-huit cent mille livres. Elle 
envoya pour le toucher; le contrôleur général lui fit 
répondre qu'il n'avait pas d'argent et qu'elle attendît. 
C'était pendant la maladie du Roi, de sorte que si ce 
prince eût vécu, cette femme prenait à l'État dix-huit cent 
mille livres de plus. 

Son influence était vraiment surprenante : M. le Dau- 
phin et Mme la Dauphine demandaient le régiment de 
M. de Duretal (1) pour M. de Roucy ; Sa Majesté le dési- 



nièce, avec une dot considérable qu'elle lui faisait. 11 l'avait refusée, 
disant qu'il n'épouserait jamais une jeune femme. Quoi qu'il en soit, 
la malheureuse se dit, d'une manière lamentable : • Toujours! tou- 
jours! pour jamais! c'est moi qui Vai voulu! » Elle m'a montré le 
projet de séparation à l'amiable qu'elle doit signer, ainsi que son 
mari, et par lequel ils doivent partager entre eux leurs revenus. 
Le duc de Noailles et M. le marquis de Gastries signeront comme 
témoins. (16 et 25 mai 1774.) 

Cette Mme de Giac est impayable par son esprit et sa gaîté. 
Je lui fis une visite de deux heures; elle commença par des lamen- 
tations, finit par des éclats de rire, et je lui disais de temps en 
temps : « Non, madame, vous n'en mourrez pas. » 

21 décembre 1775. — J'ai fait deux visites qui m'ont fort intéressé : 
J'ai été voir Mme de Giac qui m'a prodigieusement amusé, et après 
elle, Mme de Saluces. Elles ont beaucoup d'esprit l'une et l'autre, 
mais d'un caractère très différent. Mme de Giac est la plus aimable 
folle que je connaisse; elle me contait son amour pour son mari et 
j'ai vu qu'il durait encore ; mais chez elle, le moindre sentiment est 
passion, et sur ce qu'elle m'a raconté que la maréchale de Noailles avait 
fait quelques railleries de ses lettres, elle me disait : « Dites à votre 
maréchale que quand j'écrirai à mon chat, que je n'aime point, j'y met- 
trai plus de chaleur et de tendresse qu'elle n'en mettra jamais en écrivant 
à son amant, si jamais il y a un homme assez malheureux pour le deve- 
nir. » La comtesse de Saluces m'a fait mille amitiés ; elle est actuel- 
lement en relations avec Diderot, et, pour capter le contrôleur géné- 
ral, s'est liée avec quelques philosophes. (Journal de M or eau.) 

(1) Armand-Alexandre Roger, comte de Duretal, né le 19 octo- 



378 MES SOUVENIRS. 

rait aussi, et M. le duc d'Estissac offrait de le payer; mais 
Mme du Barry le réclamait pour un autre. Le duc d'Ai- 
guillon n'osa jamais, du vivant du feu roi, déférer à la 
recommandation de Mme la Dauphine: il se contentait de 
faire tous ses efforts pour engager M. d'Estissac à aller 
trouver la favorite, et lui disait : « Mettez-vous à ma place, 
voyez Mme du Barry; tâchez de lui faire entendre raison. » 
Bref, ce régiment ne fut donné à M. de Roucy que sous 
le nouveau Roi. Celui-ci, après la mort de son grand-père, 
ne voulut plus que l'on nommât Mme du Barry : il dit que 
c'était chose finie; aussi, les personnes qui avaient été liées 
avec l'ancienne favorite, recevaient-elles sans cesse de 
nouvelles mortifications : Mme la duchesse d'Aiguillon 
fut accueillie très froidement par la Reine lorsqu'elle 
vit toute la Cour : elle parla à tout le monde excepté 
à la duchesse. Un jour, Mme de Crenay suivait Mme la 
comtesse d'Artois à la promenade qu'elle faisait avec la 
Reine, Sa Majesté refusa de la recevoir et dit qu'elle 
n'entendait pas qu'elle montât dans ses carrosses. Une 
autre fois, la comtesse de Gramont arrive à la chapelle, 
se met par inadvertance à côté de Mme d'Harville, s'en 
aperçoit, rougit, est embarrassée, veut s'éloigner; la 
Reine qui la voit se met à rire, et toutes les dames de 
rire pour faire leur cour (1). La marquise de Forcalquier 
fut obligée de donner sa démission : elle était si vilipen- 
dée à la Cour qu'il était impossible qu'elle y tînt, et, 
depuis la mort du Roi, elle avait essuyé mille dégoûts. 
Un beau jour que toute la Cour était en présence de leurs 
Majestés, le prince de Tingry, qui était auprès d'elle, lui 

bre 4748, fils de Louis- Armand-François de la Rochefoucauld, comte 
de Marthon et comte de Roucy, puis duc d'Estissac, et de Marie, 
seconde fille d'Alexandre, duc de la Rochefoucauld. 

(1) Mme de Crenay et Mme d'Harville étaient dames pour accom- 
pagner Mme la comtesse d'Artois. 



MALADIE DE MESDAMES. 379 

parla. Un instant après, le Roi demanda à celui-ci : « Est- 
ce que vous connaissez cette femme-là ? » 

Jamais prince n'a été moins regretté que le pauvre 
Louis XV. Aussitôt après sa mort, il courut d'infâmes épita- 
phes annonçant le mépris et la haine ; c'est M. de Bris- 
sac (1) qui me répéta ces horreurs : il les avait recueillies 
sur le pavé de Paris. En voici une en vers : 

Louis a rempli sa carrière, 
Et fini ses tristes destins. 
Tremblez voleurs, fuyez p... : 
Vous avez perdu votre père. 

En voici une autre en prose : 

« Ci-gît qui nous donna le système en naissant, la guerre en 
grandissant, la famine en vieillissant, et la peste en mourant. » 

Ce fut vraiment la peste qu'il laissa; et bientôt Mes- 
dames, filles du Roi, se trouvèrent prises, à leur tour, de 
la terrible maladie dont elles avaient contracté le germe 
au chevet du lit de leur père. Le 16 mai, le marquis de 
Noailles m'annonça que Madame Adélaïde avait eu la 
fièvre toute la nuit : c'était la petite vérole; elle commença 
à paraître le lendemain fort tard; immédiatement, les 
ordres furent expédiés pour meubler la Meute, et le mer- 
credi, à dix heures du matin, la Cour partit pour s'y instal- 
ler. Madame Sophie avait aussi tous les avant-coureurs de 
la petite vérole, mais elle ne se montrait pas encore. Les 
jours suivants, les bulletins de Madame Adélaïde ne furent 
pas rassurants; quant à Madame Sophie, elle pleurait, 
mourait de peur, et avait reçu le bon Dieu. Madame Adé- 
laïde se contentait de s'y préparer, et, dès le début de sa 
maladie, elle avait fait venir l'évèque de Meaux (2). Le 

(1) Maréchal de camp et compositeur de musique. On a de lui, 
entre autres, Y Empire de l'amour, 1733; Léandre et Héro, 1750. 

(2) M. de la Marthonie de Coussade, premier aumônier de 
Madame Adélaïde. 



380 MES SOUVENIRS. 

20 mai, Madame Victoire, atteinte elle-même du mal, et qui 
avait été saignée trois fois au pied depuis la veille, reçutles 
sacrements parce qu'elle voulait , disait-elle, être tranquille et 
que l'on fût gai autour d'elle pendant toute sa maladie. Des trois 
malades, Madame Sophie était celle qui causait le moins 
d'inquiétudes par la nature de son mal et qui, cependant, 
en prenait le plus. Nous passions notre temps à Sèvres, 
chez Mme d'Armagnac, pour avoir, deux fois par jour, 
des nouvelles de Choisy; enfin, le 29 mai, on sut que 
Mesdames Adélaïde et Sophie étaient hors d'affaire. J'en 
profitai pour adresser à Mme de Durfort, sans lettre et en 
anonyme, trois couplets dans lesquels je célébrais la con- 
valescence de Mesdames. 

Je lui écrivis un peu plus tard et lui envoyai également, 
en lui recommandant de ne pas nommer l'auteur, une 
chanson gaie et honnête que j'avais faite à la louange du 
nouveau Roi, et sur les espérances qu'il donnait à ses 
sujets. Quelques jours après, je me rendis à Choisy; 
Mme de Périgord était à Paris depuis la veille ; Mme de 
Narbonne se trouvait chez Madame Adélaïde, et Mme de 
Durfort, chez Madame Victoire. J'allai dans le cabinet de 
celle-ci, et je priai un garçon de la chambre d'avertir 
Mme de Durfort de mon arrivée. Elle sortit sur-le-champ, 
et s'excusa beaucoup de ce qu'elle n'avait pas encore eu 
le temps de me répondre ; elle m'apprit que Madame Vic- 
toire avait été infiniment contente des trois couplets que 
je lui avais adressés et voulait me voir. A ce moment, j'en- 
tendis une voix qui disait : « Faites-le donc entrer. » C'était 
la princesse elle-même. Je m'avançai; elle était dans son 
lit et Mme de Chastellux (1) était assise auprès d'elle. La 

(1) Angélique- Victoire de Durfort, née à Versailles le 2 décembre 
1752, tenue par le Dauphin et Madame Victoire, épousa à Saint-Cyr, 
le 21 avril 1773, Henri-Georges-César, comte de Chastellux, et mou- 



SÉPARATION DE M. ET DE M MB DE GIAC. 381 

princesse me dit les choses les plus obligeantes et elle 
ajouta : « Je reste dans mon lit parce que j'ai un clou mal placé; 
mais craignez-vous la petite vérole? » Je répondis : « Madame est 
guérie, je ne puis plus la craindre. » Il fut alors question de 
mon autre chanson : elle n'avait point encore été vue, et 
Mme de Durfort me raconta qu'elle ne l'avait pas montrée 
à cause de la mention que j'y faisais du duc de Noailles. 
Je fis observer que mon intention n'avait été que de le 
louer ; Mme de Durfort répliqua que cela pouvait n'être 
pas pris de même par tout le monde, et immédiatement 
j'assurai que, s'il en était ainsi, je referais ce couplet. 
Nous parlâmes ensuite de Laujon (1) qui avait apporté à 
Choisy des couplets fort agréables, mêlés à de la prose 
assez plate. Madame me dit : « Pourquoi prétend-on que, 
quoique ce qu'il fasse soit fort joli, il est ennuyeux en conversa- 
tion? » Je répondis : « C'est qu'il est extrêmement doux, n'a 
jamais un mot méchant pour personne et que, dans le monde, 
on parait fade quand on n'a pas un peu de malice. » Nous 
nous entretînmes aussi de Mme de Giac; la princesse igno- 
rait qu'elle fût séparée; je le lui appris; elle me demanda 
tout ce que je savais de cette histoire, et m'embarrassa 
parce que je ne voulais dire du mal ni du mari ni de la 
femme. Je m'en tirai sans leur faire tort ni à l'un ni à 
l'autre, et j'insistai beaucoup sur les bonnes qualités et sur 
l'élévation du caractère de cette malheureuse, qui venait de 
s'enfermer au couvent des Carmélites de la rue Chapon, 
pour de là aller s'enterrer à la Visitation de MouKns. Au 

rut à Paris le il novembre 1816. Elle faisait partie de la maison de 
Madame Victoire en qualité de dame pour accompagner, et devint 
dame d'honneur de cette princesse en remplacement de sa mère, la 
duchesse de Givrac. 

(1) Pierre Laujon, né en 1727, mort en 1811, commissaire des 
guerres, secrétaire des commandements de M. le duc de Bourbon, 
membre de l'Académie française. 



382 MES SOUVENIRS. 

fond, elle était déchirée par toutes les passions, et avait 
poussé la folie ou la noblesse jusqu'à donner une somme 
de soixante mille livres, afin de constituer une rente de 
trois mille francs à une servante qu'entretenait son mari 
avant son mariage, et dont il avait un bâtard. 

J'étais fort en train de causer et de distraire la prin- 
cesse, quand arriva Madame Adélaïde avec M. le prince de 
Condé. Je me reculai; Madame Adélaïde m'accueillit très 
bien et me fit rapprocher. Elle indiqua un siège à côté 
d'elle à M. le prince de Condé, puis m'en montrant un 
autre : a Mettez-vous là. » Mais je n'eus garde de m'asseoir, 
et je continuai mon historique qui parut amuser beaucoup. 
Un quart d'heure après, ce fut le tour de Madame Sophie 
et d'autres dames. Je me retirai, et, comme Mme de Dur- 
fort s'en allait, je sortis moi-même. Je revins dans le cabi- 
net de Madame Victoire, attendant l'heure de faire ma 
cour aux autres dames; Mme de Durfort m'envoya 
chercher : il était question d'une jolie boîte qu'elle vou- 
lait offrir à la princesse, et sur laquelle il y avait un 
médaillon représentant l'autel de la santé : les trois prin- 
cesses venaient y présenter leurs vœux pour le Roi, leur 
père ; la France prosternée invoquait la déesse pour le 
Roi et pour ses filles. Il s'agissait de trouver une inscrip- 
tion et une devise; il fallait que cette inscription fût 
courte, tout en expliquant le fait dont on désirait conser- 
ver la mémoire. Après bien des embarras et des peines, 
ce fut moi qui imaginai le Pietas superstes qu'on lit au 
milieu du médaillon, et, autour, ces mots que je plaçai 
dans la bouche de la France : « Vos vœux étaient pour lui ; 
je n'obtins que pour vous. » 

Je courus ensuite me mettre sur le passage de Ma- 
dame Adélaïde et de Madame Sophie qui sortaient de la 
messe ; je les suivis dans un salon où l'on jouait au volant; 



PIETAS SUPERSTES. 383 

puis je retournai à leur dîner, et je fus un des premiers que 
Madame ait appelés : « Votre histoire a été souvent interrom- 
pue ', » me ditrelle. Je lui répondis : « Madame, j'achèverai 
de la conter à Mme de Durfort qui aura la bonté de la rendre à 
Madame. » Madame Victoire avait dîné dans son lit, et ne 
s'était levée qu'à six heures. J'allai lui faire ma cour ; 
elle s'approcha de moi et je lui dis : ((J'ai voulu avoir encore 
l'honneur de contempler Madame au grand jour. » Elle me 
demanda : « Comment me trouvez-vous? — Belle comme la 
vertu. » Elle se mit à rire ; j'ajoutai : a Madame me donnera- 
t-elle quelques ordres pour Mme d'Armagnac chez qui je vais 
souper? — Dites-lui, répondit-elle, que je compte sur son 
amitié, et que je la verrai avec grand plaisir, dès que je le 
pourrai. » 

Le dimanche 26 juin, j'arrivai à Choisy avant dixheures. 
Je me présentai chez Mme de Périgord, chez Mme de 
Narbonne et chez Mme de Durfort. Je remis àla deuxième 
une lettre de Mme d'Armagnac pour Madame Adélaïde. Pen- 
dant que Madame Victoire s'habillait, j'allai dans le grand 
cabinet qui précède sa chambre, et j'eus soin de me faire 
voir au moment où la porte s'entre-bâilla. Elle m'appela 
de l'autre bout de sa chambre ; j'entrai ; elle vint à moi et 
me combla de bontés. Elle me montra la boîte que 
Mme de Durfort lui avait donnée et me dit : « Voilà quelque 
chose dont vous m'avez fait présent. » Je lui assurai que je 
ne prenais pas la liberté de lui offrir quoi que ce soit : 
o Au moins vous la connaissez, » reprit-elle en m'indiquant 
l'inscription qui avait été approuvée de tout de monde. 
Puis, sur son ordre, je regardai des bracelets qu'elle desti- 
nait à ses dames; elle les distribua en ma présence. Nous 
parlâmes encore de son visage, de son ancienne beauté, 
et je restai avec les plus intimes de sa cour. Je suivis 
ensuite Mesdames à la messe, mais auparavant j'avais 



384 MES SOUVENIRS. 

fait ma cour aux deux autres» lorsque les ambassadeurs 
y étaient entrés; après la messe, Madame Adélaïde me 
chargea de transmettre ses compliments à Mme d'Arma- 
gnac, et de lui dire qu'elle lui écrirait de Marly, qu'heureur 
sèment elle n'était pas restée borgnesse, etc. 

M. le prince de Gondé ne quitta point Mesdames durant 
tout le séjour qu'elles firent à Ghoisy après la mort de 
Louis XV : il s'y était enfermé avec elles dès le début de 
leur maladie, et leur tint fidèle compagnie pendant leur 
convalescence. J'avais toujours été accueilli par lui avec 
les marques de la plus flatteuse bienveillance : il avait su 
vraisemblablement que j'étais l'auteur anonyme d'un 
Éloge historique de feu Mme la princesse de Condé (1), paru 
dans un ouvrage périodique intitulé le Moniteur, que 
plusieurs gens de lettres aimaient à enrichir de leurs 
productions. J'étais presque le parrain de ce Moniteur 
dont j'avais écrit le discours préliminaire, quand l'avait 
fondé, en 1759, l'imprimeur Saillant, mon ami. J'y fis 
insérer, entre autres choses, un second discours sur les 
Devoirs des princes, ayant ces deux vers d'Horace pour 
épigraphe : 

Regum tremendorum in proprios grèges, 
Reges ipsos imperium est Jovis. 

Le numéro, que remplissait entièrement l'éloge purement 
religieux de feu Mme la princesse de Gondé, fut rapide- 
ment enlevé et eut un vif succès, car cette princesse était 
une sainte, et mon intention avait été que ce grand exemple 
fût une leçon pour les princes et pour les gens de la Cour. 



(4) Le prince de Condé avait épousé, le 3 mai 1753, Charlotte- 
Godefride-Élisabeth de Rohan-Soubise, fille du premier lit du prince 
de Soubise et d'Anne-Marie-Louise de la Tour d'Auvergne, née le 
7 octobre 4737, morte le 5 mars 1760. 



LE PRINCE DE GONDÉ. 385 

Elle était Me de M. le maréchal de Soubise (1), qui en fut 
extrêmement touché et en distribua lui-même une foule 
d'exemplaires. 

Au mois de janvier 1774, le prince de Gondé avait 
sollicité la place de grand maître de l'artillerie ; le Roi 
consentait presque à lui en accorder le titre et les 
appointements, mais sans l'exercice. Le prince bouda et 
crut que le lendemain il en viendrait à bout. Il se trom- 
pait ; dès le dimanche matin, premièrement, il arriva une 
lettre du comte d'Eu qui réclamait la charge comme 
sienne, attendu qu'il n'en avait fait le sacrifice que pour le 
service du Roi, et non pour la voir passer à un autre. 
Deuxièmement, M. le Dauphin alla demander la même 
place, avec fermeté et beaucoup d'insistance, pour le 
comte de Provence, son frère. Le Roi, afin de ne point 
faire de mécontents, ne la donna à personne; il dit seule- 
ment à M. le Dauphin que, s'il la détachait du minis- 
tère, ce ne serait qu'en faveur d'un de ses petits-fils. Huit 
jours après, comme j'étais chez Mme de Montmorency, 
on me chanta ce plaisant couplet sur la démarche inutile 
du prince de Gondé (2) : 

Air : La bonne aventure, au gué. 

Le prince de Gondé a dressé, dit-on. 

Une batterie, 
Qui n'était pas de canon, 

Mais de menterie. 
Hélas 1 eût-il pu prévoir 
Qu'il perdrait dimanche au soir, 
Son artillerie, au gué, 

Son artillerie. 

(1) Charles de Rohan, duc de Rohan-Rohan et prince de Soubise, 
pair et maréchal de France, né en 1716, mort en 1787 : en lui s'étei- 
gnit la branche des Rohan-Soubise. C'est le seul courtisan qui ait 
accompagné le corps de Louis XV à Saint-Denis. 

(2) J'ai causé longtemps avec Sémonin sur les affaires publiques ; 
il m'a appris une anecdote que j'ignorais, c'est que, sous le ministère 

25 



386 MES SOUVENIRS. 

Au moment de la mort de Louis XV, ma position était 
à peu près ce qu'elle avait été depuis que Ton m'avait 
appelé aux affaires : je n'avais l'intimité de personne; 
je possédais l'estime de plusieurs, l'amitié d'un très petit 
nombre. Le Roi ne me connaissait guère que par mes 
ouvrages, car on m'avait toujours écarté de sa personne; 
la Reine bô montrait assez indifférente sur mon compte. 

Je voyais peu les ministres; j'aimais toujours beaucoup 
M. Bertin (1) ; M. le chancelier me haïssait ; et pour cela 
sans doute» M. d'Aiguillon paraissait me regarder de bon 
œil; il m'entretint une fois des affaires du Parle- 
ment ; je lui dis franchement mon avis. Je convins 
que la besogne avait été mal faite ; que M. le chancelier 
aurait été le pluB grand homme de l'Europe et le plus 
puissant ministre de France» s'il l'eût bien menée. J'avouai 
qu'il fallait forcément rendre au Parlement sa considéra- 
tion, sa dignité et y réunir la pairie; mais je soutins 

de M. lé duc d'Aiguillon, M. le prince de Gondè avait beaucoup 
brigué que Ton créât pour lui la place de colonel général .des Alle- 
mands, et que le Roi même l'avait en quelque sorte promit», (2,3 juin t 
iVtt } Journal de Moreau.) 

(1) Non seulement Moreau aimait M. Berlin, maie il- désirait 
encore le voir apprécié par les autres : on lit, dans son Journal : 

Mercredi, 2 février 1774. — J'ai été voir le contrôleur général qui 
m'a rassuré sur la brouillerie que l'on m'avait affirmé être survenue 
entre lui et M. Bertin; elle ne durera pas. Elle est venue à l'occasion 
du fermier général, M. Darnay. C'est M. Bertin qui avait donné à cet 
homme-là sa place, & condition qu'il ferait 12,000 livres de rente 
à une parente de Mme de Pompadour. Gela s'était fait de concert 
avec le Roi. M. de Laverdy avait ensuite ôté à M. Darnay un quart 
de sa place ; il avait demandé qu'on le lui rendît, et le Roi s'y était 
si bien prêté,qu'il avait consenti que M. Bertin en parlât, de sa part, 
à l'abbé Terray qui, dit-on, l'avait promis. Cependant cela ne 
s'est pas fait. M. Bertin en a été très piqué. L'abbé Terray m'a 
avoué la brouillerie et m'a assuré qu'il n'en voulait pas le moindre 
mal à M. Bertin. Je le crois bien, car celui-ci a eu raison. J'ai dit au 
contrôleur général : « Je serais bien fâché que vous fussiez brouillé avec 
un si honnête homme; dans ce moment-ci, les bons serviteurs du Roi ne 
peuvent trop être liés. » 



RÉFLEXIONS PHILOSOPHIQUES. 387 

que tout était perdu, si on détruisait de nouveau, et si on 
autorisait l'arbitraire de la précédente opération en sui- 
vant une semblable méthode. Je fis sentir le prix des 
principes et la nécessité des formes. Je composai même, 
sur cette question, à la réquisition du ministre, un grand 
Mémoire (1) dans lequel je crois avoir tenu le milieu entre 
tous les excès. 

M. le contrôleur général me traitait assez bien; j'avais 
très peu d'occasions de rencontrer M. de Boynes, avec qui 
peut-être j'aurais dû être le plus lié : il était certainement 
porté à me servir. A cette époque, mes ennemis préten- 
daient que j'étais de tous les partis ; ils auraient été dans 
le vrai, s'ils eussent dit que je n'étais d'aucun, car l'im- 
partialité et la modération ont toujours fait le fond de 
mon caractère : les preuves que j'ai données de ces deux 
vertus ont été la cause de mon premier succès; mais, 
quand la chaleur des factions est montée à son comble, 
ces vertus mêmes se sont trouvées hors de saison et 
toute neutralité a été déplacée. Je n'ai alors été porté par 
aucun parti, et j'ai été mal vu de tous. 

Avant de terminer cette première partie de mes sou- 
venirs* je me permettrai quelques observations sur les 
états par lesquels j'ai passé, et sur le chemin que j'ai fait 
dans le monde. 

Ma première réflexion aura pour objet la reconnaissance 
que je dois à la Providence, qui m'a conduit. Je m'appli- 
querai ces paroles de Jacob que je répétai à ma mère, 
lorsque, au mois de novembre 1770, j'allai à Saint-Floren- 
tin lui présenter ma femme et ma fille : « Je suis sorti nu de 
chez mon père, et le Seigneur m'a donné des bœufs, des cha- 
meaux, des serviteurs et toutes les commodités de la vie. » Com- 

(1) Intitulé : De la magistrature actuelle. 



ass MES SOUVENIRS. 

bien d'autres ont travaillé sans succès et n'ont point pro- 
fité du fruit de leurs sueurs t Je n'ai rien qui n'ait été le 
salaire de mes peines; mais ces peines mêmes m'ont pro- 
curé un autre avantage, celui de me préserver des égare- 
ments de la jeunesse et des folles passions qui mènent à 
la honte. 

A ce premier motif de gratitude, il m'en faut ajouter un 
second qui n'est pas le moins important: je pouvais, avec 
un peu plus d'adresse et sans être malhonnête, faire une 
fortune brillante; je pouvais, comme bien d'autres, amas- 
ser des richesses; je n'ai point eu le mérite de résister 
à la tentation ; elle ne m'est pas venue : ma paresse n'en 
a ni recherché ni saisi les moyens. Pourtant j'ai connu 
les occasions qu'ont eues de s'enrichir ceux qui, comme 
moi, tenaient au contrôle général ; je n'ai pas cru devoir 
les imiter; je n'ai jamais demandé ni désiré des croupes, 
des intérêts dans les fermes ou dans les affaires du Roi ; 
je suis resté dans un état médiocre, dépendant, qui ne 
m'a point permis d'appuyer en repos sur le plaisir de 
jouir. Si j'avais été intrigant, il m'aurait aussi été facile 
de me trouver avantageusement et solidement placé; 
mais j'ai assez vu les fortunes des gens en place pour 
me persuader que le bonheur n'est pas là; je les ai vus 
courir, s'agiter, s'élever, tomber, et, dans l'intervalle de 
temps pendant lequel ils ont joué un rôle envié par le 
peuple, je les ai aperçus rongés dans l'intérieur par des 
soucis dévorants, assiégés d'embarras et entourés de 
pièges. Pour moi, je n'ai aspiré qu'à la gloire des lettres 
et à l'honneur de briller par mes connaissances ; je n'ai 
jamais pensé à monter à de grandes charges. J'aimais la 
liberté, l'amusement et la société : je n'ai jamais été 
homme d'État, encore moins homme de Cour ; l'unique 
fortune que j'aie ambitionnée, a été celle d'un homme de 



RÉFLEXIONS PHILOSOPHIQUES. 389 

lettres. Je n'ai point à m'en repentir, car je suis peu, mais 
je suis encore quelque chose. J'ai eu des ennemis puis- 
sants, obstinés, adroits, audacieux; j'ai eu contre moi les 
Philosophes, les Parlements, M. de Choiseul, M. le chan- 
celier, et je n'ai rien perdu que quelques amis enthou- 
siastes et la confiance que j'avais dans les hommes. Alors, 
je me suis dit : « // est donc exact que la droiture est un moyen 
de se conserver, et peut-être le plus sûr de tous. » Quoi qu'il en 
soit, j'ai gardé mon impartialité dans ma retraite : on 
la retrouvera dans mes ouvrages après moi ; et, dans 
l'asile que je me suis choisi, où j'espère encore cueillir 
quelques roses et appeler l'amitié et les plaisirs qui la 
suivent, ma philosophie consistera toujours, non à braver 
les événements, mais à les attendre; non à chercher 
témérairement des vérités trop au-dessus de moi, mais à 
plaindre les erreurs sans haïr ceux qui se trompent ; non 
à murmurer contre la fortune, mais à la remercier de ce 
qu'elle me met encore à portée de jouir de ma médio- 
crité ! 



FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. 



PIÈGES DIVERSES 



Renvoi de la page 44. — Extrait du Journal de Moreau relatif 
à son voyage à Pantoise. 

Mardi, 7 août 1753. — Je me levai de grand matin et je 
pris un fiacre pour me rendre, sur les neuf heures, chez 
Mme de Chastellux. Je vis d'abord Mme de la Tournelle qui 
était à sa toilette. Nous partîmes pour Pontoise un peu avant 
dix heures. Nous y arrivâmes à une heure et demie. Ces 
dames allèrent descendre chez M. Mole, et moi, chez M. le pre- 
mier président. J'y fus très bien reçu. Celui-ci fait toujours la 
meilleure et la plus digne contenance. Il y avait quatorze à 
quinze personnes à table. Après dîner, deux tables de jeu. Je 
descendis me promener dans le jardin avec M. Laurencel. 
En sortant de Saint-Martin, je rencontrai Mme Mole qui venait 
à six chevaux. Elle fit arrêter, m'appela, me fit les repro- 
ches les plus obligeants de ce que je n'étais pas venu dîner 
chez elle, et me fit promettre que j'y souperais le soir et que 
j'y dînerais le lendemain. J'allai voir M. et Mme Maupercher 
et M. Maillon qui m'avait envoyé prier à souper, et chez qui 
j'allai me dégager. Je revins à Saint-Martin avec M. Mauper- 
cher. Je remontai chez M. le premier président; il n'y avait 
plus que très peu de monde et j'eus le temps d'y causer avec 
plus de liberté. Mme la première présidente me donna rendez- 
vous au lendemain matin entre neuf et dix. Je m'en allai de 
là chez M. Mole où je fus fort accueilli; la plus grande chère 
et vingt-deux personnes. Mme Desbarres y est charmante : 
elle a une grâce naturelle et inspire à tout le monde la gaîté 
et l'aisance. Je fis un tri avec Mme Mole et M. l'avocat général 
d'Ormesson. M. le procureur général me fit beaucoup d'aga- 



PIÈCES DIVERSES. 391 

certes et me fit bien des reproches de n'avoir point été dtner 
chez lui. Enfin, après les parties finies et minuit sonné, il 
ne me manquait plus que de savoir le nom de la personne 
chez qui je couchais. M. le président Turgot m'y conduisit. 
Le lendemain matin, je reçus et je rendis la visite de mon 
hôtesse, Mme Requin : c'est une bonne grosse femme qui ne 
manque pas d'esprit et me fit bien des amitiés. 

Le mercredi 8, j'allai prendre du café chez Maupercher 
qui me montra son projet de déclaration du Roi. Il est singulier 
en ce que, renvoyant la Constitution à cent lieues et remet- 
tant tout dans l'ordre, il n'emploie cependant que les dispo- 
sitions et les propres termes des déclarations du Roi, des arrêts 
du Conseil et des réponses du Roi au Parlement qui ont paru 
depuis trente ans. J'allai, de là, chez M. le premier président; 
je fus enfermé avec Mme la première présidente une couple 
d'heures. Nous traitâmes à loisir les affaires de M.deP... M. le 
premier président, avec qui je fus ensuite un quart d'heure, 
m'approuva fort. Je sortis content, comblé de politesses, et 
je retournai chez Maupercher. De là, j'allai voir messieurs les 
gens du Roi que je ne trouvai point. Je me rendis aux Ursu- 
HneschezMmedeChastellux. M. Mole y vint; nous y causâmes 
en liberté. Je fus enchanté des vues, delà fermeté et de la 
sagesse de ce magistrat. Je lui contai toutes les nouvelles 
intéressantes de Paris. Il y avait eu, dans le mois de juillet 
seul, quatre-vingt-quatre banqueroutes, et cinq cent six depuis 
le 1" janvier. Que de réflexions sur les suites de l'indiscrétion 
avec laquelle on compromet l'autorité du Roi! Je sortis avec 
M. Mole, et j'allai voir la belle terrasse des Cordeliers d'où 
on découvre une vue admirable. Un cordelier me fit voir la 
grand'chambre et la Tournelle. Je revins chez Mme de Chas- 
telluxoù je trouvai M. d'Ormesson et M. de Chamousset. Nous 
causâmes encore fort librement. J'allai dtner avec M. d'Or- 
messon chez M. Mole; il y avait encore vingt-deux personnes. 
Je jouai un Médiateur avec Mme Bernard, après quoi nous par- 
tîmes. La bonne chère et l'air de gaieté de Pontoise ne pré- 
sentent point l'idée d'un exil bien désagréable. J'applique à 
nos magistrats ce vers de Juvénal : 

Exul ab octavà Marius bibit et fraitur Dfs 
Iratis... 



392 PIÈCES DIVERSES. 

J'oubliais une visite que je rendis le matin au président 
Turgot. Il me paratt le meilleur garçon du monde : peu de 
génie, mais de bonnes intentions. Il courait d'assez mauvais 
bruits sur quelques-uns de ces messieurs : M. le président Chau- 
velin, MM. Dupré de la Grange, Bochard et de Salabery 
passaient pour n'être point trop fidèles aux intérêts de la 
compagnie. On dit que M. le prince de Conty ne se mêle plus 
de rien. M. Mole m'a dit que le projet de déclaration, que ce 
prince avait eu longtemps dans sa poche, était excellent. 
Pourquoi donc n'a-t-il pas réussi? Nos ministres, désolés de 
voir que cela ne passait point par eux, n'ont-ils point soufflé 
eux-mêmes, dans l'esprit de nos magistrats bien intentionnés, 
un zèle un peu immodéré? Bien des gens le soupçonnent. D'un 
autre côté, d'autres assurent que ce projet de déclaration n'était 
beau que dans le préambule, etque le dispositif n'était rien; que, 
si l'on eût voulu mettre en loi ce qui était dans ce préambule, 
rien n'aurait été mieux, mais que le refus que l'on en avait fait, 
prouvait que cette déclaration n'eût été qu'un replâtrage, si 
elle n'était pas un piège. 

Du reste, quelques personnes blâmaient encore les amuse- 
ments de quelques-uns de ces messieurs : Pourquoi le président 
Ghauvelin avait-il hier, chez lui, un petit opéra-comique dans 
lequel des substituts jouaient en habits presque de théâtre? 
Ne voudrait-il point faire venir encore les marionnettes de la 
foire Saint-Laurent pour divertir la cour? 

On me conta quelque chose d'assez plaisant : Un jour, à 
Vauréal, le prince de Conty et quelques-uns de ces messieurs, 
après avoir bu du vin de Champagne, étaient en goguette un 
peu plus que de raison. Le prince, leur adressant la parole 

dit : « Pardieu, Messieurs, vous êtes des b Vous devriez vous 

f décela et obéir au Roi. » Le bonhomme M. le Mée, qui 

était, il y a quarante ans, capitaine de dragons, lui répondit : 
« Ma foi, Monseigneur, vous nous prendriez vous-même pour de 
grands j... /... » 



PIÈCES DIVERSES. 393 



Renvoi de la page 46. — Extrait du Journal de Moreau relatif 
aux comédiens. 

Dimanche, 12 août 1753. — Le duc de Villars avait fait 
venir à Marseille la Dumesnil (1). Pour lui donner une gra- 
tification honnête, on avait doublé le prix du spectacle. Les 
Marseillais l'avaient abandonné. Plainte de M. le gouverneur 
au ministre, M. delà Vrillière. Celui-ci écrit une lettre ridi- 
cule (2), et menace la ville si les habitants ne vont pas à la 

(1) Marie-Françoise Marchand-Dumesnil, tragédienne française, 
née à Alençon en 1711, morte à Paris en 1803. 

(2) Voici la copie de la lettre écrite par M. le comte de Saint-Flo- 
rentin à messieurs du corps de la ville de Marseille, au sujet du refus 
que faisaient les habitants d'aller à la Comédie, tant que l'entrepre- 
neur s'obstinerait à tiercer le prix des places : 

Je suis informé, Messieurs, que, dans l'espérance de la diminution 
du prix de la Comédie, et pour la rendre, pour ainsi dire, nécessaire, 
il s'est fait des cabales pour n'y plus aller ; qu'il y a des paris ouverts 
à qui n'ira pas, et qu'il y a même des gens assez malintentionnés pour 
tâcher de diminuer le crédit des directeurs. Les bontés que j'ai pour 
la ville, m'engagent à vous prévenir des inconvénients auxquels elle 
s'expose : il n'y a absolument aucune diminution & espérer, et le Roi 
ne veut pas en entendre parler. Si par entêtement, par intérêt ou 
par fausse vanité, on s'obstine à abandonner le spectacle, et que, 
par ce moyen ou par d'autres manœuvres, le directeur ne puisse 
plus se soutenir, je proposerai au Roi de donner des défenses pour 
qu'il ne puisse s'établir à l'avenir aucune troupe dans la ville. Vous 
ne sauriez trop communiquer ma lettre, ni faire trop d'attention à 
ce que je vous marque, parce que l'effet suivra de prés la menace. Je 
suis, etc. 

Réponse des éehevins de la ville de Marseille. 

Nous avons répandu dans le public, suivant les ordres de Votre 
Grandeur, la lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous écrire 
le 23. 

Les tenants du spectacle, ceux qui le fréquentaient avec le plus 
d'assiduité, n'en sont plus amateurs. Peut-être l'éloquence et le zèle 
de notre sage Pasteur n'ont-ils pas moins contribué à ce change- 
ment, que l'intérêt et la fausse vanité : ce prélat déclame et fait 
déclamer sans cesse contre le théâtre, les spectateurs et le spectacle. 

Si le Roi défend qu'il s'établisse à l'avenir aucune troupe dans 
notre ville, nous reprendrons l'une des anciennes coutumes de nos 



394 PIÈCES DIVERSES 

comédie. Les échevins firent une réponse ferme et digne, qui 
mérite d'être lue et que m'a communiquée l'abbé de Brosses. 
A propos de comédiens, ceux de Paris, depuis mercredi der- 
nier inclusivement (8 août 1753), n'ont point joué. L'opéra a 
obtenu, à Compiègne, un arrêt du Conseil qui leur défend 
d'avoir des ballets hors de leurs pièces et des Italiens danseurs 
à leurs gages. Cet arrêt leur fut signifié le mercredi 8. Ils ont 
envoyé en Cour une grande députation, et soit par pique, soit 
parce que leurs acteurs étaient à solliciter leur affaire, ils ont 
cessé le service. 

Lundi j 29 novembre 1766. — L'affaire de l'opéra est ter- 
minée depuis deux jours : Rebel et Francœur le quittent; on le 
donne i Trial et à le Breton; les acteurs et actrices ont fait 
des assemblées de foyer. Ils voulaient n'avoir point de direc- 
teurs et se charger eux-mêmes de l'entreprise. Cet opéra va 
mal. On donne toujours Sylvie, où une nouvelle actrice, 
Mlle Beaumesnil, a eu beaucoup d'applaudissements. 



Renvoi de la page B9. — Extrait du Journal de Mweau. 



6 novembre 1754. — M, le maréchal de Belle-Isle a 
près de trois ans à la Bastille. Il fut arrêté, lui et ses amis, 
par ordre de M. duc le de Bourbon; on lui donna des commis- 
saires, on commença son procès, mais il n'eut point de suites, 
quelque soin que l'on eût pris d'avoir des faux témoins. Le 
prétexte de la détention et du procès furent de prétendus crimes 
d'État : intelligences et complots formés avec M. Leblanc (4), 
trésors amassés $ux dépens des peuples. La vraie cause de sa 

illustres ancêtres. Vous savez, Monseigneur, que, dans les beaux 
jours de notre république, où nous donnions des lois au lieu d'en 
recevoir, nous fermions scrupuleusement nos portes aux histrions, 
de crainte qu'ils ne vinssent altérer la pureté de nos mœurs. Nous 
sommes, etc. 

(4) Claude Leblanc, né en 4669, mort en 4728, conseiller au parle- 
ment de Metz, maître des requêtes, intendant d'Auvergne, secrétaire 
d'État au département de la guerre, disgracié en 4723 et exilé; il 
fut frappélé en 4726 et reprit son poste au ministère de la guerre. 



PIÈGES DIVERSES. 395 

disgrâce et du danger qu'il courut, fut uue intrigue de femme. 
Il avait été longtemps amoureux et possesseur de Mme de Plé- 
neuf, mère de Mme de Prie (4). La «fille, qui demeurait avec sa 
mère, le voyait souvent, en était elle-même devenue amou- 
reuse, et M. de Belle-Isle, pour mieux cacher sa liaison avec 
la mère, avaitfeint du goût pour Mme de Prie. Celle-ci s'aperçut 
bientôt qu'elle était trompée et devint l'ennemie irréconciliable 
de l'amant de sa mère. Peu après» elle fut la maîtresse de 
M. le duc (2); elle avait encore le même goût pour M. de Belle- 
Isle et en était méprisée, quoiqu'il n'eût plus alors Mme de 
Pléneuf,dontle chevalier de Belle-Isle (3) s'était emparé. Elle 
se servit donc de son crédit sur l'esprit d'un prince très borné 
pour perdre le comte et le chevalier de Belle-Isle. M. le prince de 
Rohan donna avis au premier de ce qui se tramait et lui offrit 
de l'argent. Le comte ne voulut point fuir; il se hâte de faire, 
avec son frère, un voyagea Pisy» dans sa terre. Us passent là 
une nuit, reviennent à Paris, et sont arrêtés et mis 4 la Bas- 
tille. Le marquis de la Fare, leur ami, est envoyé en Lan- 
guedoc; on lui en donne le commandement parce qu'il n'y 
avait, sans cela, aucun prétexte pour l'y envoyer. Le procès 
commence, et il y a preuve que Mme de Prie suborna des 
témoins. Un homme de Languedoc qui était à Paris, manquant 
de tout et épuisé par les frais d'un procès, est tenté par une 
personne qui lui promet des sommes énormes et le mène chez 
Mme de Parabère (4). On lui fait là le plan de ce qu'il avait à 

(1) Jeanne-Agnès de Berthelot, marquise de Prie, née à Paris en 
4698, maîtresse du duc de Bourbon (4719), conclut le mariage de 
Louis XV avec Marie Leczinska, voulut renverser le cardinal de 
Fleury, se fit exiler, et s'empoisonna de chagrin en 4727. 

(2J Louis-Henri, duc de Bourbon, prince de Gondé, né en 4693, 
mort en 4740; chef du conseil de régence en 4745, surintendant de 
l'éducation de Louis XV, premier ministre en 4723, disgracié par 
l'influence du cardinal de Fleury en 4726. 

(3) Louis-Charles-Armand Fouquet, chevalier de Belle-Isle, né en 
4693, mort en 4747, mestre de camp, brigadier des armées, lieute- 
nant général, participa aux missions dont son frère fut chargé, 
montra un courage remarquable, et fut tué, en 4747, en essayant de 
forcer le col de l'Assiette pour rejeter les Autrichiens en Piémont. 

(4) Marie-Madeleine de la Vieuville, marquise de Parabère, née en 
4698, veuve dés 4746, devint la maîtresse du Régent, et mourut en 
1723. 



396 PIÈCES DIVERSES. 

dire, et on le menace de le tuer s'il découvre jamais l'intrigue. 
Cet homme, fort embarrassé, et ne pouvant se résoudre à ce 
crime, emprunte une somme modique, part sur-le-champ, et 
va se cacher dans la province, où il n'osa se montrer qu'après 
que M. de Belle-Isle fut sorti de prison. On y avait mis aussi 
M. de Séchelles et le sieur de Conches, homme fort borné et 
espèce de fou dont tout le monde se divertissait. MM. de Belle- 
Isle restèrent près de trois ans à la Bastille, et le comte, 
aujourd'hui maréchal, y lut douze cents volumes de livres. 

Lorsqu'ils furent sortis, ils conservèrent, contre Mme de Prie, 
la haine qu'ils lui devaient. Elle eut elle-même son tour, et 
quand le Roi fit arrêter M. le duc, elle fut envoyée dans 
une terre de Normandie, à plus de trente lieues de Paris. Un 
jour, le chevalier de Belle-Isle, à qui on avait dit qu'elle se 
promenait tous les jours sur 'une terrasse donnant près du 
grand chemin, part exprès de Paris en poste, va dans le 
village qu'elle habite, se tient sur le chemin, au bout de cette 
terrasse, à l'heure de la promenade, l'attend, lui tire une 
profonde révérence qui pense la faire crever de rage, remonte 
dans sa chaise et revient. 

Le comte de Belle-Isle avait alors bâti son hôtel rue de 
Bourbon : la terrasse est vis-à-vis des Tuileries. Mme de Prie 
prétendait que cette maison bravait l'autorité du roi. Elle en 
eût dit davantage si elle avait su que, sous la terrasse, était 
un appartement communiquant au quai par une petite porte, 
dont M. de Belle-Isle seul a toujours eu la clef. Cette com- 
munication souterraine a servi autant à ses amours qu'à ses 
affaires. La pierre sur laquelle sont ses armes fut posée à 
cette époque; mais les armes n'y furent gravées qu'après qu'il 
eut réuni tous les titres pouvant les décorer. 



Renvoi de la page 118. — Extraits du journal de Moreau 
sur la maladie et la mort de Mme de Pompadour. 

Vendredi, 2 mars 1764. — Mme de Pompadour tomba 
malade mercredi dernier et alla à Choisy malgré une petite 



PIÈCES DIVERSES. 397 

fièvre. Aujourd'hui, on a commencé à dire dans la ville de 
Paris que la maladie pourrait être sérieuse. Le roi, de ce 
moment, n'a quitté Choisy que le moins qu'il a pu ; la mar- 
quise a été saignée quatre ou cinq fois en trois jours. 

11 mars. — Le soir, Mme de Pompadour a été extrêmement 
mal. Le dimanche, elle était tellement désespérée, que l'on fit 
tout ce que l'on put, à Versailles, pour empêcher le Roi d'y 
aller. Il y alla pourtant sur les six heures et demie; mais 
M. de Choiseul et M. de Praslin partirent les premiers, comptant 
le faire rebrousser chemin si elle était morte. Le lendemain, 
on a dit qu'elle était mieux. Petit n'a jamais chanté victoire. 
Sa maladie est fièvre maligne, fluxion de poitrine. On a fait 
venir, il y a deux jours, M. le curé de la Madeleine : il y a 
passé tous les jours plusieurs heures; mais il a eu d'abord 
beaucoup de peine à la .voir ; il semblait que les misérables 
alentours cherchassent à l'écarter. Cette maladie suspend 
toutes les affaires, excite des inquiétudes et noue déjà des 
intrigues. Les Jansénistes sont en prières, les Jésuites croient 
respirer. Les honnêtes gens craignent tout changement. 
M. Vernage, à qui l'on demandait ce qu'il pensait de l'état de 
la malade, répondit : « Il y a à espérer pour tout le monde. » 

16 mars. — La marquise va toujours très mal. On assure 
que le curé de la Madeleine a été enfermé avec elle deux 
heures, et qu'ensuite elle a beaucoup pleuré. On dit que le 
Roi s'accoutume peu à peu à se passer d'elle. 

Lundi, 19 mars. — On paraît toujours désespérer de la mar- 
quise; cependant, cela tire en longueur. 

Dimanche, 8 avril. — La marquise de Pompadour se porte 
assez passablement pour être transportée à Versailles. Elle 
l'a été par les Suisses, en chaise à porteurs, le jeudi 5 avril. 
Mais elle n'est point assez bien pour que l'on chante victoire 
sur son état. 

Vendredi, 13 avril. — Tous les ministres étaient chez la 
pauvre marquise qui, ce jour-là, pensa mourir deux fois. Ces 
gens-là, qui n'existaient que par elle, se tâtent pour savoir 
s'ils existeront encore. 

Samedi, 14 avril. — Ce jour, l'oppression de Mme de Pompa- 
dour augmentant, on a envoyé chercher, à Paris, le curé de 
la Madeleine, qui l'a confessée. Le Roi l'a vue pour la dernière 



398 PIÈCES DIVERSES. 

fois, et elle a déclaré qu'elle ne verrait plus que son confes- 
seur et son médecin. Elle a donné ses ordres à Colin avec le 
plus grand courage. 

Le dimanche, elle a été administrée, a reçu l'extrême- 
onction sur les deux heures , et est morte à sept heures du 
soir. Le Roi n'est point sorti de Versailles. On a transporté 
son corps chez elle, à Paris, et elle doit être enterrée aux 
Capucines. 

Lundi, 16 avril. — On prétend que Mme de Pompadour 
laisse à son frère sa maison et sa terre de Ménars, et fait 
M. le duc de Berry son légataire universel. 



Renvoi de la page 142. — Récit du voyage à Cambrai que fit 
Moreau en compagnie de l'archevêque, M. de Cambrai. 

Le jeudi, 6 novembre 1766, je me levai à quatre heures du 
matin. Je me rendis, à cinq heures et demie, à l'Arsenal, d'où 
nous partîmes dans un carrossa à six chevaux, à six heures 
et demie, M. l'archevêque de Cambrai, l'abbé Junault et moi. 
Le voyage fut heureux jusqu'à une demi-lieue en deçà d'Her- 
vile, la dernière poste avant d'arriver à Arras. Ce fut là que 
notre essieu cassa ; sans cet accident nous serions arrivés à 
huit heures et demie à Arras. Le chemin est magnifique 
jusqu'à sept ou huit lieues d > Arras, ou Ton trouve des sables 
et un terrain gras. Nous fûmes obligés de gagner Hervilé à 
pied et dans les boues. Là, nous trouvâmes deux mauvais 
cabriolets qui nous menèrent à Arras où nous entrâmes à 
dix heures. Nous descendîmes chez l'évêque; M. de Cambrai 
fut harangué par le chapitre dont il est le supérieur immé- 
diat. Nous eûmes un très grand souper de trente à trente- 
deux personnes ; les grenadiers royaux remplissaient la salle. 
La maison de M. d'Arras a été bâtie par lui-même. Elle a 
l'air magnifique, mais elle est sans goût et sans commodité. * 

La citadelle d'Arras, que nous allâmes voir le lendemain 7, 
se nomme la Belle Inutile : c'est en effet la plus belle cita- 
delle du royaume. Les fortifications en sont très bien entre- 



PIÈGES DIVERSES. 399 

tenues. Noua dînâmes, ce jour-là, chez les demoiselles 
d'Avesnes. C'est une communauté de chanoinesees qui vivent, 
faisant des vœux, dans un château, à un quart de lieue de la 
ville. Elles sont au nombre de douze, sous l'autorité d'une 
abbesse, mais en famille, ayant une femme de chambre à deux 
et recevant toute la bonne compagnie. Elles sont habillées de 
noir et ont, sous le menton, une espèce de rabat d'une pièce 
qui termine leur coiffure : c'est l'ancien habit des veuves 
de Flandres, que l'on portait lorsqu'elles ont été fondées. Cette 
fondation est très ancienne et remonte au treizième ou qua- 
torzième siècle ; elles furent d'abord placées à Avesnes; mai* 
leur maison ayant été détruite, elles achetèrent: le château de 
Bellemotte qui est celui qu'elles habitent encore. Elles ne 
prononçaient pas de vœux autrefois : une de leurs abbesses 
les y détermina dans la suite, et depuis ce temps-là, elles en 
ont toujours fait. Elles ont environ quinze mille livres de rente 
et, avec leur économie, trouvent le moyen de vivre très bien 
et de faire grande chère aux étrangers. L'abbesse se nomme 
Mme de Mouchy : c'est une fille fort laide, mate qui a de 
l'esprit et de la conduite. Sa chapelaine est Mlle de Ligny, 
cousine de M. de Choiseul. On y fait des parties de jeu l'après- 
midi > et j'y jouai au brelan avec M. d'Arras et l'abbé de Bussy, 
chanoine de son église» 

L'église cathédrale d'Arras est très belle, et a une croisée 
singulière par la beauté et la hardiesse de son architecture 
gothique. Le pavé du chœur est sculpté en relief et représente 
l'histoire de la Bible» La charte qui accorde à l'évéché 
l'exemption de la régule, est dans une armoire grillée, encla- 
vée au mur qui sépare le chœur du bas côté droit; elle est, 
de plus, gravée sur ce mur à Côté de l'armoire. 

Nous partîmes le lendemain, 6, sur les dix heures et demie. 
Nous vînmes à Douai en deux heures. Nous allâmes descendre 
à l'abbaye des Prés, communauté des Bernardines qui, comme 
toutes celles de Flandres, sortent et reçoivent les étrangers à 
table ronde. Nous y fîmes un très grand et magnifique dîner 
où étaient le premier président et sa femme, M. et Mme de 
Yilledieu, M. de Monchenu, le président de CalonUe, le procu- 
reur général et bien d'autres qui Be trouvaient à la descente 
de M. l'archevêque de Cambrai. 



400 PIÈCES DIVERSES. 

Cette abbesse, qui se nomme Mme Mass, est Flamande et a 
un frère lieutenant-colonel du Royal-Suédois. Elle a trente-huit 
ans, de l'esprit et de l'envie de plaire, mais surtout beaucoup 
de douceur. Sa figure est aimable; elle est blonde étales 
yeux bleus. Elle fit les honneurs de la table avec beaucoup de 
décence et d'esprit. Ce qui me parut bien étrange, ce fut de 
voir deux bernardins logeant dans la maison et commensaux 
de ces dames. L'un était le directeur, grand homme âgé; 
l'autre était chargé de leurs affaires temporelles, et plus jeu- 
ne, avec une figure assez aimable. C'est la même chose dans 
tous les couvents de Flandres. Il n'en arrive, dit-on, aucun 
inconvénient : ce qu'il y a de sûr, c'est que les religieuses 
des Prés me paraissent douces, modestes et bonnes filles, 
vivant avec les hommes comme de très honnêtes femmes. 

L'après-dîner, j'allai avec l'abbé Pluquet et M. de Lespi- 
nasse, lieutenant-colonel du régiment de Picardie, qui avait 
dîné avec nous, faire un tour de promenade sur le pavé. La 
ville est grande et bien fortifiée ; ses rues sont droites, ses 
maisons fort régulières, bâties de briques et assez ornées eu 
dehors. Mais cette ville est très peu peuplée, on y voit l'herbe 
dans les rues, et, même les jours de fête, on y rencontre 
peu de monde. Il n'y a point de commerce. Le premier 
président d'Aubert y gouverne ou plutôt y mène le Parlement, 
composé de trois chambres. C'est le seul parlement de France 
où l'on ne plaide jamais et où toutes les affaires se traitent 
par écrit. 

Une très belle et magnifique église est celle de Saint-Pierre: 
c'est un vaisseau très vaste et très bien éclairé. L'entrée 
n'en est pas belle, ce sont deux portes séparées par un 
montant de pierre, mais point de portail et presque sans 
décoration. L'intérieur est superbe; la voûte est soutenue par 
deux rangs de colonnes ioniques de pierre grise jusqu'à 
l'architrave, ainsi que les bordures des arcades. La voûte 
est noble et hardie; le vaisseau bien éclairé et juste dans 
ses proportions. Les autels, placés au bas de chaque croisée, 
sont ornés de fort beaux tableaux : celui de droite est le 
Mariage de la Vierge; celui de gauche représente, si je me 
rappelle bien, Job tourmenté par le diable et par sa femme. 
La chapelle de la Vierge, qui est au fond du vaisseau et 



PIÈGES DIVERSES. 401 

derrière le maître-autel, est très belle, d'une architecture très 
agréable, et terminée par un dôme fort régulier. Elle est 
parée de deux grands tableaux qui sont, l'un Y Assomption 
de la Vierge et l'autre Y Annonciation. Le prévôt de cette église 
est un homme à qui le vin sort par les yeux deux fois 
par jour, et qui, après avoir tenu table trois heures, se plaint 
qu'on n'a pas eu le temps de manger. 

Sur le soir du 8, nous fîmes des brelans chez l'abbesse. 
Après un grand souper, presque aussi nombreux que le dîner, 
on continua de jouer, et l'abbesse alla se coucher laissant 
la compagnie en possession de son appartement. 

Le 9, je passai la matinée chez moi jusqu'au moment où 
nous partîmes visiter, hors la ville, le fort de Scarpe : il est 
très bien fortifié, et principalement destiné A protéger les 
écluses par lesquelles on inonde tout le pays en temps de 
guerre. Nous fîmes le tour des remparts et traversâmes la 
salle d'armes où il y avait environ deux mille cinq cents 
fusils. Le temps était charmant et la promenade fut on ne 
peut plus agréable. De là, nous vînmes dîner chez M. le 
premier président, dont l'hôtel me parut la plus commode 
maison de la ville de Douai; le dîner, aussi long, aussi 
nombreux, aussi ennuyeux que les jours précédents. 

Après dîner, les dames de Douai vinrent; on joua : deux 
salles étaient remplies de laides, presque toutes ou bossues 
ou habillées en bossues. Je ne jouai point parce que j'eus, 
avec M. le premier président et M. l'archevêque de Cambrai, 
une conversation fort vive, au sujet d'une modification que 
le premier voulait faire mettre à l'enregistrement des lettres 
patentes qui avaient été présentées le samedi. N'ayant pu 
convertir le premier président, qui était de mauvaise foi et 
n'agissait qu'en haine de M. de Galonné, son beau-frère, et de 
M. de Choiseul qu'il n'aimait point, j'allai voir le procureur 
général et un président passant pour avoir du crédit, avec 
lequel je discutai l'affaire à fond. Nous soupâmes ensuite 
chez le procureur général. Je remarquai que sa salle à 
manger était tapissée d'une toile ou coutil, peint à Douai 
qui a beaucoup d'éclat de loin et ne coûte qu'un écu l'aune. 
Les tapisseries de même nature fabriquées à Lille coûtent 
6 livres l'aune ; cela est très joli pour des antichambres 

26 



402 PIÈCES DIVERSES. 

et des salles à manger. Nous fûmes servis sur de la porce- 
laine de Tournai, assez belle, mais d'un blanc plus terne 
que celle de Sèvres ; la marque de cette porcelaine est une 
tour. 

Nous jouâmes encore r après-souper, et le lendemain, 10) 
je déjeunai, en compagnie de l'abbesse et des religieuses, 
avec des tartines de beurre et du thé, suivant l'usage du pays. 
Nous allâmes ensuite voir le manège couvert et les exercices 
de la cavalerie, commandés par M. de Montchenu, excellent 
homme de cheval, de plus bon homme et homme d'esprit. 
J'allai, de là, visiter l'église Saint-Pierre et le palais; les 
chambres étaient assemblées et les conseillers en petit man- 
teau. Cela me plut moins que l'équitation dont les exercices 
furent exécutés à merveille. 

De retour à l'abbaye des Prés, nous fûmes instruits de l'en- 
registrement des lettres patentes. Le premier président avait 
réussi, quoique bien combattu, et cependant n'avait pas fait 
à M. de Cambrai tout le mal qu'il avait voulu. 

Nous dtnâmes chez M. de Calonne, à deux tables, aussi 
longuement et aussi ennuyeusement qu'on l'avait fait jusque- 
là. Le premier président, qui y était, avait l'air honteux et 
M. de Cambrai ne lui parla pas. Nos religieuses vinrent nous 
dire adieu, et la bonne abbesse me donna une bourse de sa 
façon. 

Sur les cinq heures, nous partîmes et arrivâmes en trois 
heures à Raismes, maison de campagne de M. le marquis de 
Cernay, à une petite lieue de Valenciennes. La maison est 
carrée, n'a pas grande apparence, mais a prodigieusement 
de logements et les jardins en sont magnifiques. Us commu- 
niquent à un très grand bois, de plusieurs lieues de long, qui 
sert de parc. La maison était pleine comme un œuf et, pour 
nous loger, quatre personnes allèrent coucher à Vigogne. Le 
chemin est très beau de Douai à Raismes; il est coupé par 
des canaux et bordé, des deux côtés, de très belles plaines. 
Orchies, qui est la première poste, est une petite ville ancienne, 
autrefois fortifiée; on en voit encore les vestiges. La seconde 
poste est à Saint- A m and, si connu par ses boues salutaires et 
par sa magnifique abbaye de Prémontrés. 

Il me fut impossible de souper à Raismes ; nous jouâmes 



PIECES DIVERSES. 403 

au brelan. J'y trouvai l'abbé de la Rue, gr^nd vicaire du 
cardinal de Rochechouart, que j'avais vu autrefois chez 
Mme de Damas. Les principaux habitants de Raismes étaient 
M. et Mme de Nicolaï; Mme de Lage, fille de celle-ci, fort jolie, 
fort sotte et fort coquette; une Mme d'Orgival, femme d'un 
ingénieur du Quesnoy, que l'on connaît peu, mais qui est 
encore très belle, avec de grandes prétentions et de beaux 
diamants; deux demoiselles, filles aussi d'un ingénieur, et qui 
étaient d'une assez jolie figure; M. Taboureau,M. de Puységur, 
gendre de M. de Gernay, ayant épousé sa fille, veuve de M. le 
Danois, dont il reste une fille, héritière de quarante mille écus 
de rente. Elle n'est pas mal de figure, mais gare la tête de sa 
mère qui était fort singulière. 

Le mardi 11, fête de Saint-Martin, que l'on ne célèbre point 
dans le diocèse de Cambrai, nous allâmes à pied, en sortant 
de dîner, voirie château de Beuvrage où était, il y a six mois, 
le séminaire de Cambrai placé depuis dans la maison des 
Jésuites de cette ville. Le château de Beuvrage est immense et a 
la plus belle apparence du monde. Il a été bâti par les ducs 
d'Aremberg qui y logeaient, et est situé dans un endroit mal 
sain par la quantité de marais l'environnant. M. de Brias, 
archevêque de Cambrai, l'acheta pour y mettre son séminaire. 
M. l'archevêque actuel a obtenu permission de le vendre au 
profit du séminaire. Le menuisier de Raismes s'est rendu adju- 
dicataire des matériaux moyennant 20,000 livres, payables en 
deux ans, mais ne doit démolir qu'en neuf ans. La seigneurie 
a été achetée par M. de Cernay moyennant 6,000 livres; elle 
vaut 250 livres de revenu. Après avoir vu ce vieux château, 
nous allâmes rendre visite au chevalier de Sainte-Aldegonde, 
vieux militaire, ayant de l'honneur et de l'esprit, mais péris- 
sant d'ennui et de vapeurs dans sa petite maison assez jolie. 

Pendant tout le temps que nous avons été à Raismes, il 
est arrivé de Valenciennes des foules militaires fort ennuyeuses. 
M. de Cambrai s'esquivait de son mieux, mais ne pouvait se 
soustraire à toutes les révérences qui affligeaient son imagi- 
nation. 

Le mercredi 12, après avoir écrit à M. de Calonne et à 
Mme de Sarsfield, nous avons été, par le plus beau temps du 
monde, visiter deux églises dont je n'ai point vu les pareilles. 



404 PIÈCES DIVERSES. 

Nous commençâmes par celle de Vigognes; c'est celle d'une 
abbaye de Prémontrés : elle m'éblouit par sa beauté et sa 
richesse; elle est du plus beau gothique. Au-dessus de la porte 
d'entrée est une tribune toute de marbre, soutenue par six 
colonnes de même matière, avec une voûte plate extrêmement 
ornée de sculptures. On aperçoit de là l'entrée du chœur, et 
l'on voit jusqu'au maître-autel par-dessus la voûte d'un très 
beau jubé de marbre, qui occupe toute la largeur du chœur sans 
le cacher. Le retable de l'autel est singulièrement riche et tout 
de marbre, formé par trois ordres d'architecture : l'ionique 
au premier, le corinthien au second et le dorique au troisième. 
Tout cela est surmonté d'une espèce de lanterne d'ordre corin- 
thien qui fait un effet merveilleux. Devant l'autel sont, des deux 
côtés, deux superbes colonnes de marbre, portant des espèces 
de candélabres de même matière, d'un goût exquis. Des deux 
côtés, et entre les stalles et le sanctuaire, sont deux arcades, 
en marbre également, dont l'une supporte le tombeau et la 
statue de marbre d'un abbé, et l'autre, deux magnifiques 
statues. Cette église est pleine des remarquables reliefs et 
presqu'incrustée partout du plus beau marbre. Le chœur en 
est pavé, et les stalles, faites d'un très beau bois, représentent, 
en reliefs très délicats et parfaitement sculptés, la vie de saint 
Norbert. 

Il faudrait passer deux jours dans cette église pour en 
admirer toutes les beautés de détail. Dès l'entrée, on est sur- 
pris d'une vaste cuve de marbre, au milieu de laquelle s'élève 
une colonne magnifique. C'est là le bénitier, où il faut s'arrêter 
pour contempler l'ensemble majestueux de cette église. Dans 
la maison, nous admirâmes un vaste bâtiment nouvellement 
construit par l'abbé, et ouvert de plus de trente croisées, au- 
dessous desquelles règne une grande galerie conduisant à 
l'église à l'abri. Dans une salle remplie de tableaux, nous en 
distinguâmes surtout un très grand de Rubens, le seul de ce 
peintre qui représente une chasse. Il renferme sept personnages 
occupés à combattre une louve et ses petits attaqués par 
plusieurs chiens. 

Je n'imaginais rien de plus beau que l'église dont nous 
sortions; celle de Sain t-Am and me la fit bientôt oublier : 
c'est un vaste édifice, bâti ilîy a environ cent ans par un des 



PIÈGES DIVERSES. 405 

abbés. Elle est de la plus grande beauté et de la plus grande 
régularité, môme en dehors \ m environnée de toutes parts de 
magnifiques colonnes ioniques, séparées par des arcs-boutants 
de la plus grande délicatesse. 

On entre par un jubé de marbre, qui, vu du chœur, présente la 
perspective d'une voûte à compartiments et contient un orgue 
superbe. Les bas côtés sont soutenus par des colonnes ioniques 
et supportent une galerie qui règne tout autour de l'église, en 
forme de tribune, et dont les balustres sont de très beau marbre. 
Il faut avancer lentement : du bas de l'église on est frappé, à * 
droite et à gauche, de l'ordre, de la majesté et de la justesse 
des proportions. Le milieu de la croisée est surmonté par 
une coupole, en forme de lanterne, soutenue par des colonnes 
en marbre. On monte par quarante-deux degrés de marbre au 
chœur, et il ne faut pas manquer de se retourner, quand on 
est à l'entrée, pour envisager l'ensemble de l'église. Le chœur 
est de niveau avec les galeries des bas côtés qui s'élargissent 
beaucoup vers l'une et l'autre croisée ; il est pavé de marbre 
et bordé de très belles stalles sculptées. Le sanctuaire est moins 
grand que celui de Vigognes, mais le retable de l'autel, qui 
est tout de marbre, s'élève, comme lui, jusqu'à la voûte. Il est 
formé par quatre belles colonnes de marbre de l'ordre corin- 
thien, sur les chapitaux desquelles sont placées les quatre 
statues des évangélistes. Des deux côtés du sanctuaire sont 
quatre armoires remplies de châsses de vermeil, dont deux 
anciennes et deux plus modernes, toutes du meilleur goût et 
de la plus grande richesse. Au fond des deux croisées, on 
aperçoit, du milieu de l'église, et on voit encore mieux des 
travées, deux magnifiques tableaux de Rubens. Celui qui est 
à droite, est sur bois : il tourne sur un pivot dans sa niche ; 
d'un côté, il représente l'Annonciation de la Vierge, et de 
l'autre, la sépulture de saint Etienne. Je crus voir les deux 
ouverts, tant je fus frappé de la beauté du coloris et de la fraî- 
cheur de cette admirable peinture. 

A gauche et vis-à-vis est celui qui représente le martyre de 
saintEtienne. Il étaitsur toile; comme elle ne se soutenait plus, 
il a été enlevé et replacé sur une autre toile par un peintre 
de Tournai. Les couleurs en sont moins vives que dans ceux 
de la droite, mais la beauté de l'expression et la supériorité du 



406 PIÈCES DIVERSES. 

dessin ravissent le spectateur. On doit examiner avec soin les 
reliefs de marbre blanc qui régnent des deux côtés de l'escalier 
de marbre par lequel on monte dans le chœur. Ils représentent 
le massacre des religieux de cette maison par les Normands et 
sont de la plus grande beauté. La sacristie, ou plutôt le trésor 
de cette église, est extrêmement riche. 

Il faut, en visitant cette église, faire attention à une chose 
très singulière : des colonnes qui soutiennent la voûte du 
chœur, il y en a un très grand nombre, à gauche, qui se sont 
insensiblement enfoncées en terre de plus d'un pied, sans que 
les autres aient fait le même mouvement. La voûte a aussi 
cédé dans la même proportion, sans que pour cela rien n'ait 
éclaté ni menacé ruine. La maison est vaste et magnifique; la 
cour est ornée d'une façade du même ordre à peu près que 
l'église extérieure. Nous visitâmes, dans l'intérieur, la biblio- 
thèque dont le vaisseau est grand et spacieux ; les livres qui 
y sont, ont été rassemblés par un de leurs abbés réguliers. 
L'abbé actuel est le cardinal d'York, dont nous vîmes le por- 
trait dans la salle des hôtes; cette abbaye lui produit, à Rome, 
quatre-vingt mille livres. Elle vaudrait à un Français qui y 
veillerait de plus près cent vingt mille livres de rente. 

Vis-à-vis de cette abbaye de Bénédictins est un monastère 
de filles, du même ordre, dont ils sont les directeurs. Ces reli- 
gieuses, comme toutes celles de Flandres, reçoivent du monde 
dans leur couvent et sortent de la maison. Il existe encore, dans 
celle des Bénédictins, un vieux religieux qui a vu milord Mal- 
borough, pendant la guerre, et qui a causé avec lui. Ce géné- 
ral anglais lui fit beaucoup de plaisanteries sur le voisinage 
des religieuses; et, à toutes les questions singulières, le Béné- 
dictin répondait toujours : « Oui, Monseigneur, i Malborough lui 
dit : « On prétend même que vous couchez avec elles ? » 

— « Oui, Monseigneur. » 

t Je crois, répliqua l'Anglais, que vous vous f..... de moi? » 

— t Oui, Monseigneur. » 

Voilà ce que conte encore ce bon religieux. 

Le soir arrivèrent à M. de Nicolaï, à M. de Cambrai et à 
M. Taboureau, les lettres pour la convocation des États de 
Cambrai. 

Le jeudi 43, M. de Puységur nous prêta des chevaux, à 



PIÈCES DIVERSES. 407 

l'abbé Pluquet et à moi, et nous allâmes visiter Valenciennes. 
Le secrétaire de M. Taboureau, qui avait été averti, vint au- 
devant de nous et nous mena d'abord voir les fosses d'où l'on 
tire le charbon de terre. Nous examinâmes cette machine qui 
est fort simple. Les malheureux enfouis sous la terre, à plus 
de cent toises de distance de sa superficie, gagnent vingt- 
cinq sous en six heures de temps, car ils ne peuvent y rester 
plus longtemps de suite. Les mines appartiennent à différents 
particuliers et leur valent beaucoup d'argent. Gomme les 
souterrains d'où l'on tire le charbon, sont fort incommodés par 
les eaux, on a pratiqué des pentes souterraines qui leur per- 
mettent de s'écouler dans un endroit plus bas; et afin qu'elles 
ne refluent pas, on a inventé une machine placée sur le résér*- 
voir général où elles se rassemblent, et par laquelle la chaleur 
du feu, en raréfiant l'air, fait monter des pompes d'un poids 
énorme. Ces pompes amenant avec elles de l'eau dont la fraî- 
cheur condense ensuite le même air, retombent; et tel est le 
principe de l'admirable mécanique par laquelle se vident les 
fosses de charbon de terre. On appelle machine à feu ce singu- 
lier ouvrage; elle ne jouaitpas et nous ne pûmes la voir. Mais 
nous allâmes visiter les nouveaux ouvrages et la citadelle qui 
est très belle et très forte. Elle est môme défendue par d'autres 
ouvrages, et surtout par un ouvrage à couronne que l'on 
appelle le réduit et qui semble faire, à lui seul, une autre 
citadelle. 

De là, nous allâmes à. une espèce d'hôpital de pauvres 
enfants : on y reçoit les gascons et les filles, qui y travaillent 
jusqu'à l'âge de vingt-un ans. Les garçons vont apprendre 
chez des ouvriers, avec lesquels la maison s'arrange ou pour 
payer ou pour recevoir, selon que l'enfant peut ou ne peut 
pas gagner sa vie. Les filles filent et font des dentelles; nous 
les vîmes travailler toutes ensemble avec la plus grande 
adresse. Il y en avait une petite de cinq ans et demi qui se 
hâta de nous montrer son ouvrage qui n'était point mal. 

Nous visitâmes ensuite la place, où il y aune statue pédestre 
du Roi, faite par un habitant de Valenciennes. Elle n'est pas 
d'un trop bon goût. L'hôtel de ville a une apparence; et vis-à- 
vis de lui, se trouve une longue file de maisons toutes neuves, 
à trois ou quatre étages. 



408 PIECES DIVERSES. 

La paroisse et prévoté de la Notre-Dame est la plus belle 
église de Valenciennes. Elle est bâtie dans un ordre gothique 
très agréable et fort bien éclairée, mais la croisée est un peu 
trop longue par proportion au chœur. Il ne faut pas manquer 
d'aller voir les reliefs de marbre qui sont autour du chœur, en 
face de la nef. Ils retracent l'histoire d'une peste arrivée, dit- 
on, en 1003, et dont on fut guéri par un saint cordon que la 
Vierge donna à un ermite. Tous ces reliefs sont très beaux; 
je ne les crois pas tous de la même main. Remarquez celui 
qui représente la Vierge paraissant sur les nues, et écoutant 
les prières de la multitude désolée qui est sur les murailles. 
Mais le plus magnifique est celui placé à gauche de la porte 
du chœur : il représente un prêtre administrant les secours 
spirituels aux pestiférés ; il vaut le tableau de la famille de 
Darius, de Lebrun, pour la variété de l'expression régnant sur 
les visages, qui tous expriment la plus profonde douleur. Con- 
templez surtout la tête et l'attitude du prêtre, le dernier 
soupir rendu par un mourant, une femme qui soutient sa 
mère renversée entre ses bras, et celui qui met sur le chariot 
des corps ensevelis. Je fus un quart d'heure saisi d'admiration 
devant ce magnifique tableau : on ne s'aperçoit pas que la 
couleur lui manque. 

Nous finîmes par l'hôpital, splendide et vaste bâtimentdigne 
des Romains. La principale cour est un carré oblong, de 
quinze croisées de long sur onze de large. La chapelle, dont 
le portail n'est qu'à moitié fait, sera vis-à-vis de la porte 
d'entrée. Trois étages et un souterrain régnent tout autour de 
cette cour, et toutes les pièces sont doubles et partagées par 
de beaux et solides piliers de pierre noire, qui est une espèce 
de marbre et qui en aurait le poli, si on voulait. Toutes ces 
pièces sont voûtées, avec un air de grandeur et de solidité 
imposante. Autour de cette cour principale, il y en a encore 
plusieurs autres, entourées de bâtiments construits dans le 
même goût et avec la même solidité. Tout cet édifice immense, 
qui n'est point encore achevé, a été commencé, il y a quatorze 
ans, sous M. de Machault, contrôleur général; imaginé, conçu, 
suivi et exécuté par un ingénieur, nommé Aved, qui nous 
mena partout et qui me parut une excellente tête. Cet homme 
n'a, pour cela, que 2,000 livres d'appointements du Roi. Dès 



PIECES DIVERSES. 409 

le temps que M. de Machault était intendant de [Valenciennes, 
on avait formé le projet de cet édifice et on avait déjà deux 
cent mille francs en caisse pour le commencer. Quand le 
Machault fut fait contrôleur général, comme il connaissait la 
niche, il prit les deux cent mille francs à titre d'emprunt pour 
le Roi, et ne les a jamais rendus. Cet immense hôpital est fait à 
deux fins : il peut, en temps de siège, fournir des magasins 
qui contiendront deux cent mille sacs de blé, et loger à l'aise 
quinze mille hommes; il est hors de portée des bombes. 

Retourné de là à l'intendance, je trouvai une marchande de 
dentelles, nommée Mme Chauvin, à qui j'achetai trois paires 
de manchettes pour dix louis. Nous revînmes dîner à Raismes, 
et nous admirâmes la belle inscription qui est au-dessus de la 
porte de l'église paroissiale de ce village ; M. de Cernay Ta 
bâtie et elle est jolie, quoique petite. Cette inscription, qui 
annonce le goût de son auteur, est conçue en ces termes : 

D. de Cernay me locat, 
Sancto Nicolao me dedicat. 

Elle est, comme on le voit, dans le genre de l'inscription du 
pont de Beaune. Le soir, nous fîmes une partie de quinze. 
M. de Puységur me promit de faire dessiner, dans l'église de 
Notre-Dame de Valenciennes, le beau morceau de la peste que 
je lui ai vanté; il emploiera pour cela un jeune peintre nommé 
Watteau, petit-fils du fameux peintre de ce nom qui était de 
Valenciennes. Ce peintre dessine bien et a fait, en parti- 
culier, un fort joli tableau représentant Mlle le Danois con- 
duite par son grand-père à Minerve, sous les auspices de la 
déesse de la Santé : ce petit tableau est dans le cabinet de 
M. de Cernay, à Raismes. 

Le 14, nous partîmes à quatre heures du matin pour Cam- 
brai. Il faut revenir prendre le grand chemin à la porte même 
de Valenciennes et tourner à droite. La première poste est à 
quatre grandes lieues, à Bouchain ; on voit, en passant, sur 
la droite, la petite ville de Denain et la plaine où se donna 
cette fameuse bataille qui sauva la France. Les terres sont 
belles et fertiles; plusieurs étaient couvertes de colza, plante 
dont la graine noire fournit de l'huile pour la marine. L'Escaut, 
qui serpente dans cette plaine, ne paraît là qu'un petit ruis- 



410 PIÈGES DIVERSES. 

seau; il se partage en deux bras à une petite distance de 
Valenciennes, après y être entré. Les charbons de terre sont 
chargés sur des bélandres (1) que porte le bras le plus proche 
des fosses, et que l'on a grossi en soutenant les eaux par des 
vannes, qui sont près du pont de bois conduisant à la ville. 
Cette écluse empêche que les bélandres ne puissent passer. 
Elles sont donc obligées de remonter pour gagner l'autre bras; 
de là, elles vont jusqu'à Ostende par les canaux. 

A Escandœuvres, à une [demi-lieue de Cambrai, M. l'arche- 
vêque trouva son carrosse et toute la cavalerie qui venait 
au-devant de lui. Les écoliers de la ville, habillés en grena- 
diers et avec des moustaches postiches, l'avaient précédée. 
Montés sur des chevaux, dont quelques-uns se culbutaient, 
ils laissaient leurs moustaches dans les boues. Les dragons 
vinrent aussi, ainsi que plusieurs carrosses des chanoines et 
des principaux de la ville. M. de Cambrai monta dans son 
carrosse et nous continuâmes la route dans celui du voyage. 
Le cortège du prélat avait le plus grand air. Douze coups de 
canon et toutes les cloches annoncèrent son entrée, et toutes 
les rues jusqu'à l'hôtel de ville, étaient bordées par le régi- 
ment de Navarre sous les armes. M. de Cambrai, descendu à 
l'hôtel de ville, y reçut les hommages du corps de ville et lui 
fit un petit discours très bien composé. 

De là, il se rendit à son palais où il reçut les échevins de la 
ville et entendit un très grand nombre de harangues. Nous 
dînâmes gaiement, n'ayant d'étrangers que le comte de 
Guines et son lieutenant-colonel. Sur les quatre heures après 
midi, la porte fut ouverte à tout le monde et le grand cabinet 
se remplit de tout ce qu'il y a de meilleure compagnie à 
Cambrai. La plupart des femmes y sont fort laides. Mme delà 
Porterie, femme du commandant, est fille de feu M.Lamouroux, 
trésorier général des États de Languedoc, et a sa mère avec 
elle. La seule jolie personne que j'aie aperçue, est Mme des 
Gaudières, femme du lieutenant de roi : elle a un très joli 
visage, une physionomie douce et fine, l'air de dix-huit ans 
quoiqu'elle en ait bien trente, et ni plus ni moins de coquet- 

(1) Petits bâtiments de transport, à fond plat, dont on se sert 
principalement sur les canaux et dans les rades. 



PIÈCES DIVERSES. 411 

terie que ce qui lui faut. Je fus très content d'elle, et elle me 
rendit plus odieuse encore cette insupportable Mme de Lage, 
fille de Mme de Nicolaï, qui disait d'elle: « Mon gendre n'est pas 
encore cocu, à ce que je crois ; mais cela ne tardera pas. » 

Elle se trompait, et j'aurais juré sur la mine du gendre et 
sur les yeux de sa femme, qu'il l'était depuis longtemps. 

A sept heures, nous assistâmes au feu d'artifice dont quelques 
rotations manquèrent. M. de Cambrai y mit le feu lui-même de 
la fenêtre de l'hôtel de ville. 

Avant de me coucher, je travaillai à un projet d'acte capi- 
tulaire destiné à fonder une messe pour le Roi à l'église de 
Cambrai, et j'écrivis jusqu'à minuit et demi, ce qui m'em- 
pêcha de bien digérer le léger souper que j'avais fait. Je con- 
tinuai le 15 au matin; M. de Cambrai, qui alla à neuf heures 
au chapitre, proposa et fit accepter cette fondation. 

Comme c'était la fête de saint Léopold, patron de l'arche- 
vêque, la musique de son chapitre lui donna, à sa messe et 
dans sa chapelle, un fort bon morceau que je n'entendis point. 
Je me rendis ensuite, avec lui, l'abbé Pluquet et l'abbé de Turtot, 
au séminaire. Il est formé des bâtiments qui appartenaient à 
la communauté des Jésuites, et séparé de ce qui était le collège. 
M. de Cambrai a obtenu des lettres patentes assurant à son 
séminaire cette partie de la dépouille des Jésuites. 

L'église appartient au séminaire, mais le collège en a l'usage. 
Elle est très belle. La voûte en est régulière, hardie et sou- 
tenue par deux rangs de colonnes rondes, auxquelles corres- 
pondent autant de pilastres de l'ordre corinthien adossés 
contre le mur. Entre ces pilastres sont de grands et fort 
beaux tableaux qui rappellent la vie et les miracles de Jésus- 
Christ. Je remarquai, dans la salle des exercices, un tableau 
dans lequel on voit un Jésuite communié par deux anges, 
dont l'un tient le calice et l'autre l'hostie. La Vierge est der- 
rière eux qui leur donne Tordre. Un autre tableau, dans le 
même lieu, représente l'Annonciation, et l'ange est habillé en 
dalmatique, avec une espèce de capuchon rabattu. 

Nous allâmes, de là, faire quelques visites, à M. le marquis 
de Wargnier, à M. de la Porterie, à M. le doyen, qui fut- le 
seul que nous trouvâmes et chez qui j'avais été causer la 
veille, après le feu d'artifice. Il est un peu mieux de sa chute 



412 PIÈCES DIVERSES. 

qu'il ne l'était au carême dernier, et marche un peu, mais 
presque toujours appuyé des deux mains sur les bourdons (1). 

Nous étions douze personnes à dfner. A trois heures, vinrent 
sept ou huit députés du chapitre, que M. l'archevêque harangua 
sur une difficulté qu'il soulevait relativement au bureau per- 
manent des États. Il prétendait que son député en était 
membre essentiel, sans avoir besoin de la mission des États 
généraux. On me fit rester, et je fus obligé de haranguer moi- 
même. Nous proposâmes un tempérament : c'est que ce député 
fût toujours du bureau, mais qu'il fût reconnu des Etats géné- 
raux, et ne fît aucunes fonctions qu'après avoir eu leur agré- 
ment, qu'ils ne pourraient cependant lui refuser. 

A cinq heures, le cabinet se remplit comme la veille ; je fis 
un brelan avec Mme des Gaudières, le vicomte de Berghes et 
deux autres. M. Taboureau arriva. La pluie fut très forte le 
reste du jour, et nous continuâmes, pendant la soirée, la 
poule au trictrac que nous avions commencée la veille. Nous 
apprîmes qu'un malheureux voiturier de Cambrai, loué par 
deux particuliers pour transporter des marbres, étant arrivé 
à Amiens avec ses conducteurs, avait été surpris de voir sa 
voiture arrêtée et ses conducteurs s'enfuir: le marbre était 
creux et plein de tabac de contrebande. Ce voiturier, quoique 
très innocent, a été mis en prison, où il est encore, et même 
condamné à de très fortes amendes. 

L'abbé de Biré, chanoine de Saint-Géry, était de notre 
poule. Il nous conta qu'un homme, en prison pour vol, s'étant 
étranglé lui-même, les juges du chapitre de Saint-Géry avaient 
imaginé qu'ils ne pouvaient lui faire son procès pendant les 
vacances., et que, pour attendre la rentrée, ils l'avaient salé. Il 
en a coûté deux cents livres de sel; après quoi ces officiers ont 
condamné le suicidé à être pendu par son cou pour vol, et par 
ses pieds, pour s'être tué. 

Le dimanche 16, M. de Cambrai assista à la grand'messe, 
et j'allai entendre celle de onze heures et demie, après laquelle 
le prélat me mena voir la parade du régiment de Navarre. J'en 
fus aussi émerveillé qu'à Compiègne. Nous dînâmes, ce jour- 

(1) Longs bâtons, surmontés d'un ornement en forme de pomme, 
dont se servent ordinairement les pèlerins dans leurs voyages. 



PIÈCES DIVERSES. 413 

là, chez M. le marquis de Wargnier, vieux et bossu, jouissant 
de 50,000 livres de rente, après en avoir mangé cinquante 
autres. Il est seigneur de Grèvecœur, et en cette qualité, châte- 
lain de Cambrai. Nous y fîmes grande et mauvaise chère. J'y 
jouai au whist avec Mme de la Porterie; elle est petite, mais 
assez aimable, et bonne femme. 

Le soir, il fallut passer la soirée chez M. de la Porterie, son 
mari, maréchal de camp, commandant de la place parce qu'il 
est à la tête de l'école d'équitation de dragons. Sa maison était 
illuminée en dehors. Il y eut, pendant tout le souper, la 
musique du régiment de Navarre. M. de Cambrai s'en alla à 
l'entrée du souper. Je ne me mis pas à table et je jouai au 
quinze avec le baron de Furnal, frère du prévôt du chapitre, 
et avec trois autres. Je mangeai un morceau au dessert et fis 
un brelan avec Mme de Nicolaï. Elle était arrivée avec son 
mari pour les États et était logée à Saint-Aubert. J'avais été 
la voir en sortant de chez M. de Wargnier, et j'assistai au 
compliment qui lui fut fait par le Corps du magistrat. 

Le lundi 17, je restai dans ma chambre toute la matinée, 
croyant qu'il n'était pas permis d'entrer aux États. Cepen- 
dant, tout le monde y entre avec les commissaires du Roi. 
M. l'archevêque adressa un discours aux États avant l'arrivée 
de ces commissaires, et à ceux-ci lorsqu'ils vinrent faire la 
demande. Ils y répondirent à merveille et on fut très content 
de la harangue de M. Taboureau. La place de l'archevêque 
est sous un dais dans le fauteuil du milieu ; il la cède et se 
met dans le fauteuil de droite quand les commissaires du roi 
paraissent : le commissaire d'épée prend la place du milieu. 
Son fauteuil et celui du prélat ont deux carreaux, celui de 
l'intendant n'a que le carreau du dos. 

Après les États, M. l'archevêque donna un très grand dîner 
à tout ce qui avait composé l'assemblée. J'allai faire des 
visites, l'après-midi, et je revins à l'archevêché sur les six 
heures. 

La vie de l'archevêché était assez uniforme: la journée était 
donnée aux affaires ; à six heures, tout le monde arrivait. Le 
prélat faisait la partie, et il y avait alors sept ou huit tables 
de jeu dans la salle. Le monde s'évadait à huit heures. On 
soupait avec dix ou douze personnes, point de femmes; on 



414 PIÈCES DIVERSES. 

jouait ensuite au trictrac, et le prélat était on ne saurait plus 
aimable dans ces soirées. 

Le mardi 18, chapitre dans lequel on arrêta que, pour 
témoigner au Roi sa reconnaissance, il serait célébré tous les 
ans, le jour de la naissance de Sa Majesté, une messe solen- 
nelle pour la prospérité de son règne et pour la conservation 
de sa personne. 

Le mercredi 19, M. Taboureau repartit à Valenciennes, et 
je dînai avec lui chez Mme des Gaudières. Il y avait eu vicariat 
à l'archevêché et l'abbé Pluquet n'avait pu être du dîner. On 
appelle vicariat une assemblée de tous les vicaires généraux, 
qui se tient deux fois la semaine, et dans laquelle se décident, 
à la pluralité des voix, toutes les affaires ; cette forme d'admi- 
nistration est très ancienne et la meilleure de toutes. 

Le jeudi, nous allâmes voir, au manège, les exercices d'équi- 
tation des dragons, dont j'avais vu, la veille, la théorie. Ce 
M. de la Porterie a peu d'esprit, mais il est enthousiaste des 
exercices de la cavalerie, et rien n'est mieux entendu que sa 
conduite à cet égard. J'entendis des dragons répondre à mer- 
veille sur tous les principes de Téquitation et même sur 
l'anatomie du cheval, dont ils démontraient l'ostéologie sur un 
squelette de cheval, monté par un squelette d'homme, où il ne 
manquait pas un cartilage. 

Les évolutions et les exercices me parurent au-dessus de 
tout ce que j'avais vu. J'allai de là, avec l'abbé Pluquet, 
visiter l'église de Saint-Sépulcre, magnifique monument bâti 
à la moderne, avec des pilastres d'ordre corinthien et une fort 
belle croisée. Elle est, comme presque toutes les églises de 
Cambrai, pavée de marbre. On remarque, dans la croisée, de 
grands tableaux qui imitent si parfaitement le relief que Ton 
s'y méprend. Ils sont l'ouvrage d'un Allemand, nommé Géraërt. 
Il avait ce talent au suprême degré; mais ses tableaux étaient 
bien ou mal dessinés, suivant qu'il copiait un bon ou un mau- 
vais ouvrage. Le seul de lui qui ait un beau dessin, est dans 
la sacristie et représente Jésus-Christ sur la croix. Le chapitre 
est superbe, de forme ovale, et surmonté d'une coupole 
hardie, tout à jour, dont la voûte n'est soutenue que par les 
barreaux de fer qui séparent les vitrages dont elle est en- 
tourée. La bibliothèque est belle et dans un vaisseau fort 



PIÈGES DIVERSES. 415 

élégamment orné. Cette abbaye appartient à des Bénédictins 
de l'ancienne observance. Je remarquai, dans le cloître, un 
vitrage où saint Benoît est peint fustigeant, à grands coups de 
bâton sur les épaules, un de ses moines. Le diable, chassé par 
ces coups, sort de dessous la jaquette du moine, où il s'était 
logé entre ses jambes. 

Le défaut de cette église, c'est que la base des pilastres est 
beaucoup trop haute pour le fût. 

Le vendredi, à huit heures du matin, nous partîmes en 
poste au Cateau-Cambrésis, qui est à cinq lieues, de deux 
mille quatre cents toises chacune, et où conduit la plus belle 
chaussée du monde. Ce pays est magnifique. On change de 
chevaux à Inchy, à trois lieues de Cambrai. M. l'archevêque 
ne voulait que se promener, et fut bien surpris de trouver le 
courrier de la poste qui lui apportait un bouquet à une demi- 
lieue d'Inchy. 

Il lui fit passer son chemin; mais au bout de quelque 
marche, nous vîmes arriver des hussards, en moustache et en 
habit rouge, se tenant ridiculement sur leurs chevaux et se 
servant de leurs pistolets et de leurs sabres en guise de fouet. 
Après eux vinrent des cavaliers en habit rouge, et toute 
l'infanterie, en habit gris, bordait le chemin. M. de Cam- 
brai, qui ne s'attendait pas à une réception, était en colère 
et ne pouvait se tenir de rire ; M. le comte de Guines faisait 
les meilleures plaisanteries du monde et nous étions extrê- 
mement gais. Le canon tira quand nous approchâmes, les 
cloches sonnèrent, et toutes les voix répétèrent : Vive Jtfon- 
seigneur! 

Nous vînmes descendre dans une petite maison qui a une 
assez grande cour, et qui est le seul logement que les évêques 
aient là. Dans la première pièce, une troupe de bergères : il 
fallut entendre le compliment. Le magistrat, composé de sept 
ou huit personnes en robe, dans l'autre pièce, fut brusqué et 
n'eut pas le temps de débiter sa harangue : on lui dit qu'il 
avait été convenu que la réception ne se ferait que l'année sui- 
vante. A ce moment, les bergères demandèrent à entrer 
pour chanter leurs chansons. L'abbé de Turtot était grondé, 
se défendait; l'abbé de Biré riait sous cape et gardait son 
sang-froid. Enfin, nous montâmes dans le vieux carrosse de 



416 PIÈCES DIVERSES. 

l'abbé de Saint-André pour aller nous promener. Toutes les 
cavalcades nous suivirent; il fallut faire fermer les portes 
de la ville pour nous promener en paix. Nous allâmes mar- 
quer la place où M. de Cambrai doit bâtir sa maison de cam- 
pagne, à mi-côfe, dominant à gauche la ville du Gâteau, et 
à droite, un fort beau vallon. Il aura derrière lui, mais envi- 
ron à six cents toises, une petite rivière dont il lui faudra 
amener les eaux. Nous poussâmes par delà cette rivière pour 
visiter les bois de l'archevêque ; ils sont très vastes et seront 
très beaux. Il existe, dans cette forêt, un ermitage, que nous 
trouvâmes fort puant, où trois ou quatre ermites montrent 
à lire à des enfants que les paysans leur envoient. En reve- 
nant, nous vîmes travailler à la chaussée qui continue celle 
par laquelle nous étions venus, et qui mènera jusqu'à Lan- 
drecies. 

Le Cateau est une petite ville fort bien bâtie et prodigieu- 
sement peuplée. Les rues y sont belles et propres, les églises 
jolies. Nous dînâmes à l'abbaye de Saint-André. L'abbé est un 
imbécile qui, déjà abruti par le vin, est devenu absolument 
stupide par une attaque d'apoplexie. Après une harangue fort 
plate, nous eûmes un immense dîner tout froid, avec d'excel- 
lent poisson mal accommodé. Toute la communauté dîna avec 
nous, hors les moines qui étaient aune petite table. Nous fûmes 
fort surpris de voir, après le service de l'entremets, reparaître 
un énorme service de rôti gras et maigre que l'on nous dit 
être le complément du dîner. On supprima cependant un 
quatrième servioe, parce qu'on jugea qu'il nous ennuierait. Au 
milieu du troisième était, entre deux serviettes, une pièce de 
vers français à la louange de l'archevêque. Je ne pus la lire 
parce que j'étouffais de rire. Après dîner, M. de Cambrai 
envoya chercher le premier magistrat pour adoucir un peu le 
chagrin qu'avait pu causer la réception du matin. 

Nous allâmes voir l'église qui est belle et claire; ensuite le 
collège, qui est dans la plus jolie situation du monde ; la cour 
est une espèce de terrasse donnant sur la campagne. Les corri- 
dors sont très propres; chaque pensionnaire a sapetite chambre 
bien blanche et bien nette. Il y eut, dans la salle des exercices 
où tous les pensionnaires étaient rangés en haie, une harangue 
et une pièce de vers déclamée. Nous montâmes là en carrosse 



PIÈCES DIVERSES. 417 

et nous partîmes, reconduits par les troupes ridicules qui nous 
fournirent bien des sujets de rire. 

M. de la Porterie et le lieutenant-colonel de Navarre qui 
étaient venus après nous, s'en revinrent en même temps. En 
arrivant, notre cocher pensa nous jeter dans un des fossés de 
Cambrai, bien que tous les habitants eussent mis des chan- 
delles sur leurs fenêtres pour nous éclairer. 

Le samedi 22, l'abbé Pluquet et moi allâmes faire nos 
visites d'adieu. Nous vîmes aux Capucins un magnifique 
tableau de Rubens, représentant la sépulture de Jésus- 
Christ. 

Le magistrat de Cambrai a décrété un soldat qui avait tué 
une femme. Celle-ci, dit-on, n'avait pas répondu lorsqu'il lui 
avait ordonné de se retirer. Ma malle était partie le jeudi 
précédent, aussi mon paquet fut bientôt prêt. Nous soupâmes 
gaiement; M. de Cambrai était enrhumé et avait mal à la tête 
du mauvais repas de la veille. Comme nous devions partir 
tard, nous jouâmes au quinze, après souper, M. de Guines, 
M. de Lénonchelles, le baron de Fumai, M. l'archevêque et moi. 
Nous continuâmes avec le vicomte de Berghes, quand M. l'ar- 
chevêque se fut retiré pour terminer ses paquets. A deux 
heures, nous nous mîmes en voiture. Nous étions à cinq 
heures à Péronne ; une messe nous attendait. Elle fut servie 
par le curé, qui s'appelle la Morlière, et qui a été de la licence 
de M. de Cambrai. Nous roupillâmes de notre mieux en voi- 
ture; mais, à Gournay, il nous fallut passer près de trois 
quarts d'heure à faire mettre un lien en fer à une roue dont 
la bande était cassée. On nous donna la plus belle chambre 
de l'auberge; autrefois, elle avait été meublée par M. de Saint- 
Albin, qui ne manquait jamais d'y coucher quand il allait à 
Cambrai. 

La première poste de Cambrai se nomme Bonavy : cela 
vient sans doute de bona vista. En allant, on voit, avant que 
d'y arriver, le clocher de Cambrai à gauche; mais, à Bonavy, 
on tourne tout droit et on l'a toujours vis-à-vis de soi, le 
chemin étant aligné sur le clocher. 

Malgré notre mésaventure, nous étions à une petite lieue 
au delà de Pont-Sainte-Maxence sur les dix heures et demie, 
lorsque l'essieu de notre voiture, mal raccommodé à Arras, 

27 



418 PIÈCES DIVERSES. 

cassa dans le même endroit où il avait été rompu. Il fallut, en 
enrageant, aller à pied jusqu'à Pont et humer le brouillard. 
Là, nous trouvâmes, dans une mauvaiseau berge, un cabriolet 
ouvert, où nous cahotâmes jusqu'à Senlis. Nous courûmes 
chercher des voitures, et un certain M. de Beauregard, officier 
retraité, qui a épousé une jeune femme de ce pays-là et y 
jouit de dix à douze mille livres de rente, nous prêta un 
diable (1) assez propre avec lequel nous allâmes jusqu'au 
Bourget. Heureusement, on s'aperçut, à la poste, que l'essieu 
était rompu et qu'il nous eût jeté par terre à une portée de 
fusil plus loin. Nous essayâmes d'abord un mauvais cabriolet 
peu solide, mais il en arriva un autre à la poste que nous 
prîmes. Enfin, nous atteignîmes l'Arsenal sur les sept heures; 
nous eussions pu y dîner sans tous nos accidents. Je soupai 
chez moi de très bon appétit, me couchai à dix heures, et 
dormis sans me retourner jusqu'à sept heures du matin. 



Renvoi de la page 161. — Extrait du journal de Moreau 
au sujet du mariage de Mme de Galliffet. 

C'est le vendredi 17 octobre 1766, que je me suis rendu à 
Paris chez Mme de Galliffet (2), d'après une invitation qu'elle 
m'avait fait faire la veille en m'envoyant un exprès. Elle m'a 
appris son mariage résolu avec le vicomte de Sarsfield (3). 
Le même jour, je vis le comte, frère aîné de celui-ci, et je le 
jugeai très difficile en affaires. Il s'agissait du projet de con- 
trat de mariage : il voulait faire une assurance d'une terre, 
pour lui et sa sœur, qui ne les engageât à rien. Il a réussi : 
Mme de Galliffet était fort occupée de son amour, peu des 
clauses de son contrat de mariage; mais je l'ai avertie et je 
n'ai rien à me reprocher. 

(1) Diable, espèce de calèche dans laquelle on peut se tenir debout. 

(2) Sur la fin du mois de décembre 1761, projet de mariage de 
Mme de Galliffet avec M. de Mouchy. (Journal de Moreau.) 

(3) 29 avril 1766, jour de Pâques. — Le vicomte de Sarsfield vient 
d'être fait inspecteur général de cavalerie. (Journal de Moreau.) 



PIÈCES DIVERSES. 419 

Je m'en retournai le samedi à Ville-d'Avray, et le dimanche 
je dînai à Versailles, chez M. le duc de la Vauguyon, revenu 
la veille de la noce de son fils avec Mlle de Pons. Mais, le 
mardi 21, j'allai à Paris dîner chez Mme de Galliffet, et l'après- 
midi nous eûmes, chez M. de Castries, une conférence avec 
M. le marquis de Lévis et le comte de Sarsfield pour convenir 
de quelque chose sur le contrat de mariage. Je fis régler que 
le mari et la femme seraient séparés de biens, et je ne pris 
certainement pas d'estime pour le comte de Sarsfield. Le 
mercredi, je retournai à Ville-d'Avray, après avoir expliqué 
au notaire ce qu'il avait à faire... 

Le lundi 27, nous eûmes chez le notaire des altercations 
avec M. de Sarsfield, le comte : il s'agissait de cette ridicule 
assurance dont il n'a pas voulu démordre. Mme de Galliffet, 
avertie, pensa écrire qu'elle n'en voulait point, fit sa lettre, la 
déchira ensuite, et prit le parti de ne la pas envoyer et de les 
laisser faire. Je soupai chez elle tête-à-tête. 

Le lendemain 28, son mariage se fit à midi, dans la chapelle 
de l'hôtel de Castries : nous dînâmes chez elle avec Mme de 
Tavannes. Cette journée me parut fort ennuyeuse, et je ne sortis 
que pour faire quelques visites et aller chez La Pipe, fameux 
jardinier, lui demander des oignons de fleurs qu'il m'apporta 
le mercredi 29. 

Le souper de noce se fit chez M. de Castries, et la mariée 
me donna son portrait en pastel que j'emportai dans mon 
carrosse. 



Renvoi de la page 176. — Voyage à Verderonne et visites 
aux châteaux de Fitz- James et de Liancourt. 

Mardi, 11 août 1767. — Mme d'Andlau, le jour de mon 
arrivée à Verderonne, était partie pour Paris, où elle a tenu 
compagnie à M. de Polastron qui se croyait mort et qui était 
réellement assez malade. Pendant son absence, nous avons 
fait partie d'aller nous promener à Liancourt sur des ânes. 
Cette promenade a été fort gaie. Nous y avons trouvé Mme de 



420 PIÈCES DIVERSES. 

Valentinois, M. de la Vaupalière et M. l'évêque d'Orléans, 
qui étaient venus s'y promener pendant le séjour du Roi à 
Chantilly. Le salon de Liancourt m'a paru très beau. J'ai 
admiré, dans le parc, un bassin en coupe de marbre, de plus 
de dix pieds de diamètre, fait d'une seule pièce, élevé sur un 
pied et admirablement sculpté : c'est une antique. 

Mme d'Andlau est revenue le vendredi 14... 

Le mardi 18, Mme et Mlle de Monteclair sont arrivées à Ver- 
deronne. La mère est une assez grande femme, maigre et 
sèche, toujours en mouvement, bonne et serviable amie, 
mais qui n'a pas beaucoup d'esprit, et à qui, du temps qu'elle 
se croyait jolie, il est resté un ricanement perpétuel et insup- 
portable. Sa fille est graftde et laide, mais a encore plus de 
mauvaise grâce que de laideur. Elle a reçu une assez bonne 
éducation quant aux arts : elle dessine et joue du violon. Le 
reste de son éducation a été assez négligé. Elle paraît beau- 
coup aimer Mme de Polignac, sa cousine. Elle a ajouté, à notre 
société, le plaisir de joindre un violon aux deux excellentes 
harpes des deux cousines, qui ont chanté et exécuté des duos 
charmants. 

Le temps s'est passé, de ma part, à travailler et à écrire le 
plus que j'ai pu. Nous avons beaucoup joué aux échecs et 
quelquefois au whist. 

Le jeudi 20, le comte Jules (1) a été à Compiègne, et est 
revenu le lendemain dîner à Verderonne avec Mme la duchesse 
de Villequier, bonne et aimable femme, la douceur et l'hon- 
nêteté mômes. 

Le lundi 24, nous avons été, avec Mme et Mlle de Monteclair, 
voir le château de Fi tz -James qui est à deux portées de fusil 
de Clermont, sur le grand chemin, dans la position la plus 
agréable : le parc est entouré d'un côte de canaux, et de l'autre, 
de la rivière. Vis-à-vis du pavillon de la gauche est une allée 
très longue, nommée l'allée du Grand Canal, ayant, à gauche, 
le canal dans toute sa longueur, et, adroite, un parc extrême- 
ment bien percé, dont on voit successivement les routes avec 
leurs belles distributions. Le grand canal est coupé par un 
autre, qui vient s'y rendre par une décharge arrêtée par des 

(4) Le comte Jules de Polignac. 



PIÈCES DIVERSES. 421 

vannes, et à la tête duquel est une magnifique cascade. Nous 
rencontrâmes, le long des canaux qui bordent le parc en tour- 
nant, M. Gibert et M. Castoul; ce dernier est provençal, élu à 
Clermont et médecin. Ils nous firent promener partout. 
Mme de Honteclair n'était pas fâchée que l'on pût apprendre 
au duc de Fitz-James, dont le fils est à marier, que Mlle de 
Monteclair était une héritière de douze cent mille francs. Le 
château est régulier, quoique' ancien, bien situé pour la vue. 
J'ai été faire une visite au duc de Fitz-James qui m'a très bien 
reçu et a fait offrir aux dames des rafraîchissements. Nous 
sommes arrivés à Verderonne sur les deux heures. Ce château 
de Fitz-James se nommait autrefois Wartly, et appartenait à 
un M. de la Ferté qui fut obligé de disparaître pour un duel. 
Il fut plusieurs années dans ce château sans se montrer. Un de 
ses amis, sachant que Louis XIV l'avait aimé, crut bien faire 
de parler de lui en sa présence et de lui dire : t Enfin, ce pau- 
vre la Ferté est bien triste et bien ennuyé dans son château. » 
Louis XIV ne dit rien. L'ami de la Ferté revint plusieurs fois 
à la charge sans que le Roi parût l'entendre. Enfin, comme il 
répétait toujours le même propos, ce prince lui dit : « Je 
vous entends, je vois bien que vous voulez que je le fasse arrêter; » 
et il en donna l'ordre. La Ferté prévenu partit sur-le-champ, 
et dans la suite vendit son château au maréchal de B..., qui 
fit changer, par lettres patentes, le nom de Wartly en celui de 
Fitz-James. 

Le 26, Mme et Mlle de Monteclair sont parties et ont emmené 
M. d'Andlau. 

Le lendemain, ma femme a fait bien des emplettes de toile 
et de mousseline, et, le samedi 29, nous sommes partis après 
avoir envoyé nos malles le vendredi, par la voiture de Creil. 
Nous avons pris la poste jusqu'à Chantilly, et nous sommes 
venus avec nos chevaux chez Mme Loyseau, qui finissait 
son dîner quand nous y sommes arrivés. Nous sommes restés 
à Saint-Brice jusqu'au lundi, l'après-midi, 31 août. Le 
dimanche 30, nous avons été voir la maison de campagne de 
Duvaudier : c'est le château de Groslay que Dangy (1) lui prête 
et où il chasse tout le temps qu'il y est. La situation du salon 

(1) Dangy, fermier général. 



422 PIÈCES DIVERSES. 

est agréable; du reste, il est assez petit et les jardins sont mal 
cultivés. 

(Extraits du journal de Moreau.) 



Renvoi de la page 250. — Extraits du journal de Moreau 
sur le chancelier de Maupeou. 

Dimanche de Pâques, 31 mars 1771. — M. de Sartine est en 
butte à la haine de M. le chancelier, qui l'accuse de ne point 
veiller assez sur les écrits que l'on publie contre lui. M. Lenoir, 
ami du lieutenant de police, partage cette espèce de disgrâce. 
Il m'a conté que M. de Sartine ayant voulu se justifier, et 
ayant obtenu pour cela un rendez-vous de M. le chancelier, 
celui-ci ne lui avait pas laissé le temps de parler, l'avait pris 
sous le menton et lui avait dit : < Eht fi donc, mon ami, tu es 
fou ; je t'estime et sais tout ce que tu vaux; compte sur moi comme 
sur ton ami. > 

Il est cependant vrai que le Roi a mal reçu M. de Sartine et 
qu'on travaille à lui donner un successeur. La confiance du 
public l'a retenu en place. 

Lundi, i« avril. — J'ai appris du procureur général que 
l'évêque d'Orléans était arrivé au Mans le samedi 23, pour 
dîner. Il a été descendre chez l'évêque, son ami; les moines 
sont venus le saluer. Il les a priés de lui faire arranger une 
chambre et des logements pour ses gens, car il n'a point de 
palais abbatial. Le soir, il a fait collation dans sa chambre. 

Des gens qui se disent très instruits de sa disgrâce, la content 
de cette manière : Madame Victoire l'envoya chercher pour lui 
faire une recommandation. Il ne put lui accorder ce qu'elle 
demanda. Elle insista et il prit de l'humeur. Il en avait lors- 
qu'elle le mit sur le chapitre des affaires publiques et il se 
déchaîna contre le chancelier. Deux heures après, celui-ci 
arrive, se fait annoncer et vient demander à Madame Victoire 
à se justifier sur les imputations de l'évêque. Il le fait de 
manière à effrayer la princesse sur la témérité de M. d'Orléans. 
Elle demeure interdite. Le chancelier lui déclare qu'il va de ce 



PIÈCES DIVERSES. 423 

pas se plaindre au Roi. Madame fit avertir sur-le-champ le 
pauvre prélat, mais le coup était déjà porté. 



Renvoi de la page 289. — Extrait des registres du parlement 
de Provence. 

Du 19 octobre 1771, les chambres assemblées,, la Cour, 

Après avoir ouï le discours prononcé par M. le conseiller 
Moreau pour prendre congé d'elle et recevoir ses ordres, et 
s'être fait représenter l'arrêté de la Cour des Comptes, aides 
et finances du 7 décembre 1763, a arrêté que ledit sieur 
conseiller Moreau est remercié des soins qu'il a pris jusqu'ici, 
et qu'il est invité par elle, de conserver et accepter même de 
nouveau le titre et les engagements de son député perpétuel, 
pour traiter et suivre, auprès du Roi et des ministres de Sa 
Majesté, toutes les affaires qui peuvent intéresser le Parlement; 

A arrêté pareillement, que la gratification qu'elle lui faisait 
annuellement, sera et demeurera continuée pour le dédom- 
mager des dépenses occasionnées par ladite députation, et 
qu'à cet effet, Frégier, caissier de la compagnie, continuera 
de lui envoyer annuellement la somme de 2,400 livres qu'il 
est autorisé à prendre sur les deniers qui entrent dans sa 
caisse; 

A arrêté de plus, que ledit sieur conseiller Moreau est irré- 
vocablement et pour toujours dispensé dé la résidence de la 
ville d'Aix, et qu'à cet effet il jouira, quoique absent, de tous 
les gages et émoluments attachés à son office et aux fonctions 
qu'il exige, étant réputé présent par la compagnie, laquelle 
a toujours reconnu et reconnaît les services qu'il lui a rendus, 
et ceux qu'il lui rendra par la suite, voulant, ladite Cour, lui 
faciliter en même temps les moyens de remplir avec assiduité 
auprès de M. le comte de Provence- et dans son conseil, les 
fonctions de son office de premier conseiller, et de procurer au 
Parlement la protection d'un prince protecteur né de cette 
province. S'en rapportant au surplus, ladite Cour, au zèle, à 
la fidélité et à l'attachement dont ledit sieur conseiller Moreau 



424 PIÈCES DIVERSES. 

lui a donné les preuves les plus certaines et les témoignages 
les plus authentiques. Signé : Albertas. Collationné, Regi- 
baud. 



Renvoi de la page 333. — Note sur Mlle Sainval extraite 
du journal de Moreau. 

Je soupai chez Mlle Dubois avec Barbon et Mlle Sainval, 
excellente actrice que j'avais envie de voir déclamer. Je lui 
trouvai le même talent que je lui avais aperçu à son début. Il 
est étonnant que Mlle Durancy balance les suffrages. Il est vrai 
que celle-ci est protégée par Mlle Clairon et ses amis qui font 
tout ce qu'ils peuvent pour étouffer les talents de la Sainval. 
Celle-ci même a eu un mauvais succès : le maréchal de Riche- 
lieu voulant la voir jouer avant que de partir pour Bordeaux, 
elle ne put le refuser, joua le neuvième jour de sa couche, se 
trouva mal sur le théâtre et manqua de voix. (Dimanche, 
14 décembre 1766.) 



Autre note relative à la Comédie-Française. 

S novembre 1754. — Il y a eu, à Fontainebleau, une grande 
querelle entre les gentilshommes de la Chambre et les capitaines 
des gardes du corps au sujet des loges de la Comédie, les uns 
et les autres prétendant que l'on devait s'adresser à eux pour 
y avoir place. Les capitaines des gardes avaient même fait 
mettre des cadenas aux portes des loges. M. de Luxembourg 
les a fait casser; le Roi en a été informé et l'a approuvé. 

(Journal de Moreau.) 



PIECES DIVERSES. 425 



Appréciations qu'on rencontre dans le journal de Moreau {qui 
avait une loge à la Comédie-Française) sur quelques acteurs, 
actrices, pièces, etc. 

Nous avons été au Barbier de Séville, comédie de Beaumar- 
chais, qui m'a fait le plus grand plaisir. Cette pièce fut donnée, 
jeudi dernier 23, en cinq actes, et échoua. Elle fut presque 
sifflée et on crut qu'elle ne reparaîtrait pas. Il en a retranché 
beaucoup de choses inutiles et indécentes ; il la remit en quatre 
actes, et dimanche dernier elle fut si bien aux nues, que les 
quatre premières scènes de la petite pièce se passèrent sans 
qu'on entendît les acteurs, tant on criait avec force l'auteur. 
— Elle est effectivement pleine de gaieté et de situations vrai- 
ment comiques. (Mardi, 28 février 1775.) 

J'ai été à la Comédie, on jouait Œdipe, et j'ai été extrême- 
ment content d'un nouvel acteur nommé Larive, élève de 
Mlle Clairon. (Mercredi, 3 mai 1775.) 

On donnait Mahomet de Voltaire; cette pièce est horrible à 
voir. Larive y a joué très bien. (15 mai 1775.) i 

Larive, qui faisait Oreste dans Electre, a joué les fureurs avec 
un mouvement si terrible que, la pièce finie, il est tombé dans 
un fauteuil et a été très longtemps sans pouvoir se relever. 
(24 juin 1775.) 

Ma loge étant pleine de dames, j'ai vu Tancrède des coulisses 
où Mlle Sain val m'avait placé. J'étais à côté de Le Kain qui 
m'a dit que, malgré les efforts qu'il avait faits à Fontainebleau 
pour mettre en valeur Menchikoff de la Harpe, il ne conseillait 
pas à l'auteur de donner cette pièce à Paris. (15 novembre 1775.) 

Entre les deux pièces, je suis allé voir Mlle Sain val qui sort 
d'une grosse fluxion de poitrine. Elle m'a paru éteinte et je 
crains fort qu'elle ne puisse remonter sur le théâtre. (5 décem- 
bre 1775.) 



426 PIÈGES DIVERSES. 

Allé à la Comédie. On donnait Iphy génie. Mlle Vadé, nouvelle 
actrice, jouait le rôle d'Iphygénie et a joué très juste. (2 mars 
1776.) 

Vu Brutus de Voltaire. U était joué par un nouvel acteur 
qui grassaie et nous a paru faire beaucoup de contorsions et 
de grimaces ; on le nomme Beaumanoir. (10 juin 1776.) 

Mlle Sainval, la cadette, grassaie un peu, mais joue bien. 
(Juillet 1776.) 

D'autre part, voici ce que Moreau raconte en 4774 sur 
Beaumarchais : 

Mardi gras, 15 février 1774. — Le quatrième mémoire de 
Beaumarchais fait un bruit extraordinaire. Il fut distribué 
lundi, à la porte du bal de l'Opéra, à huit heures et demie du 
matin, et il en fut vendu près de deux mille à 48 sous. C'est une 
farce que ce mémoire ; la licence y est portée à son dernier 
période. 

Vendredi^ 18 février. — Ce fou de Beaumarchais a été, son 
bonnet de nuit dans sa poche, retenir sa chambre à la Con- 
ciergerie. 

Samedi^ 19 février. — M. d'Artagnan nous a conté chez 
Mme de Montmorency, que ce don Cabijo, que Beaumarchais 
avait fait destituer en Espagne, en 1764, était alors notre 
espion dans les bureaux de Madrid, et que c'était la raison 
pour laquelle M. d'Ossun était si empêché de renvoyer Beau- 
marchais. 

Mardis 22 février. — On a commencé hier le rapport du 
procès de M. de Beaumarchais. 

Samedi^ 26 février. — On a aujourd'hui jugé Beaumarchais, 
mais je n'ai pu savoir l'arrêt avant que de partir. La dame 
Goëzman a été condamnée au blâme ainsi que Beaumarchais; 
M. de Goëzman, hors de cour ; Bertrand etLejay, admonestés; 
les mémoires de Beaumarchais, brûlés par la main du bourreau 
comme scandaleux, calomnieux, et libelles diffamatoires; 
défense à Ader et à Bidaut, avocats, d'en signer de pareils à 
l'avenir; sur la plainte contre M. de Nicolaï, néant; l'arrêt 
affiché. 



PIÈCES DIVERSES. 427 

On a remis à un autre jour le jugement du procès sur le 
faux extrait de baptême ; Goëzman est perdu et donnera sa 
démission. Le duc de Noailles prétend que l'on a donné au 
président de Nicolaï 25,000 livres de rente viagère. Le contrô- 
leur général, à qui j'en ai parlé, nie la quotité de la somme, 
mais m'a laissé entendre qu'il avait obtenu quelque chose. 

Jeudi, 3 mars, — M. le duc de Villequier m'a assuré que 
l'on avait ordonné un sursis à l'exécution de l'arrêt contre 
Beaumarchais. 

Dimanche, 19 mars. — Nous avons été à la Comédie. Nous 
comptions voir Eugénie, mais la police avait défendu de la 
jouer, et ce n'était pas sans motif : hier , à la représentation 
de Crispin rival de son maître, il y avait eu fracas d'applaudis- 
sements sur les plus légères analogies avec l'affaire de 
Goëzman. 

Jeudi, 17. — M. Goëzman a été jugé; on avait fait l'impos- 
sible pour lui faire donner sa démission qu'il a refusée. Il a 
été condamné au blâme et à l'amende ; il a été déclaré inca- 
pable de posséder aucune charge et on a ordonné la correction 
du registre de baptême. 



INDEX ALPHABÉTIQUE 

DES NOMS DES PERSONNES CONTENUS DANS LE TEXTE 
DE CE VOLUME 



Adélaïde (Madame), 224, 229, 232, 
329, 339, 340, 342, 347, 354, 363, 
373, 379, 380, 382, 383, 384. 
Agubsseau (d*), 6, 13 à 20, 25, 29, 32, 

38, 52, 126, 127, 213. 
Aiguilles (d*), 139. 
Aiguillon (d*), 214, 217, 218, 238, 
239, 254, 258, 260, 286, 291, 307, 
319, 320, 322, 323, 325, 327, 338, 
349, 353, 354, 358. 360, 361, 364, 
369, 373, 378, 386. 
Albert (d*), 288. 

Albertas (d'), 121, 138,167,200, 204, 
205, 213, 238, 247 à 249, 253, 255, 
256, 258, 259, 261, 262, 265, 267 à 
270, 272 a 274, 279, 280, 282 à 284, 
287 à 289, 303 à 306. 
Amécourt (d*), 121. 
Andlau(d'), 31, 49, 72, 81, 89, 90, 

165, 170, 175, 176, 205. 
Antigny (d'), 22, 26, 92, 95, 96, 99, 

101. 
Aremberg (d*), 203/ 
Armagnac (d'), 209 à 211, 359, 362, 

364, 380, 382, 383, 384. 
Armentieres (d'), 350. 
Arnauld, 56. 
Arthez (d'), 149. 
Artois (d'), 42, 331, 342, 362, 365, 

378. 
Aubeterre (d'), 22, 243. 
Aumont (p*), 347. 
Auriac (Castanier (d'), 45, 90. 
Autun (évoque d'), 97, 98, 103, 105, 

106, 107. 
Avaray (d'), 355. 
Ayen (d'), 25, 26, 82, 348, 352, 354. 



Bâillon, 31. 

Barry (du), 232, 236, 345 à 347, 349, 
350, 352 à 354, 358, 363, 365, 370 
à 378. 

Bastard (de), 74, 75, 254, 274. 

Batteux (le), 54. 

Baudouin, 164. 

Beau (le), 48. 

Beaujeu (abbé de), 22. 

Beaujon, 370. 

Beaumont-Lestours (de), 170. 

Beauvais, 37. 

Beauvau (de), 150, 365. 

Becurt, 366. 

Bel (le), 365. 

Belle-Isle (de), 59, 67. 

Bériville, 28. 

Bernard, 38 a 42, 351. 

Bernis (de), 66. 

Berryer, 124, 126. 
Bersu, 173, 174. 

Bertin, 18, 78, 80, 110, 112, 118, 120, 
121, 124 à 131, 132 à 136, 144, 151, 
152, 155, 164, 182, 188, 204, 214, 
217, 239, 241, 306, 307, 319, 338. 
356, 358, 359, 361, 367, 370, 386. 
Biêvre (de), 333. 
Biron (de), 74, 239. 
Blangmesnil (de), 43, 45, 51. 
Blin, 37. 

Bonnairb (de), 377. 
Bonneterie (Savoureux de la), 164, 

• 177. 

Borde (de la), 87, 346, 365. 
Bordeu, 346, 348. 
Bouille (de), 167. 
Bouillon (de), 350. 



430 



INDEX ALPHABÉTIQUE. 



Boulainvillisrs (de), 168, 169. 
Boulogne (de), 67. 
Bourbon-Busset (oe), 27. 

BOURNONYILLE (DE), 56. 

Bouquet, 176, 177. 

Boynes (Bourgeois de), 53, 7#; 186, 

127,245, 250, 253, 254, 258, 316, 

319, 385. 
Braddock, 62. 
Bragelogne (de), 211. 
Bret (le), 25. 
Breteuil (de), 354. 
Briffault, 365. 
Brionne (de), 37. 
Brisard, 333, 345. 
Brissac (de), 39, 66, 379. 
Brotier, 361. 

Broglie (de), 335, 336, 348, 350. 
Brou (de), 124. 
Brun (le), 193,299, 315, 319. 
Bussy (de), 98. 



Galonné (de), 97, 106, 159, 160 à 162- 
Cambrai (archevêque de), 441 à 142* 

161, 164, 179, 181 à 183, 193, 202, 

204, 244, 249, 291 à 294, 296, 297. 
Camp an, 317, 318. 
Camus, 106. 

Carignan (de), 167, 288. 
Castellane (de), 101. 
Castillon (de), 280, 281, 303. 
Caylus (de), 29, 30. 
Chabannes (de), 38, 93, 97, 141. 
Chabot (de), 365. 
Chalais (de), 93, 103. 
Chalotais (de la), 159. 
Chamkort, 356. 
Chamillard (abbé de), 308. 
Chamousset (de), 37. 
Champlatreux (de), 39. 
Chartres (évoque de), 348. 
Chastellux (de), 15, 16, 19 à 35, 38) 

41, 42, 57, 95, 127, 307 a 309, 380. 
Château-Thierry (de), 112. 
Chateauroux (de), 31. 
Chatelet (du), 24, 82, 95, 99 à 101, 

142, 241. 
Chaulnes (de), 225, 324. 
Chaumeix, 54. 

Chauvelin (de), 41, 241, 350. 
Chevigné (de), 210,211. 



Chimay (de), 105. 

Choiseul (de), 53, 67, 74 à 77, 8fc 
83. 85 à 89, 95, 97, 117 à 119, 129, 
134, 139 à 142, 144, 146 à 148, 151 
à 156, 162, 164, 179 à 188, 193 à 4%, 
202, 204, 214 à 216, 233, 236 à 245, 
259, 267, 293, 306, 348, 350, 387. 

Ghouzy (de), 228. 

Cicê (de), 30. 

Civrac (de), 28. 

Clédat (de), 291, 386. 

Clément (abbé), 229, 230.1 

Clermont-Tonnbrre (de), 27. 

Clotilde (Madame), 342. 

Coffin, 5, 6. 

Coigny(de), 91,351. 

Colomb at, 6. 

Comarain (de), 95, 96. 

Côme, 113. 

Condamine (de la), 328. 

Condé (prince de), 244, 381 ,383 à 385. 

Condorcet, 30. 

Conti (de), 169. 

Cossé (de), 40. 

Coste, 35. 

Coste (de la), 38. 

Coubert (de), 38, 40. 

Coblange (de), 30, 31, 71, 72, 81, 91, 
138, 166, 254. 

Courtomer (de), 38. 

Crenay (de), 373, 378. 

Crevier, 5. 

Cromot, 132 à 135, 142, 143, 162, 
182, 183, 216. 

Cromwell, 171. 

Croust, 113. 

Crussol (de), 168. 



Damas (de), 142. 

Dangeul (de), 300, 301. 

Dauphin (Mgr le), 53, 122, 123, 136, 
137, 139, 144, 146 à 152, 155 à 158, 
162, 164, 177 à 179, 188, 215, 218, 
224, 299, 312, 317 à 319, 321 à 327, 
329, 337, 338, 347, 349, 352, 354, 
355, 360, 362, 363, 367, 371, 373, 
377, 385. 

Daophine (Madame la), 214, 219 à 223, 
225, 230, 231 à233,235,290, 312, 31$ 
à 318, 327, 329, 330, 334, 335, 338, 
347,353à355, 360, 363, 373,377,378. 



INDEX ALPHABÉTIQUE. 



431 



Desgrigny, 31. % 

Desmarais, 113. 

Desnoyers, 112. 

Dozzi, 266. 

Dupré, 25. 

Durport (de), 328, 329, 355, 379, 380 

à 383. 
Duras (de), 342, 356. 
Duretal (de), 377. 
Duval, 86. 



Embrun (archevêque d'), 172. 
Empereur (Joseph II), 335. 
Estissac (d*), 367, 378. 
Etiolles (Lenormand d'), 372. 
Eu (comte d'), 247, 385. 



Faudoas (de), 168. 
Ferès, 313, 314. 
Fitz-James (de), 66, 123, 146. 
Fleury (Joly de), 52, 65. 
Fontaines (Giot des), 166. 
Fontette (de), 374 à 376. 

FORCALQUIER (DE), 378. 

Foucher (abbé), 15, 19, 20, 22, 23, 

25. 
Fresnes (de), 14, 28, 32. 
Fronsac (de), 351, 352. 



Gallippet (de), 11, 112, 161, 297. 

Gaudin, 87, 180. 

Gerbier, 161. 

Gergy (de), 42. 

Gérin (de), 269, 272. 

Giac (de), 205, 376, 381. 

Gisors (de), 39. 

Gluck, 334. 

Gontaut (de), 363. 

Gouppier (de), 27. 

Gramont (Caulet de) , 6. 

Gramont (de), 62, 70, 74 à 77, 82 à 
89, 92, 105, 141, 142, 161, 164, 179 
à 181, 202, 236 à 242, 244, 259, 292, 
294 à 297, 365, 378. 

Grippet, 111, 113. 

Guitaut (de), 27. 



Harpe (de la), 328. 
Harville (d'), 378. 
Hénault, 177, 337. 
Hocqwmit, 40. 
HÔPITAL (de l'), 320. 
Houssaye (de la), 38, 42. 
Hunaut(de), 81, 91. 



Imbert, 366. 

Impératrice d'Allemagne (Marie- 
Thérèse d'Autriche), 218, 224, 263, 
334. 



Joannis (de), 281. 
Jumonville (de), 58. 



Lamballe (de), 210. 

Lamoignon (de), 38, 67, 124 à 127, 

190. 
Langeac (de), 375, 376. 
Languet, 29, 42, 48. 

LAN8BERG, 366. 

Larrivée, 334, 335. 

Lastic (de), 100. 

Lau d'Allemand (du), 72, 355. 

Laujon, 381. 

Launay (Lacôme de), 115. 

Lauraguay (de), 297 à 299. 

Laval (de), 106, 107, 313, 333, 373. 

Laverdy (de), 128,132 à 138, 142, 143, 

161, 182, 183, 185 à 188, 216, 371. 
Lavitte (de), 37, 344. 
Ledroit, 27, 301, 302, 305. 
Légal (de), 9 a 11. 
Lemonnier, 346. 
Lemoyne, 262, 263, 290. 
Lenpant (de), 167, 287. 
Lenoir, 194, 258, 260, 262, 266, 271, 

274 à 281, 283, 284, 287, 291 , 302 à 

306, 309 à 311. 

LÉPAGNOL, 7. 

Lequeuil , 333, 344. 
Lequeux, 86. 
Lesparre (de), 105. 
Lévis (de) , 298. 
Lévy, 66. 



432 



INDEX ALPHABÉTIQUE. 



Ligier, 38, 42. 

Linant, 24. 

Livet, 261. 

Lorry, 345. 

Louise (Mme), 353, 358. 

Louvigny, 295, 296. 

Lude (de), 7. 

Lusac (Elias db), 343. 

Lutnes (de), 106, 207. 



Machault (de), 133. 

Maillt (de), 31, 104, 105, 336, 337. 

Maintenon (de), 55. 

Maire (le), 115. 

Malesherbes (de), 44, 45, 51, 53, 79, 
90, 102, 127. 

Marchand, 94. 

Marquet, 97. 

Martinière (de la), 357. 

Marville (de), 124, 159. 

Masse, 11. 

Masseley, 28. 

Maudoux (abbé), 356, 357. 

Maupeou (de), 46, 48, 49 , 66, 124, 
138, 190, 193, 197 à 199, 215, 216, 
237,238, 240, 244 à 260, 268, 270, 
273, 289, 291 , 299, 306, 307 , 313 à 
316, 318, 319, 327, 373, 385, 387. 

Maupinot (de), 289. 

Maurepas (de), 341. 

Mauron (de), 9. 

Mauroy, 361, 362. 

Maynon d'Invau, 187, 188, 195, 196, 
215, 216. 

Mazenod (de), 122, 123. 

Me aux (évoque de), 379. 

Ménars (de), 100, 103. 

Mésenguy, 5. 

Messy, 98. 

Mirabeau, 106. 

Mirepoix (de), 58, 140. 

Misery(de), 318. 

Mole, 38, 40, 66, 125, 333. 

Monaco (de), 245. 

Monclar (de), 119, 120, 137 à 139, 
186, 188, 193 à 198, 200 à 202, 204, 
205, 213, 215, 216, 250 à 2a3, 256 
à 258, 265, 268, 279, 230, 281, 303, 
305. 

MONRABLE (DE), 372. 

Montagnac (abbé de), 366. 



Montcrip, 108, 233. 
Montbil (de), 365. 
Montesquiou (de), 101, 298, 338. 
Monteynard (de), 260, 266, 370. 
Montmorency (de), 101, 102, 105, 

107, 154, 170, 368, 373, 386. 
Montmorin (de), 324 à 327, 337, 338, 

348, 360. 
Montulb (de), 248. 
Monvel, 333, 344. 

Moreau, 2 à 4, 6, 7, 9, 15, 20, 43, 46, 
47, 172, 175, 200, 209, 291, 308, 
309, 332, 336, 345, 364, 386. 

Mothb (Dubois de la), 40. 

Moutard, 342. 

Muy(du), 361. 

N 

Narbonne (de), 229, 239, 341, 373, 
380, 383. 

Neuville (de), 111, 113. 

Nibles (de), 205. 

Nivernais (de), 39, 361. 

Noailles (de), 34, 39, 40, 55 à 59, 
61, 62, 66 à 70, 74, 75, 80, 83 à 88, 
132, 140, 178, 181, 206 à 208, 210, 
214, 218 à 222, 225, 229 à 233, 262, 
263, 290, 295, 306, 307, 312, 324, 
326, 327, 329, 334, 338, 345, 348, 

349, 355, 359, 363, 365, 374, 379, 
380, 381. 

Nollent (de), 25. 



O'Lavery, 173, 174. 

O'Neill, 170, 171. 

Orléans (d'), 35, 169, 170, 234, 356, 

358, 362, 374. 
Ossun (d'), 105, 295, 296. 



Pange (de), 370. 

Paqueret, 44. 

Paris (archevêque de), 114 à 117, 

146, 157, 219, 229, 347, 353, 355, 

360, 366. 
Paris (de), 7, 8, 30, 211. 
Pascal, 56. 
Pécoil, 39. 
Penthièvre (de), 18, 210, 356. 



INDEX ALPHABÉTIQUE. 



433 



Périgord (de), 68, 82, 93 à 95, 101, 
103 & 105, 107, 140, 142, 144, 145, 
151, 228, 271, 289, 292, 294, 307, 
336, 337, 358, 380, 383. 

Perron (du), 314, 338. 

Pétigny, 197 à 200. 

Phélipeaux, 9. 

Pile (de), 269. 

Plélo (de), 9. 

Plessis-Bellière (de), 174. 

Plimont (de), 14. 

Plunkett, 35. 

Poitevin, 5. 

Poix (de), 355, 365. 

Polastron (de), 31, 71, 82. 

Polignac (de), 105, 340, 359, 365. 

Pomme, 200, 201. 

Pompadour (de), US, 124, 126, 236, 
350, 372. 

Ponce (la), 183. 

Pons (de), 40. 

Pontchartrain (de), 371, 372. 

PraslIn (de), 88, 89, 129, 146, 152, 
154. 

Preville, 333. 

Provence (comte de), 227, 232 à 236, 

299 à 301, 313, 314, 333, 339, 340 à 

342, 345, 348, 355, 362, 374, 384. 

Pucelle (abbé), 211. 



Qubsnel (abbé), 19,244. 
R 

Radonvilliers (abbé de), 219, 230, 

338. 
Raucourt, 333. 
Real, 9 à 12. 
RÉGINA (de), 276. 
Richelieu (de), 103, 213, 214, 254, 

286,347. 
Rieux (de), 38. 

ROBERT, 9. 

Roche-Aymond (cardinal de la), 97, 

346, 353, 355, 357, 358. 
Rochechouart (de), 95, 258 à 262, 

266, 267, 269 à 280, 283, 284, 289, 

291,294, 302 à 310. 
Rochefoucauld (de la), 237, 266. 
Rocheport (de), 40. 
Rollin, 5. 



Rosnt (de), 45. 
Rothelin (de), 40. 
Rouillé, 57, 59, 62, 63, 67, 89. 
Roucy (de), 377, 378. 
Ruffec(de), 112. 

S 

Saillant, 384. 

Sainte-Palaye (lacurne de), 81, 89. 

Saint-Florentin (comte de), 9, 113. 

Saint-Lambert, 99. 

Saint-M aigrin (de), 250. 

Saint-Simon, 65. 

Saint- Vincent (de), 52. 

Sainval, 332, 333. 

Sarsfield (de), 161, 297. 

Sartine (de), 188, 243, 262, 311,361. 

Saujon (de), 101. 

Saulx (de), 112. 

Sa u vigny (de), 376. 

Saxe (maréchal de), 27. 

Sémonin, 321, 354, 360, 361. 

Senez (évoque de), 368. 

Sénozan (de), 42, 44, 45, 50, 90, 102 

à 104, 128. 
Senlis (évéque de), 360. 
Senlis (de), 229. 
Silhouette (de), 60, 67 à 70, 73 à 75, 

77, 80, 89, 133, 179. 
Simon, 51. 
Sophie (Mme), 228,229, 342, 379, 380, 

382. 
Soubise (de), 295, 385. 
Stainville (de), 241, 242. 
Suède (roi de), 350. 
Sueur (le), 370. 
Sutton, 359. 
Suvilliers, 361. 



Tachêre, 228. 

Talaru(de), 81. 

Talletrand (de), 35, 82, 88, 92, 93, 

95, 97 à 103, 105, 107, 142, 210. 

259, 307, 308. 
Tarente (de), 23. 
Terray (abbé), 216. 
Tessé (de), 335, 336, 364. 
Théobon (de), 93. 
Thil(de), 99 à 101. 
Thil (Jubert du), 28. 

28 



434 



INDEX ALPHABÉTIQUE. 



Tholignan (de), 45, 101, 109. 
Thuillier, 37. 

TlNGRY (DE), 102, 878. 

Titon, 8, 211,241. 
Tonnerre (de), 168. 
Toulouse (archevêque de), 360. 
Toulouse (comtesie de), 18, 19. 
Tour (de la), 138, 197, 260, 268, 271, 
274, 275, 279 a 281, S84. 

TOURNELLE (DE LA), 18, 81, 11, 98, 

117. 

Trémoille (de la), 98. 



Valbelle (de), 42. 

Valjouan (de), 15, M, 24, 27. 

Valence (évoque de), 169, 170. 

Vallière (de la), 351. 

Vaucel (abbé du), 348, 850. 

Vaudremont (de), H. 

Vauguyon (de la), 95, 118, 184, 186, 
137, 139, 141, 141, 144 à 158, 155 ft 
158, 176 à 170, 181, 168, 202, 208, 
208, 210, 115, 217* 219, 220, 311, 



114, 115, 128, 230, 233 à 235, Hd, 

199, 311, 312, 811, 822 A 826, 530, 

335, 898 à 142. 
Verdun (évéqile de), 359. 
Vergennes (de), 336, 839, 
Vermond (abbé de), 214, 216 à 120, 

222, 231, 233, 318, 366. 
Vestris, 333, 344. 
Victoire (Mme), 94, 224, 981, 317 à 

329, 339, 340, 342, 379 à 863. 
Vienne (de), 95, 96, 99, 100, 162 à 

104. 

VlGNACOURT (DE), 40. 

Villars (de), 140 à 142, 337. 

Ville (abbé ni la), 59, 61 , 67, US, 

329, 330. 
Villegenou (Titon de), 242. 
VlLLEROI (bE), 863. 
Viriville (de), 45. 
Voisins (Gilbert de), 33, 73. 
Voltaire, 24, 99, 100, 111, 90§. 
Vrillierë (d« la), 197, Î10, 117, 

219, 227, H9, 133, 960, 261, 970, 

275, 277, 313, 314, 319, 334, 3&, 

367, 375, 376. 



TABLE DES MÀTIÊKÈS 



Pages. 
AVANÏ-PBOPOS ;....; 5 



fcliËMiÊfiË PARTIES 

4717^4774 
CHÂPlTKË PREMIER 



Ma famille. — Songe de &tim père: — Men entrée au collège de 
Beauvais. — M.- Greviez régent de rhétdrique. — M. Coffin* prin- 
cipal du collège. — Mheëtlamea et Insus jvmentutà. — L'impri- 
meur Golembat. — Histoire de l'Ancien et du Nbuteent Testament en 
vers latins et français. — Mon père obtient à Paris une charge 
d'avocat au Conseil. — Il quitte Saint-Florentin. — M. et 
Mme de Paris. — Bon aeeueil aue j'en reçois. — Mme de Paris me 
pousse vers la médecine. — Moix antipathie pour les opérations 
chirurgicales. — Je me destine au barreau. — Mort de M. de Paris. 
— M. Robert. — M. de fiélô\ — M. 4e Légal. — il vêtit iûè faire 
épousé* sa tiiêëë. — MM. ftéàl 4 



CHAPITRE II 

Lé chancelier* d'Agiiessèàu. — Ses enfants. — L'abbé ftrttë&éf. — 
M. dé Valjouati. — Ma liaison avec les fils aines de Mme dé Chas- 
telhix. — Lèsfainiliers dé Ff'èsnes. — L'dbbê 0uesnel. — ■ Anecdote 
stir k comtesse de Toulouse. — Je dèviéfls précepteur des plus 
jeunes Ghastellux. — Voyage à Dieppe avec la marquise d'Ààtigny. 

— Je suis reçu avocat. — Mort de M. de Ghastellux. — Mme du 
Ghâtelet, l'amie de Voltaire. — Mirie d'Aguesseau, née Nollent. — 
Mme de Fresnes, née le Bret. — Mlle Dupré. — La duchesse d' Ayen. 

— Voyage à Ghastellux. =-- Inscription sut les murs d'une tour. 
=■- La cldcbe Georges d'Ambmej à Rouen. — Mort de M. de Val- 



430 TABLE DES MATIÈRES. 

jouan. — Mariage du comte de Chastellux, avec Mlle Jubert du 
Thil. — - M. de Tubières de Caylus, évêque d'Auxerre. — Mlle de 
Chastellux épouse le comte de la Tournelle. — Anecdote sur le 
comte. — Mort de mon ami de Chastellux. — Epitaphe composée 
pour lui. — Mort de Mme de Chastellux, née Claire-Thérèse 
d'Aguesseau. — Mon élève, le marquis de Chastellux, membre de 
l'Académie française 43 

CHAPITRE III 

J'exerce ma profession d'avocat. — M. Thuillier veut me faire 
épouser sa fille. — L'avocat Ligier. — Conférence sur le droit et 
la jurisprudence. — M. de la Houssave. — Bernard l'Omelette. — 
M. de Coubert. — Samuel Bernard. —-Sa famille. — Le président 
de Rieux. — Le président Mole épouse la fille de Samuel 
Bernard. — Le maréchal de Brissac et son frère. — Banqueroute 
de Bernard l'Omelette et de son fils. — Le garde des sceaux 
Chauvelin. — Vente de la terre de Grosbois. — Anecdote sur 
Bernard. — Voyage à Coubert. — Le jeune Montyon. — Olivier 
de Sénozan. — Querelles du Parlement et du Clergé sur la Cons- 
titution. — Lettres à Mylord ***. — Tholignan. — M. de Males- 
herbes. — Le premier président Castanier d'Auriac. — Remon- 
trances des comédiens français au Roi. — Mort de mon père. — 
M. de Maupeou. — Affaire de messire Jean Lebeau. — Lettres du 
clievalier de*** à M*** conseiller au Parlement. — Le vieux procu- 
cureur général de Fleury. — Les Cacouacs. — Jansénistes et 
philosophes 36 

CHAPITRE IV 

Le maréchal de Noailles. —Les Noailles et les Jésuites— Hostilités 
des Anglais contre la France. — Plan du maréchal de Noailles. 
— M. Rouillé, ministre des Affaires étrangères. — Mission confiée 
par le Roi. — L'Observateur hollandais. —L'abbé de la Ville. — On 
me choisit comme avocat dans les conseils du duc de Gramont et 
du maréchal de Noailles. — Le Précis des faits. — Portefeuille du 
général Braddock. — Saint-Simon, évêque de Metz. — Démêlés 
du Grand Conseil et du Parlement. — Le chancelier de Lamoi- 
gnon — M. de Silhouette, contrôleur général des finances. — Je 
suis attaché au ministère des Affaires étrangères. — Mes fonc- 
tions 55 

CHAPITRE V 

Mon mariage avec Henriette-Marguerite de Coulange. — Séjour à 
Villaines, chez M. Gilbert de Voisins. — Portrait de la comtesse 



TABLE DES MATIÈRES. 437 

de Gramont. — Le duc de Choiseul et sa sœur. — Mariage de 
celle-ci. — Anecdote à ce sujet. — M. de Silhouette se perd. — 
Son successeur, M. Berlin. — Le Parlement de Besançon. — Mort 
de ma femme. — Preuve de sympathie du maréchal de Noailles. 

— Les frères de la Gurne de Sainte-Palaye. — La vieille Mme de 
Polastron. — Séparation du duc et de la duchesse de Gramont. 

— Ce que j'y gagnai. — Morts diverses : M. d'Andlau, l'avocat 
général d'Auriac, mon ami Sénozan. — Insouciance naturelle de 
M. de Malesherbes. — Mme de Sénozan à l'échafaud. — Mme d'An- 
dlau meurt à Lisbonne. — Sa fille, la duchesse de Coigny . . 71 

CHAPITRE VI 



Les Talleyrand-Périgord. — La belle Mme de Périgord. — Biens de 
la maison de Chalais sujets à substitution. — Confiance dont 
Mme de Périgord et son mari m'honorent. — Pot pourri de Ville- 
d'Avray. — Le comte Charles-Daniel de Talleyrand. — Epitaphes 
du comte et de la comtesse de Comarain. — L'archevêque de Reims. 
— La comtesse de Chabannes. — Le baron de Talleyrand. — Le 
chevalier de Talleyrand. — Mlle de Thil. — Discours de Mme du 
Châtelet sur le bonheur. — M. de Vienne et la marquise de 
Ménars. — La comtesse de Montmorency. — Mlle de Vienne entre 
dans la famille de Sénozan. — Mariage de sa fille. — La duchesse 
de Mailly, dame d'honneur de la Dauphine. — Mme d'Ossun, dame 
d'atours de la Reine. — Talleyrand, évêque d'Autun. — Sa mère 
déplore sa conduite. — Opinion de son oncle, M. de Périgord. — 
Mme de Talleyrand se retire à Tournay. — La duchesse de Laval 
revient & Paris. — Vers sur un caprice 92 

CHAPITRE VII 



Remontrances de la cour des aides de Montpellier contre les entreprises 
du parlement de Toulouse. — Parlements contre Jésuites. — Le 
père Griffet et le père de Neuville. — M. l'archevêque de Paris. — 
Caractère de ce prélat. — Affaires des Hospitalières. — Lettre 
d'un chevalier de Malte. — Le duc de la Vauguyon. — Remontrances 
de la cour des aides de Provence au Roi contre les entreprises du par- 
lement d'Aix. — Contes moraux. — M. Bertin me propose une 
charge de conseiller au Châtelet. — Je deviens conseiller à la 
cour des Comptes, aides et finances de Provence. — Cette cour 
me nomme son député à Paris. — Le président de Mazenod. — 
Première audience de Monseigneur le Dauphin. — Démission de 
M. de Lamoignon. — Son exil & Malesherbes. — M. de Maupeou, 
vice-chancelier grâce à M me de Pompadour. — M. Bertin, secrétaire 
d'Etat. — M. de Boynes. — Brouille avec la famille d'Aguesseau. 



419 TABLR DHB MATIÈRES. 

-rr Parallèle du jrifcyttgu* «f Ai moral de la France et de l'Angleterre 
— lettre surlapauf. — Dépôt de* chartes 409 

CHAPITRE VIII 

M, 4e kaverdy, contrôleur général, «- Mon ami Cronipt. -=- te Par- 
lement cherche & me perdre, r^ Transfert du cabinet 4es chartes 
* la biWiothèawe du Roi. -^ Plan de monsieur le pftunhin - 
Leçon* de wmle, dtpalitique et dp dmt jntblip, fmi$éesd<mihtitm™ 
de notre monarchie, etc. — Voyage en Provence : Aix, Montpellier, 
retour par Saint-Florentin et Auxerre. — Impostures de M. de 
Monclar. — Le président d'Aiguilles dans ma chaise de poste. — 
Soirées de la duchesse de Villars. — Agacerie de M. de Ghoiseul. — 
Comment il m§ reçoit, ^- Gpnjuration de Gromot: -^ l/areb§?êque 

de Cambrai,